II
J'avais reçu iMehemet-Nafi-Khàn en face du cinquième tableau, qui représentait encore un combat entre deux cavaliers couverts d'armures pareilles à celles que j'ai décrites. Le guerrier de droite reçoit dans la gorge un coup de lance de son adversaire qui le désarçonne et, du même choc, est renversé de son cheval. Ce bas-relief présente une nouvelle remarque à faire : c'est que le poitrail de l'un des chevaux est couvert d'une armure de petites lames de fer dont on reconnaît facilement encore les attaches. Le reste du caparaçon qui couvre ce cheval est semblable à celui que j'ai indiqué précédemment, avec celte seule diflerence que, sous le ventre du cheval, pendent de petites boules qui ne sont probablement qu'un ornement. La coiffure des deux cavaliers diffère de celles que nous connaissons; le cavalier de droite parait avoir un casque surmonté d'une espèce de boule irrégulière; celui de gauche a une coiffure très-large du haut, terminée par trois pointes auxquelles sont attachées de petites houppettes avec de petites bandelettes. Sur ses épaules , il a des houppes à peu près pareilles. Sur le côté droit de son cheval, on voit quatre autres houppes plus grosses , retenues par des cordons et enfermées à moitié, comme des glands, dans une capsule dentelée. On ne saurait expliquer ces espèces de glands ou de flocs qu'en les comparant à ce qui est encore usité aujourd'hui dans tout rOrient, où l'on adapte au harnais des montures des glands du môme genre, en laine, qui servent à la fois d'ornements et de chasse-mouches. Certains voyageurs, en rapprochant ces objets, représentés sur ces anciennes sculptures, du feu sacré que l'on conservait auprès des rois de religion guèbrc, ont voulu y voir des espèces de four-
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neaux rappelant ce fait. Ce qui a sans doute contribué à ce que j'appellerai leur méprise , ce doit être le dessin des flocs de laine ou de glands, qu ils ont pris pour des flammes. Mais il ne me parait pas possible de s'arrêter un instant à celte idée ; car, comment supposer qu'un cavalier combattant puisse avoir, attachés aux flancs de son cheval, des réchauds enflammés? Cette supposition me parait absurde. Derrière le cavalier vainqueur est un troisième cavalier qui porte un étendard en forme de croix. Cinq houppes y sont attachées de façon à ce que trois soient en Tair et que deux retombent.
Nous avons trouvé ce bas-relief dans un état de ruine qui nous en a fait perdre beaucoup de détails. Néanmoins, en 'profitant de ce qu'il est possible de saisir encore sur le roc tout rongé et crevassé, on peut se convaincre que» si la raideur et la symétrie rendent parfois ces sculptures sèches et monotones , le sujet , et la convention née des mœurs des Perses, en sont la cause ; et Ton acquiert cette autre conviction, c'est que, quand ils le voulaient, ils savaient parfaitement aussi donner du mouvement et de la vie à leurs tableaux; car celui-ci est remarquable par l'animation de la scène, la vigueur d'attaque du vainqueur, comme tout est vrai et saisi dans la pose du vaincu qui fait de vains efforts pour rester en selle sur son coursier acculé et qui se ciibre.
Les quatre derniers tableaux que je viens de décrire, mais principalement les trois qui représentent des combats singuliers, ont fait donner par les Persans modernes^ à ce lieu, le nom de Kakch-i-Roustâm ^ ou portrait de Roustâm. Ils ne voient, dans ces sculptures, autre chose que la célébration
des hauts faits de leur héros ou pelhavan favori et la représentation matérielle des exploits fabuleux racontés par leurs poètes ou leurs conteurs. Cest la ce qui a fait, au noni antique de Kabrestan-Kauroûn ou Tombes des Guèbres. substituer, depuis quelques siècles, le nom de Nakch-i-Roustàm sous lequel ce groupe d'antiquités si intéressantes est exclusivement connu aujourd'hui.
J'étais absorbé par l'étude attentive de tous les détails de cette sculpture , que ses parties frustes rendaient difficile à bien saisir, quand un singulier visiteur s'approcha de moi.
— C'était un pauvre diable en haillons , misérable raïa du pays, qui, après m'avoir salué très-humblement, et être resté silencieusement recueilli dans la contemplation de mon travail, me demanda timidement de lui faire un pichkèch.*
— J'étais accoutumé à ce genre dobsession ; j'étais d'ailleurs ferré à glace au sujet des pichkhchs. Comme cet homme était très-poli, et se tenait respectueusement à distance, il me prit l'envie de le faire causer un peu, tout en travaillant. Au lieu donc de lui dire de s'éloigner et de ne pas m'importuner, je lui demandai à quel titre il réclamait un cadeau de moi. — M Parce que j'ai des yeux frenguis , » me répondit-il avec assurance. Stupéfait d'une si singulière réponse, je regardai cet homme que j'avais à peine vu, car je n'avais pas daigné détourner sur lui mon attention. — « Comment , des yeux frenguis! » — « Oui , ils sont bleus , comme ceux des Frenguis, comme les vôtres. « — C'était vrai, — et il était vrai aussi que c'était une chose si exceptionnelle, si rare, que c'était la première fois que je rencontrais en Perse un homme n'ayant pas les yeux noirs. Celui-ci avait les yeux parfaitement bleus, d'où il tirait la conséquence que je lui
devais un cadeau pour leur couleur. — Je ne pouvais le lui refuser.
Au delà du dernier bas-relief dont j'ai parlé, le pied de la montagne change de direction et incline vers le nord. En cet endroit s en trouve un sixième, d'une composition plus pacifique que celle des précédents. Cest un simple portrait d'un prince sassanide, remarquable par sa coiffure qui figure des ailes d'oiseau surmontées d'un globe. Ce roi sassanide est entouré de huit autres personnages, cinq à sa droite et trois à sa gauche. Les uns ont de fortes barbes ; les autres, qui au contraire sont imberbes, sont les plus rapprochés du roi. Les mœurs asiatiques assignant les places les plus rapprochées du souverain aux personnages Tes plus élevés en rang, on a quelque raison de croire que les cinq figures imberbes représentent ses fils, ou du moins les membres de la famille du souverain. Aucune marque distinctive ne les signale d'ailleurs. Deux d'entre eux portent une tiare ou mitre arrondie du haut et retombant sur la nuque ; les trois autres ont des espèces de bonnets phrygiens dont deux se terminent par une petite tète d'animal, de lion ou de cheval. Des trois autres personnages qui terminent de chaque côté ce tableau, celui de gauche est nu-téte; l'avant-dernier à droite porte un bonnet phrygien, et le dernier une mitre sur laquelle est tracé un petit croissant. Ces huit personnages qui font cortège au roi ne sont point complets. On n'en a exécuté que le haut du corps , et au-dessous de leur buste le rocher est seulement poli. Cette préparation, et les lignes d'un cadre qu'on aperçoit au-dessous, font penser qu'on avait eu l'idée de graver des inscriptions sur ces tablettes; mais il ne s'en voit pas la moindre trace.
Sur un rocher voisin se dislingue l'ébauche d'une figure qui ne parait pas se rattacher au tableau précédent.
A quelques pas de là , on rencontre le dernier des basreliefs qui composent cette série intéressante. Il représente deux personnages à cheval , vêtus de longues robes et ne portant aucune arme. T.a scène qui se passe entre eux est toute pacifique. Celui de droite, qui parait le plus âgé, tient de la main gauche un long bâton qu'on peut prendre pour un sceptre; de la droite, il tend an personnage qui lui fait face une couronne de laquelle se déroulent des bandelettes* Celui-ci étend la main droite vers la couronne et fait, de la main gauche , un signe qui semble être celui d'un serment. Le cavalier de droite, bien que tenant en main le sceptre et tout en ayant un air d'autorité sur l'autre , puisqu'il lui présente la couronne, ne porte cependant pas le signe distinctif de la royauté; il n'a point sur la tête ce globe qui accompagne la coiffure des rois sassanides. Le cavalier de gauche, au contraire, qui parait prêter serment, porte en tète le globe royal. De plus, on voit derrière lui un jeune garçon agitant un chasse-mouches qui est encore un des attributs de la souveraineté.
Deux idées naissent dans l'esprit en regard de cette scène : ou elle représente l'abdication et la transmission de la couronne de la part d'un roi à son successeur ; ou elle a pour sujet la reconnaissance du culte du feu, et le serment aux doctrines de Zoroastre, prononcé par un prince en face de l'un des ministres du culte ou de Zoroastre lui-même. Cette dernière opinion me parait la plus fondée , et voici deux faits sur lesquels je crois pouvoir l'ap* puyer : d'abord on lit, sur les poitrails des deux chevaux,
deux petites inscriptions en caractères grecs qui disent^ pour le personnage de gauche, qu'il est fils de roi; tandis que rien , pour celui de droite , ne rappelle qu'il soit de souche royale. Il faut remarquer que cette particularité de caractères grecs Y gravés sur ce bas-relief, conduit à l'idée que le personnage important de la scène représentée^ est un des prer miers princes de la dynastie sassanide, qui aurait régné à Fépoque où Tusage de la langue grecque, dans les actes pu<^ blics, n'était pas encore entièrement perdu. On sait que cet usage d'inscription d'un même texte, en langue per^, roédique et assyrienne , existait au temps où la monarchie perse avait pour éléments principaux les trois nations aux-^ quelles elles étaient propres. On le retrouve ici avec le changement que les révolutions et les conquêtes ont apporté dans les idiomes les plus répandus dans cette partie de l'Asie. En effet, par leurs possessions en Asie Mineure, par leur contact avec les peuples qui parlaient la langue grecque, les Perses en étaient venus, sinon à la rendre usuelle dans leur pays, du moins à ce qu'elle ne leur fût pas tout à fait étrangère. Aussi , la voit-on sur ces monuments h côté de la langue nationale.
Les deux cavaliers foulent aux pieds de leurs chevaux deux personnages dont l'un a pour coiffure une mitre accompa-^ gnée de bandelettes, et dont l'autre est nu-téte. La présence de ces corps dans cette scène, qui n'a rien de guerrier, ne peut s'expliquer que par le sens allégorique qu'on leur aurait donné; ces cadavres représentent probablement des nations subjuguées et rangées sous le joug du monarque quf reçoit la couronne; ou peut-être symbolisent-ils l'usurpation du pouvoir royal par lee SasBanides au détriment des
Arsacides dont le dernier fut taé de la propre maio d'Ardechir, fondateur de la dynastie nouvelle. C'est à ce dernier bas-relief que se bornent les sculptures des deux époques entées Tune à l'autre sur les rochers de Nakch-i-RoustâoD.
Cet ensemble de grands monuments de deux âges ne peut laisser de doute sur Fimportance qu'a eue ce lieu dans le passé. Les rois des deux dynasties qui ont jeté de Téclat sur la Perse, s'étaient plu , les uns à y préparer leur sépulture, les autres à y buriner, sur le roc durable , les hauts faits de leur histoire , afin d'en assurer le souvenir pour le transmettre aux ftges futurs; et Ton voit qu'ils ont réussi, puisque nous les y retrouvons après quinze siècles. Quelle que soit ridée qui ait dominé aux deux époques distinctes auxquelles ces monuments divers se rapportent, il est très-probable que ce lieu a toujours été en honneur. Dans ces temps reculés , où l'obéissance à l'autorité profane des souverains se confondait dans le culte religieux qu'on rendait à la divinité, ce lieu a dû être comme sacré et l'on devait y venir adorer à la fois l'Être suprême et le monarque. Un petit monument , isolé aujourd'hui, mais placé près de là, vient à l'appui de cette opinion. Sur un rocher qui s'avance en s'élevant un peu au-dessus de la plaine, se trouvent, sculptés dans sa masse, deux autels du Feu qui sont pour ainsi dire jumeaux, car ils sont exactement semblables et ne sont séparés que par un intervalle de quelques centimètres. Ils sont de forme quadrangulaire. Aux quatre angles sont figurées des espèces de petites colonnes engagées entre lesquelles sont évidées quatre niches ou arcades sur les quatre faces. A la partie supérieure, règne, sur les quatre côtés, une corniche surmontée d'une dentelure en forme de créneaux.
Près de là , on rencontre beaucoup de traces d^anciennes carrières et des fragments de rochers ébauchés comme matériaux de construction. Au milieu d^eux se dresse une petite colonne prise dans la masse même du roc. Dans son isolement actuel y rien ne révèle qu'elle ait été liée à aucun édifice, car il ne parait pas qu'il y en ait eu jamais en cet endroit.