‹ Voyage en PerseChapitre 62 sur 89 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

Ruines (le la ville de GhApour. — Khumaridje. — Kanara-Takhta. — Dallaki. — Bourazdjoûn. — Insurrection. — Arrivée à Bender-Bouchir.

Le 25 décembre, après avoir, sans accident, terminé nos travaux à Châpour, nous congédiâmes nos caraouls, à Texception de deux que nous gardâmes pour nous guider jusqu'à la roule qui devait nous conduire à Bender-Bouchir.

Lorsque nous eûmes débouché de l'étroite vallée où nous avions campé, nous nous retrouvâmes sur un soi jonché de débris et accidenté par deséminences portant tous les indices de constructions presque entièrement disparues. Nous les avions entrevues avant d'entrer dans la gorge du Roûd- Ghâpour, et nous n^en avions pas auguré beaucoup pour augmenter la collection de nos matériaux archéologiques. Nous ne nous étions pas trompés. Nous embrassions de Tœil toute l'étendue du terrain sur lequel surgissent çà et là les points les plus apparents parmi les débris qui le couvrent. Autant que nous en pûmes juger par Taspect des lieux, la

ville de Cbâpour devait avoir approximativement deax mille mètres en longueur , sur treize à quatorze cents de largeur. Â peu près au centre de tous ces monceaux de décombres, qui sont de nature à ce que des fouilles ne paraissent devoir y amener aucune découverte importante, on voit une ruine qui offre plus d'intérêt que toutes celles sur lesquelles le pied heurte à chaque pas. De loin y on n'aperçoit qu'un mur au haut duquel sont trois grandes assises dont les parties anguleuses, peu dessinées, accusent néanmoins des formes d'animaux. Toute la base de cette construction est enfouie dans la terre. Quatre murailles, dont les revêtements sont faits d'assises d'un calcaire blanc posées à sec , sont tout ce qui reste de l'édifice qui était à cette place. On ne peut se faire une idée de la hauteur que pouvait avoir le monument, parce que toute la partie inférieure, au dedans comme au dehors, se trouve enterrée jusqu'à la plate-bande des portes. Sur le dernier rang d'assises posaient des corps d'animaux que nous avions distingués de loin. Ils étaient très-endommagés ; néanmoins, en les observant avec attention, nous n'avons pas été peu surpris de reconnaître qu'ils n'étaient autre chose que de grossières imitations des taureaux agenouillés qui forment à Persépolis tes chapiteaux des colonnes. Ils n'avaient ni la finesse de détails, ni la perfection d'exécution de ceux-ci; mais leur ensemble avait un caractère tout à fait analogue. Ils paraissaient avoir rempli, à Châpour, le même office qu'à Takht-i-Djemchid , celui de supporter une architrave ou un plancher. Ils étaient faits de deux assises : l'une sur laquelle était sculptée la tête, l'autre formant le poitrail. Ce mur porte un jambage et une portion de cintre d'une fenêtre* On ne découvre, autour de cette ruine, rien qui s'y

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rattache; elle parait isolée et n'avoir pas eu d'autre construction comme annexe.

Au nord-est de ce point» à trois ou quatre cents mètres, on voit deux tronçons de colonnes , restés debout au milieu d'autres fragments du même genre. Ces débris sont en calcaire blanc semblable à celui des assises du monument pré* cèdent.

Ce sont là les seuls restes dignes de remarque parmi les décombres. On voit que l'intérêt qu'offre cette localité ne saurait être justifié par ces rares et insignifiants éléments d'architecture sassanide » qui n'ont pour eux ni la grandeur, ni l'art, ni même l'originalité; car, ainsi que je l'ai dit, les seuls objets qui y soient dignes de remarque ne sont , en réalité, dans ce qu'ils présentent comme caractère ou comme détails, que des réminiscences de Persépolis, ou même des plagiats complets faits à cette noble cité des rois achéménides.

Quand nous eûmes laissé derrière nous la dernière pierre qui rappelait la ville sassanide, nous suivîmes la direction du sud-ouest, et nous nous rapprochâmes de la rivière. Cette partie de la plaine de Kazèroftn est couverte d'une espèce d'arbrisseaux épineux que les habitants coupent pour br&ler, et qu'à cause de cela Ton ne voit généralement que très-bas. Cependant il sont susceptibles d'un fort accroissement, ainsi que le prouvent quelques pieds épars que le hasard a fait respecter ; ceux-ci portent de petits fruits ronds que l'on mange. Arrivés au bord du Roûd-Châpour, il nous fallut cheminer assez longtemps dans son lit, marchant tantôt dans l'eau, tantôt sur des tlots sablonneux couverts de broussailles. Quand nous eûmes atteint la rive opposée , nous nous engageâmes

dans UD ravin rocailleux que dos bétes de somme eorent beaucoup de peine à suivre. Nous nous trouvions sur la roote fréquentée de Bender-Bouchir. Après que les deux Marnacenis q«e nous avions gardés nous eurent mis dans notre chemin y ils s'en retournèrent en nous souhaitant un bon voyage. Jusqu'au dernier moment nous n'eâmes qu'à nous louer de ces gens. Ils avaient fait bonne garde, nous ne fûmes nullement inquiétés, et ils s'étaient prêtés avec beaucoup de complaisance à tout tie que nous leur avions demandé. Aussi voulûmes-nous qu'ils fussent également contents de nous, et nous payâmes généreusement les services qu'ils nous avaient rendus. Cependant je dois dire que ce ne sont pas gens auxquels il faille se fier. Leur air farouche indiquait assez que, sans l'intervention du serdàr de Kazèroûn, nous eussions probablement payé cher notre témérité de camper dans la gorge sauvage où nous étions en plein pays des Mamacenis, et à leur merci.

Après six heures de marche, montant et descendant alternativement, nous arrivâmes à Khumaridje. Au-dessus des habitations du village, se balançaient, sous un ciel pur, les verts panaches des dattiers. Khumaridje est situé dans une petite plaine circulaire, et sur une éminence qui permet de l'apercevoir de loin. Nous eâmes de la peine à y trouver un logement. Les portes se fermaient brusquement à notre approche ; ou , quand nous pouvions pénétrer dans une cour, nous n'y trouvions personne, ta maison semblait déserte. Enfin, et presque de force, nous nous installâmes dans une habitation assez passable. Elle était importante pour le lieu; elle avait une tournure de fortification qui indiquait sans doute la nécessité, pour les habitants, de se mettre à l'abri

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des coups de main imprévus auxquels les expose la proximité du Lorist&n. Nous pénétrâmes dans la cour de ce logis en passant sous une voûte que surmontait une haute tour carrée percée de meurtrières, et terminée par des créneaux. Tout semblait prévu pour une défense et pour le cas où Ton aurait à soutenir un siège. Au fond de cette cour, on nous donna une grande chambre où la porte seule donnait passage à Tair et à la lumière, afin de mieux garantir de la chaleur extérieure qui devieart excessive dans ce pays. Au-devant de cet appartement élevé de quelques marches au-dessus du sol, était une plate-forme construite, comme la maison , en briques crues, elt entourée d'un petit mur. Cest là que, le soir, après le coucher du soleil, on'prend le frais, ou que, pendant Télé, on passe la nuit. Des hangars faits avec des troncs et des branches de palmiers étaient disposés pour recevoir les chevaux ou autres animaux.

Nous commençâmes, à Khumaridje, à voir les dattes composer l'aliment principal des habitants. Cette nourriture est très-usitée dans la Perse méridionale où les fruits du dattier sont excellents. Ils y deviennent très-gros et parviennent à une maturité qui les rend extrêmement doux et agréables. Leur couleur brune, et le sucre cristallisé qui les couvre, leur donnent un air de fhiils confits. H est impossible de manger rien de plus savoureux et de plus délicat que les dattes de Perse. Les Persans les cueillent quand elles sont arrivées au degré de maturité qui les rend molles. Ils lès entassent; leurs parties sirupeuses suintant de chacune d'elles, elles se prennent et adhèrent fortement les unes aux autres. Ainsi conservées, elles ressemblent à des gâteaux , et on les

coupe en tranches. Les dattes sont très-nourrissantes. Les raïas du Guermsir font un repas avec quelques-uns de ces fruits et un peu de pain.

En partant de Kbumaridje nous dûmes franchir une nouvelle montagne qui nous rappela Thorribie sentier du Coial-^ Doukhlâr. Nous marchions sur des roches que les caravanes seules avaient frayées, et que la main des hommes ne paraissait nullement avoir cherché à rendre plus praticables. La nature avait laissé souvent des intervalles entre des rochers. Pour les relier, on avait construit de petits murs sur lesquels des chaussées avaient été établies au moyen de pierres sèches. Nous cheminions un à un, à pied, lentement, entre deux masses gigantesques de pyramides en granit, dont les sommets se perdaient dans le ciel. Entre ces masses qui semblaient avoir été oubliées de Dieu dans le chaos, était creusé un abime dont le fond ne se pouvait voir. Le sentier^ obligé de s'accrocher là où il trouvait une pierre en saillie, passait alternativement d'un pic à Tautre, par-dessus le ravin qu'il traversait ,* tantôt sur un petit pont, tantôt sur une roche jetée entre deux. Cette route, si on peut l'appeler ainsi, est effrayante, quand on songe qu'un faux pas entraînerait infailliblement au fond du gouffre qu'on ne cesse d'avoir sous les pieds. Ce danger n'était que trop bien prouvé par les cadavres déchirés de mulets qui y avaient été précipités. Nous nous applaudîmes beaucoup, quand nous nous comptâmes, au bas de cette montagne, de voir qu'hommes et bétes étaient au complet. Nos tchervàdars avaient eu plus de peine que nous à descendre de ces hauteurs, avec leurs mules. D'en bas^ ce cotai produit un effet aussi singulier que pittoresque. Le petit sentier, tracé alternativement sur l'une

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et dur Tautre de ces aigailles granitiqaeSy se présente presque dans tout sou développement. Il descend en zig-zag, et ses détours fréquents lui font souvent franchir Tablme sur lequel il suspend à chaque pas le voyageur. Cette route est si peu apparente et se confond tellement avec les masses de ces rocs accumulés sur lesquels elle se replie comme un long serpent, que Ton ne peut, à moins d'y voir quelqu'un, se douter qu'elle existe et qu'il soit permis à l'homme de s'y aventurer.

Nous rencontrâmes, dans ce défilé, quelques montagnards qui marchaient d'un pas vif et assuré. Ils ne paraissaient pas s'apercevoir des difficultés de l'escalade. Ils portaient un bâton au bout duquel était une hachette. C'était la première fois que je remarquais l'usage de cette arme. Je pensai qu'elle devait avoir pour but de les aider à couper du bois dans les rares endroits de la montagne où poussaient quelques broussailles.

L'étape de ce jour fut fatigante mais peu longue. Nous n'avions marché que cinq heures quand nous arrivâmes en vue d'une belle plaine couverte de palmiers au travers desquels se distinguaient les maisons de deux villages. Nous nous arrêtâmes à celui qui porte le nom de KanaronTakhtaj près duquel était un caravansérail où nous entrâmes. Cet endroit était remarquable par la singularité d'aspect que présentaient les habitations. Elles étaient très-variées. A côté de maisons en briques crues et en terrasses, comme toutes celles de la Perse, on en voyait qui, avec des murs semblables, portaient des toits en pentes, ressemblant beaucoup aux chaumières de nos villages. Ces toits, en effet, étaient construits avec dés rameaux de palmiers dont les longues

feuilles minces et desséchées figuraient de loin du chaume. Il y en avait d'autres qui, temporaires, n'avaient aucune de leurs parties solides. C'étaient plutôt des espèces de tentes dont les côtés et le dessus étaient entièrement faits de branches de dattier. Cette différence entre les habitations de cet endroit tient à ce que la partie de la population qui vit sous ces cahultes est nomade. Au printemps, elle s'éloigne de Kanara-Takhta ^ et n'y revient qu'à l'approche de l'hiver.

Ni ces cabanes de feuillages, ni les maisons qui étaient en mauvais état ne nous tentèrent. Nous préférâmes nous établir dans le caravansérail, quelque mal entretenu qu'il fût. Nous y avions été précédés par une caravane venant de Bouchir. C'était celle d'un marchand d'esclaves, qui était allé chercher des noirs dans ce port. Nous étions arrivés de bonne heure à Kanara-Taklita ; la journée nous parut d'autant plus longue dans ce caravansérail que nous y étions fort mal. Cétait^in des plus mal tenus que nous eussions encore vus.

Le lendemain matin, nous allions partir, lorsqu'un incident nous fil comprendre les préjugés fanatiques des habitants de la contrée. Je réglais, avec le pourvoyeur du caravansérail, le compte de la dépense que nous y avions faite ; entre autres choses qu'il nous avait fournies, figuraient quelques dattes qu'il avait apportées lui-même dans une espèce de grande jatte de cuivre du pays. Nous avions pris quelques-unes de ces dattes, et ne les trouvant pas de bonne qualité, nous les avions laissées. En payant notre écot, je voulus déduire ces dattes, mais le pourvoyeur me fît observer qu'il ne pouvait les reprendre parce que nous y avions touc/ié. Très-étonné et, je le dirai, peu habitué à cette impertinence

musulmaoe, je croyais ne pas le comprendre, et je lai deman* dai Texplicalion de son refus. Il me répéta imperturbablement : « quun mmulmafi ne pouvait pas manger dune chose quun a chrétien avait souillée par son contact impur... » Celait clair et par trop insolent pour que je n'en témoignasse pas toute mon indignation. Ce colloque avait rassemblé autour de nous tous les gens de la caravane qui était dans le caravansérail. Le pourvoyeur était fort sale. 11 avait notamment les mains fort crasseuses. Je tirai mon gant, et, montrant ma main à tout le monde, je dis : « Tu prétends que j'ai souillé tes dattes (r en y touchant ; dis-moi lequel de nous deux a la main la cr plus propre. » Quelques-uns des assistants sourirent, mais d'autres froncèrent le sourcil. « Puisque tu ne veux pas « reprendre ces dattes, ajoulai-je, sous prétexte que j'y ai «c touché, je vais te les payer ; mais comme mon argent pas^ a serait aussi par mes mains en sortant de ma poche, je sup- « pose que tu dois vouloir qu'il soit purifié avant- de le

ce prendre, va donc le ramasser là » et^ en disant cela,

je jetai ce que nous devions au pourvoyeur dans une de ces flaques noires et puantes qu'entretiennent, dans les caravansérails, l'urine et les excréments des animaux qui y bivouaquent. Pour le coup, tous les visages prirent une expression de courroux. La leçon paraissait un peu verte à tous ces musuJmans ; mais je m'inquiétai peu de ce qu'ils en pensaient. Nous partîmes, laissant le fanatique marchand de dattes, tout décontenancé de l'aventure, chercher son argent là où il était.

Nous avions vu successivement le sol s'abaisser devant nous, et nous avions, les jours précédents, beaucoup plus longtemps descendu que nous n'avions eu à monter. Nou»

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supposions donc que nons devions être beaucoup au-dessous de la plaine de Cbiraz. Nous n*en avions cependant pas 6ni avec les montagnes; et, en partant de Kanara-Takhia, nous nous y trouvâmes engagés de nouveau* Mais le chemin y était moins aride, et le terrain moins exclusivement rocheux. Après en être sortis, nous arrivâmes sur le bord d*une forte rivière qu'il fallut traverser. Ses eaux vives paraissaient profondes. Nous y fîmes entrer nos chevaux avec précaution , et , en tâtonnant , nous finîmes par découvrir un gaé on ils n'avaient de Peau que jusqu'au milieu du ventre. C'était bien assez pour que nos bagages fussent mouillés; aussi, fallut-il prendre les plus grandes précautions pour faire traverser nos mules.

De l'aulre côté de ce fleuve, une gorge étroite nous montrait le chemin. Nos tchervâdars nous prévinrent que c'était un passage mal famé , et qu'il fallait être sur nos gardes. Nous devions cheminer, un à un, entre deux hautes murailles de rocs entremêlés de broussailles, qui pouvaient être d'excellents lieux d'embuscade pour des voleurs. Nous marchâmes avec quelques précautions, regardant derrière chaque pierre, derrière chaque buisson, interrrogeant du regard tous les creux du terrain, mais sans voir l'apparence d'un danger. Nous passâmes heureusement, et, quelque propice que fât Tendroit pour une surprise, nous en fûmes pour nos frais de prudence.

Quelques pas plus loin, nous arrivions au sommet de la dernière chaîne que nous eussions à franchir. C'était aussi la moins élevée et la moins difficile. Nous vtmes, de ce point , s'ouvrir devant nous le large et profond horizon de la plaine sablonneuse de Bender-Bouchir. Pour la première

fois , depuis notre départ de Trébizonde , nous apparaissait on pays que ne bornaient ni montagnes ni rochers. Dans la vapeur tremblottante qui s'élevait à perte de vue on devinait la mer Persique Jusqu'à son flot, que nous croyions entendre, aucun mouvement de terrain ne coupait la ligne droite d'un sol qu'accidentaient seulement quelques formes de villages, quelques masses verdoyantes de dattiers. C'était donc un pays d'un aspect tout nouveau que nous allions traverser, vers lequel la pente douce des derniers monts nous conduisait rapidement. Nous descendions d'un pas léger, attirés par l'espérance de la nouveauté, et nous fûmes vite rendus au village de Dallaki, situé sur le bord d'un courant d'eau saumâtre.

Nous apprîmes là que toutes les populations de la plaine étaient en grande rumeur et se battaient entre elles. J'eus beaucoup de peine à distinguer la véritable cause de ces troubles. Tout ce que je pus comprendre, c'est qu'il y existait un conflit armé et soutenu par des coups de fusil, entre un Khàn rebelle et celui qui commandait ce district au nom du Chah. Les villages s'étaient partagés : les uns tenant pour le roi de Perse, les autres prêtant appui aux révoltés. Mais au fond de tout cela, et sous le voile de ces discussions entre nationaux , il me sembla qu'il se cachait quelque complot politique ourdi par des agents étrangers au pays. Je m'étais déjà aperçu que, dans cette partie de la Perse, il y avait une sourde fermentation. Les événements de Syrie, annoncés dans ces régions éloignées, y avaient été racontés, grossis, dénaturés, comme le sont inévitablement tous les faits colportés au loin de bouche en bouche. Par combien de conducteurs de celte espèce, les nouvelles du théâtre de la guerre n. 49

soutenue par Ibraîm*Pâcba n'étaieot-elles pas passées avaol d*arriver jusqu'ici? Mais une chose qui m'étonna beaucoup, ce fut de voir les gens de la plus mince apparence parler de cet accident politique, et s'en préocuper« Cela tenait à plusieurs causes : d'abord à la sympathie que les Persans avaient pour le pacha d'Egypte; ils sav^jient que Mehemet-Aii était hostile aux Turcs; il ne leur en fallait pas davantage pour qu'ils prissent parti pour lui contre leurs éternels enneoiis. Ils faisaient des vœux pour que le pacha fût victorieux, et ;Mn inutile résistance, dans le mont Liban, était commentée de mille manières. Une autre cause de l'intérêt que les Persans portaient à ce qui se passait de Tautre côté du désert, c'était l'antipathie qu'ils ressentaient pour les Anglais qu'ils savaient engagés dans cette lutte. L'Angleterre, surtout sur les côtes du golfe Persique, a toujours agi de façon à s'attirer la haine des populations. Savoir qu'elle prenait parti pour le sultan contre le pacha, qu'elle soutenait les Turcs contre les Égyptiens, c'était, aux yeux des Persans, un nouveau grief ajouté à tant d'autres qu'ils n'avaient point oubliés. Tous les bruits qui couraient sur les événements de Syrie venaient de Bagdad ou de Bombay par Bender-Bouchir. Aussi les caravanes, parties de ce port, étaient-elles interrogées avec anxiété dans tous les villages qu'elles traversaient.

Au caravansérail de Dallaki, où nous étions, un Persan nous alBrma qu'un courrier était veuu du Kaire pour solliciter le Chah, de la part de Mehemet-Ali, de faire alliance avec lui et d'attaquer la Turquie. Rien ne pouvait plaire davantage aux Persans. Leur patriotisme s'enflammait, à ridée de guerroyer contre les Turcs, leur fanatisme s'exaltait au cri de : Guerre aux Sunnites !

Toales ces nouvelles, ou, pour mieux dire, tous ces bruits, nous jetaient dans une grande anxiété, car^ tout en faisant la part des exagérations, nous en savions assez pour comprendre la gravité que pouvait avoir cette guerre. Si nous en connaissions la réalité, nous en ignorions les détails et les conséquences. Il y avait déjà bien long!emps que nous étions privés de lettres et de journaux de France, nos nouvelles les plus fraîches remontaient à plus de six mois; depuis, que s'élait-il passé ? Nous avions hâte d'atteindre Bouchir où nous espérions, non pas trouver des lettres , mais au moins des gazettes venues de Bombay.

Nous quittâmes Dallaki de grand matin, aSn d'avancer. A une petite distance de ce village, nous avons rencontré plusieurs ruisseaux d'eaux chaudes sulfureuses. On nous dit que leur source était éloignée , et cependant elles conservaient, malgré leur parcours, line température encore élevée. Elles coulaient au travers d*un sol pierreux et complètement dénué de végétation. Près de là étaient aussi des sources de naphte. Plus loin, nous vîmes la terre couverte d'une espèce de cactus, à petites feuilles, et produisant une jolie fleur à côté de figues que les habitants nous dirent être fort mauvaises.

Nous pensions nous arrêter au village de Bourazdjoûrif qui est distant de Dallaki de cinq heures, et faire le lendemain une forte journée pour arriver à Bouchir. Mais en approchant de Bourazdjoûn, nous aperçâmes toute la population en armes. Elle paraissait se préparer à livrer bataille à un ennemi attendu. D'aussi loin qu'elles nous virent, les vedettes nous signalèrent. Un petit groupe d'hommes arm^s s'avançii vers nous avec toutes les précautions usitées en guerre. Ce ne fut pas sans quelque peine que nous parvînmes à nous

faire reconnaître pour des frenguis voyageant et deniandaot l'hospitalité. Quand on eut acquis la conviction qae nous n'étions ni des ennemis, ni des émissaires envoyés par eux, on nous conduisit au Hakim, qui nous reçut avec la préoccupation d'un homme quun danger menace, et qui a bien à penser à autre chose, vraiment, qu'à exercer Thospitaiité envers des chrétiens. Cependant il nous fit donner on logement, mais inacceptable. Tout était en rumeur autour de nous. Nous n'entrevoyions pas la possibilité d'être là commodément. Nous pouvions nous trouver au milieu d'uoe bagarre, et, vainqueur ou vaincu , ce village ne nous inspirait pas de confiance. Le soleil était encore bien haut, nous résolûmes d'aller chercher fortune plus loin.

Je cheminais tout en cherchant à deviner la cause de Tinsurrection au milieu de laquelle nous passions, et j'y réfléchissais tristement, en rapprochant ce que je voyais de tout ce que je savais: dissentiment profond entre la cour de Téhéran et le ministre anglais ; exclusion de la légation britannique du territoire persan; vœux contraires à la politique anglaise, manifestés ouvertement par les Persans, à Toccasion de la guerre de Syrie; entrée, malgré l'opposition des autorités persanes, d'un agent anglais dans le Loristàn et chez les Baclyaris; double coïncidence de cet événement avec la révolte du Kbàn de Bebahân, ville lori, et les troubles du district de Boucbir; et, pour complément, apparition de forces anglaises à Karak et sur tout le littoral persique.

Nous distinguâmes bienlôt le village d'Hamadi où nous devions demander un gile. Bien que nous y retrouvassions un peu de la fermentation que nous avions laissée derrière

nous, cependant la population, qui est arabe, en paraissait beaucoup plus cJBilme. Toute cette contrée, en remontant vers Bassorah, est peuplée, en grande partie, de tribus arabes qui s'y mêlent aux Persans. Ils y conservent leurs coutumes, leurs mœurs nomades; ils parlent le farsi aussi bien que leur propre langue, et sont en partie sunnites, en partie chiites. Ils possèdent des villages, sans être pour cela tout à fait sédentaires. Quand vient la saison chaude, ils abandonnent les sables bràlés du Guermsir et se retirent vers les montagnes. Leurs habitations se ressentent de leurs habitudes. Construites sans peine, elles se détruisent facilement. Quelques branches de palmiers, et des feuilles tressées, ou simplement placées les unes sur les autres, forment leurs cabanes.

Notre séjour h Hamadi ne fut point assez long pour que nous pussions apprécier avec certitude le caractère de cette population étrangère au sol de la Perse. Néanmoins les impressions que je reçus de ces Arabes furent telles que je pus distinguer en eux une nature très-différente de celle des Persans. Ils me parurent être beaucoup plus indépendants, plus fiers, et aussi plus grands, dans leur hospitalité, que leurs voisins; et à la manière dont ils s'exprimaient sur les troubles qui agitaient le pays autour d'eux, on sentait qu'ils ne faisaient cause commune avec personne, et restaient neutres entre les deux partis. La faible agitation qu'on remarquait parmi eux n'avait d'autre cause que l'inquiétude où i!s étaient pour leurs troupeaux et leurs autres biens; elle ne trahissait aucune préférence, ni aucune opinion politique. Ce rivage persique demeura longtemps sous le nom de 6achiitân, d'Arabistdn^ dans un état d'indépendance complète

tM TOTAGC E5 fCESE.

vi^â-vH do Cbib» Aojoord^hui encore, le gCMErenieiir de Befider-Bûocbir esl Arabe, ei b majeore partie des viliages, de okéfDe oatioD, obéûaeot excloàiTemeol à leors CÂeiJts, Ceax-d se conâîdéraot plotôt comoie %'atfaiix et feadataires do roi de Pente, qoe comme ses sojeis. Cette popalalioo arabe a d'ailleors considérableoieDt dioÛDoê.

Noos quittâmes Haoïadi ao joor. Sept fairsaks noos sépa* raient eocore de Boochir, et doos désirioos y entrer de bonne beore« Noos marchions sur one plaine de sable basse , cooverte de sel, et marécai^se. A notre droite surtout, à Fouesl^ d^immenses marécages s'étendaient jusqu'à la mer ; ils produisaient, par leur évaporalion, un mirage singulier au -dessus duquel nous croyions voir une foule de mâts et de navires. Le sol , quoique plus solide sur notre gauche , était aussi souvent submergé. Noos marchions avec précaution sur un étroit chemin on , bien que le sable fût plus ferme et plus sec, on n*en sentait pas moins, par intervalles, que les eaux s'infiltraient à une certaine profondeur. Aussi arrivait-il parfois que nos montures s'y enfonçaient jusqu'à mi-jambes. Toute cette r^on basse et envahie par les eaux de la mer pénétrant à travers les sables, était couverte de bandes innombrables d'oiseaux aquatiques et de perdrix du désert qu'on appelle fohouï. Celles-ci se réunissent quelquefois par milliers; elles s'élèvent très- haut, et, quand on les voit venir de loin , on dirait un nuage* Cette espèce est très-jolie; son plumi^ge est moucheté; elle se rapproche beaucoup, par les formes, de la perdrix ordinaire, mais elle présente cette sin— gularité, que les pattes n'ont que trois doigts ; c'est du reste un excellent gibier.

Longtemps avant d'atteindre Bouchir, le mirage nous fai-

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sait croire à la proximité de la ville. Cet effet d'optique grandissait démesurément tous les objets, en les rapprochant d'une façon surprenante : de petites barques qui étaient dans le port prenaient les dimensions de vaisseaux de haut bord, et les pauvres muraiîles en briques de la ville semblaient être à notre portée. Mais ces images menteuses fuyaient toujours devant nous, et il fallut quelques heures passées à leur poursuite avant qu'elles s'évanouissent et que la réalité vînt rendre à chaque chose ses proportions vraies. Il y avait sept heures que nous marchions, depuis Hamadi, quand Bender-Bouchir se dessina assez nettement à nos yeux pour que nous vissions combien cette ville était misérable.

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