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CHAPITRE III

Départ de Trébizonde. — Djevizelik. — Yerkeuprù. — Sources femigineuses. — Mont-Zingana. — Gumûch-KMnèh. — Différend avec le Mutselim. — Balbout. — Colonel envoyé par Hafiz-Pacha. — Massât.— Khoch-ab-Poùnàr. — Passage d'un affluent de TEuphrate. — Poutchiki. — Entrée à Erzeroum.

En sortant de Trébizonde , nous gravîmes un sentier pénible, coupé de roches glissantes sur lesquelles s'abattirent plusieurs chevaux, pauvres rosses habituées à porter des fardeaux, et qui ne se seraient jamais cru appelées à l'honneur de servir de montures à un ambassadeur et à des juges du turf de Chantilly. Le temps que nous mimes à arriver au sommet de ce déûlé rapide , nous permit de regarder plusieurs fois derrière nous. Nous dîmes un dernier adieu à cette mer qui nous avait tant maltraités, mais que nous regrettions de quitter, en pensant que bien des mois se passeraient avant que nous pussions la traverser de nouveau ; nous saluions encore le Véloce dont les mâts noirs se distinguaient à peine dans la brume. Après nous avoir jetés là, sur la plage asiatique, il allait retourner vers la France porter de nos nouvelles à nos amis. Le distinguer comme un point à l'horizon, c'était encore voir un petit coin de la patrie ; mais peu à peu sa mâture diminua, la flamme de son grand mât disparut, et nous nous trouvâmes seuls sur cette route qui devait être si longue jusqu'à Ispahan. Nous étions lancés ; nous marchions

vers le centré de cette Asie qui nous avait paru si riante sur les bords du Bosphore , et qui nous réservait tant de difficuItéSy de privations et de fatigues.

Sortis de l'espèce de ravin pierreux dans lequel nous étions engagés depuis notre départ, nous débouchâmes dans un pays ouvert, planté de genêts et de bruyères. Sans la pluie , qui ne discontinuait pas, cette première journée n'eût pas été sans agrément; le pays était pittoresque. Nous quittâmes bientôt les bruyères pour suivre un étroit sentier serpentant à mi-côte d'une montagne couverte de grands arbres qui avaient encore beaucoup de feuilles ; à notre droite, au fond d'un ravin, coulait une petite rivière qui se heurtait à toutes les roches, et dont le bruit se mêlait au pas sonore de nos montures. Partout autour de nous s'élevaient sur nos têtes de grands rochers à pic, d'un aspect sévère, entourés de sapins.

La température était douce, mais nous nous dirigions vers des pics élevés, couronnés de neige, qui nous présageaient un brusque changement. Nous étions loin cependant de nous douter de tout ce que nous devions y rencontrer de souffrances et de fatigues.

Après avoir traversé quelques hameaux de pauvre apparence, nous arrivâmes, vers la fin du jour, à Djevizelik; c'est un village placé sur le bord de la petite rivière que nous avions côtoyée, et que nous passâmes là sur un pont d'une seule arche fort élevée , et dont la chaussée présentait deux pentes fort roides. Les haltes de caravane sont fixées d'avance, et celle-ci était la première. Les muletiers, habitués à s'arrêter là où leurs bêtes doivent avoir rempli leur tâche et où ils trouvent leur pitance, ne s'étaient nullement inquiétés

(le la manière dont nous y serions logés. La plupart de nos chambres étaient tout bonnement des écuries; une grange nous servit de salle à manger, une planche posée sur deux cantines fut notre table. On y servit le souper qui se composait de mouton rôti, de quelques poules bouillies accompagnées de riz ou pilau; c'était l'ordinaire auquel nous allions être presque invariablement soumis. Des tonneaux et des paniers que nous trouvâmes nous servirent de sièges, et nous mangeâmes d'aussi bon appétit que nous eussions pu faire à la table la plus confortablement servie.

Quand nous allâmes nous coucher, nous nous aperçûmes que les fenêtres étaient sans carreaux et que les portes ne fermaient pas. La pluie, qui tombait toujours, paraissait vouloir persévérer toute la nuit; pourtant, d'après le peu de connaissance que nous avions acquise de l'Orient depuis notre arrivée au Bosphore, nous souhaitâmes de ne jamais trouver plus mauvais gtte. Cependant il faut dire que, pour le premier jour, c'était une rude épreuve ; il fallait néanmoins en prendre son parti, c'est ce que nous fîmes assez gaiement.

Le lendemain, au point du jour, nous fûmes éveillés par les muletiers qui déjà chargeaient les bagages sur le dos de leurs mules, et qui venaient réclamer à chacun de nous la portion dont il avait eu besoin pour la nuit. Après avoir laissé à la caravane, qui marchait lentement, le temps de gagner du terrain , nous nous mimes en route. Les sites devenaient de plus en plus pittoresques ; le chemin était dominé par des pics très-élevés. Nous traversions des bois encore verts ; les arbres y étaient grands et beaux ; des torrents en cascades animaient le paysage. Nous rencontrions fréquemment des rochers creusés de cavernes servant d'abris aux

troupeaux de chèvres qui broutaient suspendues aux flancs de la montagne. Nous rencontrâmes quelques voyageurs et des caravanes qui venaient d'Erzeroum.

La pluie de la nuit, les difficultés naturelles du sentier que nous suivions et dans lequel un cheval seul pouvait passer, rendaient la marche très-pénible. Un mulet y trébucha ; en se relevant il précipita toute sa charge dans le ravin. A notre grand regret nous vîmes que c'étaient deux caisses contenant du vin et des liqueurs ; elles roulèrent en cahotant, et nous eûmes la douleur de ne les voir s'arrêter qu'au fond de l'abîme, après avoir avoir été défoncées et avoir laissé sur leur passage de nombreux débris de leur précieux contenu.

Nous avancions en montant toujonrs ; au fur et à mesure que nous nous élevions, la pluie devenait plus froide, blanchissait et se solidifiait ; bientôt ce ne fut plus que de la neige.

Nous couchâmes à Yerkeuprîi , misérable hameau de quelques maisons, dont la moitié sont des écuries destinées aux muletiers. Nous nous y logeâmes comme nous pûmes ; pour ma part, je m'accommodai d'une pauvre chaumière que son propriétaire voulait me vendre ; il l'évaluait lui-môme à 12 francs. Je laisse à penser ce qu'elle était; on aura, par là, une idée des gîtes que nous trouvions. Auprès du village est une source d'eaux ferrugineuses élevées à la température de 13 à IV centigrades. Au premier aspect nous crûmes que l'intensité du froid qui se faisait déjà sentir les avait gelées à leur sortie ; mais le docteur Lachèze nous expliqua que ce que nous prenions pour de la glace était le résultat d'un phénomène qui tenait à la nature de ces eaux. Composées de parties calcaires, d'oxyde de fer et d'acide carbonique, il y

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avait, à rorifice dos sources, une déperdition de ce gaz, et, par suite, une précipitation de la matière calcaire. Les dépôts de chaux se sont amoncelés constamment au point de former aujourd'hui un mamelon qui a six mètres d'élévation au-dessus du sol. Après que les eaux se sont dégagées de leurs parties calcaires , elles deviennent limpides en restant ferrugineuses, bien qu'elles aient perdu une portion de l'oxyde de fer qu'elles contiennent et dont on voit les traces roussâtres sur les dépôts solides qu'elles forment. Elles ont d'ailleurs toutes les propriétés des eaux ferrugineuses les plus estimées en Europe, et il est très-fàcheux que les habitants n'en connaissent pas l'usage, car elles seraient à la fois pour eux d'une grande efficacité contre leur tempérament lymphatique, et une cause de richesse pour le pays.

A la première lueur du jour naissant nous sortîmes de Yerkevprîi. II fallut gravir, à pied et avec les plus grandes peines, un sentier dont le verglas rendait la pente encore plus difficile. Les premières heures de notre marche nous offrirent des sites remarquablement beaux ; nous traversions une forêt séculaire de mélèzes, de sapins mêlés à des érables ; la neige pendait à leurs branchages , avec des lianes et des franges vertes d'une espèce de mousse légère et longue ; des rochers d'un noir roux ajoutaient leur sévérité à celle de la verdure foncée des arbres. La forêt s'étendait le long d'un ravin profond qui ouvrait une route rapide aux eaux d'un torrent bruyant. De temps en temps un pont élevé traversait le ravin dont nous suivions alternativement les deux pentes.

Depuis quelques heures nous montions sans cesse, quand nous débouchâmes, de la lisière du bois, dans une région où la nature changeait tout à coup d'aspect. Dépourvue de

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végétation, elle était, de toutes parts, couverte d'une neige épaisse; un silence profond attestait l'absence de tout être vivant ; tout était muet autour de nous, jusqu'au cours d'un petit ruisseau que la glace avait arrêté. Le froid était excessif, le thermomètre marquait 1*5"; nous étions sur le mont Zingânaj l'un des pics les plus élevés de la chaîne de montagnes que nous avions à traverser. Le vent soufflait avec furie et soulevait des tourbillons blanchâtres qui arrivaient sur nous glacés. Au milieu de cette neige de cinq à six pieds de profondeur aucun chemin n'était tracé ; des ours seuls et des loups que nous aperçûmes au loin y avaient empreint leurs pas. I^ caravane, en s'y enfonçant, y forma, au bord du précipice, un sentier mouvant qui se dérobait souvent sous les pieds des chevaux obligés de marcher l'un derrière l'autre ; elle formait ainsi un long ruban noir qui serpentait sur ces crêtes éblouissantes sous les rayons du soleil. A chaque instant des mulets roulaient avec leur? fardeaux dans le ravin que nous n'avions cessé d'avoir à notre gauche ; les muletiers étaient obligés de s'y laisser rouler à leur suite pour remonter avec les plus grandes difficultés leurs animaux ainsi que leurs charges. Ils rechargeaient pour recommencer vingt pas plus loin. Ces accidents répétés nous tirent perdre un mulet qui fut écrasé sous le poids d'un énorme ballot qui l'avait entraîné.

A peu près vers le milieu de ce désert de neige nous rencontrâmes, postés dans une masure, quelques soldats turcs qui se présentèrent comme préposés à la sûreté des voyageurs dans ce passage, et demandèrent un bakchich ou cadeau.

Après bien des peines et des accidents, nous atteignîmes I. *

le sommet du Zingâna. De là le sol s'abaissait insensiblement, mais le chemin était encore plus pénible. Les chevaux glissaient sans trouver de point d'appui. Nous étions obligés de mettre pied à terre pour ne pas compromettre nos membres avec ceux de nos chevaux. Peu à peu, nous arrivâmes dans une contrée moins difficile, mais que la neige couvrait en aussi grande abondance. De ce moment nous étions voués à des neiges continuelles et à un froid qui ne varia guère que de 15 à 25**. — Les écuries du village de Zingâna nous reçurent le soir.

Afin d'éviter les ennuis et les difficultés de procurer les logements nécessaires à sa suite, quand elle arrivait au Konaky l'ambassadeur avait chargé l'un de nous de ce soin. Cette espèce de maréchal des logis partait toujours en avant, allait aussi vite que le permettaient les chemins, et préparait tout pour l'arrivée de notre petite troupe. Préférant de beaucoup faire une traite rapide, à suivre d'un pas lent la marche de notre nombreuse caravane, je partis avant le jour, en compagnie de celui qui devait pourvoir à l'installation du soir. Nous parcourûmes une route frayée dans les rochers. Ce n'était que rocs et torrents s'élançant au travers des intervalles que ceux-là laissaient entre eux. L'aspect de la contrée était grand et sévère. Des aigles et des vautours planaient en grand nombre sur nos têtes, en tournoyant, sans descendre des hauteurs où ils avaient placé leurs aires. Mon compagnon et moi, nous allions au grand trot, pour avoir de l'avance sur l'ambassadeur; nous arrivâmes promptement au village de Bech-Kilissèk^ désigné pour la halte. Nous n'y trouvâmes que des ruines au-dessus desquelles s'élevaient encore les restes de cinq églises, traduction du nom turc de

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ce bourg. Il était impossible de penser a faire séjour en ce lieu. Nous poussâmes plus loin et allâmes jusqu'à Gtimuch- Khârièh , petite ville adossée à une montagne et disposée en amphithéâtre, suivant les pentes d'un ravin qu'elle garnit d'une façon très-pittoresque.

Nous nous présentâmes aussitôt chez le mutselim ou gouverneur, au nom de l'ambassadeur. Nous trouvâmes ses gens peu empressés à nous introduire , ce qui nous parut d'assez mauvais augure. Cependant, nous montâmes sans hésiter chez le maître, après avoir mis de côté les serviteurs. — Un petit homme, gros, à l'œil rond et stupide, était accroupi sur un divan, dans une salle obscure. Enfoncé dans une pelisse fourrée qui laissait à peine sortir sa grosse tête , nous ne pûmes deviner celle-ci que d'après la direction d'une longue pipe de laquelle sortaient des nuages d'une épaisse fumée. Le mutselim donnait audience. Il fallut l'interrompre, car le temps pressait. Nous exhibâmes le firman impérial , en lui demandant de donner des ordres pour qu'on préparât un logement convenable à l'ambassadeur et à sa suite. — Soit mécontentement de ce que nous , chrétiens , nous avions osé souiller ses tapis avec nos bottes couvertes de neige et de boue , soit mauvaise volonté ou ignorance au sujet de ce qu'il devait à VElehi, toujours est-il qu'il nous reçut assez mal et qu'il grommela, entre ses dents et le bouquin d'ambre de son ichibonky une foule de mots rapides dont nous ne comprimes pas le sens, mais qui nous parurent moins que bienveillants. Toutefois, sans nous déconcerter, nous réitérâmes notre demande, insistant sur la nécessité d'avoir tout de suite une maison pour VElchi qui nous suivait de près. Mis au pied du mur, et probablement ému de notre

aplomb, le mutselim se décida, tout en murmurant, à nous offrir une salle dans sa maison. Mais nous la refusâmes en alléguant sa malpropreté , sa petitesse , et en demandant un logis plus convenable et plus vaste , pour nous contenir tous ainsi que nos gens. On nous en montra plusieurs, mais tous dans des conditions qui les rendaient inacceptables. Il était évident qu'il y avait mauvais vouloir , intention de ne pas nous loger, ou de noua loger fort mal. Nous en fîmes l'obsen^ation d'une manière sévère, et regagnâmes la route par laquelle l'ambassadeur arrivait. Nous lui fîmes part de ce qui venait de se passer.

De son côté le kaierdji-bachi ^ ou muletier en chef y ne se souciait pas de faire gravir à ses mules le chemin un peu raide, et d'ailleurs hors de la route, qui menait à Gumuch- Khânhh. Il avait persuadé à VElchi de s'arrêter dans un hameau où se trouvaient , avec quelques masures en bois , trois petits cafés où il prétendait que nous serions aussi bien qu'en ville. On se rendit à ses raisons, d'autant plus volontiers, que nous ne fîmes pas de Gumuch-Khâneh une description très-engageante. On s'établit donc, comme l'on put, dans la maison où le prudent katerdji avait déjà fait décharger ses bétes. Nous avions réellement, en restant là, peu de chose à regretter du confort de la ville voisine.

Mais la mauvaise volonté manifeste du mutselim ne pouvait être passée sous silence. L'ambassadeur devait à son caractère officiel et au pays qu'il représentait de lui témoigner son mécontentement. Il lui envoya un attaché de Fambassade avec un drogman. Après l'avoir malmené et lui avoir, en termes amers, reproché les airs qu'il se donnait de ne point avoir égard au firman impérial sous la protec-

tion duquel voyageait l'ambassadeur, ces messieurs lui dirent de craindre les suites de sa conduite. Ils allèrent même, pour rhumilier, jusqu'à repousser la pipe et le café que le gouverneur leur fit offrir. Cet affront est l'un des plus grave? que l'on puisse faire subir à un Turc, et celui-ci en parut très-décontenancé , d'autant plus que cette scène se passait en public, et que les deux envoyés de l'ambassadeur n'avaient, comme nous, avant eux, épargné au inntsclim aucune des humiliations qui devaient lui être le plus sensibles.

Cependant, le gouverneur chercha à se défendre, mais avec cette apathie et cette insouciance que nous lui avions vues , et sans paraître comprendre de quel manque de procédés il s'était rendu coupable non-seulement envers l'E/r /«', mais encore à l'égard de son propre souverain , qui nous avait mis sous la protection de son sceau impérial. Nous apprîmes plus tard que le mutselim de Gumuch-Khânèh avait été destitué. '

Le nom que porte cette ville lui a été donné à cause des mines d'argent qui sont dans son voisinage : il se traduit par Maison d argent. Elle est d'ailleurs fort peu importante , quant à sa population et ses autres productions.

Il était tombé pendant la nuit une quantité considérable de neige. Le pays que nous traversâmes ce jour-là ressemblait à celui de la veille. Nous passâmes au village de Toki(*h Ce point avait été désigné pour notre halte du jour; mais le manque de logement à Bech-Kilissèh , nous ayant fait venir la veille jusqu'à Gumuch-Khânèhj l'ambassadeur avait donné Tordre de pousser plus loin, et nous allâmes jusqu'à Khâleh. C'est un mauvais trou qui tire son nom d'un reste de tour plantée sur la crête d'un rocher très-élevé. Nous y fûmes fort

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mal. On ne put nous servir à dîner ailleurs que sous un hangar ouvert à tous les vents. Le froid y était si excessif que nous avions de la peine à tenir nos timbales d'argent entre nos doigts, et que le vin y gelait aussitôt versé.

Au delà de Khâlih le pays était insignifiant. Nous y trouvâmes encore une grande quantité de neige sous nos pieds et sur nos épaules. Nous atteignîmes péniblement Balakhor , où nous nous donnâmes le plaisir de voir que le thermomètre marquait 16** au-dessous de zéro.

De Balakhor nous allâmes à Baïbout où nous entrâmes le 21 de bonne heure. Cette ville dépend du pachalik d'Erzeroum. Elle a pour gouverneur le frère du Pacha de cette dernière, qui est Hafiz-Pacha, célèbre parle revers qu'il éprouva en face d'Ibrahïm-Pacha à la bataille de Nezib. En avant do Baïhout , nous rencontrâmes un groupe de cavaliers parmi lesquels se faisaient remarquer des officiers supérieurs. Ils s'arrêtèrent quand nous fûmes près d'eux, et se mêlèrent à notre petite troupe , en se rapprochant de l'ambassadeur. C'était le Mutselim de Baihoui , qui venait au-devant de VElchi avec un colonel et un autre officier de la maison du Pacha d'Erzeroum. Ils étaient tous deux envoyés à M. de Sercey, pour le complimenter de la part d'Hafiz-Pacha, et nous escorter, en veillant à ce que rien ne nous manquât sur la route, du moment où nous aurions le pied sur son pachalik. Cette attention était d'un bon augure, nous ne fûmes pas longtemps à ressentir les bons effets de l'hospitalité du Pacha. En effet, nous primes, à Baïbout , possession d'une grande maison préparée pour nous recevoir tous, et dont la cuisine était approvisionnée avec profusion

Jusque-là notre voyage avait été modeste. Le Pacha de la

province de Trébizonde , que nous venions de quitter, ne s'était, en aucune manière, montré jaloux de justifier l'antique et proverbiale hospitalité de l'Orient. Nous avions même, coînme on l'a vu, à nous plaindre de ses subordonnés, nous n'avions reçu aucun honneur , et nous étions passés partout presque incognito. A dater de ce jour, au contraire, grâce à la bienveillance que nous témoigna le Pacha d'Erzeroum, nous allions être entourés de considération , et trouver, dans leg moindres villages, des ordres pour que toutes les ressources qu'ils pourraient présenter fussent mises à notre service.

Baïbout est située au pied de hautes montagnes , à l'entrée d'une vallée étroite. Elle est dominée par une vieille citadelle en ruines; elle a dû autrefois avoir quelque importance , à en juger par son étendue et les vestiges de quelques édifices; mais, actuellement, elle compte une faible population vivant au milieu des ruines. A voir celles-ci, nous nous applaudissions fort d'être l'objet des attentions du Pacha, car , sans cela , il est probable que nous eussions été beaucoup moins bien logés dans les maisons délabrées des habitants. Au lieu de cela, nous étions dans la demeure du Mutselitriy et les appartements qui y avaient été préparés pour nous étaient, de beaucoup , plus confortables qu'aucun des logements que nous avions encore habités depuis notre départ. Nous y avions d'excellentes cheminées, de bons tapis avec des divans , et , par un raffinement dont je n'aurais pas cru les Turcs capables, les portes étaient doublées d'un feutre épais. Mais, en dépit de cette recherche, comme il faut toujours que , dans une maison turque , la misère du pays se trahisse par quelque bout, les carreaux de toutes les fenêtres étaient en papier huilé.

Le Mulselim se donnait beaucoup de mal pour nous traiter de son mieux; il veillait à tout, et poussa la courtoisie jusqu'à visiter chacun de nous dans sa chambre, afin de s'assurer que rien ne manquait. Il était d'une prévoyance et d'un soin auxquels nous n'étions pas habitués ; nous étions bien loin de nous attendre à tant d'empressement, d'après la réception que nous avait faite le gouverneur de Gumuch-Kliânhh. Il était impossible de n'y pas reconnaître Texécution d'ordres supérieurs , et de recommandations faites par Hafiz-Pacha.

Malgré les douceurs de cette halte, et nonobstant les instances du gouverneur qui voulait nous retenir, nous nous mimes en route le lendemain , de grand matin , en compagnie du frère du Pacha, qui voulut nous conduire jusqu'à la limite de ses domaines, malgré le froid et le givre glacé qui obscurcissait l'atmosphère. Après qu'il eut marché avec nous près de deux heures, M. de Sercey le força à recevoir ses adieux , et lui réitéra ses remerciements de la manière affable dont il avait exercé l'hospitalité envers nous tous. Les deux officiers venus à'Erzeroum restèrent avec nous ; ils ne devaient nous quitter qu'à la frontière persane.

Nous parcourûmes, dans toute sa longueur, la vallée qui commence à Baibout. Elle est très-étroite, et envahie, dans la presque totalité de sa largeur, par une petite rivière , et par des marécages où croissent des arbrisseaux au milieu de hautes herbes d'où sortirent, au bruit de nos pas, un grand nombre de canards et de perdrix.

Après six heures et demie de marche dans cette vallée , nous arrivâmes au petit village de Massât^ qui est situé sur une haute montagne , hors de notre route , où force était

d'aller coucher pour trouver des vivres. Ce village , coiume la plupart de ceux de la contrée dans laquelle nous entrions , se compose de misérables huttes faites en partie sous terre, et dont les toits se confondent avec le sol. Elles sont construites ainsi , aHn de garantir du froid qui sévit avec beaucoup de rigueur et dure six mois de l'année. Ces cabanes sont divisées en deux parties : l'une spacieuse , sert d'écurie; des mangeoires et des râteliers régnent tout autour; l'autre , plus restreinte , est séparée de la première par une balustrade, et constitue l'appartement des habitants; elle est élevée d'une marche ou deux au-dessus du sol de l'écurie , et munie d'une petite cheminée qui ne fait pas honneur aux fumistes du pays. C'est sur cette estrade que se tient la famille dans chacune de ces cahuttes; c'est là qu'on nous installa pour la nuit.

Le bois est très-rare dans cette contrée, on y brûle le plus ordinairement des espèces de mottes faites avec de la fiont^ d'animaux et de la terre liée avec un peu de paille. Cet étrange combustible a le double avantage de donner trèspeu de chaleur , et de faire une fumée intense qui ne sort pas par le conduit de la cheminée ; elle se répand , au contraire, d'une manière épouvantable et cruelle pour les yeux et pour la poitrine , dans la salle où elle circule en gros nuages , monte lentement à la partie supérieure de la voûte en bois qui sert de couverture , et dans laquelle est pratiquée une petite ouverture par laquelle elle ne peut .s'échapper qu'avec une lenteur désespérante.

Nous étions donc , à Massât ^ logés dans des étables, avec les buffles dont les excréments répandaient une odeur insupportable; sans moyen de nous chaulfer efficacement pour

combattre les 1 6° qui se faisaient sentir par mille fissures , et de plus enfumés comme des renards. Pour comble de misère, quand nous voulûmes dormir, des milliers de petits animaux noirs, aux jarrets élastiques , nous firent de si cruelles morsures qu'il ne fut possible à aucun de nous de fermer l'œil. Ce n'a jamais été sans douleur que, depuis, nous nous sommes rappelé la nuit de Massai et ses puces.

Étant restés éveillés, nous ne fûmes pas longs à nous mettre en route, mais nous eûmes toutes les peines du monde à faire lever nos deux officiers turcs. Habitués aux incommodités du genre de celle qui nous avait paru si intolérable, ils dormaient encore d'un profond sommeil quand nous montâmes à cheval.

Le soleil ne pouvait parvenir à percer l'épais brouillard qui, par son humidité pénétrante, augmentait encore l'intensité du froid. La route était fastidieuse; pour toute distraction nous rencontrâmes, dans un grand marais, un immense troupeau de bufQes gardés par des pâtres accroupis autour d'un petit feu qui faisait à peine fondre la neige sur laquelle ils se trouvaient. Nous avions, à notre droite, un pic élevé que nos guides nous dirent s'appeler le Pic-Blanc , parce qu'il ne se débarrasse jamais complètement des neiges qui s'y amoncellent l'hiver. Au-dessous de ce sommet s'inclinait , plus abordable, une montagne que nous gravîmes avec assez de peme sur le verglas. Quand nous en eûmes atteint le point culminant , nous eûmes devant les yeux un magnifique spectacle. Au loin se déroulait un pays immense : à nos pieds un épais brouillard, semblable à une mer calme, s'étendait jusqu'à une longue chaîne de montagnes auxquelles s'en reliaient d'autres dont les cimes se perdaient à l'infini dans

l'air ; une légère brume transparente adoucissait Féciat de la neige qui les couvrait, sans en dérober les divers plans. Nous dominions de là presque toute l'Arménie , et notre vue allait se perdre au sud-est, vers les bords du lac de Van. Nous étions sur la montagne de Khoch-ab-Paûnar j et pendant que nous en descendions le versant opposé à celui que nous avions gravi , le tableau imposant de ce paysage resta longtemps sous nos yeux. Tout était sauvage et désolé dans les premiers plans , nous seuls nous animions cette grande scène silencieuse. Nous marchions impressionnés par cette nature au milieu de laquelle l'homme se sent si petit, et le voyageur si solitaire, lorsque nos yeux furent distraits par un épisode tout différent , mais qui était bien en harmonie avec le sujet. C'était une troupe de vautours dont les ébats féroces agitaient les ailes sinistres au-dessus d'un cadavre qu'ils déchiquetaient en se le disputant. Le fumet de ce repas immonde avait attiré aussi un loup ; mais , assis et immobile , il tendait le cou avec convoitise , sans oser prendre place parmi de si redoutables convives. «Nous passâmes sans chercher à troubler cet ignoble festin , et quoiqu'il eût lieu sur le bord du chemin , vautours et loup y étaient si acharnés, les uns par la voracité , l'autre par l'envie et la faim , qu'ils ne se dérangèrent pas.

Le village n'était pas loin. Nous y fîmes halte. U est placé à mi-côte de la montagne dont il a pris le nom , et qui signifie Source de bonne eau. Nous y fûmes logés à peu près comme nous l'avions été la veille ; mais du moins nous pûmes dormir, ce dont nous avions grand besoin.

Le jour suivant , il nous restait à franchir les pentes inférieures de la montagne, pour arriver à la plaine immense

que le brouillard nous avait dérobée le soir précédent. Il s'était dissipé, et nous pûmes apprécier l'étendue du vaste bassin enfermé de toutes parts entre des chaînes qui reliaient sans interruption le Caucase et le Taurus. Le pays plat que nous allions traverser était celui où, pour la première fois, les eaux de TEuphrate , divisées en plusieurs lits , coulaient paisiblement. Jusque-là, et depuis leur source, elles étaient plus ou moins entraînées sur les pentes des ravins qui les contenaient , ou brisées par les rocs de granit qu'elles rongeaient en mugissant. Nous passâmes un des bras du fleuve à gué , au milieu des glaçons brisés par les fers de nos chevaux. A en juger par la nature des rives de ce cours d'eau, aux traces creusées à diflérentes hauteurs sur les berges peu élevées, mais éloignées du lit actuel, nous reconnûmes que cette rivière , peu profonde et peu large en ce moment , devait s'étendre considérablement de chaque côté, lors de la fonte des neiges. L'aspect même de cette plaine que dominaient des masses gigantesques de neige, prouvait qu'elle devait être le vaste réservoir où s'écoulaient de tous côtés les mille ruisseaux formés par le soleil du printemps.

Elle présentait, au reste, quand nous la traversâmes, l'aspect d'un grand désert éblouissant de blancheur; dans son silence profond, elle semblait être le séjour de la mort dont le linceul grandiose était étendu par terre pour y recevoir la dépouille de tout un monde. Excepté le bruit de nos sabres frappant sur nos éperons , ou de la clochette lointaine du mulet qui marchait en tête de la caravane, rien ne s'entendait , rien ne rappelait une contrée habitée. Nous devinâmes cependant au loin , à leurs teintes grises qui se détachaient sur la neige , quelques cabanes de terre indices de

villages. Mais aucun être vivant n'annonçait qu'ils fussent peuplés. Les habitants, comme les marmottes de la Savoie , étaient rentrés avec leurs troupeaux au fond de ces antres souterrains, et attendaient là, dans un demi-sommeil, que la nature eût déposé son manteau de glace.

Au milieu de cet océan de neige , il eût été impossible de se diriger sans le secours de longues perches enfoncées dans le sol de distance en distance , et dont l'extrémité s'apercevait. Nous suivîmes scrupleusement , sans nous en écarter d'un pas, ces précieux jalons, et nous atteignîmes vers le milieu du jour, le village de Poutchiki. MM. de Lavalette et Gérard ne s'y arrêtèrent pas , l'ambassadeur les dépêcha à Erzeroum pour y saluer le Pacha et le prévenir de son arrivée pour le lendemain.

Le 25 décembre, après avoir fait quelque peu de toilette, et nous être mis dans une tenue plus convenable que ne l'était celle que chacun de nous avait adoptée pour se garantir du froid , nous montâmes à cheval ; nous devions , après une faible journée de marche, entrer à Erzeroum. Abdoullahbey j le colonel qui nous accompagnait, pensant que le peu d'heures que devait durer cette étape ne seraient peut-être pas suffisantes aux préparatifs de notre réception, nous fit faire une halte hors de la route , au petit village d'Elidjèli. Il avait eu l'attention d'y faire préparer quelques pipes et d'excellent café. Nous y fûmes très-sensibles, car il faisait un froid de 18", et nous avions humé un brouillard qui nous avait gelé les entrailles. Qwarid nous fûmes bien réchauflés, et que le colonel eut jugé le moment venu de repartir, nous remontâmes à cheval.

Il était deux heures quand nous arrivâmes en vue A'Erze-

roum. A une demi-heure des murailles de la ville , nous rencontrâmes une compagnie d'infanterie et un groupe nombreux d'officiers de tous grades envoyés par le Pacha. L'un d'eux, qui marchait en tête, s'avança pour complimenter l'ambassadeur et lui offrir, de la part d'Hafiz-Pacha, un beau cheval arabe, gris, complètement et richement harnaché. C'était , disait-on , celui qui portait le Pacha à la bataille de Nezib, et qui lui sauva la vie par sa vitesse, quand il fut obligé de chercher son salut dans la fuite. M. de Sercey quitta de suite le sien et monta celui qu'il venait de recevoir. Tous les officiers turcs se mêlèrent à nous, et nous entrâmes dans Erzeroum , précédés par l'infanterie qui nous avait rendu les honneurs militaires. Nous passâmes sous des voûtes épaisses fermées par des portes doublées en fer, dont les gonds étaient fixés à d'antiques et fortes murailles. L'ambassaideur alla tout droit au sérail du Pacha , où nous mîmes pied à terre au bruit du canon qui saluait la France.

VOYAGE KN PERSE. 63

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