‹ Voyage en PerseChapitre 50 sur 89 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Retour de Ressoul-Bek avec des soldats de Ghiraz. — Description des caveaux funéraires. — Préjugés des habitants à Tégard des fouilles. — Singulière manière de guérir la piqûre du scorpion. — Excursion à Takht-i-Djemchid. — Nakch-i-Redjâb. — Istakhr. — Cheik-AIi. — Mont^lstakhr.

Il y avait six jours qae Ressoul-Bek était parti quand il revint. Il ramenait trois soldats pris dans un régiment de l'Azerbaïdjân , en garnison à Chiraz. Ces hommes avaient un petit âne pour porter leurs sacs et quelques légères provisions. Notre goulâm Tavait en outre chargé de riz, de raisins secs, de sucre, de café et d'autres choses que nous ne pouvions nous procurer dans les villages voisins. Nous fîmes connaissance avec nos trois tuffekdjis qui nous parurent de très-braves gens et avaient la mine de caraouls à faire bonne garde.

Pendant que je traçais, avec le plus grand soin, ces beaux tableaux de pierre, où, dans un style original et une conception bizarre, les Persans des temps anciens avaient représenté leurs princes ou des héros de leur histoire, M. Costa s'occu^

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pait de Tétude des tombes et se faisait hisser à l'aide d'échelles, ou de bras et de cordes , sur la plate -forme des tombeaux placés au-dessus des bas-reliefs. Ces tombes étaient inaccessibles et avaient dû Tétre toujoars, d'après la manière et le soin avec lesquels le rocher avait été au-dessous d'elles taillé verticalement. Aucune trace de rampe ou d^escalier ne s'y retrouvait; il est donc probable qu'après l'introduction des corps dans les caveaux , on faisait disparaître ce qui en avait facilité l'accès, et la dépouille mortelle, ainsi isolée et à l'abri de tout contact humain , restait confiée au sarcophage que la montagne recelait* L'élévation de ces tombeaux, et leur inaccessibilité, s'expliquent peut-être par celte coutume attribuée aux Guèbres : « Ils exposaient, dit Hérodote, les cadavres des morts en des lieux élevés, à l'abri de la voracité des chiens ou des bétes féroces; mais où les oiseaux de proie pouvaient venir s'abattre et en arracher les lambeaux de chair. Lorsque les aigles et les vautours avaient ainsi dépecé les corps , et que leur bec avait parfaitement nettoyé le squelette, ils le portaient au lieu de sa sépulture. » D'après cela, il ne serait pas invraisemblable que les plates-formes qui se trouvent en avant de chacun des caveaux de Nakch-i-Roustàm euasedt servi à entreposer les corps morts pour faciliter la pâture des oiseaux qui avaient mission de les dégager de tout ce que les cercueils ne devaient point renfermer.

Ces tombes sont toutes sur le même modèle ; je n'en dé^ crirai donc qu'une pour les faire connaître. Chacune d'elles consiste en trois parties d'une hauteur égale : celle du milieu est plus longue, et forme la croix avec les deux autres; la partie inférieure de cette croix s'arrête à une dizaine de

mètres environ du sol ; la pierre y est polie, mais nue, et ce n'est qu'à la seconde partie que commence réellement le monument. C'est là qu'est Ventrée du tombeau, qui n'est pas autre chose qu'une large excavation de la montagne même. Cette entrée se trouve à la partie inférieure d'une façade qui offre à sa base un portique simulé par quatre colonnes engagées. Leurs chapiteaux étaient formés de deux corps adossés de taureaux dont les fronts cornus supportaient une corniche à denlicules et un entablement au-dessus duquel se trouve un très-grand et très- intéressant bas-relief dont le sujet est essentiellement religieux. A la partie supérieure est le Mihr qui semble présider à un acte du culte du feu, accompli par un personnage qui est debout, monté sur trois degrés ; il tient un arc de la main gauche, et il étend la droite en signe de serment ou d'adoration en se tournant du côté d'un autel sur lequel est représenté, tout enflammé, le feu sacré. Cette scène semble avoir pour motif la consécration de la foi ignicole jurée par le souverain dont la dépouille mortelle a été déposée dans ce caveau. Cette première partie du tableau est placée sur une espèce de table ornée d'une rangée d'oves, et terminée aux deux bouts par deux corps d'un monstre bizarre , espèce de chimère qui a de fortes pattes, de grandes oreilles, et une corne avec une tête hideuse Des figures de physionomies et de costumes différents semblent supporter cette table, ou cette estrade : il y en a deux rangées superposées de quatorze chacune.

Sur le cadre figuré autour de ce tableau, et de chaque côté du bas-relief, sont encore sculptés trois rangs de figures placées dans trois champs qui se prolongent, en retour d'équerre, sur la face polie du rocher resté en surplomb sur

la frise de la façade. Dans chacun de ces champs une seule figure est sur le n)ême plan que le grand bas-relief et deux autres sont sur le plan perpendiculaire. Celles de gauche représentent des guerriers ou des gardes; celles de droite portent le même costume , mais point d'armes. Elles ont la main gauche élevée, recouverte par les plis de leur manche, et semblent, par ce geste, indiquer les pleurs qu elles versent. Tel est l'extérieur, qui se trouve répété sur chacun de ce^ hypogées. S'il y a entre eux quelques différences, elles ne portent que sur de petits détails sans importance. Cependant Tune de ces tombes en offre une très-remarquable avec les voisines : c'est une longue inscription en caractères cunéiformes, gravée dans les entrecolonnements de son portique et jusqu'en haut du cadre supérieur. Elle est malheureusement fort altérée, ce qui est bien regrettable, car elle eût pu mettre les philologues à même de faire connaître sans doute les faits historiques qui se lient à la vie du célèbre mort à qui ce caveau a servi de sépulture.

A l'intérieur, ces tombeaux diffèrent peu dans leur distribution : chacun d'eux contient trois sarcophages vides, creusés dans le roc.

En face des rochers dans lesquels ont été pratiquées ces excavations destinées à recevoir les dépouilles mortelles des rois , est un petit monument clont la construction est de la plus grande simplicité, et dont l'aspect est très-sévère. Il n'a pour tout ornement qu'une corniche à denticules. Il se termine par une terrasse. Le plan de cette construction forme un carré. Sur trois de ses faces sont figurées, au moyen d'encadrements de pierre noire, des espèces de niches ou de

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feaélres closes, sur trois rangs, et variant de grandeur d'un rang à fautre. Sur la quatrième face seulement, qui est tournée du côté des tombes, est une porte par laquelle on pénétrait à rintérieur de ce monument; elle conserve les traces du chambranle et de la corniche qui Tencadraient. Cette porte se trouve aujourd'hui à peu près accessible par suite de Texhaussement des terres amoncelées autour de cette construction ; mais elle était dans Torigine à quelques mètres au-dessus de sa base. De celte élévation^ faut -il conclure qu'il y a eu intention de rendre celte porte inabordable? La question est douteuse , quand on remarque , au-dessous du seuil, certaines dégradations qui pourraient faire penser qu'elles sont les traces d'un perron par lequel on y montait. D'un autre côté, les historiens anciens, et parmi eux Hérodote , rapportent que les Perses avaient la coutume de laver les corps morts, et de leur faire subir quelques préparations dont Tune consistait à les enduire de cire avant de les ensevelir. N'est- il pas alors probable que le lieu où ils se livraient à ce pieux travail était isolé, inaccessible, et que, s'il faut voir dans la ruine dont je parle un monument qui avait pour destination de recevoir les cadavres pour en faire l'embaumement, la porte devait en effet en être placée audessus du sol , à une élévation qui n'en permît pas l'entrée. Quoi qu'il en soit, cette porte donne accès dans une salle de petites dimensions, qui ne présente rien de remarquable et dont les murs sont dénués de tout ornement.

Extérieurement, on voit des refouillemenls rectangulaires pratiqués symétriquement dans les assises des quatre faces. 11 est difficile d'en comprendre l'objet; peut-être étaient-ils destinés à recevoir des plaques sur lesquelles on

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inscrivait les noms des morts au fur et à mesure de leur entrée dans ce laboratoire des embaumeurs. On voit que les anciens rois perses qui avaient destiné ce lieu à leur sépulture, avaient donné aux rocs sculptés , ainsi qu*à l'édifice que je viens de décrire, un caractère de sévérité en harmonie avec leur destination.

Nos recherches et nos études » conduites simultanément à Nakch-i-Roustâm , tiraient à leur fin ; nous entrevoyions le jour prochain où nous pourrions changer de place. Nous nous sentions encouragés, parce que nous avions déjà vu, à chercher sur un autre point, un nouveau filon de cette mine si précieuse en souvenirs matériels de cet art antique peu défini, mal connu, et jusqu alors imparfaitement retracé. Nos ouvriers avaient achevé de dégager toutes les sculptures. Quand nous les eûmes soldés, ils nous demandèrent un pichkèch , en disant « qu'ils Tavaient bien gagné , parce que bien certainement ils ne tarderaient pas à tomber malades.» Leur ayant demandé la cause de cette menaçante épidémie , ils me répondirent a que les Anglais, il y avait quelques années, avaient emporté de Persépolis des morceaux de sculptures qu'ils avaient fait chercher dans la terre, comme nous venions de le faire nous-mêmes ; que , de ce moment , presque tous les habitants du village voisin, parmi lesquels ils avaient choisi des ouvriers pour ce travail^ avaient été pris de maladie. » Je ris de leur superstition , mais ils y persistèrent, et ce qui m'étonna beaucoup, c'est queRessoul-Bek joignit sa crédulité et ses affirmations aux leurs. Pour nous, nous n'avions aucun scrupule, et nous nous promettions bien de faire entreprendre ailleurs de nouveaux et semblables travaux, sans rien redouter pour la santé publique.

Mes réflexions sur la singularité des préjugés communs à tous les Orientaux ne m'avaient point encore abandonné , quand une nouvelle circonstance y vint ajouter un nouveau sujet. Cétait une femme qui se présentait en suppliante ; elle tenait dans ses bras uu enfant qu'elle me tendait en disant : w Vous êtes hekim, guérissez-le. — Je ne suis pas médecin , lui répondis-je; je n'oserais pas donner à votre enfant un médicament qui pourrait lui faire mal , et d'ailleurs, je n'en ai pas. — Mais vous êtes Frengui^ vous êtes donc hekim^ répliqua-t-elle, faites-lui prendre une médecine. » Et elle me suppliait de nouveau. Je ne pouvais lui faire compiendre qu'il ne suffisait pas d'être Européen pour connaître la médecine. Elle se mit à pleurer. « Mon enfant est bien mal, a disait-elle en sanglotant... Allah! laissez-moi seulement c toucher vos habits. » Je ne pus refuser à la pauvre mère cette satisfaction , quelque puérile et vaine qu'elle f&t ; — c'était une idée superstitieuse de la tendresse maternelle; elle était à ce titre trop respectable pour que je ne m'y prétasse pas. Ces superstitions ne sont-elles pas à ménager f Ceux qui les adoptent y ont une telle foi, que, surtout lorsqu'elles se présentent sous une forme consolatrice > il y aurait de la cruauté à les détruire, ou même à en amoîjidrir l'effet. Cette femme éplorée, ne pensant qu'à son enfant en péril , se rattachant à une dernière espérance, suspendant sa tendresse à une crédulité superstitieuse , ne me rappelait-elle pas d'ailleurs les croyances de nos mères? N'avais-je pas vu des chrétiennes aussi, portant au pied des autels, sur les reliques des saints, des vêtements, des langes, dans l'espoir que, par le seul contact, ils acquerraient une vertu bienfaisante et protectrice?— Il est vrai que je ne suis pas un saint, me disais-je,

tant s'en faut; mais, n'importe, cette malheureuse femme croit à une puissance surnaturelle : tout est là; il ne faut pas considérer Tobjet de sa foi. Je ne dois voir que sa foi elle-même. (Test sa foi qui est tout. Je me prêtai donc à ce que réclamaient de moi les larmes de la pauvre mère, et lui remettant une petite pièce de monnaie , je la renvoyai plus calmef, — elle espérait. •

Le 21 octobre , nous achevâmes nos travaux à Nakch-4- Roustâm.

En rentrant à notre camp nous eûmes connaissance d'un malheureux accident arrivé à Tun de nos soldats : il avait été mordu à la main par un serpent; son bras était déjà trèsenfléy et il souffrait beaucoup. Je le pansai de suite avec de l'ammoniaque et lui en fis avaler quelques gouttes. Mais il était trop tard. Le venin avait eu le tenps de s'infiltrer et de circuler dans le sang. Je le fis partir pour Chiraz, lui conseillant de s'y rendre le plus vite possible pour se faire soigner.

Il y a, en Perse , des hommes, ce sont ordinairement des derviches, qui passent pour avoir des recettes contre les morsures ou piqûres de tous les animaux venimeux. Ceci me rappelle qu'à Ispaban, un homme ayant été piqué par un scorpion , l'Européen au service duquel il était voulut le soigner en employant aussi l'alkali volatil ; mais il ne montra aucune confiance au remède de son maître , et s'en fut en courant au Bazar. Quand il revint, il se disait guéri ; et de

fait, il le paraissait. L'Européen, un peu intrigué de cette cure presque instantanée, demanda à son serviteur auprès de qui il s'était rendu. Il raconta qu'il était allé voir un derviche qui a la réputation de guérir toutes les blessures du même genre. Celui-ci , disait-il , après avoir bien examiné

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