CHAPITRE XXXIII
Départ d'Ispahan. — Koumichâh. — Yezdikast. — Rhonakkhorràh. — MorghÀb.
Ruines de M^r-i-Siileîman.
Nous avions fait à Ispahan un séjour de quelques semaines pour altendre rabaissement d'une température caniculaire, nous pensâmes à nous remettre en roule et à continuer nos excursions. Elles devaient, cette fois, nous conduire dans le sud de la Perse et atteindre le golfe Persique. Atin de réussir, d'être plus dispos dans cette longue course, et plus en état de nous livrer aux études qu'elle devait nous offrir, il était important de laisser aux vents d'automne le temps de dissiper les miasmes fébriles qui planent, pendant Pété, au-dessus des contrées que nous avions à visiter et où nous pensions devoir fixer notre tente. J'étais d'autant plus désireux de voir le soleil perdre dé sa force, et une saison plus fraîche succéder aux chaleurs qui nous avaient accablés, que je sentais déjà en moi le germe et les avant-coureurs de la fièvre.
Nous sortîmes d'ispahan , ou pour mieux dire de Djoulfah ,
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accompagnés de notre excellent hôte M. Bore qui nous fit là conduite jusqu'à une heure de la ville. Tout le monde paraissait joyeux autour de moi , chacun était enchanté de marcher en avant. Il faut dire qu*en effet, dans ce pays oà la vie est si peu en harmonie avec les habitudes enrofijinnes , on préfère, malgré les privations qu'elle impose, celle qui est active et passée à chevaucher à travers les solitudes et les ruines où du moins Tœil est distrait par le changement ' d'aspect des lieux qu'on parcourt. Moi seul j'étais morne, et me souciais peu des nouveautés qui m'attendaient sur mon * passage. J'étais dévoré par la fièvre; l'accès était arrivé à son paroxisme, et j'avais peine à me tenir à cheval; la chaleur m'accablait. Nous marchions à peine depuis deux heures, et nous savions que le caravansérail où nous devions nous arrêter était à dix heures d'Ispahan. Je finis par me cramponner à l'arçon de ma selle, et je me laissai porter par mon cheval à qui je lâchai la bride que je n'avais plus ni la force, ni la volonté de tenir.
Le chemin était rude, rocailleux; mon cheval trébuchait souvent. Chacun de ses faux pas me causait de vives douleurs dans la tète et dans les entrailles. Je jouais de maN heur : il y avait six semaines que je me reposais à Ispaban, et cette maudite fièvre s'emparait de moi le jour même de mon départ. J'en étais d'autant plus affligé que je croyais, par la maladie cérébrale que j'avais faite , avoir largement payé mon tribut au climat. Mais que faire? subir mon sort, m'armer d'énergie pour endurer le mal, de courage pour porter en croupe ce lourd et incommode bagage.
Après avoir traversé un long défilé, ensuivi longtemps le pied des montagnes que nous avions à notre gauche , nous
arrivâmes, à cinq heures du soir, à Mayar. Nous entrâmes daos le caravansérail où je ne pus descendre de cheval sans Taide de deux hommes. Je me jetai de suite sur un tapis et restai abattu jusqu'au lendemain.
Le .finpivansérail de Mayar est un des plus beaux de la Perse. Les voyageurs le doivent, dit-on , à la. mère de Châh-Abbas : il a été construit, non-seulement de manière à satisfaire aux habitudes persanes, mais encore avec une élégance qui en fait un monument dans son genre. En dépit ♦du nom qui s'y rattache, et de son utilité pour les nombreuses caravanes qui s'y arrêtent, cet édifice est déjà délabré, et tombera bientôt en ruine. Dehors, il y a une citerne dans le réservoir de laquelle Teau se maintient toujours. Eo face, est un village où Ton trouve tout ce dont on peut avoir besoin en fait d'aliments ou de provende pour les animaux.
Mayar est la première étape sur cette route qui mène à Chiraz. La seconde est Koumichâh qui est à six heures plus loin. Ce fut autrefois une ville d'une assez grande étendue, aujourd'hui ce n'est plus qu'un amas de ruines au milieu desquelles quelques maisons, restées debout, abritent un petit nombre d'habitants. L'importance trompeuse de Koumichâh est aussi due à de vastes jardins clos de murs et à une grande quantité de pigeonniers du genre de ceux dont j*ai déjà fait mention comme existant autour de Djoulfah. Cette ville fut florissante au temps des Sophis. Comme à beaucoup d'autres , les révolutions et les guerres intestines lui furent fatales.
. Nous logeâmes ehez un habitant qui nous reçut de son mieux, mais qui aurait sans doule élé bien embarrassé
de remplir à notre égard tous les devoirs d*iroe complète hospitalité y tant il avait Tair misérable. Nous vînmes à son secours en ne lui demandant que le logement pour lequel nous lui donnâmes une gratification qu'il accepta avec em« pressement. Le lendemain^ je me remis en route Mlii^rappréhension de la fièvre — je ne me trompais pas — il y avait à peine une heure que nous marchions, quand j'en sentis les atteintes. C'est une horrible torture que de voyager, à * cheval , avec une semblable compagne. Les heures pen* dant lesquelles elle s'emparait de moi, étaient précisément^ celles de notre marche. Rien n'était de nature à me distraire sur la voie que je suivais machinalement, absorbé par la souffrance.
Il est impossible, d'ailleurs, de suivre, en aucun pays, une route plus monotone ni plus désolée. En Perse même, pays de plaines immenses et stériles, ou de montagnes sau*^ vages et arides, on en trouverait difficileihent une aussi triste. Nous avions l'espoir que, sur cette grande voie commerciale, cette artère principale de Téconomie vitale de la Perse» nous rencontrerions beaucoup de caravanes. Nous pensions y traverser de nombreux villages, y voir des campagnes couvertes de pâturages ou de rizières, des champs d*orge, de blé et de tabac. Notre espoir fut trompé, nous n*y vîmes que quelques hameaux rares et misérables. Autour d'eux, quelques arpents de verdure; et, pendant de longues journées, des déserts sans fin, où poussent péniblement quelques touffes de genêt épineux que broutent des troupeaux de gazelles , seuls êtres qui animent , de loin en loin , ces solitudes. Ces tristes réflexions sur la physiotiomie du pays faisaient seules diversion à l'abattement dans lequel j'étais.
Nous arrivâmes, après sept heures de marche, à Ami* nabad. Je me jetai dans la première cellule qui se présenta a moi dans le caravansérail.
Le jour suivant, nous n'allâmes qu'à quatre heures de là, à Yeziliftfjst. La position de celte petite ville est très-étrange, elle me rappela tout à fait, sauf lés dimensions, la ville africaine de Constantine. Comme celle-ci, en effet, Yezdikast est entièrement construite sur une petite montagne de roc, i^lée et taillée a pic. Les maisons qui se trouvent sur la limite extrême de la ville ont pour soutien Tescarpement même du rocher. Les fenêtres et les balcons en bois où les habitants se tiennent le soir pour prendre le frais, s'avancent et sont suspendus d'une manière effrayante sur un abime de cent cinquante à deux cents pieds. On ne pénètre à l'intérieur de cette citadelle naturelle, que par une seule porte devant laquelle un petit pont de bois traverse le ravin. Cette passerelle, qui est très-teile à supprimer, donne aux habitants de Yezdikast une assurance dans leurs moyens de défense , qui les a trop souvent disposés à ne pas obéir aux ordres du Cbâb; aussi passent-ils pour hahssis et ont-ils une assez mauvaise réputation. Mais la principale utili4é de leur forte position , c'est de les mettre à Tabri des incursions des Bactyaris qui descendent souvent des montagnes voisines et se répandent aux alentours de cette ville.
Yezdikast domine une étroite vallée au fond de laquelle une rivière coule de l'ouest à l'est. On descend sur ses bords en suivant un chemin rapide frayé au pied même du rocher sur lequel la ville est assise. On la franchit sur un pont de pierre en «^mauvais état, de l'autre côté duquel on trouve un caravansérail. C'est là que nous descendîmes
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de cheval , car la population de la ville ne passe pas pour hospitalière.
J'avais encore la fièvre, mais j'avais pa reconnaître, depuis quatre jours, qu'elle était tierce. Son caractère intermittent une fois décidé , il ne me restait qu'à suivre les prescriptions qu'avait eu l'obligeance de m'indiquer, dans d'excellentes instructions, le docteur Lachèze : 25 grains de sulfate de quinine pris ce jour*là , et des quantités moindres, répétées pendant les jours suivants, m'en débarrassèrent complètement.
Dans la soirée , nous reçûmes la visite d'un personnage qui était descendu de la ville pour nous faire, disait-il , des offres de service qu'il serait prudent à nous d'agréer. U se donnait pour un officier chargé de la mission de surveiller le pays, et d'y arrêter une bande de montagnards qui l'infestaient en commettant toutes sortes de brigandages. Il nous assurait qu'il y allait de notre Uen, peut-être même de notre vie. Ce khan mettait dans ses paroles trop d'emphase et nous semblait faire trop l'important pour que nous ne crussions pas voir dans sa démarche un but mal déguisé : celui de se faire donner un pichkéch. Nous lui opposions nos doutes et Texpérience que nous avions déjà des voyages dans son pays, même dans le voisinage des Bactyaris, dont il voulait nous faire si grand' peur. Mais il insistait et voulait absolument nous accompagner avec ses cavaliers. Un empressement si grand à rendre service à des Frengu%$f à des chrétiens j ne nous parut point, de la part de cet homme, d'assez bon aloi pour que nous acceptassions ses offres. Ayant consulté du coin de l'œil notre goulam, en qui nous avions appris à pouvoir placer notre confiance, Resaoul*
Bek noas fit comprendre qu'il était superflu de prendre une pareille escorte. Convaincus, dès lors, que la démarche de ce personnage n'était qu'un moyen détourné de se faire donner un présent , nous le remerciâmes avec politesse , en y joignant le témoignage de notre gratitude pour son obligeance , et nous le congédiâmes en lui disant qu'étant nombreux et bien armés, nous ne pensions pas devoir rien craindre. Cependant, comme il pouvait y avoir quelque chose de vrai dans ce que nous avait dit ce khan, nous nous préparâmes, avant de quitter Yezdikast, à repousser convenablement toute agression. Chacun visita ses armes, les chargea de nouveau, et nos Persans, qui ont Thabitade d'attacher la poignée de leur sabre au, fourreau, pour qu*il n'en sorte pas, prirent soin de le dégager et de le rendre libre. Là-dessus nous nous mimes en route, sans quitter nos bagages qui, d'ordinaire^ marchaient en avant à quelque distance.
Nous cheminions paisiblement depuis deux heures environ , quand nous distinguâmes au loin une petite troupe de cavaliers armés A cette vue, notre premier mouvement fut de penser à Tavis que nous avions reçu à Yezdikast. Ressoul* Bek lui -même ne paraissait pas très-rassuré. Il fit ses prépairatifs de combat, fit passer le tchervadar derrière nous, et, se redressant sur sa selle, il renouvela l'amorce de son fusil , comme s'il ne restait plus qu'à se défendre contre un ennemi inévitable. Je ne savais trop que penser quand je m*aperçus que les cavaliers qui venaient à nous se serraient les uns contre les autres et faisaient des préparatifs semblables aux nôtres. — Décidément, dis -je à mes compagnons , nous allons avoir une petite affaire. — Les
deux troupes s'approchèrent assez vite, car, de part et d'autre, * nous avions pris une allure plus vive et plus propre à la situation. Cependant, en examinant de plus près celui qui paraissait le chef des cavaliers qui nous faisaient face, je ne pouvais lui trouver la mine d'un chef de maraudeurs et de pillards. Mes doutes se changèrent en une certitude complète quand nous fâmes à sa hauteur. Il s'arrêta , et, portant poliment la main à son bonnet, à la manière militaire, il nous salua en nous souhaitant une bonne route. Nous nous arrêtâmes pour échanger quelques paroles avec lui. — Il nous dit qu'il venait de Chiraz et qu'il portait au premier ministre la nouvelle de la mort du Béglier-Bey de cette ville, qui avait succombé à la fièvre* Tout le pays du Guermesir, nous dit-il, est en ce moment décimé par cette épidémie. — Nous nous saluâmes dé nouveau, et de chaque côté on en fut pour ses préparatifs belliqueux.
Nous continuâmes notre route vers le caravansérail de Souldjistân où nous arrivâmes au bout de cinq heures. Le chemin que nous venions de parcourir était à peine frayé par les chameaux et les mulets des caravanes. Ce sont les pieds de ces animaux qui marquent la trace qu'il faut suivre à travers ces plaines sans fin. Si vous la perdiez , rien ne vous la ferait retrouver, aucune marque ne vous y ramènerait; car aucun jalon n'indique la direction à prendre sur cette mer solide dont Thorizon inabordable n'est que l'effet trompeur d'un mirage lointain produit par les sels en éVaporation qui blanchissent et miroitent à la surface du sol. A gauche, la vue se perd ainsi dans l'immensité du désert de Kermân , qui se confond avec le ciel dans une vapeur
condensée et brûlante. A droite» l'œil cherche en vain quelque chose qui le charme; il se retire avec tristesse doB montagnes sauvages dans les gorges desquelles se cachent €6s voleurs intrépides qui , sous le nom redouté de baciyaris^ sont la terreur de cette contrée et des caravanes qui les traversent. Sur cette route inhospitalière , le voyageur ne peut souvent rien trouver. Il doit, par prudence, tout porter avec lui 9 jusqu'à Feau. Caf , pendant et après rélé, les ruisseaux n'ont plus de cours; une croûte salée en couvre les bords; les citernes ne présentent plus qu'un fond de vase desséchée et puante.
Je n'ai rien à décrire des paysàiiue nous traversâmes les jours suivants. C'était toujours même solitude et même tristesse. Nous couchâmes successivement à Àbadèh^ lieu qui doit avoir été très-peuplé, à en juger par l'étendue des mines qui s'y trouvent; et â Surmek, petit village où nous eûmes pour logis une grande salle dans une mosquée. Quelques habitants en parurent très-ofTusqués, mais, comme ils ne nous offrirent pas d'autre gtte, nous restâmes dans celui-là, en dépit d'eux et de Mahomet.
Le 4, nous eûmes pour toute distraction, dans la contrée déserte que nous traversâmes, la vue de quelques onagres ou ânes sauvages qui fuirent devant nous avec une rapidité surprenante. Les Persans appellent cet animal gour-khar; ils estiment beaucoup sa chair, quMIs prétendent être supérieure à celle de la gazelle. Ils le chassent avec des chiens courants, des lévriers de grande taille, mais ils le disent extrêmement difficile à saisir. Ils attribuent à ce quadrupède une malice qui dégoûle de sa poursuite chiens et chasseurs; ils assurent qu'il a une adresse remarquable pour lancer à
ceux-ci des pierres qui arrivent avec une violence lelie qu'elles sont un véritable danger. Ils trouvent ainsi du mer^ veilleux à la chose la plus simple, à ce qui résulte tout naturellement de la rencontre de petits cailloux sous les sabots de lonagre quand il est lancé à toute vitesse et de la violence avec laquelle ses pieds de derrière chassent le sol qu ils effleurent. Mais la simplicité de ce fait ne plairait pas aux Persans, ils préfèrent de |)eaucoup ce qu'il y a d'extraordinaire dans Tintention qu'ils prêtent si gratuitement à cet innocent quadrupède.
Le gour-khar se rattache aussi à une des légendes populaires du pays; son non^ même se lie à celui d'un des souverains de la dynastie Sassanide, Bahram^ que Ton appelle vulgairement fiaAram-Cour, parce qu'il était tellement habile à tirer de Tare, que, poursuivant des onagres, il ne .manquait jamais de mettre une flèche dans l'oreille de l'un de ces animaux désigné d'avance.
Il y avait dix heures que nous marchions sous les rayons ardents d'un soleil vertical, sans avoir vu une ombre dans le désert, sans avoir rencontré une goutte d'eau. Nous succombions à la lassitude et à la soif. Nous distinguons enfin, dans la vapeur tremblante qui vascille à l'horizon, le caravan? sérail où nous devons faire halte et reprendre des forces.
Ëpuisés de fatigue et de faim, haletants, tous, hommes et chevaux, nous reprenons courage. — Sous ces murs, aperçus au-dessus des ondulations de la plaine, est le terme de nos souffrances, nous allons y trouver de l'eau, quelque nourriture. Nous approchons; les chevaux hennissent, pressent le pas; tous, impatients d'arriver, nous doublons de vitesde; nous arrivons, nous entrons dans le caravansérail i nous cou*
rons à la citerne Elle est à sec. Quelques vers immondes
se traînent y en se tordant , sur un reste de vase en putréfaction. Ces horribles insectes eux-mêmes n'y trouvent plus la vie; ils ne peuvent s'y défendre contre la chaleur qui les tue. Découragés , la bouche sèche, les lèvres brûlantes , nous nous détournons de ce spectacle hideux , noud fuyons les émanations pestilentielles qui surgissent de cet horrible trou , où Teau la plus limpides aurait peine à nous faire oublier ce que nous venons d*y voir. — La faim se faisait sentir aussi. Nous cherchons le gardien du lieu^ il doit vendre des provisions. Personne ne répond à notre appel. Sous les ▼oûtes sombres et silencieuses du caravansérail, ni eau ni pain; c'était un lieu de halte ordinaire, Khonak-Horrâh , mais aucun village, aucune habitation n'était dans les environs, — et le soleil était encore bien haut. — Que faire? Gomme des naufragés jetés sur une lie déserte , il fallait chercher au loin quelque oiseau qui pût nous servir de pâture. Je me mis en chasse saos beaucoup d'espoir. Cependant, je trouvai quelques perdrix, et j'eus la chance d'en abattre. Rôties à un feu d'herbes sèches, elles nous fournirent un assez maigre repas ; heureux encore de les avoir pu rencontrer!
Nous étions dans un caravansérail, dans un de ces asiles élevés jadis par les soins d'un gouvernement philanthropique, 00 le vœu religieux de quelque dévot personnage. Mais quel abri offrent-ils aujourd'hui au voyageur? Délabrés, à moitié ruinés, souvent sans portes, sans gardiens, ces lieux sont à tout le monde et à personne. Tous y entrent et y dorment , aucun ne s'en occupe et n'en relève les décombres. Entre qui veut sans rien devoir pour son écot , mais sans rien lais-
ser pour l'entretien de ces murs abandonnés. Aussi , chose, incroyable! ces refuges, si précieux dans un pays où ne sa trouve ni auberge, ni maison amie pour le passant, Tinsouciançedes Persans, du gouvernement, plus encore que des habitants , les laisse tomber en ruine. Les débris de leurs murs , amassés par le temps , le fumier accumulé des bétes de somme qui s'y succèdent, encombrent les chambres aussi bien que les écuries. Quelques années encore, et ils manqueront au voyageur, qui n'aura plus où abriter sa tète, qui ne trouvera plus à attacher sa monture. Et cependant, cette route va du golfe Persique à la mer Caspienne, de Bender-* Abbassi, ou de Bouchir, à Téhéran et à Tabriz; elle est la grande voie sur laquelle circulent les marchandises de Tlnde, de TArabie et du nord de la Perse. L'incurie d'un gouverne-ment sans administration, sans prévoyance, laisse ainsi tout déchoir, laisse se perdre et se tarir les sources de la richesse publique, en négligeant do réparer les canaux par lesquels elles s'écoulent.
Nous avions pu à grand'peine nous procurer quelques aliments. Mais la chasse, un peu de riz que nous avions avec nous, ne pouvaient être d'aucun secours pour nos dievaux et les mulets de bât. Un des tchervadars avait prétendu qu'il devait se trouver à quelque distance, dans un ravin caché et soustrait à la vue des passants, un petit hameau. Il y alla avec un de nos sais. Ce ne fut qu'au bout de deux heures et demie qu'ils rapportèrent tous deux, sur leurs montures , un peu de paille et d'orge.
Le lendemain , au caravansérail de Khonakergoûn , nous ne fûmes pas plus heureux.
Le jour suivant, nous marchâmes dans des chemins diffi-
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ciles, à travers un pays très-montagneax.. Nous y vîmes beaucoup de perdrix et y rencontrâmes deux caravanes.
Il y avait dix jours que nous avions quitté Ispahan , et nous savions que nous touchions à Tun des points signalés comme présentant des vestiges intéressants de Tantiquité. En effet, nous avions mis le pied sur le district deMorghâbj où se trouvent quelques ruines que Ton croit rappeler Tancienne Passagarde. Le chemin que nous suivions conduisait à la vUle. Nous y entrâmes et pensâmes d^abord à nous y arrêter. Mais sur les informations que nous y prîmes, ayant su que les monuments que nous devions étudier en étaient distants d'à peu près une heure et demie, nous préférâmes nous y rendre et camper auprès d'eux. Cela ne faisait pas l'affaire des tchervadars, qui auraient préféré le séjour de Morghâb à celui qui les attendait au milieu de la plaine de Mâder^i-Suleimdn. Ils se résignèrent pourtant, et après avoir fait provision de ce qu'il leur fallait, ils nous suivirent.
La petite ville, ou pour mieux dire la bourgade qu'on appelle Morghâb j est située sur une colline et domine une vallée assez riante, arrosée par plusieurs cours d'eau qui se réunissent plus loin et forment une rivière qui porte le mémo nom. Nous traversâmes plusieurs fois ces eaux divisées, et, restant sur la rive gauche du Morghâb-Souj nous ne tardâmes pas à déboucher dans une immense plaine où se présentèrent, très-éloignés les uns des autres, plusieurs groupes de ruines. Nous choisîmes, pour notre campement, le lieu qui nous parut le plus commode, et nous allâmes mettre pied à terre auprès d'un monument qui donne son nom a cette localité appelée Mâàtr^i-Suleimân, Les tentes
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furent bientôt dressées, et notre petit camp organisé; Les ruines de Mâder-i^Sul&imân se dressent çà et là, au milieu d'une vaste plaine. Ces ruines ont été, par quelques archéologues , considérées comme devant se ràp* porter à l'ancienne Passc^arde fondée par Cyrus. Tout, parmi ces restes , atteste-, il est vrai , Tantiquité de leur origine. Mais rien ne saurait prouver, d'une manière certaine, qu'ils sont bien ceux qu'on y croit généralement voir. Il y a à la fois une homonymie et une homophonie remarquables entre Passagarde et Fessa ou Fassa , si l'on complète ce nom par la terminaison zend^ usitée dans le sud de là Perse , Gherd , ce qui donne Fassa - Gherd. On a pu être par là porté, avec quelque raison, à croire que la ville moderne de Fessa existe sur l'emplacement occupé par la ville antique. D'un côté on lit dans Hérodote que la famille des Achéménides était issue de la tribu la plus considérable de la Perse , qu'on appelait Passagarde. La ville de Fassa est située au sud de la province de Fars , au milieu de ces fameuses tribus qui ont été la souche de la nation Perse, dont le nom même leur a été emprunté. Il résulte 4e là un second motif de penser que Passagarde était à la place occupée aujourd'hui par la petite ville de Fassa qui en attirait gardé le nom. Il n'y reste, à la vérité, aucun monameni digne d'attention, quoiqu'il y ait des traces de constructions fort anciennes. Mais ce ne serait pas un argument suffisant pour déshériter cette localité de son antique célébrité. — D'un autre côté, il est acquis aux traditions ce fait : que Cyrus bâtit Passagarde sur le terrain où il vainquit Astyage. Or, ce prince habitait la Médie , dont les frontières n'étaient^ pas éloignées de Morghâb. Il est donc plus probable, en
ajoutant foi à la version précitée , que la bataille qui décida de l'avenir de la Perse fut livrée sur la limite des deux pays. Il y a donc là un argument en faveur de la situation de Passagarde sur le territoire de ce qu'on appelle aujourd'hui Mâder-i'Suieïmân. Dans le voisinage de Morghâb^ ou trouve d'ailleurs plusieurs vestiges d'une grande ville. L'on ne peut disconvenir que c'est une raison, sinon déterminante, du moins sérieuse, pour y placer Passagarde. 11 faut dire aussi que l'un des monuments que Ton y rencontre a une grande conformité avec la description qu'Arrien fait du tombeau de Cyrus, qu'il dit avoir été élevé dans cette capitale. Mais est-ce assez pour décider, en premier lieu, de rauthenlicité de ce sépulcre; en second lieu, du nom de la ville dans l'enceinte de laquelle il a été construit? Toutes ces dissertations reposent plus ou moins sur des hypothèses, il faut en convenir. Aussi , quelle que soit la ville qui fut là , je ferai simplement la description de ses ruines, sans aller plus loin dans ce labyrinthe de déductions tirées de faits incertains.
Le monument le plus important est un mausolée aux formes massives et sévères. En même temps qu'elles lui ont donné de la grandeur, elles en ont assuré la conservation, car il est presque complet, au moins extérieurement. Sa masse s'élève d'une trentaine de pieds au-dessus de ses fondations. <— Elle se divise en deux parties à peu près égales : l'une, qui se compose de six degrés en retraite les uns sur les autres, sert de base ou de socle à la seconde qui constitue la chambre funéraire. Celle-ci est rectangulaire et formée , comme les gradins, d'énormes blocs de calcaire blanc, d'un très-beau poli. Cette partie se termine par un faitage
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dont les deux faces les plus étroites présentent chacune an fronton.
Le monument est orienté de telle sorte que l'entrée s'en trouve au nord- ouest; elle consiste en une petite porte encadrée d'un chambranle et d'une corniche. Bien que ces diverses moulures soient en grande partie brisées, on n'en reconnaît pas moins le style , qui est celui des profils grecs.
Le peu de hauteur donné à la porte de ce tombeau oblige a se courber pour pénétrer à l'intérieur. Quand on a passé cette porte, on se trouve d'abord dans une espèce de petite antichambre rectangulaire très-étroite. Au delà , est une seconde porte qui n'ouvrait sans doute que quand la première était fermée , aiin que la lumière extérieure et le bruit ou la vue ne pénétrassent pas du dehors dans le sanctuaire, qui est oblong et plafonné au moyen de trois assises reposant sur les murs latéraux. C'est dans cette chambre sépulcrale qu'était le sarcophage, ou du moins la dépouille mortelle qu'on y avait renfermée, car il ne reste aucun indice de ce qui pouvait la contenir.
Les murailles, aujourd'hui enfumées, ne trahissent aucune trace ni de sculptures, ni d*inscriptions. Cependant, comment croire que ceux qui ont élevé ce monument, n'ont pas, avec le corps qu'ils y ont déposé, gravé quelques lignes en son honneur? A travers les guerres et les invasions de toutes sortes qu'a eu à subir la Perse, depuis Térection de ce monument, cette trombe a dû être plusieurs fois violée et saccagée. On doit penser que c'est après la disparition de tout ce qu'elle renfermait, que les M. sulinans se sont avisés d'en faire le lieu de pèlerinage qu'ils ont placé sous