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CHAPITRE XXXII

Un agent anglais. — Bazars d*Ispahan. — Intérieur persan. — Repas. — Musique. Habillement. — Visite d'adieu à Manoutcher-Khâu.

Le nombre des hôtes que M. Bore recevait obligeamment dans sa maison s'augmenta d'un nouvel arrivé. C'était cet Anglais dont j'avais reçu la visite à la grotte de Tàgh-i- Bostân. On se rappelle qu'il m'avait écrit pour me donner avis de son arrestation par le Serdâr, qui l'avait envoyé au camp du roi ainsi que son compagnon de route. Là, le premier ministre l'avait reçu mieux qu'il ne s'y attendait. — Car il faut dire que les Persans sont sans méchanceté et naturellement portés à la bienveillance; ils conservent les formes habituelles d'une politesse affable, môme à l'égard des gens dont ils ont à se plaindre. — Après les ordres qui avaient été expédiés à Kerman-Châh, ces voyageurs étaient devenus les hôtes du Chah. Le vizir leur assiirna une tente au milieu du camp, et, bien qu'ils y fussent gardés à vue, ils y étaient très-bien traités. On fournissait à tous leui-s besoins, et on le faisait avec une libéralité qui ne laissait

rien à désirer. Après quelques jours passés au camp royal et plusieurs entrevues avec les autorités, après beaucoup de pourparlers , l'un de ces deux Anglais, qui voulait se rendre dans rinde par T Affghânistàn , partit pour Téhéran où il devait prendre la route du Khorassân. Quant à l'autre, il avait simplement annoncé le désir de visiter la Perse et d'y recueillir quelques notes archéologiques. Hadgi-Mirza- Hagassi avait de bonnes raisons pour douter de sa sincérité; il ne croyait guère à ce qu'il disait et craignait ce qu'il ne disait pas. Il n'avait pas tort, comme on le verra par la suite. Néanmoins, n'ayant que des soupçons, et le ministre de Russie intercédant en faveur de ce jeune homme qui d'ailleurs ne paraissait pas dangereux,. le vizir lui permit de rester à Ispahan.

Dans ce moment-là , les Anglais cherchaient à fomenter la révolte chez les Bactyaris, espérant les décider à se rendre indépendants du Chah, ce qui devait entraîner tout le littoral du golfe Persique. Le hadgi craignait, non sans raison, que son prisonnier ne profitât de sa liberté , s'il la lui rendait, que pour se jeter dans les montagnes du Ehouzistân et n'allât tendre la main aux agents de l'Angleterre qui se trouvaient déjà de ce côté. Il le fit donc accompagner par (les cavaliers qui avaient l'ordre de le conduire à Ispahan par une route qui leur était désignée, et de ne le quitter que rendu dans cette ville, après avoir donné au gouverneur avis de son arrivée. C'est dans cet équipage et ainsi escorté qu'il vint un matin descendre de cheval à la porte de M. Bore , qui le reçut cordialement. Les aventures de ce jeune homme, la défiance persistante du gouvernement persan à son égard , et les réflexions que nous suggéra sa con-

versation , linireiit par nous convaincre qu'il était réellement un de ces agents sans caractère officiel , mais aussi entreprenants que persévérants, que l'Angleterre lance partout où elle a des vues à poursuivre, des intérêts à conserver.

A cette époque, il couvait sur plusieurs points de la Perse des révoltes qui menaçaient d'envahir toutes les provinces. La faiblesse du vieux Mollah qui dirigeait les affaires publiques et régnait pour le roi malade et débonnaire, encourageait l'esprit de rébellion. Les tribus toujours Uâhssi s'étaient armées les premières. Un rebelle, Aga-Khàn, chef de secte par politique, voleur par besoin et par occasion, avait levé la bannière sous laquelle les débris des bandes de loutis d'Ispahan et quelques sophis fanatiques étaient venus se ranger. Après avoir quelque temps intercepté les routes du centre, avoir pillé les caravanes et les villages, il s'était jeté du côté de Kermàn où il avait de nombreux partisans. Mais les plus redoutables ennemis qui menaçaient alors la Perse étaient les Anglais. Mécontents des suites qu'avait eues pour eux le siège d'Hérât, bien qu'il eût été levé, ils ne pouvaient pardonner au Chah d'avoir expulsé de Téhéran le représentant britannique. L'esprit de rancune avait fait alliance avec l'esprit d'envahissement, et, sur plusieurs points du territoire persan, ils se montraient ou agissaient sourdement, de manière à susciter des difficultés au gouvernement de ce pays. Ils étaient à Khiva , à Herat dont ils étaient restés les maîtres; ils s'étaient avancés jusqu'à Ouriàn, sur la limite du Khorassan. A leurs instigations les Beloutchs menaçaient de conduire de nombreux auxiliaires à Aga- Khàn, et de mettre le siège devant Kermàn dont le gouverneur venait de perdre son frère tué par les révoltés. Les

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émissaires anglais se répandaient sur toute la côte de TÂrabislân persan , et l'on prétendait même que , maîtres de l'tie de Karakj vis-à-vis Bouchir , un de leurs bateaux à vapeur avait remonté le Karoûn jusque vers Chouchier. Le gouvernement du Chah ne pouvait se dissimuler que la situation était critique. Dans cet état de choses, il n'était donc pas étonnant qu'il eût cru devoir entraver les pas et démarches d'un Anglais venant de Bagdad, parlant persan mieux qu'il ne voulait en avoir l'air, et voyageant sans but déterminé. On devait craindre ses faits et gestes; il était naturel de penser qu'il venait avec une mission secrète. Il avait fait le sourd et l'innocent à Hamadân; à Ispahan, il agit autrement. Il essaya de la persuasion auprès du Meuhthamèt ; il affecta même la prétention singulière de vouloir que l'ambassadeur russe lui prêtât son appui pour faciliter ses entreprises. Il ne cachait plus son désir d'aller au milieu du pays des Baotyaris. Des résistances du gouverneur d'Ispahan il en appelait au ministre de Russie, et il s^ étonnait beaucoup que celui-ci ne lui vint pas plus franchement et plus efficacement en aide, c'était de l'outrecuidance anglaise par trop véritablement naïve. — Les Russes, qui ont toujours été et seront encore longtemps les adversaires naturels des Anglais dan» ces contrées , comment auraient-ils eu la bonhomie de prêter l'appui de leur influence dans les divans persans à un agent de l'Angleterre, surtout dans ces conjonctures? C'était une aberration que nous ne pouvions nous expliquer de la part d'un jeune homme, d'ailleurs plein d'intelligence, que par un de ces mouvements d'orgueil britannique qui veut que tout plie devant lui. Cependant l'Anglais partit; j'ignore quel moyen il avait employé pour en venir à ses fins; toigours II. i

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est*il qu'il partit pour le Khouzistâu , et que nous sûmes plus tard qu'il y résida plusieurs mois chez un des grands chefs des Bactyaris, On verra ce qu'il était allé y faire.

Dans le même temps, des nouvelles étaient arrivées de l'armée expéditionnaire russe qui marchait sur Khiva. On avait su que cette armée , commandée par le général Perrowski , avait eu à supporter des fatigues et des privations horribles en traversant le grand désert de Karasm où elle avait fait de nombreuses pertes. Le courrier qui apportait des nouvelles au général Duhamel lui apprenait que les troupes russes étaient à quelques journées encore du terme de leur marche y mais que les difficultés grandissaient à chaque pas, tandis que leurs forces diminuaient d'autant. — J'ai dit qae les Anglais avaient des agents à Khiva ; il ne pouvait en - être autrement : cette ville était menacée par la Russie, il fallait lui donner une force morale et la soutenir en y faisant représenter l'Angleterre. C'était la continuation du système qui avait fait interner à Herat un officier du génie anglais, dirigeant les Affghans dans leur défense et correspondant avec l'ambassadeur d'Angleterre dans le camp'même du Chah de Perse. Mais à Khiva ces agents ne s'étaient pas bornés à jouer un rôle passif et à y attendre les événements; ils avaient fait plus, et, l'on aurait peine à le croire, ils étaient allés jusqu'à dépêcher au camp du général russe un oflBcier anglais chargé de lui faire des remontrances et d'employer tous les moyens en son pouvoir pour arrêter sa marche. Le général Perrowski reçut cet envoyé avec la plus grande urbanité. Quand il l'eut écouté, il le fit mettre au milieu d'une escouade de Kosaks, et, ne voulant pas qu'il allât à Khiva dire dans quel dénuement il avait trouvé son

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corps d'armée, il le Ht conduire ainsi jusqu'à Moscou. Cepeadant, cette campagne de la Russie tournait mal, et les efforts des Anglais avaient pour auxiliaires la nature djes contrées désertes, la privation d'eau, d'aliments, la perte des hommes et des bétes de somme. Nous ne sûmes pas tout, mais les dépêches apportées par le /cAdpar au ministre de Russie devaient contenir des faits graves, fâcheux même, car toute la mission partit subitement pour Téhéran, afin sans doute de se rapprocher du théâtre des événements.

Il me reste, pour compléter mes études sur Ispahan, à parler de ses bazars. Dans une cité asiatique, ils constituent pour ainsi dire une ville à part, ville qui a aussi ses rues, sa population, sa police, et surtout sa physionomie distincte. Ceux d'ispahan, dignes de cette grande ville, sont, sous ces rapports, les plus remarquables de Perse. Ils sont immenses, se divisent en un nombre considérable de quartiers qui sont traversés par un plus grand nombre de rues ou de galeries très-bien bâties et ornées de quelques peintures. Il faut plus d'une heure a cheval pour parcourir la voie centrale , celle à laquelle aboutissent toutes les autres de chaque côté. Rien, dans nos pays, ne peut donner la moindre idée d'un bazar d'Orient. Qu'on se figure de longues allées, larges de douze à quinze pieds, voûtées, éclairées du haut, et bordées sans interruption de boutiques garnies de marchandises entassées au fond , exposées sur les parois latérales, ou étalées sur la devanture. Dans chacun de ces magasins, qui n'ont guère plus de sept à huit pieds de largeur ou de profondeur, sont assis gravement sur leurs talons les marchands qui fument, comptent, mesurent ou

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débail^ot leur prix avec les acbeteors. Eoire ces bootiques , le pasï^gee^t obstrué par une foule de geos à pied, à dieval, mirzas. portefaix, soldats, muletiers, sakkas^ katioundjis ; 4), femmes voilées , der\iches qui invoquent Ali , ou chameaux chargés de pesants fardeaux sous lesquels circule avec une adresse remarquable tout ce monde , é\itant les atteintes de ces animaux qui tiennent trop de place dans ces étroites galeries. Tout ce peuple se meut , se presse, se heurte ou se gare, aux cris répétés de : Kabardah! Kabardah!

Dans les bazars dYJrient, tous les artisans ne sont pas confondus, tous les négoces ne sont pas mêlés : ils sont séparés, ils ont des quartiers distincts, chaque nature de marchandise a son bazar particulier. Ainsi, il y a bazar des drapiers , bazar des armuriers, bazardes tailleurs, bazar des confiseurs, etc., etc., et le dernier, d'après ce que j'ai raconté des réceptions qui nous étaient faites dans chaque ville, n'est pas , comme on a pu en juger, un des moins importants. Les Persans , en effet, sont friands et mangent beaucoup de sucreries. Cette division des diverses branches de négoce est on ne peut plus favorable aux consommateurs comme aux vendeurs ; car les premiers ont la commodité de trouver dans le môme lieu à choisir ce qu'ils cherchent, les seconds profitent de l'avantage que leur donne leur réunion en forçant les acheteurs à venir dans leur quartier. En outre, cette disposition des bazars par état leur donne un aspect très-pittoresque ; — ainsi rien n'est curieux et agréable à l'œil comme le bazar où sont groupées , avec tous les accidents heureux que forme le hasard, les armes de toute espèce que l'on aperçoit dans la profondeur de la galerie des armuriers , où un rayon de lumière, çà et là projeté sur un fais-

ceau de fusils, d'arcs ou de sabres, fait briller de tout Téclat de leur acier les tins damas du Khorassan ou les canons de Chiraz, à côté des flèches peintes de la Turcomanie. Plus loin, ce sont les marchands de tapis ou ceux qui vendent les kadoks{6) d'Ispahan, qui étendent et suspendent leurs charmants sedjiadèhs aux mille couleurs harmonieuses, ou leurs longues bandes de toile de coton à grands ramages de fleurs et d'oiseaux entremêlés , qui forment des assemblages de draperies et de couleurs dont l'œil est flatté et que la pensée n'imaginerait pas. Ici est la rue des Hachpass, où le boutiquier vient prendre son repas qui se compose d'un peu de pilau et de khebâb. A côté , un Kalioundji lui prépare une pipe en lui assurant que son lombeki est bien du véritable Chiraziy c'est-à-dire de Chiraz qui est réputé produire le meilleur tabac. Cette partie du bazar n'est pas moins pittoresque : les tons enfumés qui lui sont particuliers lui prêtent des fantaisies d'ombres et de lumière, des clairs-obscurs qui ne seraient pas indignes de la palette de Rembrandt. A côté, comme pour faire opposition aux teintes brunes et noirâtres du bazar culinaire s'aperçoivent papillotant à l'œil flatté, les élégantes boutiques des émailleurs qui disposent avec art sur des échelons , pour séduire les amateurs, leurs gracieux et riches khalioûns en or ou argent émaillé, entourés de guirlandes de corail et de perles. Près d'eux sont les peintres, les habiles faiseurs de boites et de kalamdàms ou écritoires sur lesquelles , avec un fini et une délicatesse inouïs , ils peignent des fleurs , des arabesques et des scènes de harem. Là, l'œil est aussi attiré par des groupes séduisants de miroirs de toutes sortes, sur lesquels ressortent des peintures plaines de charme.

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De distance en distance, dans ces galeries, s'ouvre une grande porte qui est celle d'un caravansérail. Comme les bazars, les caravansérails ont leur spécialité. Les uns reçoivent les épices, les autres les soieries, les porcelaines ou les verreries, ou les peaux, ou les métaux, etc., etc. Ce sont des espèces d'hôtelleries où descendent, avec leurs marchandises, les négociants en gros qui y trouvent un logement et un magasin pour lesquels ils paient une légère redevance pendant leur séjour. C'est là que viennent s'approvisionner les détaillants; c'est là aussi que les agents du fisc vérifient les ballots, leur nombre, la nature de ce qu'ils contiennent, et prélèvent l'impôt dû par leur propriétaire.

Les bazars s'ouvrent de bonne heure et ferment de même. I^s marchands retournent, dès que le soleil est couché, dans leurs maisons où il ne reste , pendant qu'ils sont à leurs affaires, que leurs femmes et leurs enfants. Au milieu du jour, cette espèce de ville marchande contient la plus grande partie de la population ; car c'est là que tout le monde va, c'est là qu'on se rencontre , qu'on traite de ses affaires et qu'on se visite ; mais la partie bourgeoise de la population , les artisans, les ouvriers de toute sorte. Les personnages d'un rang élevé n'y circulent pas; ils y passent entourés de leur cortège de ferrachs, si c'est leur chemin, mais ils ne s'y arrêtent pas, ils compromettraient leur dignité. Dès qu'il fait nuit les bazars sont déserts; les boutiques bien fermées, cadenassées, sont confiées à la garde de la police dont les agents sopt les seuls passants qu'on y rencontre , faisant le guet dans l'ombre pour mieux surprendre les voleurs qui sont, il faut le dire , très-rares.

Les rues des villes en Perse sont généralenienl étroites ,

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il n'y a guère qu'à Ispahan que Ton en voit quelques-unes qui soient larges. Ces rues sont d'un aspect triste , parce qu'elles sont bordées de murs sans fenêtres, toutes les maisons ayant leur ouverture sur les cours intérieures. De distauce en distance, les longues murailles en briques qui closent les habitations sont percées de portes qui y donnent entrée; mais elles sont disposées de façon à ne permettre aucunement la vue de l'intérieur. Ces portes sont petites ou grandes, basses ou hautes, selon le rang ou Topaleoce du propriétaire, l'un des signes auxquels se reconnaît la position plus ou moins élevée d'un Persan étant |a hauteur plus ou moins grande de la porte de sa maison. Peut-être est-ce de là que viennent les surnoms de Alah Kapi ova porte lunUe^ et Bab-'Houmaïoun ou Sublime Porte ^ donnés à l'entrée du palais de Châh-Abbas à Ispahan, et à celle du sérail à Constantinople. — Cette distinction entre les portes des grands et des petits, des riches et des pauvres, est cause que beaucoup d'entre les premiers réduisent les dimensions de rentrée de leur habitation, dans l'espoir de donner ainsi le change sur leur position de fortune et d'échapper aux exactions du gouvernement.

Pour donner l'idée de ce qu'est un intérieur persan , je choisirai celui d'un individu de la classe moyenne, mais aisée. Quand on a passé le seuil de la porte ouverte sur la rue, on entre dans une première cour ordinairement plantée d'arbres et d'arbustes, an milieu de laquelle est un petit bassin d'eau qui court, ou que l'on renouvelle selon les facilités que présente la localité : c'est là que le maître de la maison, les visiteurs ou les domestiques font leurs ablutions qu'ils répètent plusieurs fois dans la journée. Communémeni,

une maison se distribue de la manière suivante : un premier corps de bâtiment, ouvert sur la cour, contient ce qu'on appelle le divan-i-khâneh y c'est-à-dire le salon de réception, le lieu où le maître du logis se tient pour recevoir ses visites et traiter ses affaires. D'autres pièces plus petites, placées de chaque côté ou en arrière , servent de logement aux hôtes que Ton peut recevoir; c'est là aussi que se tiennent les serviteurs et qu'ils préparent les kaliouns, le thé ou le café pour les visiteurs. Derrière ce premier bâtiment, et complètement caché, est l'appartement des femmes et des enfants. Il y a, comme on voit, dans une habitation persane, deux portions tout à fait distinctes : l'une qui est en quelque sorte publique, l'autre où aucun étranger ne pénètre. Tout cela est au rez-de-chaussée. Cette distribution, toute en surface horizontale, exige beaucoup de terrain, et les coutumes ne permettant pas à deux ménages d'habiter la même maison, il en résulte la nécessité d'une grande superficie pour chacune d'elles, et, par suite, pour les villes, une étendue qui ne se trouve pas , comparativement à ce qui a lieu chez nous, en rapport avec la force numérique de la population.

Quand le maître de la maison a fait sa toilette du matin, dit sa prière, il passe de son harem dans le divan-ikhânèh. Là, sur un grand tapis qui couvre entièrement le sol , placé à l'un des angles , il attend les visites qui peuvent lui venir. Dans la belle saison, il s'asseoit près de la fenêtre ouverte sur la cour plantée où l'on a soin d'entretenir quelques fleurs; si c'est l'hiver, il se met dans le coin opposé, et l'on place au milieu de la salle un réchaud on mangal qui contient de la braise et de la cendre sur laquelle on pose un coing qui, en s' échauffant, parfume

l'appartement. Si c'est un personnage quelque peu considérable, les visiteurs sont en grand nombre : les uns viennent lui faire la cour comme à leur supérieur^ pour en obtenir une faveur; les autres pour satisfaire ce goût prononcé et répandu en Perse pour les visites et la causerie. Le maître de la maison est assis par terre, les jambes croisées sous lui; tous les visiteurs, rangés et accroupis de la même manière, sont autour de la pièce, dans Tordre scrupuleusement suivi qui donne à chacun la place qui lui récrient par sa position sociale, à partir du maître du logis. Les Persans poussent très-loin l'observation de cette règle hiérarchique, et ils montrent de plusieurs manières jusqu'à quel point ils en sont esclaves. Ainsi , quand quelqu'un entre dans l'appartement, si c'est un personnage de distinction, le maître de la maison se lève, reste debout jusqu'à ce quil soit assis^ et, dans ce cas, au lieu de croiser ses jambes, il s'assied sur ses talons; il se lève, mais se rasseoit de suite en croisant ses jambes si c'est son égal ; il fait simplement le geste de se lever si c'est son mférieur. Les Persans ont un tact incroyable pour voir du premier coup d œil , quand ils entrent dans un divan j la place qu'ils doivent occuper : ils traversent, sans rien dire, l'appartement, et vont sans se méprendre se placer après ou avant ceux qui sont déjà là. Les nouveaux venus agissent à l'égard du maître comme celui-ci agit vis-à-vis d'eux. S'ils sont ses égaux, ils se croisent les jambes; s'ils lui sont inférieurs, ils s'asseoient sur leurs talons. Quant aux gens de la basse classe et aux domestiques, ils se tiennent debout, collés contre la muraille, à l'autre extrémité de la salle, la main dans leur ceinture ou appuyée sur leur poignard , et n'ouvrent la bouche que pour répondre au maître

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s'il les interpelle. La loi qui règle les rapports des Persans entre eux et les politesses qu'ils se doivent ^ est tellement sévère, qu'un fils même doit rester debout devant son père et ne pas lui parler avant qu'il y soit autorisé. Dans ces assemblées, le maître du logis fait fréquemment circuler les kalioûns , quelquefois du thé ou du café auquel on mêle toujours de l'eau de rose ou de la cannelle ; mais c'est là un extra qu'on ne fait guère que quand il y a un visiteur de cérémonie. Le plus ordinairement, c'est le kalioûn seul qui est offert.

Un Persan prend habituellement son repas dans son andéroûm. Quelquefois il arrive qu'il fait servir à déjeuner ou à dtner dans son divan-i-Ahânih, et qu'il invite ses visiteurs à le partager. On étend sur le tapis une grande nappe qui est en colon, en soie ou en cachemire, selon l'opulence de la maison. On place au milieu les mets qui se composent de ragoûts de viandes aromatisés, ou de poulets et d'œufs, sans que jamais il y manque des plats de jot/au ou de riz préparé de plusieurs façons : simplement au beurre, avec des raisins, des amendes ou du safran et d'autres épices. Les Persans mangent avec les doigts de la main droite seule, la gauche étant considérée comme impure; ils ne se servent ni de couteau, ni de fourchette, et sont d'une adresse étonnante pour les remplacer. Ils n'ont point d'assiettes; devant chaque convive est placé un pain très-mince, rond, mou, ressemblant à une crêpe, qu'ils mangent et qui leur sert en même temps de serviette. Ils boivent de l'eau ou des espèces de sorbets et de limonades. Mais, ainsi que je l'ai déjà dit, le Koran n'est pas partout religieusement observé, et bon nombre de Persans se laissent aller à l'intempérance en fait de vin ou de spiritueux. Quand ils veulent faire une débauche de ce

genre, ils se réunissent ordinairement le soir et passent une partie de la nuit à boire. Dans ce cas-là ^ le vin ne leur suffit pas, il leur parait fade, et du cherâb ils en viennent à Varak ou eau-de-vie à laquelle ils donnent le singulier nom d'eau d'Europe ou âb-frengui. Les Persans ne savent pas boire sans s'enivrer, et les orgies de ce genre ne finissent jamais que par la chute des convives qui succombent à l'ivresse.

Après les repas, les domestiques apportent une aiguière avec un bassin, au-dessus duquel chacun se lave la main, la barbe et la bouche; ensuite de quoi on fait circuler les kalioûns. Chez les riches Persans, pendant le repas, on fait venir deux ou trois musiciens; l'un d'eux chante sur un rhythme monotone, entrecoupé de notes très-aiguës, des poésies dont les femmes, l'amour, le vin et les héros font les frais. Les instruments qui accompagnent le virtuose sont un tambourin, une mandoline et une sorte de viole qui s'appelle kamouncha. Le concert de ces instrumentistes est peu harmonieux ; leur jeu est presque constamment vif et saccadé, et il faut avoir des oreilles persanes pour ne pas se sentir les nerfs désagréablement surexcités par les grincements criards de l'archet et les ^accents aigus produits par cet orchestre. Néanmoins, quelque barbare que soit cette musique, quelque égaré que soit le sentiment de la mélodie chez les Persans, il en est de cet art comme de tous les autres; on voit qu'il les flatte, qu'ils y sont sensibles, et que, s'ils se contentent du savoir-faire de leurs musiciens c'est faute de mieux. Leur nature se prête merveilleusement à recevoir les impressions produites par les arts de tout genre. Si la musique est chez eux restée en arrière, il y a deux raisons pour cela : la première, c'est qu'elle n'est pas un art d'imi-

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talion comme la peinture; elle exige une science et des connaissances qui ne sont pas arrivées jusqu'à eux. La seconde, c'est que la pratique musicale est réprouvée et abandonnée aux loulis ou aux malheureux qui n'ont point d'autre moyen d'existence. Il y a donc très peu d individus qui s'y adonnent, par conséquent très -peu de concurrence et d'émulation , partant point de causes de développement.

Puisque j'ai parlé de l'intérieur d'une habitation persane, c'est le lieu de dire en quoi consiste l'habillement. J'ai déjà décrit celui des femmes, d'après ce que j'ai eu l'occasion de voir dans le harem du prince Malek-Khassem-Mirza , à Tabriz ; je n'y reviendrai pas. Pour les hommes, il est le méme^ quelles que soient leur condition et leur aisance; les nuances qui les distinguent ne tiennent qu'à la qualité et au prix des parties qui le composent. C'est d'abord un pantalon large de soie amaranthe ou de coton bleu; on l'appelle chalvar: il se serre à la jUiille avec une coulisse; il est très-large, et son ampleur est telle qu'il fait l'effet d'un jupon. On met par dessus une petite chemise courte qui descend à peine au bas des reins; elle est en gros calicot blanc ou bleu, ou bien en soie, et s'appelle ptVa-Aa/i. Sur ce premier vêtement on met Valkalok qui est une veste à manches, juste, piquée, n'allant qu'aux genoux. La toilette se complète de Vaba ou longue robe, qui doit être fort juste au corps, et coller de manière à bien faire voir les formes; les manches , étroites, s'ouvrent en dedans, sur Tavant-bras, ou se ferment au moyen de petits boutons qui s'arrêtent au poignet. Cette robe est en toile de coton. Elle est croisée sur la poitrine, mais de manière à laisser voir le haut de la chemise, puis elle descend jusqu'à la cheville, en croisant complètement et ne laissant jamais

fipercevoir les vêtements de dessous. C'est sur cette robe que se porte le châle j ou la ceinture ^ partie de rajustement au moyen de laquelle se distinguent le rang et Topulencc d'un Persan; car elle est de simple indienne, de mousseline, de cachemire de Kermân^ ou bien de fin thibet* Dans sa ceinture tout Persan passe un poignard qui varie de forme et de prix. Les diverses pièces de Thabillement que je viens de décrire sont indispensables, elles sont de plus invariables: mais il y en a une autre qui varie beaucoup, au contraire, suivant le temps, suivant les saisons, selon les provinces ou les moyens de chacun. Ainsi, le plus habituellement, les Persans jettent sur leurs épaules ce qu'on nomme nbbâh: c'est un ample manteau, léger, en poil de chameau., qui est tout blanc, blanc rayé de brun, ou tout brun, quelquefois noir et tramé d'or et d'argent. Il y a aussi une longue et large robe à manches très-larges du haut et étroites du bas qu'on appelle beronni. Une autre, qui est moins ample, un peu moins longue, dont les manches sont ouvertes, et qui s'appelle iekrnè^ ainsi que le kordiy petite redingote courte, sont usités surtout dans le nord* Il y a encore le katebiy ou pelisse fourrée, pour l'hiver. Dans les provinces septentrionales, la où le froid est excessif et la neige abondante, on fait usage d'un autre manteau appelé ;>oucA/e qui est tout en peau de mouton; s'il fait sec on met le poil en dedans, s'il neige on le met en dehors^ et l'on est ainsi complètement à l'abri de l'humidité, qui ne saurait pénétrer la laine épaisse et longue. La chaussure la plus générale à la ville, est une pantoufle sans quartier, en peau de chagrin, verte, pointue et recourbée. Plus courte que le pied, elle s'arrête aux deux tiers de celui-ci, qui porte sur un talon très-haut et fort étroit. Le

menu peuple est chaussé de larges babouches infiniinent plus commodes, mais qui sont laissées aux artisans, aux raïas de toute espèce; elles sont en peau jaune ou en tissu de coton blanc. Pour monter à cheval et voyager les Persans ont de grandes bottes dans lesquelles ils enferment le bas de leurs larges chalvars qu il nouent autour de la cheville, afin d'être plus convenablement accoutrés pour se mettre en selle.

Le bonnet actuellement usité est en peau d*agneau noir, pointu, et doit descendre jusque sur la nuque, la pointe légèrement inclinée en arrière. Ce coula, comme il s'appelle, est exactement de même forme pour tout le monde, mais il varie de prix, selon la finesse de son poil, et les Persans ont une telle habitude de l'apprécier, qu'au bonnet seul ils savent reconnaître la position de celui qui le porte* Pour en donner une idée, je dirai que la plupart de ces bonnets ne valent que cinq ou six sâbcrâns ou six à sept francs, tandis qu il y en a qui se paient jusqu'à dix et douze toumâns ou cent cinquante francs; ce sont ceux de Bokhara, dont la laine a une finesse et un lustre très-recherchés. Autrefois la coiffure £:énérale des Persans était le turban. C'est depuis l'établissement sur le trône de la dynastie des Kadjàrs qu'il a été remplacé par le bonnet noir pointu. Les Mollahs et les Seïds ou descendants du Prophète ont seuls conservé le turban; les premiers le portent blaoc , les autres bleu ou vert.

Les Persans n'ont pas, comme les Turcs, la tôle entièrement rasée : ils portent leurs cheveux sur les deux côtés, et assez longs pour quils dépassent leur bonnet au-dessous duquel ils forment, à droite et à gauche, deux mèches que les élégants entretiennent avec soin. Quant

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à leur barbe, tous la portent entière, mais plus ou moins longue. Généralement ils la laissent venir en liberté. Les princes, les khàns, les fonctionnaires et les militaires la coupent très-court, ne laissant pousser à volonté que les moustaches qui sont, pour quelques-uns, d'une longueur démesurée. Cet ornement viril est fobjet des plus grands soins de la part de tous les Persans. Les vieillards ne portent jamais leur barbe blanche; ceux de la basse classe, surtout dans les campagnes, se la teignent avec du henné , ce qui lui donne un ton orange très- désagréable; mais cet usage est très-peu suivi. Le plus grand nombre, bien qu'ayant naturellement le poil très-noir, le teint encore avec une préparation de henné et d'indigo, qui lui donne un noir bleu très-intense et lustré. Cette opération se fait tous les quinze jours à peu près, et voici comment : c'est au bain qu'elle a lieu ; on couvre la barbe d'une pommade faite avec du henné et qui doit rester une heure, après quoi on l'enlève en lavant; la barbe est complètement rouge. Sur cette couche colorée, on en pose une nouvelle qu'on obtient avec la feuille de l'indigo ; on la met très-épaisse, et le patient doit rester, pendant deux heures, sur le dos, sans bouger, afin de laisser cette préparation se sécher et bien pénétrer la barbe. Cette seconde pommade est très-cor rosi ve et cause de vives douleurs à la peau; la coquetterie naturelle aux Persans leur fait braver la fréquence de ce petit supplice. Quand Teffet est produit par l'indigo, la barbe est d'un vert foncé, par la combinaison de la matière colorante bleue et de celle orangée du henné ; peu à peu l'indigo reprend le dessus et le vert tourne au noir bleu ; mais ce n*est qu'après vingt-quatre heures que ce résultat est obtenu. Us ont aussi Thabitude de se teindre, avec Je

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même henné, les mains jusqu'aux poignets, ainsi que la plante des pieds, et de peindre leurs ongles avec du carmin.

Avant de quitter Ispahan nous allâmes faire une visite d'adieu au Meuhthamèt pour le remercier de ses bontés. Il fut aussi bienveillant et aimable que je Pavais vu précédemment. Il me dit que je pouvais compter sur sa protection tant que je serais dans son gouvernement, et qu'il retendrait aussi loin qu'il le pourrait au delà de ses limites. Je pus me convaincre, à l'étiquette qui régnait chez Manoutcher-Khan , aux personnages qui composaient son divan, et à tout son entourage, qu'il jouissait de la plus grande considération à Ispahan. Non-seulement aucun désordre grave n'avait troublé la tranquillité de la ville depuis qu'il en avait pris le commandement , mais son nom seul inspirait 'aux uns une telle crainte et aux autres une confiance si grande, que sa popularité avait pris un ascendant extraordinaire sur les habitants de toutes les classes. J'étais très-heureux de voir quelle autorité et quelle puissance morale le Meuhthamèt avait acquises, car nous allions laisser de nouveau M. Bore seul à Ispahan. Ses travaux, ses efforts pour y établir un collège français sur des bases durables, avaient besoin d'être encouragés , soutenus par l'autorité. Quelques Musulmans, mais plus encore les Arméniens, surtout les prêtres schismati(|ues, lui suscitaient une foule de diffîcuifés et lui tendaient des pièges de toute espèce. Il ne se laissait pas prendre à ceux-ci, et le noble but qu'il se proposait lui donnait le courage et la force de tourner ou de briser celles-là. Cependant l'animosité et la jalousie de l'évêque et de ses vartabeds pouvaient devenir

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dangereuses ou tout au moins gênantes, assez pour que M. Bore dût recourir à Fautorité de Manoutcher-Khân. Il était donc rassurant de savoir que le gouverneur était animé des meilleures intentions à son égard et lout disposé à lui accorder sa protection.

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