CHAPITRE XLII
Goiitiuuation de séjour à Chàpour. — Suite de la description des sculptures.
Caverne. — Statue.
Dans les excursions que nous faisions ^ tantôt sur une rive du Roûd^Chàpour, tantôt sur l'autre, nous étions obligés de nous faire escorter par un certain nombre de nos iuffekdjis. C'était une des recommandations que nous avait faites le Serdâr de Kazèroûn , et que ne manquaient pas de réitérer, chaque jour, les goulams auxquels il nous avait confiés. Mais ces luffekdjis eux-mêmes nous inspiraient une confiance trèsmédiocre , et nous n'osions marcher avec eux qu'armés de manière à leur ôter toute envie d'abuser du rôle qui leur était imposé. Il nous fallait, entourés de ces hommes, travailler pour ainsi dire le pistolet au poing. A part cela, leur société avait cet avantage, que, connaissant les moindres recoins de la montagne, ils pouvaient nous indiquer tout ce qu'elle recelait de curieux.
Sur la rive droite du Roûd-Châpour^ je ne tardai pas à découvrir un premier bas-relief qui occupe une position un peu élevée et défendue par quelques grosses pierres qui en
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obstruent les abords. Je les escaladai sans beaucoup de peine et me trouvai sur une petite plate-forme au-dessous du tableau. Voici la description de cette sculpture : une bande en saillie la divise, sur sa hauteur, en deux parties égales ; à peu près au milieu de celte bande est une saillie plus grande et plus haute, au-dessous de laquelle se rattache une bande verticale qui sépare en deux compartiments la partie inférieure de ce bas-relief.
La bande horizontale, qui est plus saillante et plus haute que le reste, sert comme de socle ou piédestal à un personnage assis au centre et vers lequel , de droite et de gauche, du bas comme du haut, semblent converger tous les regards, tous les hommages. Ce personnage, qui a toute Tappareuce de la souveraineté, est assis gravement, la main gauche posée sur le pommeau d'une large épée passée entre ses jambes; de sa main droite, élevée à hauteur de sa tète, il s'appuie majestueusement sur la hampe d'une espèce d'étendard. Sur ses épaules est suspendu un collier de grosses perles; de sa coiffure s'ochappout de grosses touffes de cheveux.
La partie gauche de ce bas-relief semble réservée exclusivement aux ofQciers ou gardes du roi, autant qu'on en peut juger par les costumes. On y compte dix figures, dont six entières ou en pied, ayant des costumes et des coiffures semblables à celles que nous avons déjà eu occasion de décrire. Elles ont la main gauche sur la garde de leur épée, et la main droite à hauteur de 1 épaule, l'index levé. Les quatre autres, qui sont au-dessus de celles-ci, ne présentent que le haut du corps , et sont dans les mêmes conditions de costume et de pose.
Dans le comparliment immédiatement au-dessous, un écuyer tient par la bride un cheval qu'à son harnachement il est facile de reconnaître pour celui du prince. Derrière, les bras croisés, et appuyés sur de longues épées, sont onze gardes qui se présentent de face, la tète seule tournée vers le centre du tableau, ou plutôt vers le principal personnage de ce bas-relief.
A droite, dans les cadres superposés, les scènes sont plus animées. Il y a même, dans certaines figures, un mouvement qui n'est pas ordinaire à ces sculptures. Celui du haut reproduit d'abord trois personnages qui semblent être Persans. Le premier s'avance vers le roi, et a l'air de lui adresser la parole, en étendant vers lui la main droite. Le second tient une longue oriflamme déployée, et le troisième se présente les bras croisés sur la poitrine. Derrière eux un soldat ou officier persan soutient, en le faisant approcher du trône, un prisonnier qui parait blessé et ne pouvoir marcher. A leur suite viennent d'autres captifs dont l'un a le haut du corps nu et les mains attachées derrière le dos. Un soldat persan présente une épée courte, et un autre prisonnier lié par les poignets, coiffé d'un bonnet pointu, s'avance lentement, et termine cette partie du tableau.
Au-dessous les groupes sont plus animés encore, et se pressent davantage : un premier personnage, soldat ou bourreau, présente de ses deux mains, au souverain vers lequel il les élève, deux têtes dont Tune a les cheveux courts, et Tautre au contraire une chevelure très-longue. A côté, marche un enfant dans l'attitude de la supplication, un orphelin sans doute qui implore celui dont la victoire l'a privé de son père. Une troisième tôte portée sur une main apparaît der-
rière les deux premières, avec uno coifTure haute et terminée par une pointe recourbée en avant; puis vient un individu coifTé de même, les bras liés par une corde ; il est conduit par un officier persan. La droite de ce quatrième petit cadre est consacrée aux présents ou aux dépouilles que Ton apporte au roi. Un premier individu présente un gobelet; un autre, une épée nue; un troisième, une grande amphore; un cinquième, qui ferme celte procession , porte un objet difficile à déterminer, ressemblant à une grande urne contournée, aussi bien qu'à une dent d'ivoire. J'ai déjà eu occasion, en parlant d'un bas-relief de Persépolis, de faire mention de défenses d'éléphant, qui sont apportées comme des dons eslimés. Parmi ces derniers personnages figure un enfant monté sur un éléphant qu'il semble conduire comme une des conquêtes faites sur les vaincus.
L'aspect de ce bas-relief, autant par la variété des sujets traités, que par la manière dont ils le sont, a quelque chose de barbare et de sauvage. Cependant il y règne une intention de naturel et de laisser-aller qui n'est pas communément remarqué sur les sculptures de ce temps-là. Cette observation peut s'appliquer, par exemple, à ce prisonnier qui est prêt à rendre le dernier soupir, et que soutient un officier persan, ou encore à ce captif indigné de la façon dont le pousse le soldat qui le conduit, et qui se retourne comme pour lui reprocher sa brutalité. Du reste, cette sculpture est grossièrement exécutée, et, de tous les bas-reliefs de Chàpour, c'est celui qui présente le moins de mérite comme travail de ciseau, il est difficile de comprendre d'ailleurs quel est le sujet représenté sur cette pierre, et s'il se rapporte au roi Chàpour comme les autres. Le personnage assis, qui parait
être un monarque, n'a guère d'analogie de costume ou de physionomie avec ce prince. Les captifs qu'on amène n'ont pas non plus les caractères auxquels on pourrait reconnaître des Romains. Il se peut donc, ou que ce soit un épi* sodé du règne belliqueux de Chàpour, le souvenir d'une de ses victoires sur un autre peuple; ou même que le fait représenté se rapporte à un autre prince sassanide.
Près de ce bas-relief, en suivant le pied de la montagne dans la direction du sud, on rencontre un petit aqueduc dont le canal étroit est, en partie, creusé dans le roc, en partie fait en maçonnerie enduite d'un ciment extrêmement dur. Il n'existe pas, pour aller dans ce sens et voir les sculptures qui sont de ce côté, d'autre sentier que le lit même de cet aqueduc. Il faut donc marcher péniblement à l'intérieur du canal, et comme, en plusieurs endroits, les roches saillantes ont été perforées et sont traversées de part en part, on est réduit à se traîner sur les genoux et à ramper pour continuer cette course difficile. On arrive ainsi, avec mille peines, d'abord à un bas-relief dont la partie inférieure a entièrement disparu, rongée qu'elle est, depuis des siècles, par les eaux de Taqueduc. Cette observation prouve que la construction de celui-ci est postérieure au temps de Chàpour, et qu'il a dû être établi à une époque plus rapprochée de la nôtre, pour faire mouvoir la meute d'un moulin dont on aperçoit les ruines prè^ de là. Ce qu'on retrouve de cette sculpture fait vivement regretter que les modernes habitants du pays n'aient pas eu un respect plus religieux pour ces monuments qui, d'après ce que l'on voit de ceux qui ne sobt pas dans les mêmes conditions , se seraient tous conservés dans un état parfait. La partie de ce bas^relief que le
niveau des eaux n'a pas atteinle se réduit, à peu de chose près, aux (êtes des figures qoi animaient une scène dont les traces indiquent une main habile.
A gauche, un personnage à cheval, au profil fier et majestueux, fixe un regard superbe sur des ambassadeurs ou des captifs qui lui amènent des chameaux et des chevaux. Ces hommes, dont on ne voit que les tètes, sont coiffés comme les Arabes qui habitent entre le Tigre et TEuphrate. Ils pop* tent une espèce de mouchoir qui fait plusieurs plis sur la tête et pend sur les épaules. Ceux du premier plan mènent des chevaux en main ; au second plan, deux chameaux sont conduits par des individus à peu près semblables. Cette scène a une analogie frappante avec celle qui, de nos jours, se œproduit souvent en Algérie. On pourrait croire qu'elle représente un de ces épisodes qui nous sont devenus familiers et par lesquels se terminent d'ordinaire les expéditions militaires de nos généraux en Afrique. En effet, on sait que lorsque des tribus rebelles sont vaincues et que la fuite leur est impossi* ble, elles se présentent ou envoient leurs piincipaux guerriers pour demander Vamân et offrir les chevaux et les chameaux qui constatent leur soumission. Retrouvé à Châpour, consigné sur l'un des rocs illustrés au ni* siècle, cet usage serait donc de toute antiquité. Il nous a paru d'ailleurs impossible de ne pas reconnaître dans les trois têtes les mieux conservées qui sont en bas et à droite du tableau, des figures d'Arabes. Le personnage de gauche , qui est à cheval , tient d'une main un arc et trois flèches. 11 a beaucoup de rapport avec celai deChâpour quej'ai déjà décrit. La portion restante de son vêtement est exactement la même; il n'y a aucune diffé-* rence non plus dans la barbe ni dans la chevelure, et sur le
haut de la tête est encore cette espèce de globe qui sormoote la coiffure de Châpour. Mais, dans ce bas-relief-ci, le roi, car c'eo doit être un, porte une espèce de casque figurant des ailes d'oiseau. J'ai déjà remarqué cette coiffure sur plusieurs bas-reliefs, notamment à Tak-iBoslân , où elle surmonte la tête du personnage principal du groupe supérieur, au fond de la grande grotte, et encore sur les sculptures de Nakch-i- Roustâm. Il se peut que ce soit une coiffure symbolique et commune à tous les princes de race sassanide; et alors, en admettant que Châpour soit encore ici le prince représenté, la pensée que les figures de droite sont des Arabes venant faire acte de soumission , s'explique par la prise de Nisibis ou Nisibin^ en Mésopotamie, par laquelle Châpour préluda à la mémorable victoire qu'il remporta sur Tempereur Valérien.
Le bas- relief suivant est également entamé par les eaux canalisées, mais comme leur niveau ne dépassait pas le milieu de la jambe des chevaux , il en résulte qu'à partir de là les deux cavaliers représentés sont dans un état de conser* vation aussi satisfaisant qu'on peut l'espérer de monuments d'un âge si reculé, et qui sont exposés à toutes les atteintes du temps. La scène représentée sur ce tableau consiste dans un serment ou une transmission de couronne. En effet, de ces deux cavaliers tournés l'un vis-à-vis de l'autre, celui de gauche tend une couronne à laquelle sont attachées et flottent des bandelettes semblables à celles qui ceignent leur tète et que celui de droite saisit. Les nuances qui peuvent distinguer leur costume sont trop légères pour que, dans l'ensemble, on ne reconnaisse pas, au premier coup d'œil , que ces deux personnages ont la même natio-
naliié. Leurs vêtements sont d'ailleurs semblables à ceux que porte Chàpour dans tous les bas-reliefs que j'ai décrits. La sculpture sassanide en général , et celle de Chàpour eo particulier y n'est point sans art. Cependant , les finesses de détail et de caractère que des sculpteurs plus consommés auraient su donner à leurs figures échappent ici à l'observation. La physionomie est, à peu de chose près, la même pour toutes. Néanmoins , le cavalier de gauche a l'extérieur d'un homme plus avancé en âge que celui de droite. Ses cheveux ont une autre frisure , moins jeune; sa barbe est plus allongée et apprêtée avec moins de soin. 11 la porte simplement peignée et pendante sur la poitrine. Le cavalier qui est en face de lui, au contraire, a les cheveux tressés coquettement ou roulés en longues boucles; sa barbe , plus courte, se termine par une mouche qui, liée au menton ou passée dans un anneau, trahit une prétention de jeune homme. Il a un riche collier de perles. Tandis que la cou. ronne de l'autre a quelque chose de massif et de pesant dans sa forme, celle de celui-ci , composée d'un cercle étroit garni de longues pointes, est, par contraste, légère et élégante. La seule dififérence importante qui existe entre ces deux personnages, c'est que l'un porte sur sa couronne le globe royal, tandis que l'autre ne l'a pas. On pourrait induire de là que le personnage de droite seul est souverain, et si l'on rapproche l'anneau ou la couronne ornée de bandelettes, que l'un présente à l'autre, du ferouher^ anneau symbolique semblable, on peut croire que la scène représentée sur ce bas -relief est la prestation du serment à la religion de Zaroastrcy en présence d'un mage qui reçoit la foi d'un prince sassanide, peut-être de Chàpour lui-même.
En face de cette supposition y qui n'est ici consignée que pour chercber à expliquer ce bas-relief, il ne paraîtra sans doute pas hors de propos de mentionner une coutume des Gùèbres ou Parsis modernes. Dans leurs transactions cornmercialesy quand ils veulent prendre un engagement mutuel, ces ignicoles ont pour usage de dénouer leur ceinture ou leur turban, ou de prendre une corde; ils en forment un anneau, et chacun des deux personnages qui ont à se donner parole prend un côté de cet anneau. Le serment ainsi prêté est à leurs yeux trop sacré pour qu'ils puissent y manquer. Le rapprochement entre cette coutume guèbre et la scène ici représentée est assez intime pour que la première puisse expliquer la seconde.
Dans le coin, à droite, au*<iessus du manteau du cavalier, est une inscription en caractères pehlvis. C'est la seule que Ton trouve à Cbâpour.
Encouragés par nos guides, qui nous promettaient encore un bas-relief plus loin, nous poursuivîmes notre course sur la pente de la montagne, toujours au moyen de l'étroit pas* sage destiné aux eaux. Nous arrivâmes en effet au pied d'un superbe monument de 08 genre. HeureoBemeai , il est situé sur un retour de rochers , et dans une concavité que ne suit pas l'aqueduc. Cette circonstance est sans doute une des causes auxquelles il faut attribuer Tétat de conservation presque parfaite dans lequel il se trouve. Abstraction faite des sculptures de Persépolis, ce bas^reiief est sans contredit le plus remarquable de tous ceux que nous ayons été assez heureux pour retrouver en Perse. GeUe supériorité, il ne la doit pas seulement au sujet qu'il représente , au nombre des figures qu'il contient, à la variété des scènes, il la doit
encore a rexécution de toutes ses parties ei à l'habileté du ciseau qui distingue cet important ouvrage.
En face de ce beau monument de Tère sassanide , on est saisi par Taspect à la fois élégant et grandiose de la sculpture qui est d'un relief plus prononcé qu'aucune des autres que nous ayons vues en Perse. Dans toutes les poses > il y a plus de naturel , plus de vérité plastique. C'est bien toujours au fond le même art, c'est bien certainement encore le goût persan , ce même arrangement systématique des figures et des vêtements; mais^ tout en conservant le cachet national , original , le sculpteur a su habilement donner à toutes les parties de son œuvre une vigueur, une noblesse et un air de nature qui la place incontestablement au premier rang parmi les sculptures sassanides.
Je ne crains pas de dire ici quelles furent toutes mes im-^ pressions en vue de ces monuments extraordinaires , et si je laisse échapper celles qui furent les plus intimes, an risque de commettre une erreur, j'espère que Ton voudra bien comprendre que le voyageur qui a vu les originaux , qui a été saisi par leur aspect, doit en avoir reçu des impressions neuves, peut-être justes, que cette vue peut seule procurer. Il ne faudra pas s'étonner que son sentiment diffère de celai que peut faire naître la traduction de ces sculptures sur le papier. Quand on raisonne, de visu y on a un peu le droit de hasarder une opinion nouvelle , suggérée par ce je ne sais quoi qui fait pénétrer bim] des mystères qui ne se dévoilent pas à l'aspect froid , et en quelque sorte muet, des planches d'un ouvrage, si vraies et si bien exécutées qu'elles soient. Je serais heureux de pouvoir ainsi faire passer dans l'esprit de ceux qui verront les copies de ces bas-reliefs et qui liront
ces pages , quelque chose des impressions saisissantes que j'ai reçues de ces étonnants monuments des Sassanides.
L'une de celles que m'a communiquées le bas-relief dont je parle , et qui peut se justifier par le fait même des conquêtes du roi Châpour, c'est qu'il a dû être exécuté par un sculpteur grec^ peut-être par un des nombreux prisonniers faits sur l'armée romaine. Bien certainement , les diverses parties de ce monument sont, dans leur ensemble, dans leur masse, traduites avec ce goût et cette forme générale qui caractérisent les sculptures persanes de cette époque; mais chacun des objets figurés est compris, dans ses détails, d'une façon qui sort tout à fait de la manière habituelle et généralement reconnue sur les bas- reliefs du même temps et de la même localité. Ainsi, tous les autres sont plus ou moins bien exécutés, il est vrai; néanmoins, ceux qui le sont le mieux sont traités avec une simplicité de détails qui trahit l'ignorance et l'inhabileté. Celui-ci, au contraire, pris dans son ensemble, présente une sculpture de même valeur. Mais, examiné et étudié avec soin , il oflfre la preuve irrécusable d'une hardiesse et d'un talent de ciseau qui se traduisent par des formes musculaires vraies, par des poses naturelles, par des ajustements gracieux, par des ornements ou des plis d'étoffes tracés avec autant d'élégance qu'il y a d'énergie dans la main qui les a refouillés. Les têtes ont plus de caractère, plus de diversité de physionomies et de poses; les animaux y sont bien distincts et bien vrais de forme. Tout cela est saisissant et ressort avec évidence de cette sculpture qui a toute la couleur d'un tableau. Voici la descriptions de cette grande scène dont le développement ne mesure pas moins d'une dizaine de mètres : par exception
à Tusage admis pour Pexécution de toutes les sculptures qui se rencontrent sur les rochers de Perse, et par un caprice ou une originalité d'artiste, ce bas-relief est exécuté sur une partie cintrée de la montagne, à Tintérieur d'un hémicycle de rochers, de manière qu'il forme comme un petit amphithéâtre dans lequel, les acteurs, d'un côté, et les spectateurs, de l'autre, sont les personnages figurés dans ce tableau circulaire. Le système de divisions ou compartiments que j'ai déjà signalé est encore plus distinct ici. Les diverses parties, ou les scènes différentes qui en font la composition, sont séparées d'une façon plus marquée et plus symétrique. Avec une affectation plus sensible que sur les bas-reliefs précédents, la place occupée par le personnage principal, qui est Châpour, le rend plus remarquable, plus saisissable, et contribue mieux à l'isoler dans toute la majesté de son rang et de sa gloire.
Je viens de dire que c'était encore Châpour ; c'est aussi une répétition de sa victoire sur Yalérien, de son triomphe de son armée victorieuse, et des Romains captifs qui l'implorent, ou lui offrent des présents, ou lui apportent leurs dépouilles. Dans cette nouvelle édition du même sujet, il y a du moins des variantes remarquables dans la manière dont il est rendu. Le groupe du roi et des deux Romains, dont l'un est sous les pieds du cheval, n'est point changé. Ainsi que je l'ai dit, il est isolé. Il pose sur une partie nue de rocher, ménagée entre deux rangs de figures; et, au-dessus, un ntervalle semblable, entre d'autres rangs de personnages, sert à faire ressortir la figure du roi tenant son ennemi sous
ses pieds.
Les autres parties du tableau se divisent en huit comparri-
ments dont quatre à droite et quatre à gauche, superposés et séparés par des bandes saillantes horizontales. Dans les cadres de gauche , on reconnaît facilement l'armée royale représentée par un nombre considérable de cavaliers alignés sur quatre rangs et tous à peu près semblables de poses et de costumes.
Le sculpteur avait réservé ses idées, ses caprices et tout son art pour les cadres de droite. La scène principale est celle qui se passe devant le roi : à ses pieds est un personnage agenouillé qui étend les bras vers lui, dans une attitude de supplication ou d'hommage; d'après son costume, ce doit être un Romain. Un antre à peu près semblable est debout et offre à Châpour une couronne qui semble être en laurier, peut-être celle de l'empereur. Un officier persan, sur Tarrière-plan, assiste à la cérémonie. Au-dessus de lui un petit génie ailé vole vers le roi en lui présentant un bandeau qui flotte dans Tair. Derrière ces personnages, un premier individu apporte une petite couronne ou un anneau ; un second conduit un cheval de bataille tout caparaçonné qu'on doit croire celui de Valérien. Après, vient un homme portant sur la tête un vase très-large, et, derrière lui, marche lentement un éléphant sur la tête duquel est monté son cornac. Cet animal est rendu avec une vérité de formes étonnante ; c'est une des parties saillantes de cet ouvrage. Au*dessus de ces diverses figures, il s'en trouve six autres qui tiennent des deux mains et déploient des manteaux romains, ou peut-être les toges des patriciens morls sur le champ de bataille.
Au-dessous, le tableau qui parait faire suite à celui qui vient d'être décrit, représente deux individus vêtus de longs manteaux romains : le premier présente sur sa main un objet croisé
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qu'il n'est pas possible de définir; le second porte une urne ou vase à deux anses dont le contenu ne se voit pas. Celui qui vient après eux tient Tétendard de Rome; à sa hampe surmontée d'une partie carrée, mais restée ébauchée, il est facile de reconnaître qu'elle devait porter Taigle romaine. Le char de l'empereur vient à la suite, traîné par deux chevaux ; et , derrière, au-dessus d'une partie brisée, on aperçoit la tête et les bras de deux figures qui portent sur leurs épaules des outres ou des sacs par lesquels on a voulu figu* rer sans doute le trésor impérial.
Dans les deux cadres supérieurs sont retracées des scènes du même genre. Dans celui qui se trouve au-dessus du groupe royal sont rangés huit personnages: le premier porte dans chaque main un grand anneau ; le second tient sur sa tête un très-grand plat ciselé, ainsi que le quatrième et dernier. Ces plats, de forme peu variée, sont ouvragés, présentent des côtes, et doivent simuler des objets d'un métal précieux, de l'orfèvrerie. Les figures qui occupent le troisième et le cinquième rangs portent sur leurs épaules, au moyen d'un levier, un objet qui paraît très-lourd et qui est retenu par des courroies. D'après sa forme, il n'est guère possible de le prendre pour autre chose que pour un sac d'argent. La figure suivante porte également un sac sur son épaule ; et celle qui est l'avant-dernière conduit en lesse deux lions mâle et femelle. I^ tournure de ces animaux est pleine de naturel, et le sculpteur a rendu avec bonheur la face du lion encadrée dans une longue crinière.
Le dernier cadre, celui du haut, est plus simple. Toutes les figures, qui sont au nombre de huit, portent des anneaux ou des vases, à l'exception de la quatrième qui tient une
épée courte à la romaine. Dans ce compartiment, il est à remarquer que plusieurs individus qui sont vêtus de tuniques rabattues sur des pantalons larges, ont une main couverte par le bout de la manche. C'est une observation à constater parce qu'elle se renouvelle souvent, et que, ainsi que nous l'avons vu, sur un bas-relief de Nakch-i-Rotislâm , cela semble être un trait caractéristique des mœurs ou des costumes de ces temps.
Après avoir ainsi exploré les deux rives du Chàpour et avoir étudié les bas-reliefs qui se trouvent sur l'une et sur l'autre, il nous restait, pour compléter l'étude de toutes les sculptures que pouvaient receler ces lieux, à voir un dernier monument d'autant plus curieux qu'il est le seul du même genre que l'on ait retrouvé jusqu'à ce jour en Perse. C'était une statue colossale que nos guides nous dirent être à l'entrée d'une caverne. Ces gens nous affirmaient qu'elle existait, qu'ils pouvaient nous la montrer; mais ils ajoutaient, tout montagnards qu'ils étaient, que ce n'était qu'avec les plus grandes peines qu'on parvenait à escalader les rochers pour atteindre la caverne située au sommet de la montagne. Cependant leurs affirmations, le désir de faire une découverte, et aussi le souvenir de voyageurs qui nous avaient précédés et n'avaient pu réussir à trouver ce monument, tout cela me stimulant me fit tenter l'aventure. Je partis donc avec deux tuiïekdjis armés, et moi-même je me mis en mesure de me défendre, car je n'avais qu'une confiance très-limitée et dans nos Mamacenis et dans les autres montagnards que je pourrais rencontrer. Mes guides ne m'avaient pas exagéré les difficultés du chemin à parcourir. Il fallut nous lancer au milieu d'un chaos auquel la main de l'homme
n'avait point touché. A travers les ronces, les broussailles, les rocs amoncelés, je dus me faire hisser de Tun à l'autre, et vaincre des difficultés de toutes sortes. Enfin ^ après mille peines, abîmé de fatigue, j'étais parvenu à l'entrée d'une grotte naturelle, d'une ouverture extrêmement large, et dans les profondeurs de laquelle Tœil ne pouvait percer les ténèbres. A quelques pas de l'entrée de cette caverne, une figure colossale gisait sur le sol. Le torse, encore appuyé sur son piédestal, était renversé, et la tête fracassée posait à terre, en partie cachée dans la poussière. Les pieds seuls sont restés fixés au socle. Les dimensions de cette statue sont gigantesques : la tête est longue d'un mètre; la largeur, d'une épaule à l'autre, dépasse deux mètres; la longueur, du sommet de la tête à la ceinture, est de près de quatre métros; les pieds ont un mètre. Quant aux jambes, elles ne se retrouvent pas. Ces diverses proportions font supposer que le colosse entier pouvait avoir sept à huit mètres. D'après l'examen des vêtements , de la chevelure et de la barbe, il est à présumer que cette statue représentait le roi Ghàpour. J*ai dit que les pieds étaient encore adhérents au socle. Celui-ci n'était autre chose qu'un énorme roc qui fait partie de la montagne, et les pieds eux-mêmes étaient parties intégrantes de celte masse de pierre. En examinant la voâte de la caverne, directement au-dessus de ce piédestal naturel, j'aperçus des arrachements qui ont conservé une forme et des empreintes de ciseau. En rapprochant, de l'œil, le dessus de la tête gisante à terre, du dessous de la pierre suspendue au-dessus des pieds, j'acquis la certitude que le colosse tenait à la masse des rochers de la grotte, du haut aussi bien que du bas. Il est donc certain que là il existait
une espèce de support de la caverne , comme uoe énorme çoloone posée par la nature, ou par les hommes autérieuremeot, pour soutenir son arc immense, et que Cliâpour eut l'idée d'en tirer parti pour faire découper dans sa masse la colossale ronde-bosse qui devait , aux siècles futurs , présenter son orgueilleuse figure.
Comment a-t^lle été détruite? Faut-il en attribuer la chute à rinfiltration des eaux qui , peu à peu , auraient rongé la partie supérieure en contact avec la voftte , et , perdant son équilibre, cette statue s'est-elle affaissée sur elle-même? Ou bien faut-il, ce qui parait assez probable, admettre plutôt que la main des hommes a détruit ce que la main d'autres hommes avait si ingénieusement créé? En voyant les traces de mutilation que porte le visage, cette opinion est bien justifiée. Ces barbares profanations de sculptures, en Qrient, ne se rencontrent qœ trop souvent; nous avons déjà eu bien des fois occasion de signaler tout ce qu'elles ont fait perdre aux QK)numents de l'antiquité persane.