‹ Voyage en PerseChapitre 40 sur 89 · II · texte numérisé non relu

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quand ils peuvent faire autrement, ils se gardent bien do s'y aventurer dans les temps cliauds.

Nous étions d'ailleurs parfaitement installés à Djoulfali , et nous pouvions y attendre très-patiemment une saison plus propice. Grâce à l'affectueuse hospitalité de M. Bore, nous avions des appartements aussi confortables que le permettait le pays, et nous croyions pouvoir y braver la fièvre. Grâce aussi à d'amicales relations que nous y avions laissées, il nous était permis de passer le temps fort agréablement. L'amitié de notre hôte et celle de quelques-uns des membres de l'ambassade russe, qui se trouvait encore à Ispahan, satisfirent nos besoins de société.

Une volumineuse correspondance de France à lire et à laquelle il fallait répondre combla, dans les premiers jours, les lacunes que laissaient entre elles les causeries quotidiennes.

Nous avions encore en perspective un assez grand nombre de recherches à faire pour compléter les notions que nous avions recueillies sur Ispahan lors de notre premier séjour dans cette ville. Tout cela, comme on voit, devait bien remplir nos journées et nous permettait d'attendre trèspatiemment le moment du départ.

M. Coste n'allait pas mieux ; au contraire , la fièvre empirait beaucoup; les ravages qu'elle avait faits en peu do temps dans la constitution du malade , me donnaient mémo des inquiétudes. Cependant il recevait d'excellents soins, et le médecin attaché a l'ambassade russe avait l'obligeance de lui en donner journellement. Mon collègue avait été , pendant plusieurs jours, dans un état qui ne laissait pas d'étro alarmant, lorsque enfin le mieux se fit sentir. Les

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accès, moins violents, permirent aux forces de renaître. Il louchait à son complet rétablissement quand, à mon tour, je fus pris avec une énergie telle qu'en trois jours j'étais arrivé à un degré de faiblesse si grande , qu'il fallait deux hommes pour me porter d'un bout de ma petite chambre à l'autre. Â une fièvre intermittente semblable à celle de M. Coste se joignait une fièvre cérébrale des plus violentes. Influencé-par l'épidémie qui sévissait, le médecin ne voulait voir dans mon état que ses conséquences. Le mal qui me consumait n'était compris que par moi ; je ne pouvais me méprendre aux douleurs qui me torturaient la t^te; je sentais bien qu'elles étaient causées par une affection du cerveau. Soumis à la médication usitée pour combattre une fièvre tierce , celle qui était toute cérébrale faisait des progrès qui mirent mes jours en danger. Mais les malades ont quelquefois des intuitions qui ne les trompent pas. Celle à laquelle j'obéis me sauva. J'étais dans un état assez fâcheux pour qu'on fit tous les essais sans grand risque. Le dQQleur consentit a faire celui que je réclamais. — On ne refuse pas à un moribond. — Je demandai un dallek ou barbier. Comme autrefois les barbiers d'Europe , ce sont eux qui saignent en Orient. Je me fis pratiquer une bonne saignée, et, quoique contraire aux prescriptions doctorales, elle me soulagea instantanément. De ce moment, j'allai mieux; je me rétablis même asse^ promptement,

Je ne laisserai pas passer la circonstance de la maladie dont mon cpmpagnon de voyage et moi nous fûmes atteints, saus mentionner ici notre gratitude pour M. le ministre de liu^sie. Pendant tout le temps que nous fûmes alités ou convalescents, M. le général Duhamel fut rempli d'attentions et nous combla

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(lo hontos. Indépendamment de son médecin qu'il avait mis à notre disposition , il avait donïié des ordres pour qu'on ne nous laissât manquer d'aucune des choses qui pouvaient nous être utiles ou seulement agréables. Pensant que notre cuisinier n'était peut-être pas très-habile, — et il ne se trompait pas, — jugeant qu'il n'avait aucune connaissance de ces préparations culinaires délicates et propres à des estomacs fatigués par l'emploi du quinine, il nous envoyait chaque jour des mets apprêtés exprès pour nous : des gelées, des compotes, auxquelles il faisait joindre du vin de Bordeaux. — Je me plais à rapporter ici ces détails , quelque puérils qu'ils paraissent; parce que, indépendamment de ce que c'est un acte de juste reconnaissance, les publier paraîtra sans doute le plus flatteur hommage que nous puissions rendre aux bontés dont nous , Français , nous avons été l'objet de la part de l'ambassadeur de Russie.

Après nous , tous nos hommes tombèrent successivement malades. Ils payèrent, sans exception, leur tribut au climat et aux fatigues qu'ils avaient endurées à notre suit«. Notre goulâm Jaffer-Bek fut le plus rudement éprouvé; il faillit mourir : ce qui prouve que les Persans ne sont pas moins que les Européens exposés à la malaria de leur pays. Nous le savions d'ailleurs avant de l'avoir appris par expérience ; nous savions que, chaque année, dans les mois de juillet, août et même de septembre, il y a bien peu d'habitants de la Perse qui ne soient pas atteints de fièvre tierce dégénérant souvent en fièvre pernicieuse. Leurs grands moyens curatifs sont la saignée et les pastèques ou melons d'eau. Ils prétendent que c'est un feu qui passe dans le sang, et qu'il faut rafraîchir celui-ci en en diminuant la masse.

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Il y on a qui échappent à ces singuliers remèdes; mais corn* bien y en a-t-il qui en sont victimes ! En effet, rien n'est plus malfaisant, à l'époque où régnent ces fièvres, que de manger des fruits, surtout des melons ou des concombres, qui sont en été la principale nourriture des Persans. Il est même fort probable que l'abus de ces fruits détermine la maladie à laquelle prédisposent les miasmes empestés dont l'atmo* sphère est chargée.

Mais il faut dire que dans ce pays, où la chaleur débilite l'estomac et affaiblit le corps, toute nourriture substantielle devient nauséabonde. On repousse surtout la viande, qui donnerait de la force et du ton ; l'on n'a de goût que pour les fruits, et cela en raison de leur nature aqueuse. Il est incontestable que la mauvaise qualité des aliments que l'estomac veut seuls admettre , contribue grandement à déterminer les maladies (}ui reviennent périodiquement chaque été.

Nous avions laissé à Ispahan beaucoup de choses à voir, d'édifices à étudier. Nous employâmes les premières forces qui nous revinrent, après notre convalescence, à parcourir de nouveau cette grande ville, ainsi que ses environs. Lors de notre premier séjour, nous avions été étonnés de n'y trouver aucuns vestiges de monuments antiques , car il nous semblait impossible qu'Ispahan n'en recelât pas quelques* uns. L'étendue de cette ville, sa splendeur, le chiffre de sa population et les avantagés de sa situation , au milieu d'im* menses plaines que fertilisent de nombreux cours d'eau , le fleuve qui baigne le pied de ses murailles, tout cet ensemble donne à cette ville une physionomie trop grande pour que le voyageur ne lui attribue pas, avec juste raison , une anti-

quité plus reculée que ne le fait supposer, au premier coup d'oeil, le caractère de ses monuments actuels. En effet, leur enveloppe est de style arabe, et leurs plans, aussi bien que leurs détails , sentent la renaissance musulmane. Cependant, en cherchant bien et en se livrant à une inspection minutieuse de toutes les parties des divers édiûces d'Ispahan, on y retrouve des traces authentiques d'un art plus ancien, conservées par des matériaux séculaires.

Ces élégantes mosquées aux coupoles émaillées, ces ponts magnifiques chefs-d'œuvre de l'art persan moderne, que les princes Sophis ont légués à leur capitale , sont construits avec des éléments dont les plus durables, ceux qui leur servent de bases , et très-probablement de fondations , sont empruntés à des constructions primordiales. Ainsi, ces édifices , qui sont entièrement élevés en briques , ont des socles faits de grandes assises de pierre dure, tout à fait inusitées en Perse, à dater de l'invasion des Arabes et de rèro mahométane. Ces appareils sont remarquables surtout aux piles des f^rincipaux ponts dont les assises portent encore, sur leurs parements, des marques inintelligibles ressemblant à des signes d'écriture et telles qu'on en voit sur des fragments do murs à Bi-Sutoun. Mais, quelles qu'aient été les recherches auxquelles nous nous sommes . livrés , il nous a été impossible de retrouver aucune partie de monument sur laquelle nous ayons pu reconnaître le cachet de l'âge que doivent avoir ces débris. Il est à présumer que, conquérant ou régénérateur, quelque chef militaire ou quelque monarque jaloux du passé, aura détruit les monuments de l'ancienne Aspadana : le premier pour satisfaire ses instincts de dévastation et mieux constater

sa conquête; le second pour y chercher, au milieu des ruinée^ des piédestaux éprouves, afin d'y asseoir plus sûrement sa renommée. — Si Tamerlan et Châb-Abbas n'ont pas une part égale dans la ruine de l'antique Ispahan, ils doivent, du moins, y avoir mis la main tous deux. C'est sans doute au mobile différent, mais aboutissant au même résultat^ qui a fait agir ces deux princes , qu'il faut attribuer la dispArition de tout ce que l'époque achéménide ou sassanidê avait pu laisser a Ispahan.

Si les socles de certaines mosquées et les piles des ponts ne suffisent pas à établir d'une manière certaine que cette

ville a, dans les temps reculés, renfermé de grands édifices, on peut joindre à ces témoignages , celui que fournissent deux chapiteaux sassanides placés à l'entrée du palais, sut* le Meïdan-i-Chàh. Us sont en marbre blanc, et entièrement sculptés; ils rappellent tout à fait ceux de Bi-Sutoun : cai* l'un représente, sur Tune de ses faces, un buste d'homme, et sur l'autre celui d'une femme; les deux autres côtés sont ornés de losanges très-riches à l'intérieur desquels sont des rosaces. Le second chapiteau présente également deux faces ornées de figures à peu près identiques À celles du premier; les côtés intermédiaires sont variés et ornés d'une grande fleur magnifiquc^à laquelle se rattachent de gracieuses branches.

 moins de supposer que ces chapiteaux ont été apportés là d'un autre endroit, ce qui ne s'expliquerait guère, il faut croire qu'ils proviennent d'un édifice ancien. Ils ont une analogie assez frappante avec ceux de Bi-Sutoun, pour qu'on les attribue à un monument du même caractère et de la mémo époque que celui qui porte le nom de Takhl-i"

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Chirin. Je pease même qu'on est fondé à croire leur origine commune , et l'on arrive à cette induction ; que Khosrô ou Chosroës avait fait élever, sur les bords du Zendéroud, comme sur la rive du Gamasiahy un autre palais à la belle Chirin. Mais l'ouragan venu des déserts de la Bockharie a tout renversé. Le palais de Khosrô s'est abimé dans la poussière soolevée par les pieds des soldats turcomans. Ce dernier affront ajouté à celui que les Arabes iconoclastes avaient déjà fait subir à la mémoire de Chirin , en mutilant son beau visage, fit disparaître jusqu'aux traces de son trône et de l'extravagante passion de son royal amant.

Tout ce que le territoire d'Ispahan offre de remarquable n'est pas renfermé dans ses murs. Plusieurs sites ou monuments de ses environs méritent une attention particulière; il faut malheureusement les chercher souvent au milieu des ruines. Le côté nord de cette ville est celui qui est le moins intéîessant. Là , de rares villages , espacés et confondus avec les décombres qui couvrent le sol , sont les. seuls points sur lesquels l'œil se fixe. Mais , au sud , et sur les rives du Zendèroud, se trouvent, presque sans intervalles et sur une étendue de plusieurs kilomètres, des faubourgs joints à des villages auxquels succèdent d'autres villages.

Parmi les localités de noms divers qui forment les annexes considérables de l'ancienne capitale des Sophis, est en première ligne Djoulfah. Cette ville, car elle mérite ce nom, doit sa fondation à Châb-Abbas le Grand qui y transplanta toute une population arménienne. Il existait, au temps de ce monarque, sur le bord de l'Araxe, une ville de la haute Arménie qui s'appelait aussi Djoulfah, I^s Turcs, qui faisaient de fréquentes incursions sur les terres des Persans et s'ap-

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provisionnaient en Arménie , firent naître dans l'esprit de Châh-Abbas l'idée de ruiner et même de dépeupler ce pays, afin de priver l'armée turque des ressources qui l'aidaient à se maintenir sur ses frontières. Djoulfah fut du nonïbre des villes qui furent sacrifiées à ce système de défense.

Mais le roi de Perse était trop habile et concevait trop bien ce qui pouvait contribuer à augmenter sa puissance ou la grandeur de son pays , pour laisser les populations dont il venait de détruire les foyers se répandre ailleurs, et porter leur industrie soit en Géorgie , soit en Turquie. Il appréciait avec trop de justesse le parti qu'il pourrait tirer pour luimême de cette colonie arménienne, pour ne pas l'attirer au cœur même de ses États. Il la dirigea donc tout entière vers Ispahan , où il lui assigna un emplacement sur le bord du Zendèroud. Les nouveaux sujets du roi de Perse y bâtirent de belles maisons avec des cours et des jardins ; ils ne reculèrent devant aucune difficulté pour satisfaire à leurs besoins et ajouter aux agréments de leur séjour, et firent au 25endèroud de larges saignées qui amènent encore aujourd'hui l'eau de cette rivière dans la plupart des rues de la cité arménienne. Afin de mieux habituer cette population au sol où il l'avait transplantée, Châh-Abbas voulut que le nom de l'ancienne ville fût conservé à la nouvelle, et on l'appela Djoulfah j la première restant désignée par Eski-Djoulfah , ou Djoulfah la vieille.

Ces émigrés prospérèrent rapidement, et leur nombre, qui n'était d'abord que de 6,000, atteignit le chiflTre de 12,000 en quelques années. La ville se divisait alors en sept paroisses ou mahallehs , dirigées par deux évêques et un clergé nombreux.

Châh-Abbas , qui parait avoir été un grand politique , et qui était, en cela, incontestablement supérieur aux mesquins et ineptes vizirs actuels , comprit tout ce qu'il fallait faire pour encourager l'essor de cette ville naissante. Aussi, ne voulut-il pas qu'aucune autorité musulmane, autre que la sienne, s'intronisât dans les affaires publiques de cett^ cité chrétienne. Il lui donna pour kalantar ou viagislrat un Arménien à qui il accorda à la cour des distinctions inusitées. Il affranchit les Arméniens d'impôts pendant plusieurs années, et, voulant qu'ils échappassent aux vexations trop fréquentes que les musulmans faisaient subir aux chrétiens, il leur assura le bénéfice de la loi des représailles, fait énorme, monstrueux, et qui dut indisposer grandement contre lui l'esprit fanatique de ses sujets mahométans ; car il faut savoir que la loi des représailles est celle qui consiste à rendre les Justiciables égaux, et à leur appliquer sans distinction la peine du talion. Ainsi, un homme avait- il tué, tout proche parent de la victime avait droit de venger le meurtre sur le coupable, ou de faire avec celui-ci tel arrangement qu'il lui convenait pour se dédommager ou le punir. Mais cet usage , rigoureusement maintenu entre musulmans, n'avait jamais été étendu jusqu'aux chrétiens, lorsqu'il y avait différence de religion entre l'assassin et sa victime. C'était donc une chose inaccoutumée , anormale , c'était le renversement de toutes les prérogatives attachées au titre de musulman. Chàh-Abbas était puissant ; il ne s'arnHa pas aux réclamations, il ne recula pas devant les rancunes, et consomma le plus grave de tous les affranchissements que pussent espérer des chrétiens.

Ce grand prince poussa , dit-on , l'habileté et rethcacilé

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do sa protection jusqu'à faire aux Arméniens de fortes avances de fonds, pour les aider dans le commerce qui était leur principale industrie. Ces moyens réussirent complètement. En peu de temps, Djoulfah devint florissant, les familles industrieuses s'enrichirent, quelques-unes mémo devinrent très-opulentes.

La renommée de Djoulfah ne tarda pas à se répandre dans toute la Perse. Les bienfaits dont le souverain comblait les habitants y attirèrent de nouveaux émigrants. Il y vint môme des Guèbres de Kerman et de Yezd, gens essentiellement commerçants aussi. Ils s'établirent dans un quartier qu'ils ajoutèrent à celui fondé par les Arméniens.

Mais le bien est éphémère en Perse , et les choses changèrent avec les successeurs de Chàh-Abbas. Tous ne comprirent pas comme ce prince les avantages que Djoulfah procurait au pays. La jalousie des Persans et, sans doute aussi, leur haine religieuse, attirèrent sur les Arméniens une foule d'avanies, do vexations et d'exactions qui d'abord les découragèrent, puis les ruinèrent, et en firent même partir un certain nombre.

Ce fut sous le règne de Châh-Husseïn , principalement , que les Arméniens virent leur position s'empirer. Us sévirent alors enlever successivement tout ce qui leur restait des avantages qu'ils tenaient de Châh-Abbas. Chàh-Husseïni prince faible et timide , ne. sut ni ne voulut les défendre contre l'avidité des grands de son royaume , ou la jalousie des Mollahs. Les Arméniens furent dépouillés de leurs biens et de leurs privilèges. On remit en vigueur contre eux tous les anciens usages contre lesquels le bénéfice de représailles les avait garantis , et l'on rétablit la loi qui n'imposait à un

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musolman ayant tué an chrétien d'autre peine que de payer à la famille de celui-ci le dérisoire dédomnias:ement d'une

mesure de grain ou d'un chameau.

Malgré les humiliations que les Ispahanis firent subir aux habitants de Djoulfah, il faut dire que ceux-ci restèrent pour eux d'utiles voisins. On doit même penser que la reconnaissance de la population pour les bienfaits dont leurs ancêtres avaient été honorés par le grand roi Sophi y était restée comme une tradition parmi eux. Ils se montrèrent en plusieurs circonstances dignes du droit de citoyens d'Ispahan, et Tune des plus belles pages de leur histoire est celle qu'ils écrivirent avec leur sang, lors du siège de cette capitale par Mahmoud VAffghân. — Les troupes de Châh-Husseïn et ce lâche prince lui-même avaient abandonné les postes avancés, et s'étaient enfermés honteusement dans les murs de la ville. Les habitants de Djoulfah résistèrent seuls, et firent dire au général persan que s'il voulait leur donner des armes dont ils manquaient, ils s'offraient de chasser les Afighâns. Mais ils ne furent point écoutés par ces hommes qui n'avaient pu souffrir qu'ils fussent assimilés à eux. Il ne leur fut pas permis de sauver leur patrie d'adoption, et ils eurent la douleur do se voir, sans défense, exposés au brigandage des soldats affghâns , en assistant à la chute du trône du glorieux roi dont la mémoire était en vénération parmi eux.

Après ce désastre, Djoulfah ne put jamais se relever. Cependant, au commencement du siècle dernier, cette ville comptait encore 60,000 âmes. Plus tard, Nadir-Châh, pressé par le besoin d'argent et ne sachant où en prendre , arrêta les yeux sur cette malheureuse population arménienne

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comme snr uno proie facile à saisir. Il satisfit sa cupidité en la dépouillant de ses richesses. Cette spoliation brutale, souvent cruelle , qui venait ajouter ses horreurs à toutes les vexations endurées depuis tant d'années déjà par les habitants de Djoulfah, les poussa au désespoir. Leurs malheurs déterminèrent Témigration d'un grand nombre d'entre eux en 1 747 , et l' Araxe revit une partie des transfuges de ses bords , qui allèrent se ûxer en Géorgie ; mais ce fut dans rinde que se réfugia le plus grand nombre de ces infortunés. A la même époque, les missionnaires qui jusque-là , et pendant un siècle et demi, avaient paisiblement répandu * les lumières de la religion dans le pays, furent également forcés d'abandonner leurs couvents, leurs églises, restées déserts depuis ce temps.

Aujourd'hui que le territoire persan est couvert de ruines, il n'est donc pas étonnant qu'il s'en trouve aussi à Djoulfah. Cependant il faut dire que cette ville chrétienne est loin d'avoir l'aspect désolé de la plupart des quartiers mahométans. Les Arméniens, du moins, réparent les murs qui menacent de tomber; et, bien qu'ils soient loin d'être aussi riches que l'ont été leurs pères , ils habitent encore de belles maisons : leurs constructions sont généralement bien faites , et il y en a qui l'ont été avec luxe.

On y compte encore plusieurs églises, parmi lesquelles celle qui se trouve dans l'enceinte de l'Archevêché mérite une mention particulière. Cette église, qui est la plus grande et la plus belle, a son entrée dans une grande cour sur laquelle donnent également les bâtiments habités par l'archevêque arménien et ses vartabeds ou vicaires. Le chœur est couvert par une coupole qui domine l'édifice et se ter-

mine par une croix. La courbe du dôme est la même que pour les mosquées , mais sa surface présente cette diflFérenee caractéristique , qu'elle n'est revêtue d'aucun émail comme celles-ci. La façade est simple mais élégante; elle s'élève sur deux rangs de trois arcades superposées, dont les archivoltes et les tympans sont ornés de dessins en mosaïque. L'arcade du milieu, au rez-de-chaussée, donne entrée dans l'église qui prend du jour par des fenêtres percées dans les deux autres. Au-dessus de cette façade est un petit pavillon

^ carré sur les quatre côtés duquel sont ouvertes des arcades

* avec des balcons de bois sculptés.

Cette église n'a point de clocher; comme celles d'Italie, elle a sou campanile séparé et isolé. Il se trouve en face do la porte, au milieu de la cour. Cest une construction carrée à deux étages : quatre puissantes colonnes peu élevées , posées sur le sol , supportent quatre arcs surbaissés sur lesquels porte la partie supérieure qui se compose de quatre autres arcs à plein cintre , sous chacun desquels est im balcon à balustres de bois peint. Cette partie forme comme une petite salle où se tient le sonneur ; il y monte par une échelle ; une seconde échelle le conduit au clocher. Celui-ci est octogonal : huit colonnettes soutiennent autant de petites arcades sur lesquelles pose le toit qui est en briques et surmonté d'une croix. Il y a deux cloches qu'on ne met pas en branle au moyen d'une corde, mais sur lesquelles on frappe avec un marteau. La cause en doit être sans doute attribuée au peu de solidité que présente le mode de construction du pays , qui no résisterait pas à l'ébranlement causé par les volées.

L'intérieur de l'église m'a rappelé quelques chapelles ita*

liennes ou grecques. Il y règne un demi-jour mystérieux qui inspire le recueillement. Les murs sont couverts de peintures, bien que ce soit contraire aux usages religieux des Arméniens qui n'ont ordinairement pour tout ornement, dans leurs sanctuaires, que l'image de la Vierge et de l'enfant Jésus. On raconte que ces peintures sont dues à un certain Avadikj riche marchand, qui avait voyagé en Italie où il avait cru comprendre, en voyant les chefsd'œuvre de l'école italienne, que les temples chrétiens plaisaient d'autant plus à Dieu qu'ils étaient plus ornés de peintures. De retour à Djoulfah, il n'eut point de repos qu'il n'eût couvert les murs de l'église épiscopale de tableaux de toutes sortes. Il eut, pour satisfaire cette exigence de sa dévotion , à vaincre les résistances du clergé arménien. Mais à force d'insistances, de persuasions, et peut-être bien d'argent, car il avait de grandes richesses, il parvint à cacher la blancheur immaculée des murs du sanctuaire sous une profusion de peintures qui ne m'ont d'ailleurs paru dignes d'aucune attention.

Les autres églises de Djoulfah sont plus petites et trèspauvres. Elles n'ont point de cloches : une simple planchette en bois sur laquelle on frappe indique les heures des services.

Les desservants de ces églises, qu'on nomme derders, sont aussi pauvres qu'elles. L'état misérable dans lequel ils végètent les oblige à exercer une industrie ou un métier quelconque, ce qui nuit nécessairement à la dignité que devrait conserver leur caractère sacerdotal. Ils sont de plus fort ignorants, et, à.l'exception des pratiques du rituel ou de la liturgie, ils ne savent rien.

Les autres prêtres, qui ont le titre de vartabed^ sans être

beaucoup plus instruits que les premiers, ont cependant quelques connaissances ; et , comme ils sont très-jaloux de leur suprématie cléricale, ils maintiennent les pauvres desservants dans la position subalterne et infime qui les prive de considération. La grande différence entre ces deux ordres de prêtres, c'est que les derders sont libres de contracter mariage , tandis que les vartabeds vivent constamment dans le célibat. C'est parmi eux que se prennent-. les évoques, et ils constituent le véritable clergé arménien.

La très-grande majorité des Arméniens de Djoulfah est schismatique. Le petit nombre de familles orthodoxes qui s'y trouvent ne forment qu'une paroisse. Elles se réunissent dans une seule église où les offices sont dits par ifti prêtre catholique 'tens cesse exposé aux avanies des schismatiques; car il faut dire que , conformément à cette loi presque invariable que, dans toute religion ou toute croyance, les dissidents sont les pires adversaires que rencontrent les orthodoxes, les catholiques arméniens n'ont point d'ennemis plus acharnés que les schismatiques de leur nation. Il n'y a sorte d'affronts, d'insultes, de voies de fait même, par lesquels ils n'aient marqué leur intolérance à l'égard du prêtre catholique de Djoulfah. Ils ont poussé la haine et la violence jusqu'à l'assiéger dans son couvent pour arracher de ses mains, sans respect pour son caractère, sans égard pour sa barbe blanche, l'enfant qu'il baptisait ou le cadavre auprès duquel il récitait l'office des morts.

A notre arrivée à Ispahan , nous trouvâmes un desservant de cette communion qui était de natio;i arménienne. Il avait vécu quelque temps en Italie. On l'appelait le padre Giovanni. Il vivait là, pauvre, résigné, et paraissait avoir cette

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philosophie religieuse qui fait tout supporter sur cette terre, en attendant la vie éternelle. Il habitait Fancien couvent des Dominicains, abandonné par eux depuis longtemps et tombant en ruine. Il él^it le seul prêtre caMioliqae qu'il y eût à Djoulfah.

Mais, au temps où la Perse était florissante, et où ce centre de la population arménienne du pays comptait un grand nombre- d'habitants, il y recevait presque constamment des missionnaires qu'y attirait sans doute l'espoir de ramener dans le giron de l'Eglise romaine ce troupeau égaré loin de l'œil et du bâton pastoral de son chef qui est à Etchmiazin , en Géorgie.

Les premiers religieux qui vinrent à Djoulfah furent des carmélites , en 1 625 ; ils furent suivis par des capucirfs. Après eux, les jésuites fondèrent, vers le milieu du xvii^ siècle, un établissement dont la reine de Pologne Marie-Loaise de Gonzague ût les frais , et pour lequel elle institua une rente. Il est [digne de remarque que c'est la France qui a fourni presque tous les missionnaires de Perse. La même observation peut s'appliquer au temps actuel; car le plus grand nombre des hommes dévoués qui vont porter aux nations asiatiques les plus sauvages la religion du Christ sont Français. Depuis quelques années, les Anglais et les Américains protestants ont cherché aussi à faire en Perse des prosélytes, en y répandant leurs bibles; mais ils sont venus dans une minorité remarquable relativement aux missionnaires français. Il y a d'ailleurs entre eux cette différence caractéristique : que les prêtres catholiques s'adressent, presque exclusivement aux mahométans ou aux idolâtres pour les

faire chrétiens, tandis que les ministres protestants, avec II. 3

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leur esprit de chicane, ne cherchent nullement à attirer les âmes dans les voies du christianisme; ils se contentent de détourner vers le protestantisme celles qui sont déjà chrétiennes. On peut donc dire de ces derniers qu'ils travaillent véritablement dans un esprit étroit, et dans l'intérêt mesquin de leur doctrine , au lieu de chercher à élever les cœurs au-dessus du matérialisme ou du fétichisme des religions qui se partagent les nations de TAsie.

Les intentions, si grandes et si généreuses qu'elles soient, ne suffisent pas toujours au succès. Les jésuites ne réussirent pas mieux que les capucins ou les dominicains. Les chrétiens schismatiques furent aussi sourds à leurs prédications que les mahométans , et peu s'en fallut que les premiers ne les forçassent à quitter Ispahan. Sans l'esprit élevé et libéral de Ghâh-Âbbas ils y auraient sans douto réussi dès leur arrivée et ne leur auraient pas permis de fonder à Djoulfah le moindre établissement. Grâce au puissant appui qu'ils trouvèrent auprès de ce prince, ils purent s'y installer et ils y demeurèrent plus de cent ans. Mais, depuis le milieu du xviii* siècle, les diverses missions catho« liques ne furent plus représentées que par un délégué de passage et n'apparaissant même que de loin en loin.

Derrière Djoulfah, entre les murs de cette ville et le pic du Khou^Sophaf montagne qui borne, de ce côté, le terri* toire d'Ispahan , s'ouvre une vaste plaine qui s'étend à l'est et à l'ouest, à une très-grande distance. On y rencontre, à chaque pas , des ruines qui prouvent que les habitations des particuliçrs , ou les palais des princes, avaient autrefois considérablement reculé les limites de ce cercle immense dont la population se retire aujourd'hui de plus en plus

vers son centre. Parmi les raines les plus considérables sont celles auxquelles a été conservé le nom de Ferrâh-Abad ou Ferrâhbad. On y. voit encore de grandes murailles découpées en arcades auxquelles sont appuyés j de distance en * distance, plusieurs édifices ruinés. Ce sont les restes d'un vaste palais fortifié qu'avait fait bâtir Châh-Sultan-Husseïn ; il rhabitait lorsque , épouvanté par l'arrivée d'une armée d'Âffghans que leur chef Mahmoud conduisait à la conquête de la Perse 9 il l'abandonna pour se sauver derrière les murailles d'Ispahan. Les Atighans s'en emparèrent sans coup férir et s'y installèrent. Ce fut de là que Mahmoud dicta ses lois cruelles et spoliatrices aux pauvres Arméniens. Ce sont ces murs qui retentirent des gémisseipents des cinquante belles jeunes filles que les familles de Djoulfah durent livrer au farouche vainqueur , pour peupler son harem et celui de ses officiers. C'est dans ce même palais que le lâche Chfth-Husseïn vint attacher de sa propre main, au turban de son ennemi, l'aigrette royale, et qu'il abdiqua dans les mains d'un chef de bandits sunnites le pouvoir qu'il tenait de ses ancêtres Sophis. — Double crime aux yeux de son peuple qui abhorrait les Affghans sectateurs d'Omar. — Mais , comme si les lieux témoins de ces crimes et de la bassesse du roi qui les habita devaient disparaître de la surface du sol, ceux-ci ne présentent plus que des ruines ou se tapissent, sans y être inquiétés , les chakals, seuls êtres qu'on y rencontre.

Ces restes de palais sont à la base d'un des sommets du Khou-Sopha , sur la crête duquel s'élève un petit monument d'un aspect fort simple, que les Persans appellent Ateok-Gâh

L'o voYAr.i': i:\ pkiisk.

on autel du feu. Il paraît aiijoimriiui abandonné. Son origine remonte probablement à l'époque de rétablissement des Guèbres à Djoulfah, sous le règne de Châh-Abbas. S'ils craignaient les avanies des Musulmans et s'ils voulaient placer leur feu en un lieu qui fit briller sa flamme au-dessus de tout le pays, ils ne pouvaient mieux choisir; car cet Atech'Gâ est posé sur la pointe d'un cône extrêmement élevé qui domine jion-seulement la campagne et tout le territoire d'Ispahan, mais qui forme aussi l'un des pics les plus hauts de la montagne.

Entre Djoulfah et ses ruines, on voit çà et là, dans la plaine, plusieurs tours qui attirent l'attention et dont on se demande l'usage. Elles sont fort grandes, très-bien bâties, et ressemblent à des fortifications. Mais leur isolement détruit l'idée qu'on pourrait concevoir, à première vue, de leur utilité pour la défense de Djoulfah. Ces tours, malgré leur physionomie belliqueuse, sont les constructions les plus inoffensives du monde. Ce sont simplement des pigeonniers à l'intérieur desquels sont pratiquées de petites cases où l'on attire les pigeons sauvages, ils y font leurs nids , leurs couvées , et la fiente qu'ils y déposent s'y amasse assez vile et en assez grande quantité pour que, vendue aux agri- (Milteurs, elle soit un revenu important pour les propriétaires de ces colombiers. Ce fumier est un engrais qui passe pour très-puissant. Les jardiniers en font usage pour les primeurs et surtout pour les melonnières. On m'a assuré qu'un seul de ces colombiers donne un revenu de plus de 1 ,200 francs.

Près de là est le cimetière arménien dans lequel les Européens ont leurs places marquées et classées par nation.

Les tombes ne présentent rien de remarquable : elles tigurent un rectangle élevé de quelques décimètres audessus du sol et construit en briques; celles des riches sont faites d'une longue dalle de pierre ou de marbre , sur laquelle sont gravés des caractères et quelques ornements. Parmi les tombeaux de ce cimetière , il y en a un auquel s'est attachée une superstition que la religion a fait naître , et qu'une dévotion ignorante entretient. C'est celui d'un Allemand qui préféra la mort à l'apostasie. Les Arméniens attribuent à sa pierre tumulaire le pouvoir de guérir la fièvre et d'indiquer l'avenir. — Pour être débarrassé de l'une, il suflit de casser sur la tombe le vase dans lequel on a coutume de boire; — pour connaître l'autre, on doit jeter d^j^us cinq petites pierres : si elles tombent rangées en croix , c'est d'un bon augure.

Au delà de ce cimetière des chrétiens, et après un inter» val le assez long, sont ceux bien plus considérables des Mahométans. Leurs tombes ont le même caractère que celles des Arméniens , mais il s'en trouve de plus belles et qui sont de véritables édifices. Il est d'usage de se rendre fréquemment sur le tombeau de ceux qu'on a perdus. On s'y réunit, on y cause et même on y isange. C'est une sorte de partie de plaisir. Le vendredi, principalement, qui est le joai^ de repos des Musulmans , on voit un grand nombre de femmes peupler les cimetières et du milieu de leurs groupes on entend sor^r des sanglots et des cris qui attestent une douleur vraie ou simulée. Parmi les tombes musulmanes , il y en a quelques-unes qui présentent le corps d'un lion ou d'un tigre. Elles indiquent la sépulture de guerriers, que ^'on consacre par ces symboles du courage.

Au-dessus de la vaste cité des morts, qui s'étend presque jusqu'au pied du Khou-Sophay s'élève brusquement celle montagne dont les formes sévères, la couleur sombre et les roches nues forment un contraste frappant avec la gaité, Félégance et le mouvement de l'immense ville qui se déroule à son pied. Là, à mi-côte, est une habitation solitaire, à laquelle on arrive difficilement. On est obligé de gravir et d^escalader des rocs sur lesquels aucun chemin n'est frayé. Sur une terrasse s'élève un bÀtiment divisé en trois parties. Celle du milieu est une grande salle ouverte de chaque côté de laquelle est une chambre close. Derrière s'élèvent deux cyprès, seule trace de végétation qu'on aperçoive dans la montagne. A droite s'élève une tour, percée en haut de plusieurs fenêtres, qui était sans doute réservée à VAnde» roûm. A gauche sont de petites salles dans une construction séparée et probablement destinée aux gens de service.

Les Persans donnent à cette espèce d'ermitage le nom de Takht-i-Roustâm ou Takhi-i-Suleimân. Il parait que ce lieu était autrefois le rendez-vous des gens de la ville qui venaient y chercher le frais dans un creux de rocher où le soleil ne pénétrait jamais; ils y trouvaient en outre une belle fontaine d'eau limpide sur laquelle un bouquet d'arbres étendaient leurs rameaux. Le Chfth-Suleïman eut la fantaisie d'y faire bâtir un kiosque avec les dépendances nécessaires pour sa suite et ses femmes. Les difficultés que présente la nature du lieu étaient très-grandes ; mais le bâton joua son rôle et renversa tous les obstacles. Suleïman-Châh fut satisfoit, et il allait souvent en ce lieu chercher la fraîcheur et jouir du magnifique panorama que lui offrait sa capitale. Le nom du fondateur est resté dans la mémoire de quelques.

Persans lettrés ; mais le plus grand nombre lui ont substitué celui du héros populaire Rotisiâm^ sans que j'aie jamais pu comprendre par quelle suite de contes ou de traditions cette substitution s'est opérée.

Sur la même rive du Zendèroud, quand on a dépassé, en suivant son cours , les cimetières et les jardins du palais de Hafi'Vesiy on arrive au faubourg de Kadjeûk. Il est fort endommagé et ne présente que des ruines. L'édifice le plu^ important dont on y retrouve les vestiges était, au temps de ChÀh-Abbas, le palais d'un des grands officiers de ce prince. Plus tard, le roi lui ayant fait trancher la tête, donna son habitation pour logement aux capucins à qui l'on rendit alors des honneurs qdi font un triste contraste avec \% manière dont sont traités aujourd'hui , daiis tout l'Orient , Ifes zélés propagateurs de là foi chrétienne.

Les ruines de ce faubourg, ou les murs de ses jarditis, 8è prolongent très-loin à l'est; le premier endroit habité que Ton rencontre après, est un grand village qui s'appelle Chehéristân. Ce nom est composé decheher, qtii sighiflé ôi7fo, et de la termitiaison istêriy qui donne au mot entier la sigfii-^ fication de emplacement de la ville. Ce boutg doit son tiotti ou cette qualification à ce qilë, disent les historiens orientaux, le lieu qii'il occupe aurait été pHmitivemeUt c^ioisi pour y fonder la ville qui plus tard ûhàtigeà de plâ(?e et devint Ispahan. Il est difficile de recotmaitre daUs le village de Chehéristân une ville déchue^ car, quelque iniportàiit qu'il soit par son étendue, il ne dépasse cependant pas aujour^ d'hui les proportions d'un boutg. Néanmoins, à en jug^t* d'après sa situation au bord dû Zendèroud^ les ouvrages hydrauliques qui ont été exécutés pour utiliser les eaux de

Au-dessus de la vaste cité des merts, qui s'étend presque jusqu'au pied du Khou-Sophaj s élève brusquement cette montagne dont les formes sévères , la couleur sombre et les roches nues forment un contraste frappant avec la gatté, Félégance et le mouvement de l'immense ville qui se déroule à son pied. Là, à mi-côte, est une habitation solitaire, à laquelle on arrive difQcilement. On est obligé de gravir et d'escalader des rocs sur lesquels aucun chemin n'est frayé. Sur une terrasse s'élève un bÀtiment divisé en trois parties. Celle du milieu est une grande salle ouverte de chaque côté de laquelle est une chambre close. Derrière s'élèvent deux cyprès, seule trace de végétation qu'on aperçoive dans la montagne. A droite s'élève une tour, percée en haut de plusieurs fenêtres, qui était sans doute réservée à VÀnde» roûm, A gauche sont de petites salles dans une construction séparée et probablement destinée aux gens de service.

Les Persans donnent à cette espèce d'ermitage le nom de Takht'i'Roustâm ou Takhl-i-Suleimân. Il parait que ce lieu était autrefois le rendez-vous des gens de la ville qui vouaient y chercher le frais dans uû creux de rocher où le soleil ne pénétrait jamais; ils y trouvaient en outre une belle fontaine d'eau limpide sur laquelle un bouquet d'arbres étendaient leurs rameaux. Le Chfth-Suleïman eut la fantaisie d'y faire bâtir un kiosque avec les dépendances nécessaires pour sa suite et ses femmes. Les difficultés que présente la nature du lieu étaient très-grandes; mais le bftton joua son rôle et renversa tous les obstacles. Suleïman-(]hàh fut satisfait, et il allait souvent en ce lieu chercher la fraîcheur et jouir du magnifique panorama que lui offrait sa capitale. Le nom du fondateur est resté dans la mémoire de quelques «

Persans lettrés ; mais le plus grand nombre lui ont substitué celui du héros populaire Rotisiâm , sans que j'aie jamais pu comprendre par quelle suite de contes ou de traditions cette substitution s'est opérée.

Sur la même rive du Zendèroud j quand on a dépassé , en suivant son cours , les cimetières et les jardins du palais de HafUffesiy on arrive au faubourg de Kadjeûk. Il est fort endommagé et ne présente que des ruines. L'édifice le plu^ important dont on y retrouve les vestiges était, au temps de GhÀh-Abbas, le palais d'un des grands officiers de ce prinde. Plus tard , le roi lui ayant fait trancher la tête , donna son habitation pour logement aux capucins à qui l'on rendit alors des honneurs qdi font un triste contraste avec Ig ma^ nière dont sont traités aujourd'hui, dailS tout l'Orient, Ifes zélés propagateurs de là foi chrétienne.

Les ruines de ce faubourg, ou les murs de ses jarditis, de prolongent très*loin a l'est; le premier endroit habité que Ton rencontre après, est un grand village qui S'appelle Cheheristân. Ce noto est composé decheher, qtii sighiflé i>i7te, et de la terminaison istêriy qui donne au mot entier la sigtii-^ fication de emplacement de la ville. Ce bourg doit son hûth ou cette qualification à ce qilë, disëtit les historiens orientaux, le lieu qii'il occupe animait été pHmitivemeUt dhoisi pour y fonder la ville qui plus tard ûhâtigea de pld(?e et devint Ispahan. Il est difficile de reconnaître daUs le village de Cheheristân une ville déchue^ car, quelque important qu'il soit par son étendue, il ne dépasse cependant pas aujour^ d'hui les proportions d'un boutg. Néanmoins^ à en jug^t* d'après sa situation au bord dû Zendèroud^ les ouvrages hydrauliques qui ont été exécutés pour utiliser les eaux de

24 VOYAGE EiN PERSE.

la rivière, et.ie grand pont qui met les deux rives en communication , on peut comprendre que Cheheristàn ait été une ville j et même une ville de quelque importance»

Une notable partie de sa population a dû probablement émigrer vers la nouvelle cité et elle a laissé derrière elle des habitations qui, abandonnées, n'ont pas tardé à disparaître : c'est du moins l'induction qu'on peut tirer de certains restes d'édifices qui se voient encore isolés et distants des maisons actuellement habitées. Parmi ces vestiges qui témoignent en faveur de l'étendue de Cheheristàn y est une petite mosquée dont la coupole et le minaret sont encore debout. Cheheristàn passe pour avoir été, dans le beau temps d'Ispahan, la résidence privilégiée des grands. La décadence de cette capitale et de son aristocratie aurait causé l'abandon de leurs habitations, ce qui explique en partie les ruines qui se voient dans ce lieu.

Les habitants actuels de Cheheristàn sont cultivateurs ou jardiniers. Plusieurs moulins, établis sur le Zendèroud, y entretiennent aussi un assez grand nombre de bras , car ils doivent subvenir à l'alimentation de la nombreuse population d'Ispahan.

A l'autre extrémité du territoire d'Ispahan , est une petite mosquée de peu d'apparence, mais curieuse par un conte absurde qui s'y rattache. On l'appelle Djeladoûn ou Mosquée des minarets tremblants , surnom qui lui vient de ce que ses minarets , en effet , sont faciles à ébranler. — Voici le fait que les Musulmans tiennent pour phénoménal : Des enfants montent dans un des minarets et l'ébranlent en le secouant ; à l'instant, l'autre minaret tremble et oscille de la même façon. Les Persans superstitieux crient au miracle, pré-

tendant, pour l'expliquer, que le corps d'un saint est enterré sous la mosquée, et que ce sont ses tressaillements qui produisent les oscillations des minarets. — La cause réelle de ce tremblement très- visible d'ailleurs , est probablement due à la mauvaise construction de l'édifice , et à une poutre ou tout autre lien commun aux deux minarets.

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