‹ Voyage en PerseChapitre 45 sur 89 · II · texte numérisé non relu

II

n VOYAGE EN PERSE.

rinvocation de ce qu'ils appellent Mâder'i-Suleïmân. Ici , et devant ce nom , on retombe dans une nouvelle incertitude. Quel est ce Suléïmân dont le nom est ainsi vénéré, et a remplacé celui à la mémoire duquel ce tombeau a été érigé ? Est-ce Salomon, et faut-il voir le souvenir de Bethsabée dans eelui que les Musulmans révèrent aujourd'hui ? Ce n'est guère admissible. Faudrait-41 rapporter ce nom à celui de l'un des héros modernes de lislamisme? Mais on se trouve évidemment en face d'un anachronisme choquant ; car il ne peut y avoir aucun rapport entre ce monument de la plus haute antiquité et aucun des personnages célèbres depuis Mahomet. 11 est probable que le doute régnera encore bien longtemps autour de ce mausolée, quelle que soit la sagacité des archéologues qui en feront l'objet de leurs recherches. Quoi qu'il en soit, après avoir été profané, puis abandonné sans doute comme lieu impur, comme le sont tous les monuments du même genre, celui-ci aura subi une transformation de nom et d'attribution par le caprice de quelque fanatique. On en a fait ainsi l'un de ces nombreux imâm" zadhhs qui attirent de tous côtés en Perse les croyants les plus dévots. Il lui a fallu, pour cela, subir de légères modifications intérieures. Quelques lignes arabes du Khoran ont été gravées sur les parois de la cellule, en face d'un kehièh tracé sur la pierre, du côté du sud. Ainsi disposé et désigné sous le nom de Meched-i-Mâder-Suleïmân , les Persans ont fait de ce tombeau antique un lieu célèbre de dévotion, principalement pour les femmes qui, nous a-t-on dit, peuvent seules y entrer.

On voit encore autour de ce monument quelques fûts de colonnes debout. Mais en les examinant , ils ne nous ont pas

paru offrir assez de garanties pour que nous pussions être certains qu'elles sont à leur place primitive , et de la même époque que le mausolée. Cette question est douteuse, et fl semblerait que les Persans modernes, jaloux de surpasser en grandeur et eu décoration , povr leur sainte, ce que lés anciens avaient fait pour leur héros, ont enlevé à quelqu'un des édifices dont les ruines s'aperçoivent près de là des fragments de colonnes, afin d'en former une enceinte digne de l'édifice qu'ils restauraient au nom de Sul^'mân.

A quelques pas se trouve une ruine qui a un caractère tout moderne. On y retrouve bien aussi des débris antiques; mais il est évident qu'ils proviennent d'autres édifices, et que cette construction ne remonte pas au delà des khalifes. On nous a dit que c'était un medresèh ou couvent où se tenaient les Mollahs chargés de la garde du tombeau aujourd'hui abandonné.

Vers le milieu de la plaine s'élèvent trois piliers et une colonne, restes d'un édifice qui a été ou un terajile ou un palais. 11 n'y a aucun moyen d'y reconnaître assez de détails pour en déterminer complètement le plan et la distribution. On trouve seulement, k la surCace du sol, quelques fondations d'autres colonnes et de piliers , qui peuvent donner à penser qu'il y a eu là une construction importante. Sur un des piliers se voit une inscription de quatre lignes en caractères cunéiformes. La colonne qui est voisine et parait avoir appartenu au même édifice , a conservé une hauteur de onze mètres environ. Elle est composée de trois blocs qui portent sur une petite base en pierre noire. On ne retrouve aucune de ses parties supérieures.

A l'est de ces ruines, on découvre les traces de fondations

d'an autre édifice consiraii en assises d*un fort volume^ les unes blanches , les autres noires. Parmi ces débris est un tronçon de colonne. En cet endroit, un pilier est resté debout, préservé sans doute par la pesanteur et la masse du bloc dont il se compose. Ce monolithe présente , sur sa face polie et d'un beau grain , une sculpture tout à fait différente de celles qui se trouvent ailleurs en Perse. Elle représente un personnage vêtu d'une longue robe à franges, qui, avec une télé humaine de profil , a une corne contournée audessus de Toreille. Sur le sommet de sa tête sont deux autres grandes cornes de bouquetin , projetées en avant et en arrière, sur lesquelles sont posés trois objets semblables qu'on ne peut définir, mais qu'on peut prendre pour des vases sur lesquels il y aurait trois boules ou pommes. Quatre grandes ailes sont attachées à cette figure symbolique. Deux se développent derrière et deux devant. Au-dessus de la tète sont quatre lignes en caractères cunéiformes.

On trouve encore un autre pilier qui porte également une inscription de quatre lignes.

Au nord de l'emplacement sur lequel sont ces derniers débris s'élèvent, plus haut qu'aucune des ruines précédentes, celles d'un édifice dont il est impossible de reconnaître le caractère. Il était construit en fortes assises dont quelquesunes se sont maintenues.

La grande plaine arrosée par la rivière de Morghâb est, pour ainsi dire, divisée en deux parties par la réunion de cinq petites collines isolées, groupées à peu près vers le milieu de sa longueur. D'un côté est le territoire proprement dit de Morghâb où est le bourg qui porte ce nom. De l'autre,

au sud-ouest 9 est la vaste solitude où sont éparses les ruines de la ville, sans nom authentique , mais auxquelles le tombeau que j'ai décrit a fait donner le nom de Mâder-i-Suleimàn. Il est, d'après l'inspection des lieux, très-probable que le groupe de collines situées au nord-est des ruines , bornait le territoire de la ville , peut-être même lui servaient-elles de défense de ce côté. En effet, sur Tune d'elles, la plus rapprochée des ruines, on aperçoit une masse énorme de maçonnerie, qui semble être le reste d'une fortiûcation. La manière dont ce grand massif est construit, sa position dominante et son plan même, tout porte à penser qu'il est la base d'une citadelle. Cependant, comme on pourra en juger par d'autres ruines analogues, il ne faudrait pas, à ces seuls indices, décider cette question; car les anciens monarques de l'Asie faisaient ordinairement bâtir leurs palais ou les temples sur des lieux élevés. (4)

Page 1