CHAPITRE XXXI
Aventure. — L'eunuque Manoutcher-Khàn. — Châtiment. — Tchehel-Sutouu.
A marat^erpoucht.
M. Coste et moi nous explorions habituellement ensemble Ispahan et ses environs; en nous réunissant, nous nous entr'aidions , et nous profitions du même cicérone, ce qui était une économie. Or, nous avions besoin de penser à cet article toujours sérieux en voyage , mais plus grave encore au fond de l'Asie. Nos finances étaient fortement ébréchées par notre précédent voyage dans l'ouest, et nous devions y puiser le moins possible, afin de ne pas voir le fond de notre bourse avant notre retour du sud.
Quelquefois j'avais pour compagnon de promenade et d'étude un jeune secrétaire de l'ambassade russe avec qui je m'étais lié d'amitié. Son esprit vif et orné nie faisait trouver du charme dans sa société, et la connaissance approfondie qu'il avait de la langue du pays, nie rendait son intervention très -utile, pour apprendre des Persans beaucoup de choses intéressantes sur ce que je voyais, ou sur leurs mœurs. Escortés de deux ou trois
domestiqnes , nous parcourioDS à cheval tous les environs dlspahan, et nous faisions des baltes de plusieurs heures, partout où nous trouvions quelque plaisir ou quelque point curieux à étudier. Ces excursions nous menaient souvent très-loin, et nous faisaient rentrer à la nuit à Djoulfab. Ce n'était pas très-prudent, car la campagne d'Ispahaa est loin d'être sûre. Le départ des troupes que le Chah avait emmenées, encourageait les bactyaris du voisinage à venir jusque sous les murs de la ville. D'un autre côté, les loulis que le roi avait chÀtiés avaient laissé des ven^ geurs, et les débris de cette bande de brigands erraient en cherchant l'occasion de feire quelque coup de leur façon. Mais nous comptions sur notre habit d'Européens pour être respectés , même des voleurs.
Une fois, le soleil était couché depuis longtemps et l'obscurité commençait à nous envelopper, quand, pressant nos chevaux, nous touchions aux premiers murs de Djoulfehr Croyant ne plus avoir là aucune crainte, je souhaitai le bonsoir à mon compagnon et le quittai pour descendre avec mon sais , au bord du Zendèroud , afin d'y faire boire mes chevaux. Nous étions à peine entrés dans la rivière^ que des cris affreux, poussés au loin et paraissant venir du chemin que je venais de quitter me firent craindre quelque accident pour celui que j'y avais laissé. Je me hâtai de ga* gner l'endroit où nous nous étions séparés, cherchant à reconnaître d'où partaient les cris; mais je n'entendis bientôt plus qu'un bruit sourd de voix confuses , de pas qu'accompagnait un cliquetis de fer qui me fit pressentir un malheur. Je crus de suite à une attaque de maraudeurs venus de la montagne jusque dans les rues de
Djoalfah, chercher une proie qu'ils n'avaient pas eu la chance de rencontrer au dehors. Par un dernier coup de jarrets de mon cheval je tombe au milieu d'un groupe de combattants dont les pas et les efforts soulevaient une poussière au travers de laquelle je ne devinais rien autre chose qu'un combat entre quatre hommes. — A quelques pas, les chevaux effrayés que contenait avec peine un sais et, parterre, appuyé contre le mur, le jeune Russe se disant blessé, et m'indiquant les bandits qui venaient de l'assaillir ; — son second domestique, qui avait voulu le défendre, était victime de son dévouement; et, terrassé, il ne pouvait plus résister à ses trois agresseurs qui levaient sur lui leurs poignards, — il allait être tué.
Mon arrivée imprévue changea la face de ce combat inégal. — Je me jette à bas de mon cheval, et saisissant un pistolet, seule arme dont je pusse disposer, je me précipite sur le groupe d'hommes entrelacés et pressés les uns sur les autres ; •—je tâche, dans l'obscurité, de distinguer les agresseurs. — J'allais brûler la cervelle à l'un d'eux. — Heureusement mon sang-froid ne m'avait pas abandonné, et, au moment de faire feu, je réfléchis à la gravité des conséquences de l'homicide que j'allais commettre sur un Musulman , moi chrétien. — Étais-je assuré contre le bénéfice des représailles que pourraient revendiquer les parents de la victime? Je ne le crus pas, et bien m'en prit probablement. — Je désarmai mon pistolet, et, ne m'en servant que comme d'une masse, je tombai à coups redoublés sur les trois misérables qui tenaient sous eux le pauvre domestique. Au premier choc, l'un d'eux lâche pied et s'esquive dans l'obscurité. Les deux autres , étourdis de la furie avec laquelle je les attaque, lâchent leur adversaire qui, remis sur ses pieds,
recoinnioncc la lutte avec moi. Au même moment, je me sentis atteint d'un coup de poignard; ma blessure me rendit furieux, et mon sang- froid faisant place à une sorte de rage, j'assommai le bandit que j'avais en face de moi — il s'affaissa — je le désarmai — l'autre devint facilement notre prisonnier. — Nous les entraînâmes tous deux à notre suite. Ils paraissaient fortement blessés. Pour moi, j'étais inondé de sang qui me coulait du visage.
Nous avions à peine fait quelques pas dans les rues de Djoulfah , que nous vimes venir à nous en toute hâte une foule d'hommes portant des falots, des torches, etarmés^ les uns de bâtons , les autres de poignards et de sabres. Â leur tête accourait M. Bore. L'un des sais qui gardaient nos chevaux, quand il avait vu la tournure que prenait cette petite échauffburée, avait eu l'idée de courir chez M. Bore dont le domicile n'était pas éloigné , pour le prévenir et demander du secours. Cet excellent compatriote ne se l'était pas fait dire deux fois, et il se pressait, avec tous ceux qu'il avait pu réunir ; chacun s'était armé précipitamment de ce qu'il avait trouvé sous sa main. — Nous nous acheminâmes tous, en menant triomphalement nos deux prisonniers, vers Tambassade russe , seule autorité européenne à qui nous pussions adresser nos plaintes et demander réparation. On enferma les coupables, et le docteur visita nos blessures. Il se trouva que mon compagnon avait été fortement contusionné, que son Pichketmeth avait le bras traversé d'un coup de poignard, et que moi , j'avais reçu en plein visage un coup semblable. Ma blessure était la plus grave, et le médecin n'était pas sans inquiétude sur ses suites. Il me pansa aussitôt, me saigna, et après m'être assuré que rien d'inquiétant ne se manifestait
dans Tétai du jeune atlaché rosse, je me retirai, non sans lui recommander , ainsi qu'aux gens de l'ambassade , de bien veiller sur le dépôt que nous venions de leur confier. Car tout n'était pas fini ; l'heure de la justice devait venir, et si j'avais pris soin de me venger de ma blessure en cassant la tête à celui qui me l'avait faite, il n'en fallait pas moins infliger un diAtiment exemplaire aux misérables qui avaient osé nous attaquer.
Le lendemain, le ministre de Russie envoya un de ses secrétaires au gouverneur d'Ispahan^ pour porter plainte du goet-apens dont avaient failli être victimes deux Européens, dont l'un était attaché à sa mission , et dont l'autre avait été laissé par l'ambassadeur de France sous la protection du Chah, et du gouvernement persan.
Le gouverneur était Manoulcher Khân^ homme remarquable par son esprit de justice. Il était ex^npt de fanatisme , et d'une énergie prononcée qu'on disait être allée, en maintes occasions, jusqu'à la cruauté. La confiance dont il jouissait auprès du roi lui avait déjà fait donner divers commandements importants. Après les scènes de désordre et les actes de sévérité qui s'étaient accomplis à Ispahan, une réaction sanglante était à craindre de la part des louiis échappés à la justice royale, et qui pouvaient vouloir venger la mort de leurs camarades. Les Ispahanis sont gens de trop peu d'énergie pour qu'il ne fût pas à craindre de les voir retomber sous le joug des bandes infernales dont le roi avait voulu purger leur ville.
Le choix du gouverneur qui devait rester, après le départ de l'armée royale, était donc très-important. C'était de lui qu'on attendait le complet rétablissement de l'ordre dans
cette graade cité, foyer des crimes les plus abominables. Le Chah, se fiant à la fermeté éprouvée de Manoutcher-Khâny Tavait investi de ce gouvernement et d'une autorité sans limite.
Ce personnage était, depuis longues années, l'un des plus considérables du royaume. Attaché à la maison du précédent monarque , il avait conservé auprès de Mehe^ie^-Châb l'importance que lui donnaient ses talents, et surtout l'énergie et la persévérance de son caractère.
Manoulcher-Khdn , est né en Géorgie, d'une famille noble, il était encore adolescent quand il fut fait prisonnier dans une guerre avec les Persans. Amené. à Fet-Ali-Chàh , ce prince, frappé de l'intelligence et de l'énergique caractère de son captif, chose rare en Perse, voulut se l'attacher. Il voulait le revêtir d'une charge importante à sa cour, et lui confier des fonctions qui lui donneraient accès , à toute heure et partout , dans l'intérieur du pa* lais. — Combien cette faveur du roi était dangereuse et pleine de douleurs! — Le prix de la bienveillance royale fut une odieuse mutilation , grâce à laquelle le jeune Khàa géorgien fut élevé au rang de premier eunuque. Manoulcher'^ Khan forcé, bien malgré lui, de se résigner à cette insigne faveur, prit son parti en sage. Sa philosophie le soutint dans les premiers temps ; vint ensuite l'ambition qui lui fit oublier son abjecte condition. Au fond du harem où il vivait, parmi les six cents concubines du monarque , il sut si bien se concilier ses bonnes grâces , qu'il en obtint promptement la surintendance du palais. Rien ne se faisait que par lui ; et, en réalité , son intimité avec le roi , ainsi que la confiance qu'il lui avait inspirée, en faisaient un premier ministre.
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Dans celle position, que lout Persan eiil voulu pouvoir acheter au même prix, il acquit de grandes richesses , et y trouva, dit-on, une compensation à la privation d'un aulre bien. Plus tard, Fet-Ali-Châh confia à son eunuque favori le commandement d'un corps d'armée dans la guerre de Géorgie. Dans cette campagne, qui, malheureusement pour les Persans , fut la dernière et décida pour eux de la perte de cette province, Manoutcher-Khân déploya des talents et un courage remarquables. Cet exemple d'un eunuque, homme de guerre et courageux, se rencontre fréquemment dans l'histoire de l'Asie moderne , comme dans celle des anciens peuples de ce pays (1).
Manoutcher-Khân avait joué toujours un trop grand rôle, sous le règne de Fet-Ali-Chàh , pour que son successeur se privât de ses services. Mehemet-Chàh , quand il monta au trône , l'avait trouvé assiégé par des ambitieux , entouré de princes compétiteurs et jaloux de voir leur neveu ou leur cousin leur enlever le Tourâh{2)A\ avait besoin de l'appui des hommes de tète et de courage, pour détourner de sa couronne les dangers qui paraissaient devoir l'assaillir de tous côtés. L'eunuque de Fet- Ali -Chah fut l'un des hommes dans lesquels le jeune souverain plaça sa confiance et qpi'il appela à la défense de ses droits.
Nous avons vu comment, à son avènement, il avait dû, dans l'intérêt de son repos et de la tranquillité de ses Ëlats, déposséder de leurs gouvernements ses oncles ou ses cousins, et les remplacer par des Khâns dans lesquels il pût avoir confiance. Manoutcher-Khân fut un des grands du royaume qui reçurent la mission de remplacer les Chah- Zadéhs disgraciés, et de disposer les esprits des populations
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on faveur du successeur de Fet-Ali-Châh. Il eut ainsi le comuiandenient supérieur des provinces occidentales et méridionales qui étaient les plus difficiles à maintenir dans le devoir. 11 acquit, dans ce nouveau poste, des titres nouveaux à la faveur royale. La droiture de son caractère et son énergie avaient pacifié, en peu de temps, ces contrées disposées à la révolte. En même temps, la promptitude des justes châtiments qu'il infligea mit fin aux brigandages organisés sur une grande échelle, qui étaient le genre de vie
auquel s'adonnaient exclusivement et depuis longtemps les tribus qui habitaient les régions montagneuses. La sévérité ne suffit pas toujours, la cruauté devint souvent nécessaire: mais le succès en fut le prix; la pacification complète de ces pays et la sûreté de leurs routes en furent les heureuses conséquences. On voit donc , d'après ce que j'ai raconté de l'état intérieur de la ville d'Ispahan , et des désordres criminels qui s'y commettaient impunément , que Manoutcher-Khân était bien le gouverneur qu'il fallait à une population composée de deux éléments tout différents : d'un côté^ des marchands timides , des mirzas peureux ; de l'autre , d'audacieux voleurs , de cruels assassins , des louliSj en un mot, qu'encourageait la couardise des Ispahanis.
Mais je reviens à nos deux bandits : le ministre de Russie avait porté plainte au gouverneur; celui-ci nous manda, le secrétaire russe et moi , à son Divân-i-Khânèhj pour entendre, de notre bouche, les détails de notre mésaventure, et la gravité des faits articulés contre les deux Persans. Il nous fit recommander d'amener avec nous nos prisonniers , et de ne pas oublier de nous faire accompagner par le Pichketmhth