CHAPITRE XXIX
Difficulté d'aller à Ghonchter. — Nehavend. — Borondgherd. — Gulpalgàn. —
Khonsar. — Retoor à Ispahan.
Une excursion indiquée dans le vaste plan qui nous avait été tracé, était celle de Chouchter, dans le Loristâny autrefois la Susiane dont cette ville représente l'antique capitale Suze. Nous avions tâté le terrain à Kermanchâh d'où nous avions espéré pouvoir pénétrer directement dans cette contrée. IMais le Serdâr que nous consultâmes nous fit entrevoir des difficultés presque insurmontables de ce côté : « D'ailleurs, nous «dit-il, la route est fort longue , déserte, très-difficile, à a cause des pays montagneux qu'il faut traverser. » Il nous conseilla de tenter plutôt cette entreprise en partant d'un point plus rapproché, et d'abréger le trajet en allant à Boroudgherd. Cette petite ville est au pied des montagnes du Loristân, et à trois ou quatre journées seulement deChouchter. Aux difficultés qui se présentaient en prenant Kermanchâh pour point de départ, il s'en joignait une autre que l'on ne pouvait vaincre : nos muletiers ne voulaient pas nous accompagner, ils craignaient de perdre leurs bêtes; aucun
guide ne se souciait non plus de nous montrer le chemin. Ils prétendaient tous que quand on allait chez les Bactiaris ou les Loris y on n'en revenait jamais. Que ces idées fussent des préjugés , que ces périls fussent réels ou chimériques , toujours fut-il que nous avions été obligés de renoncer alors à passer dans la Susiane.
Nous suivîmes le conseil que nous avait donné le Serdar, et, dans l'espoir d'être plus heureux du côté de Boroudgherd , nous résolûmes d'y aller. Si notre nouvelle tentative restait sans succès , nous pouvions toujours gagner par là Ispahan , et nous avions l'avantage de ne pas reprendre la route que nous avions suivie en venant. Nous faisions un voyage nouveau dont l'itinéraire n'était désigné sur aucune carte. Nous devions donc en explorant une contrée inconnue, y prendre des renseignements utiles à la géographie. Tant*de motifs réunis ne pouvaient nous laisser hésiter un instant à nous diriger vers Boroudgherd.
Le 21 juillet donc, à trois heures du matin, afin de marcher plus vite et d'éviter la forte chaleur, nous sortîmes de Kingavar et marchâmes au sud-est. Nous traversâmes la plaine dans sa plus grande largeur. A une farsak et demie de la ville, nous passâmes, à gué, une forte rivière coulant au nord-est. Elle arrose les terres cultivées qui dépendent d'un grand village dont le nom est Firouzabad. Ce bourg est situé à mi-côte de l'une des collines qui se rattachent à la grande chaîne des monts Loris dont nous devions longer la base. Nous ne le traversâmes pas, nous le tournâmes, sans que les sonnettes de nos mulets éveillassent les habitants que nous apercevions sur les terrasses de leurs maisons, où ils dormaient encore d'un profond sommeil.
470 VOYAGE EN PpRSE.
Quand nous eûmes dépassé Firouzabad, nous nous engageâmes dans un petit défilé qui sépare les montagnes du Lonstân de celles de TAlvend dont les pics blancs se trouvaient à notre gauche. Nous franchîmes ce passage étroit en deux petites heures , et atteignîmes Barafrag où nous eptrâmes dans la longue vallée que laissent entre elles les montagnes 4'Haq(|adân et celles de Choi^chter. Cette vallée, accident|ée par des mamelons, était, à chaque pas^ coupée par des ruisseaux et des marécages. Nous y traversâipes à trè^-peu de distance Tunp de l'autre, deux rivières qui coulaient dans des sens différents. La première descendait de ï'Alvend et coulait au sud; la seconde, venant du sud-est, rpQjontait ^u nord. Nous ne pûmes reconnaître le cours de celle-cf au de)à du point où la vue s'arrêtait; mais il est piobable qu'elle va se jjster dans la première. Cette vallée reçoit les eaux d^s montagne^ q^i la dominent^ et, comme la plupart des contrées montagn.epses de la Perse, elle est trè^-bien cultivée. La disette d'eau est en grande partie cause de l'état misérable de la culture dans ce pays ; mais, partout où il s'en trouve,^ la terre dévelpppe une fécondité qui fait upe large compensation à la stérilité des parties ç^rides.
L'étranger qui, en Perse, suivrait les routes battues, n'en 9^rait qu'une idée fausse, celle que }ui donneraient naturel- Içtment les plaines désertes ou salées, immenses, que traversent, ep beaucoup d'endroits, les caravanes. Pour s'en former ijAQ opinion complète, il faut se jiétourner des chemins ordinaires et pénétrer surtout dans les parties élevées , quelquefpis peu accessibles, il est vrai, mais toujours plus riantes. En effet, d'une part, les Pereans ne peuvent vivre dans les
régions basses où les pluies rares laissent à peine tomber quelques gouttes d'eau aussitôt vaporisée par un solpil ardent ; d'autre part^ ils y sont plus exposés aux exactions, aux déprédations des troupes de passage et de tous les Khàns , ou gens quelconques qui, par leur position, peuvent s'arroger le droit de sursat sur les populations. De ces deux causes est venue pour celles-ci la nécessité de chercher à la fois un refuge hors des routes battues, et de meilleures conditions d'existence dans les contrées montagneuses où se trouvent des sources et des cours d'eau. On y trouve une riche culture, une grande quantité de fruits , des melons excellents et du tabac; la vigne y est forte et généreuse, l'orge, le blé et le riz y fournissent d'abondantes récoltes. Le paysan , moins exposé aux rapines journalières, y est aisé; ses nombreux troupeaux et ses chevaux en liberté paissent de gras pâturages ; mais il n'est point à l'abri des contributions que le Chah prélève là, d'autant plus onéreuses souvent, qu'il les sait plus faciles à percevoir. Cependant ces impôts , plus réguliers, moins arbitraires et toujours plus équitablement répartis, permettent aux habitants de se livrer à l'agriculture avec plus de confiance.
La vallée de Nehavend est dans ces conditions; les villages y sont en grand nombre et très-rapp roches les uns des autres. Ils ont presque tous un aspect de bien-être que nous avions perdu de vue depuis que nous avions quitté les plaines de Sultânyih et de Cazbin. Nous comptâmes , sur notre route, dans cette première journée, plus de quinze villages devant lesquels nous passâmes, sans parler de tous ceux que nous apercevions au loin, à droite et à gauche.
Nous étions à l'époque où , les moissons achevées , les
cultivateurs étaient occupés à extraire les grains de leurs épis. En passant au milieu de tous ces villages, nous y trouvions une activité qui faisait plaisir à voir. Elle nous fit un instant oublier les ruines que nous avions si souvent rencontrées dans les campagnes où la mort paraissait s'être emparée de la nature entière. Les travaux auxquels se livraient les * raïas de la vallée de Nehavend donnèrent lieu à une observation dans laquelle je trouvai l'explication d'un fait que je n'avais pas encore compris. — Dans tout l'Orient , on ne saurait trouver un brin de paille qui ne soit haché menu, celle qu'on donne à manger aux chevaux est ainsi. On pourrait croire, et je pensai moi-même, qu'ainsi que cela se pratique quelquefois en France, on la coupe pour que les animaux la broient plus facilement et soient plus affriandés par les sucs internes mis à découvert ; mais je pus me convaincre que ce n'était réellement que la conséquence du moyen employé pour égrainer le froment. Les paysans persans ne battent pas le blé avec des fléaux, ils étendent les gerbes déliées par terre, sur une aire ou sur un terrain bien uni et dur, ils font ainsi un lit épais et circulaire ; ils attèlent deux bœufs à un rouleau très-pesant auquel sont adaptées perpendiculairement à son axe, de dislance en distance, des lames de fer un peu tranchantes. Ces lames sont rapprochées les unes des autres et disposées de manière que, le rouleau tournant, elles ne laissent pas un épi sans le rencontrer ; leur pression sur le grain le force à sortir de son enveloppe, tout en broyant et coupant la paille. Un enfant conduit les bœufs attelés à cette machine; ils tournent encercle, et, après un certain nombre de tours, tout le grain est^éparé des épis. Cet usage
ri
m'a paru ingénieux , et se recommande par ce triple résul-
tat : de ne causer aucune fatigue à rhomme, d'économiser -les bras, puisqu'un enfant suffit, et de produire une paille dont les animaux sont incontestablement plus friands qu'ils ne le sont chez nous de la paille longue et sèche qu'on leur donne. Cette paille hachée aurait, il est vrai, en Europe, le désavantage de ne pouvoir servir à faire de la litière ; mais en Perse, et généralement en Orient, cet inconvénient n'arrête pas, parce que la litière se fait autrement. Les sais ramassent avec soin la fiente des chevaux, ils la font sécher aii soleil et la pulvérisent; ils retendent chaque soir dans l'écurie, où elle ne reste ainsi que pour la nuit , afin que les chevaux s'y puissent coucher moins durement que sur le sol. Le matin, ils la reprennent de nouveau et l'entassent en un lieu sec, jusqu'au soir, en la remuant de temps en temps, afin qu'elle ne contienne aucune humidité.
Bien nous avait pris de partir de grand matin de Kingavar, car nous n'arrivâmes à Nehavend qu'à deux heures de l'aprèsmidi; nous avions marché onze heures.
Cette localité nous offrait un des points intéressants de notre voyage. La ville de Nehavend est célèbre dans l'histoire de Perse par la dernière bataille que les Arabes y livrèrent aux Persans en 641 de notre ère. Khosrô avait jeté dédaigneusement dans les eaux du Karasou la lettre de Mahomet ; plus tard, son petit-fils, Yezdidgherd, reçut avec mépris, en les traitant de mendiants et de mangeurs de lézards y les ambassadeurs du khalife Omar. Ce double affront fait au Prophète et à son successeur, reçut une double vengeance. Le monarque persan vaincu et fugitif avait rassemblé les débris de son armée dans la plaine de Nehavend; le général du khalife Ty atteignit et brisa du inéme coup, et les autels du
feu et la couronne sassanide. Yezdidgherd défait, ne sachant où cacher sa honte , s'enfuit vers le nord de son empire. Mais, si ce prince était impuissant à reiçvQr la gloire de sa dynastie, la religion guèbre était Jrop usée
pour fanatiser encore les peuples de la Perse. Le monarque vaincu erra longtemps, et mourut enfin assassiné par un meunier qui voulut s'approprier ses riches dépouilles. De ce moment, les Arabes ne rencontrèrent plus d'obstacles; maîtres de la Perse dans laquelle ils n'avaient cessé de s'avancer, ils lui eurent bientôt imposé la loi de Mahomet. Le résultat de la pémorable bataille de Nehavend fut donc de détruire ce vaste empire qui, bien que réduit après la mort de Khosrôj s'étendait encore des bords de l'Euphrate ^ux frontières de l'Inde, et de faire crouler dans la poussière tous les temples des mages. Mais, tout en devenant mahomémans, les Persans n'en restèrent pas n^pins epnemis de la race arabe. Profondément humiliés d'avoir subi une religion imposée par les armes, il devait arriver que , pour mieux s'affranchir du joug des successeurs d'Omar^ ils creuseraient entre eux et leurs coreligionnaires up nouvel abîme plus profond et plus infrai}phissable. En effet, nous avons vu comment, au nom d'Ali et de Hussein , les Persans reconquirent leur indépeadance s»r les princes de la race turque et de la religion sunnite. Quoi qu'il en soit, la bataille de Nehavend fut pour la Perse le point de départ de sa nouvelle vie religieuse et dp ses ipœurs musulmanes.
Cette ville est petite ; elle est placée sur la pente d'un pameion couronné par une citadelle. Quelque ruinée qu'elle ^oit en partie, ses bazars n'en attestent pas moins encore
une certaine activité commerciale. A proximité d'Ispahan et 4'Hamadân , peu éioignéj9 de Bagdad , elle peut tirer de ces trois villes les objets d'un commerce qu'alimentent les mqntagnards du sud et tous les habita|kts de la province de Chouchter. Elle est précédée, et presque complètement entourée d'immenses jardins parfaitement cultivés, où se trouvent les productions les plus estimées des Persans : d'excellents fruits, melons, raisins, et du tombeki qui rivalise avec celui de Chiraz. Nous mîmes beaucoup de temps à circuler au milieu de tous ces vergers que nous ne pouyions entrevoir que par les brèches faites à leurs chétives clôtures en terre.
Nous nous rendîmes à la citadell0 qui sert d'habitation au gouverneur. Elle a un aspect qui rappelle celles du moyen ôge en Europe, et, coinme elles, paraît avoir été construite de manière à soutenir un siège. Ses murs crénelés sont entpurés d'vin fossé large et profond ; sori unique entrée est flanquée de deux grosses tours dont la partie supérieure est percée ^'embrasures. L9 seuil de Ja porte est beaucoup plus élevé que le sol du bord opposé du fossé , et l'on y arrive par un plan incliné en maçonnerie , sur lequel est appuyé un pont volant en bois que l'on peut retirer facilement.
Le gouverneur était absent; nous fûmes reçus par son yekil. Sur le désir qui^ nous ipanifestions d'être logés dans un jardin, il nous fit aussitôt conduire à une demi-heurp de la ville , dans un vaste et superbe enclos planté de beaux arbr^4U pied desquels coulaient, en tpus sens, de frais ruispeaifx. Sur notre tête s'élevaient des pics couverts de neige ; en face de nous se développait la belle chaîne de l'Alvend. Cette habitation s'appelait Gulzal. Elle avait été créée par un Qiâh-Zadèh fils de Fet-4^-Cl}âh, qui y résidait pen-
dant l'été. Nous nous y installâmes parfaitement au moyen de nos tentes. Nous sûmes, par le gardien du lieu, que le Chah y était venu camper depuis peu, en se rendant à Hamadân où il avait transporté ses tentes après notre départ d'Ispahan.
Jusque-là nous étions enchantés de cette nouvelle route, et ne regrettions en aucune manière celle que prennent habituellement les caravanes, et que nous avions suivie nousmêmes en allant à Kermanchâh.
Le lendemain , dès quatre heures du matin , nous pliâmes bagage ; et, quittant les jardins de Gulzat, nous regagnâmes la route que nous avions laissée à l'est. En cet endroit, la vallée de Nehavend se rétrécit beaucoup, elle est même presque fermée par de petites collines. Après les avoir franchies, nous ne tardâmes pas à entrer dans une seconde vallée plus étroite que la précédente, plus resserrée entre les contreforts qui s'appuient, de chaque côté, aux deux grandes chaînes entre lesquelles nous cheminions. Celle-ci , quoique peuplée et arrosée par une rivière sur les bords de laquelle on comptait aussi de nombreux villages, n'a cependant pas l'aspect riant et fertile de la vallée de Nehavend. Les racines de l'Alvend et celles des monts Loris, qui se prolongent et s'entrecroisent, lui impriment une physionomie plus sévère. De distance en distance, des masses de rochers âpres et de couleur sombre donnent au paysage un caractère sauvage que ne détruisent pas les hameaux dont on aperçoit la fumée çà et là, dans les anfranctuosités des montagnes ou sur la crête des rocs qui leur servent d'assiette.
Notre route fut, ce jour-là, très-accidentée et sinueuse, parce que, parallèle au cours de la rivière, elle en suivait
tous les détours. Après neuf heures de marche, nous nous arrêtâmes au bord de Teau, eu face du village de Kerkié- Khan bâti à mi-côte sur une des collines qui forment la base des montagnes du Loristàn.
Nous n'étions pas éloignés de Boroudgherd, mais nos chevaux étaient trop fatigués des deux longues journées que nous venions de faire, pour que nous ne remissions pas au jour suivant notre entrée dans cette ville. — Deux heures nous suffirent pour y arriver. De même qu'en avant de Nehavend, nous eûmes à longer les murs de vastes jardins, et de nombreuses maisons de campagne qui entourent cette petite ville. La nature, dans ses environs , reprenait cet air riant , et la culture y reparaissait sous cet aspect de fertilité que nous avions remarquée à Nehavend. Quant à la ville elle-même, quoiqu'elle fût couverte de ruines et délabrée, elle conservait un certain air de grandeur. — Une mosquée d'une belle architecture, élevait sa coupole au-dessas des bazars et des bains ; des kiosques , dont les fenêtres colorées s'apercevaient au milieu des arbres, indiquaient des habitations dont les possesseurs avaient dû jouir de quelque importance. Les murailles , flanquées de grosses tours avec meurtrières et embrasures, sont défendues par un fossé; elles sont percées de cinq portes fort larges et fort belles, ornées de dessins variés composés avec des briques. Mais ce que Boroudgherd semblait être, vue de loin, se réduisait, quand on avait franchi son enceinte, à une misère profonde et à l'entassement des ruines de ses édifices et de ses maisons.
Cette ville avait cependant pour Beglier-Bey un ChâhiZadèh, ce qui prouvait qu'elle était classée parmi les villes
iîk VOYAGE EN PERSE.
itibpbrtantes. Mais son raiig ëtait purement nominal; et/en présence de ses ruines, les pieds dans la poussière épaisse (^i couvrait toute la surface de soii sol, il était facile de comprendre que cette résidence ne fût pas du goût d'un ^rlhcë du sang royal ; aussi le CÎiàh-Zadèh était-il absent. Nbûs fimes demander uii logement, et son vizir noiis en désigna plusieurs qui étaient inhabités, mais où il nous ftii impossible dé nous établir, tant ils étaient sales et rtiinés ; iibus prëférâinès donc sortir de la ville, et aller, à titie (lëmi-hll*sàk pitié loin, prendre possession d'un encloë àpph\é Èâgh-Cliâh ou jardin du roi. Il s'y trouve un kiosque ati milieu de grands vergers, auprès d'une mslgnîfiqtte ébùrce d'eau recueillie daiis un grand bassin très-profôiid, oti bous pûmes nous baigner sans avoir pied nulle part.
Nous sûmes là, comme à Gulzat, que Mèhemet-Chàh y atait fait une halte. Nous succédions au toi de Perse dans les logements qu'il avait occupés sur cette route — nous ne pduvions nous plaindre. — Et cependant , qu'étaiéht alors ces demeures? Des kiosques délabrés, mal fermés par des poriës i)risées, plus mal défendus par des murs en ruines, au iniliéu dé jardins auxquels la nàlture , abandonnée à ellemèmë^ demandait en vain à l'art de lui prêter quelque secours pour alimenter une végétation appauvrie. Naguère dli avait Vu le fkste dès princes y créer des palais où le luxe té^dtidait les orfaements de toute espèce, et prodiguait l'or pbtlr les embellir: QctMiid les voyageurs en sont deveiius les hôtes passagers, l'abandon, l'oubli, en avaient commencé la ruine. Bientôt la destruction, avancée par l'insouciance, cbîtifflétée par le temps, ne laissera plus que des traces concises de ces lieux qu'habitèrent des princes et des rois.
Nous séjournâmes le 24 à Bâgb-Châh, jusqu'à quàtl-é heures de l'après-midi. — Nous voulions, dans cette journée, prendre tous les renseignements nécessaires afin de renouveler notre tentative d'aller à thouchter. Nous échouâmes de nouveau; lé vizir de Boroudgherd nous dit « qu'en « ce moment, ce voyage était impraticable ; que le Louristâii « était livré à une complète anarchie ; qiie les diverses tribus ce se battaient entre elles ; que le gouverneur de cette pro- (( vince en était parti, et qu'aucune autorité n'y était restée; ce qu'il n'y avait donc aucune sécurité pour des voyageur^, « ni aucune protection à attendre de qui que ce fût. » Devant de semblables obstacles, nous dûmes encore, pour cette fois, renoncer à nos projets.
Nous quittâmes Bagh-Chàh un peu découragés. Nous avions déjà devant cette excursion, et sut deux points, rencontré une barrière infranchissable. Nous savions d'ailleurs, que deux voyageurs français qui nous avaient précédés, MM. de la Guiche et texier , tout récemment encore , n'avaient pas été plus heureux en partant de Chiraz. Nous savions aussi que le seul Européen qui eût pénétré à Chouchter, le major Rawlinson, n'avait pu le faire qu'à la suite d'une troupe de deux mille hommes, envoyée par le Chah pour soumettre quelques tribus Bactyaris. On conservait, dans ces contrées , le souvenir de deux autres officiers anglais qui, ayant voulu s'y risquer seuls, ont été massacrés. Chouchter ne nous semblait donc plus abordable, et nous avions le regret de douter de la possibilité de satisfaire â notre programme en ce qui touchait la Susiane.
Afin de nous mettre plus facilement en route, le lendemain avant le lever du soleil , nous allâmes le soir cou-
* cher à une petite distance de Bàgh-Chàh , à Kerim-Abad. Le jour suivant nous montions à cheval à quatre heures du matin. La journée fut fatigante ; notre route passait au milieu des montagnes ; nous descendions et montions sans cesse. A notre droite, au-dessus des collines dans lesquelles nous étions engagés , s'élevait la grande chaîne des monts Gherrû, La neige se maintenait sur plusieurs de ses sommets. Nos guides nous dirent que de l'autre côté de cette chaîne, était une grande vallée où campaient les tribus Bactyaris. 11 nous aurait fallu la traverser pour nous rendre à Çhouchter, et nous n'aurions pu éviter ces montagnards inhospitaliers qui sont encore plus redoutables que les Kurdes.
L'eau est trop rare sur le sol de la Perse, pour que les populations ne se portent pas là où il y en a. C'est pourquoi l'on y voit de vastes solitudes désertes, tandis que, dans d'autres contrées, au contraire, les villages sont agglomérés. Aussi, dans cette journée, en rencontrâmes- nous un grand nombre, en raison de celui des ruisseaux qui circulaient au milieu des rochers que nous gravissions.
Après une marche de dix heures, nous débouchâmes dans la plaine Mezra-Katoun où nous campâmes près du village de ce nom.
Le lendemain, suivant encore des gorges, mais dans des montagnes moins difQciles , nous arrivâmes de bonne heure au-dessus de la vaste plaine de Kademgâh que nous avions traversée en nous rendant à Hamâdan. Nous la longeâmes, cette fois, à la base des montagnes qui la bornent du côté du sud ; et, passant au milieu des villages qui la peuplent de ce côté où ils sont très-rapprochés les uns des autres,
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nous allâmes coucher à Âmarat où nous avions fait halte il y avait déjà plus de deux mois, et où nous rejoignîmes la route que nous avions suivie en venant dans cette contrée. A partir de ce village , nous devions peu nous en écarter; cependant nous nous en éloignâmes de manière à voir quelques vallées dans lesquelles nous n'avions point passé, et qui nous firent mieux connaître le pays, en élargissant Thôrizon que nous avions aperçu la première fois.
Jusque-là notre petite troupe n'avait pas eu de malade ; nous nous étonnions du bonheur avec lequel chacun de nous supportait les fatigues du voyage et les chaleurs accablantes auxquelles nous étions exposés tout le jour. Dans ce pays complètement découvert il est impossible, en effet, de se soustraire aux rayons ardents du soleil qu'aucun nuage ne vient affaiblir. Sous ce climat brûlant, l'air qu'on respire est souvent empesté de vapeui-s malfaisantes. Le crâne, constamment échauffe par les feux du soleil , communique au cerveau une chaleur dangereuse, et la fièvre, souvent cérébrale, devient presque inévitable à cette époque de l'année. Nous nous applaudissions donc avec raison, d'avoir pu mener la vie active et laborieuse qui nous était faite, sans en avoir encore éprouvé les conséquences ordinaires. Mais le moment était venu, pour nous aussi , de les subir. Â Amarat, mon compagnon M. Coste tomba malade. Il sentit les premières atteintes d'une fièvre terrible qu'il garda longtemps, et dont les effets devaient être inquiétants. — Si c'est une cruelle chose que d'ôtre malade dans un pays où Ton est complètement privé des secours de l'art, c'est une bien plus cruelle chose encore que d'avoir à supporter son
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mal en voyageant forcément et à cheval, c'est un véritable supplice de se mettre en selle chaque matin dans des conditions semblables.
Nous fîmes très-peu de chemin le 27, et nous nous arrêtâmes de bonne heure pour donner du repos à M. Coste.
Le 28 il allait un peu mieux ; mais, afin de lui laisser le moyen de se remettre, et pour ne pas le fatiguer, nous ne marchâmes que deux heures ; nous nous arrêtâmes au village arménien de Leliân où nous avions couché à notre précédent passage.
Nous étions là depuis quelque temps, lorsqu'au loin nous vîmes arriver une petite troupe de cavaliers en tête desquels marchait un Européen. Sous un grand voile vert qui lui couvrait la tête, je cherchais à le distinguer, lorsqu'une voix qui ne m'était pas inconnue m'appela par mon nom : c'était M. le baron Bode, conseiller à l'ambassade russe, que nous avions laissé à Ispahan avec le général Duhamel . Il se rendait au camp du Chah à Hamadàn , mais je n'en sus pas davantage. — Qu'allait-il y faire ? — Il ne me le dit pas. — La cause qui avait déterminé Mehemet-Châh à entreprendre cette excursion, était due à une tradition qui s'est perpétuée en Perse. De tout temps, depuis l'établissement du schisme qui a fait des Persans les ennemis irréconciliables des Turcs, les souverains de Perse ont eu l'ambition de conquérir Bagdad et Kerbelâh où sont les tombeaux d'Ali et de Hussein. Indépendamment des souvenirs historiques qui rattachent ce territoire à la Perse , on conçoit que les Persans voient avec peine les restes de leurs saints imâms entre les mains des Turcs, et qu'ils endurent difficilement d'avoir à subir leurs
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vexations , ou de leur payer un tribut pour pouvoir faire leurs dévotions. De sanglants combats ont été plusieurs fpis livrés sur les bords du Tigre, entre Sunnites et ChïaSy sans que jamais ceux-ci, descendus des montagnes de la Perse, aient pu réussir à faire la conquête de leurs saints-lieux. — Mehemet-Châh , par politique peut-être , et pour donner une stérile satisfaction à son peuple, av^ft dirigé son armée du côté de Bagdad. D'après ce que j'ai su, je ne puis crojrp que le Chah eût réellement l'idée de marcher sur cette ville. Néanmoins l'ambassadeur russe avait dû s'émouvoir de ce projet, que semblait accuser la marche de l'armée royale, et probablement avait-il envoyé M. Bode pour détoupi^ le roi d'une fantaisie qui aurait pu lui coûter cher, et dont la conséquence était, dans tous les cas, une rupture trop éclatante avec la Porte pour qu'elle ne fj^t pas prévenue, — C'était là ce que je croyais deviner dam la démarche de l'envoyé russe ; pais , par convenance , je fis semblant de trouver tout simple que l'ambassadeur de Russie se fit représenter auprès du roi au piilieu dp son armée.
M. Bode s'arrêta, comme nous, à Leliân, et nous passâmes cette journée ensemble. C'était une bonne fortune que cette rencontre, surtout pour nous qui, depuis bien des jours, n'avions eu aucune nouvelle d'Europe. M. Bode nouç en donna quelques-unes ; entre autres , celle de la rentrée des cendres de Napoléon à Paris, Il me dit aussi que j'avais un paquet de lettres qui m'attendait à Ispahan, à son amr bassade. On pense si j'étais impatient de les ouvrir. — Les heures s'écoulèrent vite, à oublier ensemble le pays où noys étions. Nous les prolongeâmes en réunissant nos deux dîners
et en les partageant do bonne amitié, sous une petite tente ouverte devant une campagne assez riante.
Sur ua tapis de Turquie Le couvert se trouva mis ; Je laisse à penser la vie Que firent les deux amis....
Je dois dire, entre parenthèse, que mon contingent n'était pas à dédaigner, vu que le matin j'avais tué quelques cailles qui ne figuraient pas mal à côté du pilau et du khebâb qui composaient l'ordinaire. Les diplomates ont toujours une petite case réservée où se trouve quelque douceur ; ainsi M. Bode avait avec lui du Porto, et ma chasse, arrosée de ce vin généreux, compléta notre régal.
Le lendemain , après s'être serré cordialement la main, il fallut se quitter. M. Bode allait vers Hamadân ; nous , nous gagnions Ispahan. M. Goste ne se sentait pas bien ; la fièvre prenait le caractère intermittent auquel il fallait s'attendre; c'était un mauvais jour; malheureusement la route que nous avions à faire était fort pénible et assez longue. Nous avions à traverser une haute montagne, le sentier était souvent trèspeu praticable, et les précautions qu'il fallait prendre pour ne pas glisser dans les précipices au-dessus desquels il serpentait, augmentaient nécessairement la fatigue du malade. Cette montagne était celle au pied de laquelle nous nous étions arrêtés à Cougha, et que nous avions tournée en venant d'Ispahan. Nous n'en avions alors vu que la base, où rien de remarquable ne s'était offert à notre vue ; mais, traversée au cœur, elle me parut d'une grande beauté comme site sauvage et pittoresque. Ses formes âpres et sévères, ses gigantesques roches suspendues sur de sombres abîmes, ses bancs de
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marbre d'un noir légèrement veiné de jaune, les divers plans sur lesquels se jouaient la lumière et les ombres du soir, tout prétait au spectacle qui changeait à chaque pas, qui variait à chaque détour du sentier que nous suivions, ui^e physionomie de majestueuse mélancolie qui m'impressiounait vivement. Nous mîmes cinq pénibles heures à traverser la montagne au bas de laquelle nous passâmes, sur un pont, une forte rivière qui coulait au nord.
Sur la rive opposée était la petite ville de Gulpaïgân^ où nous couchâmes. Nous y arrivâmes avec un nouveau malade : le plus jeune de nos goulâms , JafTerbek , était aussi atteint de la fièvre. — Je voyais le moment où notre petite caravane allait se trouver transformée en un convoi d'ambu* lance. J'avais hâte d'atteindre Ispahan , et d'y amener tout mon monde; nous avions d'ailleurs tous besoin de nous reposer et de nous refaire. Mais, au lieu de hâter le pas, ces accidents le retardaient. Il fallut nous arrêter un jour à Gulpaïgân.
Le lendemain, les malades firent un effort et marchèrent quatre heures et demie après lesquelles nous campâmes au
milieu de vastes jardins. Nous étions dans le voisinage d'une petite ville nommée Khonsar qui est placée sur le versant d'un grand ravin dont les bords sont couverts de jardins, ainsi que les collines environnantes. Il y a dans cette localité un grand nombre de hameaux dont on aperçoit les petites maisons au milieu des plantations qui les environnent de toutes parts.
Nous longeâmes le ravin de Khonsar, que nous dominâmes longtemps ; mais nous ne tardâmes pas à nous retrouver dans des solitudes arides. Au bout de deux heures, nous descen-
dlines dans une grande plaine qai paraissait déserte. Nons y cherchions de loin an village où nous pussions mettre nos malades commodément; n'en apercevant aucun, il fallut nous résoudre à entrer dans un petit caravansérail , et nous y éta- Mlr au milieu de êes décombres. Ce lieu s'appelait Dommenèh. Il nous fallait des provisions, et nous ne savions où en chercher. Nos muletiers, qui connaissaient Fendroit, finirent par découvrir quelques habitations cachées derrière diiè colline, mais les pauvres gens qui s'y trouvaient dirent qu'ils n'avaient rien , que le Chah et les serbàz leur avaient tout enlevé. Nous eûmes les plus grandes peines à nous procurer du pain et deux poules.
Les fiévreux allaient un peu mieux, nous en profitâmes pour faire une bonne étape, et nous rapprocher d'tspahan.
— Nous étions au 2 août , il faisait une chaleur insupportable, tl était urgent dans l'intérêt des malades , comme dans celui des autres, pour qu'ils ne le devinssent pas, de rester le moins possible exposés aux ardeurs de la canicule.
— Aussi de Dommenèh, partîmes-nous à une heure du matin. Les premières heures furent faites à travers des terres marécageuses d'où s'élevaient, avant que le soleil parût, des vapeurs glaciales. Nous eûmes très- froid. Après huit heures de marche, nous arrivâmes à Askh'oûn où nous campâmes près du tombeau de l'Imâm-Zadèh Ahmet-Riza.
De là, nous traversâmes une belle plaine peuplée et cultivée, puis nous rentrâmes dans celle de Mahamedi que nous avions traversée près de Hely-Keuzy. Les malades, s'armant de courage, restèrent en selle six heures et demie, et mirent pied à terre à Tiroûn-Rervcnd où nous avions déjà couché deux mois auparavant, jour pour jour.
il semblait que chaque étape dût diminuer le nombre des hommes valides dans notre petite troupe : notre valet de chambre français fut à son tour pris de la même fièvre.
Nous n'étions plus qu'à dix heures d'Ispahan. Je considérais comme une chose salutaire pour nos malades , ^^e faire un effort et d'atteindre, d'une seule traite, la ville où nous devions trouver des ressources et le confort qui leur étaient nécessaires. Cependant M. Coste ne s'en trouva pas la force, et préféra couper en deux la distance qui le séparait d'Ispahan. Nous en étions trop près, et le pays était trop sûr pour que je me fisse scrupule de me séparer de mon compagnon. Je le laissai donc aux soins de nos domestiques et de Ressoul-Bek, et je partis pour la ville où je voulais arriver le soir. Je n'emmenai avec moi que mon sais et Jaffer-Bck qui, tout malade qu'il était, préférait en finir, tant il avait hâte de se retrouver au milieu de ses amis et de sa famille. Mais ses forces le trahirent; elles lui manquèrent avant d'arriver. Il ne pouvait plus se tenir à cheval et tomba à Nasserabad sans pouvoir se relever. Je fus obligé de le déposer dans une maison où je le recommandai, en lui laissant mon sais pour veiller sur lui. Je continuai seul et arrivai fort tard à Ispahan.
La première personne que je rencontrai fut M. Bore, trèsétonné (Je me voir, et à qui je racontai la manière pénible dont s'étaient accomplis les derniers jours de notre voyage. ^
Notre excellent compatriote m'offrit aussitôt, pour M. Coste et pour moi, de partager la grande maison dans laquelle il avait succédé à M. de Sercey. — Connaissant cette habitation, et sachant qu'elle était assez grande pour que nous pussions accepter cette hospitalité , sans avoir la crainte
d'être indiscrets, je ne me fis pas prier. M. Bore me conduisit tout de suite chez lui. Pendant le souper qu'il voulut me faire partager, je lui racontai succintement notre excursion, ses résultats et ses péripéties.
Le lendemain , 5 août , M. Coste arriva bien fatigué et miné par la fièvre. Il était temps.