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CHAPITRE XLV

Départ de Bender-Bouchir. — Tchacntah. — Abadèh. — Ahram. — Bivouac. KalamA. — Boncbgûn. — Femch-Bend. — Arrivée à Pmmzabad.

Le 2 janvier, par un soleil radieux et presque aussi chaud que celui de France en été, nous sortîmes de Bender-Bouchir. Notre mission nous appelait dans Test, où nous devions visiter des lieux qu'une célébrité un peu vague faisait remonter jusqu'à Tépoque achéménide. Firouzabad était le point le plus rapproché, le plus éloigné était Darâbgherd, et nous devions, entre deux, rencontrer Fessa. La route ordinaire pour se rendre dans ces localités , celle qu'ont suivie les voyageurs qui nous ont précédés, a son point de départ à Chiraz. Ces trois villes, en raison du peu de commerce qu'elles font, n'ont point de communication directe avec la côte du golfe Persique. Aucun chemin , propre aux caravanes, n'a été frayé dans les défilés presque impénétrables des hautes montagnes qui dominent la plaine de Bouchir et s'étendent jusqu'à Bender-Abassi , à plus de cent

farsaks. Cependant nous ne pouvions nous résigner à revenir sur nos pas et à retourner à Cbiraz, pour y chercher la route suivie qui mène vers Darâbgberd et Firouzabad. Nous résolûmes donc de marcher directement vers cette dernière ville, et de tenter le passage de la grande chaîne que nos muletiers ne pouvaient regarder sans appréhension. Nous eûmes quelque peine à les décider à nous suivre sur cette voie trop peu fréquentée pour ue pas être pénible. Après avoir fait violence à leurs hésitations, nous nous dirigeâmes droit à Test, pour aller chercher le passage qu'on nous avait vaguement indiqué du côté de Kalama.

Nous passâmes d'abord au milieu d'une réunion de cabanes faites de paille et de feuilles de palmiers , qu'on appelle le village de Mir-Abdallah. De là , nous pensions aller coucher au bourg de Abadèh qui est au pied des montagnes, et d'où nous pouvions facilement nous rendre à l'ouverture du défilé que nous cherchions pour franchir la barrière imposante que les montagnes élevaient devant nous. Mais nous avions eu l'imprudence de nous aventurer dans ce pays sans guide. Nos tchervâdars ne connaissaient pas la route plus que nous-mêmes ; car jamais les caravanes ne passent de ce côté. Cette partie de la plaine n'est fréquentée que par les Arabes ou les KaratchâderSj qui y viennent chercher, de temps à autre, des pâturages ou un climat plus doux. Nous nous égarâmes , la nuit vint et nous ne savions ni où nous étions, ni où nous devions aller. Essayer de trouver quelqu'un pour nous le dire, c'était peine perdue. Dans ces solitudes incultes, où rien ne révèle la présence des hommes, il était inutile d'en chercher. Que faire? Nos muletiers se désolaient; leurs moled étaient harassées; ils n'avaient em«

porté aucune provision pour elles. Nos gens commençaienl à s'inquiéter; il y avait plusieurs heures déjà que nous marchions dans l'obscurité. Dans des occasions semblables, le mieux est de prendre un parti et de s'y tenir. Je pensai donc qn'il ne fallait plus nous préoccuper de chercher le lieu désigné pour notre balte, puisque nous ignorions dans qaelle direction il était. Nous avions aperçu , avant que les ombres fussent aussi épaisses , un village qui était sur notre gauche. J'estimai qu'en retournant obliquement sur nos pas nous pouvions l'atteindre. J'échelonnai notre monde de façon à ce que, placés à petite distance les uns des autres, nous pussions ne pas nous perdre et correspondre de la voix. Je pris la tête avec RessouUBek, et, marchant à l'aventure au milieu des hautes herbes et des broussailles épineuses qui arrêtaient fréquemment nos chevaux , nous ouvrions les yeux de notre mieux , afin de reconnaître au loin quelque lumière , ou quelque trace sut* le sable, qui nous conduisit vers un lieu habité. De temps en temps nous appelions , et le cri de ralliement, poussé d'un cavalier à l'autre, arrivait jusqu'au dernier muletier qui fermait la marche. Nous cheminions ainsi depuis longtemps, et dans une inquiétude très-justifiée, quand nous aperçûmes enfin la silhouette vague d'un village dont les teintes noires se dessinaient sur le fond clair du ciel étoile. Nous étions sauvés. Nous approchions d'un pas plus rapide , et nos chevaux eux-mêmes , sentant des habitations, pressèrent leur allure. Nous n'étions plus qu'à quelques pas du village , quand nous y entendîmes pousser le cri d'alarme qui nous était bien connu ; c'étaient toujours ces mêmes précautions et ces mêmes craintes que nous avions trouvées, les jours précédents, parmi toutes les populations de la plaine.

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RessouUBek, qui marchait en avant, se présenta devant la porte du village; elle était fermée. On Tentre-bâilla pour le reconnaître, mais on ne voulut point lui ouvrir, encore moins le recevoir : il parlementait quand je me présentai. Je racontai notre mésaventure, je dis que je venais de la ville , et que je demandais seulement à coucher pour moi et tous ceux qui m'accompagnaient. Mon costume frengui rassura un peu les tuffekdjis qui gardaient la porte; cependant ils n*osèrent prendre sur eux de nous introduire dans leur village; Tun de ces gardes se détacha pour aller prendre les ordres du ket-khodâh.

Pendant ces pourparlers, tout notre monde était arrivé, et la caravane entière était massée devant cette porte qu'on n'ouvrait pas, et que nous commencions à craindre qu'on maintint fermée. Il était dix heures du soir ; il y avait quatorze heures que nous étions partis de Bouchir. Cependant Tordre arriva de nous accueillir, et le ket-khodâh nous fit conduire dans un logement très-bon où il ne tarda pas à nous envoyer tout ce qui était nécessaire pour notre souper. Les gens de Tendroit nous apprirent que nous étions à Tchacuiah , gros bourg qui se trouve sur la route de Bouchir à Chiraz. Ainsi nous avions dévié considérablement de celle que nous devions suivre. Mais peu importait; les tribulations de cette malheureuse journée et la fatigue de chacun, des hommes comme des animaux, nous empêchaient de nous plaindre : nous nous estimions trop heureux d'être sous un toit pour regretter l'obliquité de notre marche. Nous sûmes également que nous étions à Tintérieur de l'ark du village, c'est-à-dire dans la portion close où réside le cheïk qui y commande; les maisons des habitants étaient toutes au

dehors. J'avais bieo remarqué, en effet , quelques liabitatioDS avant d'arriver à la porte qui aous arrêta, mais l'obscurité de la Duit ne m'avait pas permis de juger Tétat des lieux.

Les gens de l'endroit nous dirent qu'ils étaient alliés de ceux de Bourazdjoûn, où nous avions passé en allant à Bou* chir, et qu'ils s'étaient déclarés contre le Kbân de Tenguistân, allié de celui de Bebahân.

Le lendemain matin, en partant, nous avons voulu, selon notre habitude, payer notre dépense et notre gîte. Mais on repoussa fièrement notre argent, en disant : que le lieu où nous avions été reçus n'était pas un caravansérail. C'était la première fois que je voyais un tel désintéressement. La population de Tcbacutah est arabe, et, selon ses mœurs traditionnelles, elle exerce gratuitement l'hospitalité. Bien que cela fût un trait de caractère national, je n'en fus pas moins trèsétonné de voir les mœurs hospitalières de TÂrabie conservées à côté de la cupidité souvent honteuse des Persans. Nous chargeâmes Ressoul-Bek d'aller, de notre part, saluer le Cbeïk et lui faire nos remerciements.

Nous nous dirigeâmes sur Abadèh dont nous n'étions pas éloignés de plus d'une heure et demie ; nous en étions donc très'rapprochés la veille, lorsque la crainte de nous égarer davantage nous fit rétrograder en changeant de direction. Nous y arrivâmes de très-bonne heure. Nous pensioqs y séjourner, car ce point nous était désigné comme voisin d'antiquités jusqu'alors non définies et dont nous avions à con stater l'existence et le caractère. Nous n'étions plus qu'à cinq cents pas de ce village quand une sentinelle, que nous n'avions pas aperçue, nous tira un coup de fusil, sans même se donner le temps de crier : qui vive ! Dans sa précipitation^

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cet homme avait heureusement ma) visé; la balle passa sans atteindre personne de nous. Au bruit de ce coup de feu^ toute la population fut sur pied , et accourut sur la route où nous continuions à marcher tranquillement. Nous pensions qu'en avançant on nous reconnaîtrait pour des Européens, et que, vus de plus près, notre altitude pacifique abaisserait les fusils qui pourraient encore être braqués sur nous. Un villageois se détacha hardiment pour venir nous reconnaître. Je soupçonnai qu'il savait déjà parfaitement à quoi s'en tenir et qu'il avait, sans rien dire, voulu faire le brave. Quand il eut suffisamment fait ses preuves de courage en nous demandant qui nous étions et en nous menaçant de son long fusil à mèche, il retourna vers les siens. Nous avançâmes alors, et le chef de la troupe excusa le caraoul qui nous avait si mal accueillis. Il nous dit que, venant du côté de Tchacutah, nous avions été pris pour des gens de ce bourg avec qui ils sont en hostilité, attendu qu'Abadèh s'est rangé dans le parti de Tenguistân. Ainsi nous tombions d'un camp dans l'autre.

Abadèh est situé au pied des montagnes qui bornent la plaine de Bouchir. Sur les crêtes les plus rapprochées nous crûmes apercevoir quelque chose comme des restes de constructions. Cependant, ayant à ce sujet interrogé les habi* tants, ils nous assurèrent qu'il n'y avait dans leur voisinage aucun monument qui présentât un intérêt quelconque^ soit par des inscriptions, soit par des sculptures, et que ce que nous voyions sur la montagne c'était les vestiges d'un mur, d'un Khalèhj dont on ne distinguait plus que la base. Ils ajoutèrent que le sommet sur lequel ils se trouvaient était complètement inaccessible. En conséquencei nous ne crûmes pas

devoir nous arrêter à Abadèb, snrlout dans les circonstances où nous vovions le pavs.

Nous continuâmes donc notre route en longeant la base des montagnes et marcbant droit à Touest. A quatre heures de Abadèh, nous arrivâmes à Ahram qui est un gros bourg situé à rentrée de la gorge dans laquelle nous devions nous engager. Nous y fûmes bien reçus, et cette fois sans préliminaires belliqueux, sans doute à cause de Téloignement du centre des hostilités qui était plus au sud. Néanmoins les habitants d'Ahram étaient armés jusqu^aux dents, et nous fûmes trèsétonnés de voir à leurs ceintures des armes anglaises. Quelques-uns les montraient même avec affectation, paraissant très-fiers de posséder des pistolets ou des fusils frenguis. Leur satisfaction prouvait bien que la possession de ces armés était de date récente. Ainsi , dans la plaine de Bouchir, il y avait deux camps, et dans celui où était déployé le drapeau de la révolte envers le Chah, les rebelles étaient armés de pistolets et de fusils de fabrique anglaise. Comment ne pas en tirer cette conséquence ; que les agents de 1 Angleterre n'étaient pas étrangers aux troubles qui mettaient eu effervescence toutes ces populations ?

Celle d*Ahram faisait cause commune avec le khân de Tenguistân, chef de l'insurrection de ce côté. Je cherchai à faire causer quelques habitants qui se donnaient des airs de matamores tout à fait risibles. Je tâchai d'en tirer l'explication de cette prise d'armes; mais, au milieu de tous leurs dires, je ne pus comprendre quel était le motif sérieux de cette petite guerre civile. Dois-je dire que cela me confirma davantage dans mon opinion que ces gens s'étaient insurgés sans savoir pourquoi et s'étaient

laissé at mer, par une main élrangère j pour d'autres intérêts que les leurs?

Le lendemain, en sortant de Ahram^ nous traversâmes une rivière qui sortait des montagnes et coulait au sud-est. Ses eaux étaient larges et rapides, mais peu profondes. Nous la passâmes à gué, et tout aussitôt nous nous trouvâmes entre les murailles resserrées et droites des rochers qui formaient le défilé où se voyaient les traces indécises d'un sentier. C'était là le chemin que nous devions suivre; mais que dis-je, chemin? il n'y en avait aucun, nous marchions dans le lit qu'un torrent s*était creusé, nous escaladions la montagne de roche en roche, nous disputions le passage aux eaux qui nous mouillaient les jambes ou nous éclaboussaient de leurs fréquentes cascades. Nos chevaux perdaient pied sur des pierres luisantes et polies, ils glissaient sur la vase verdâtre qu'avaient apportée les courants. Ces pauvres animaux étaient sans confiance et reculaient devant des obstacles sans cesse renaissants. A chaque instant, mettant pied à terre, nous étions obligés de gravir avec effort quelque obstacle formé par l'assemblage des rocs et des broussailles; il nous fallait alors enlever, pour ainsi dire, nos chevaux indécis, craintifs, étonnés que nous les fissions passer dans de semblables endroits. Cependant les chevaux de Perse ne sont pas difficiles ; ils s'accommodent très-bien des mauvais chemins et des sentiers tracés sur la croupe des rochers qui donnent le moins de prise à leurs fers. Mais c'est qi>'en vérité le défilé dans lequel nous avancions, en faisant tant de détours et avec tant de peine, ne pouvait point passer pour un chemin.

Nos muletiers, pauvres gens déjà très-contrariés quand ils apprirent à Bouchir que nous ne devions pas suivre la

roote battue de Cbiraz, que ne peosaienl-ils pas alors de celle où nous étions? Que d'inipri^cations contre ces rocs, le torrent capricieux et ce pays on Dieu semblait avoir jeté les débris du chaos ! lis s*en prenaient à tout de leurs peines, à leurs mules, aux bagages, mais surtout à nous, pas toujours assez bas pour que nous ne les entendissions pas. Dans celte joomée de peines et de tribulations sans nombre, renaissantes à chaque pas, les tchervadars, armés d'un long bàlon, retroussés jusqu'à la ceinture, sondaient le torrent, chercbaient un gué, évitaient un gouffre caché sons le niveau trompeur des eaux; et, malgré ces précautions, que de Tois n'onl-ils pas dA décharger un mulet tombé au beau milieu v^de l'eau et incapable de se relever? D'autres fois« il fallait mettre toutes les charges à terre et les porter à dos d'hommes pour permettre aux mules de sauter d'un bond sur une roche élevée ou glissante. A quelques pas de celle-ci, une autre exigeait les mêmes peines en appelant les mêmes malédictions. Que de fatigues, de meurtrissures, de temps perdu !

Nous marchions depuis dix heures dans cette gorge presque impénétrable, et la nuit venait. Noas ne savions rien, ni de la route à suivre, ni de la distance où nous étions d'un lieo habité. A un détour de la montagne, nous croyons, à quelques arbres et à une espèce d'enclos, reconnaître un endroit cultivé; nous en augurons que quelqu'un s'y trouve. Nous avançons pleins d'espoir et rassarés du moins pour la nuit. En eflel , sur notre gauche s'éîève tine maisonnette, et nous entendons le bruit d'une chute deau : c'était un moulin ; nous marchons avec confiance, quand tout à coup une balle siffle à nos oreilles et la lumière d'un coup de feu se fait voir à une fenêtre de la cabane dont nous ne sommes plus qu'à

quelques pas. Au même moment, quatre hommes nous crient de ne pas avancer, sans quoi ils feront de nouveau feu sur nous. Nous essayons de parlementer, de leur faire comprendre qui nous sommes ; peines perdues : les ténèbres avaient augmentéy ils ne nous distinguaient pas assez pour nous reconnaître et ils ne voulurent rien entendre. Nous eûmes beau leur dire que nous étions des voyageurs frenguis, que nous leur demandions Thospitalité pour la nuit, de Torge pour nos hétes et du pain pour nous, en payant le tout , nous ne pâmes rien obtenir. A leur voix émue, ils semblaient trèspeu rassurés et avaient certainement grand'peur de nous voir faire un mouvement agressif. Je pense même que nous eussions pu nous rendre facilement maîtres du moulin, seulement par intimidation. Mais nous ne voulions pas risquer une prise de possession qui aurait pu nous attirer de graves désagréments. Nous ne savions en aucune manière où nous étions, quelle était la population de cette contrée montagneuse. Le moulin pris d*assaut, nous pouvions nous trouver pendant la nuit assaillis par une bande de montagnards prévenus et amenés par un des meuniers fugitifs. Toutes ces réflexions nous traversèrent l'esprit en un instant, et après avoir avec Ressoul-Bek tenu un véritable conseil de guerre j nous opinâmes pour ne pas tenter une entreprise dont les suites offraient de bien autres dangers que celui d^entrer dans le moulin de vive force.

Pendant que nous nous consultions, les meuniers étaient montés sur la terrasse de leur cabane ; ils nous dirent que nous n'étions pas éloignés d'un village, qu'ils nous engageaient à continuer notre chemin, et qu'en une heure nous y serions rendus. Mais ils se refusèrent à nous y conduire,

quelque récompense que nous leur promissions. Ce n'était pas assez du pays, de ses difBcullés, il fallail encore que nous eussions une assez mauvaise chance pour nous y aventurer au milieu d'une guerre inlesline qui nous faisait considérer, de quelque côlé que nous allassions, comme des ennemis qu'on devait recevoir à coups de fusil. Il fallait prendre notre parti. Mais, pour le moment, nous n'avions guère d'autre perspective que celle de coucher dehors, sans manger. Nous passâmes, sans ajouter grande foi aux dires des meuniers qui sans doute avaient voulu se débarrasser de nous. La gorge se bifurquait, un passage était à notre droite, un autre à gauche. Dans quelle irrésolution nous étions ! et il faisait nuit, et il n'y avait aucun moyen de reconnaître une route fréquentée pouvant conduire à un village. Dans cette perplexité, je laissai , à l'angle formé par la jonction des deux défilés, la caravane sous la garde de mon compagnon, et, prenant seulement avec moi le goulâm et un domestique, je m'engageai dans le défilé de droite. Si nous arrivions à un lieu habité, nous devions envoyer quelqu'un chercher la caravane. Bien me prit d'avoir agi ainsi, car à peine avions-nous fait quelques pas que nous acquîmes la certitude que, surtout avec les ténèbres qui nous entouraient, jamais les muletiers et leurs botes n'auraient pu se tirer des mauvais pas dans lesquels nous étions déjà tombés plusieurs (bis. Nous avions de la peine h reronnaîlre un sentier, et ce n'était qu'en nous penchant sur nos étriers et en reiçardant de très-près que nous pouvions distinguer une trace qui y ressemblât. Nous marchâmes ainsi |)lus d'une demi-heure sans rien voir qui annonçât ou qui tnihit une habitation. Plus nous avancions, plus les difiicullés étaient grandes, et nous acquîmes la certi-

tude que les pâtres et les chèvres seuls frayaient Tespèce de sentier qui se dessinait faiblement d'un roc à Tautre.

Nous retournâmes vers la caravane. Harassés, désespérés, il ne nous restait plus qu'à attendre le jour, à Tendroit même où nous étions pour nous reconnaître, au milieu de ce dédale. Nous choisîmes l'emplacement le moins incommode pour camper ; nous nous arrangeâmes de manière à ne pas y être surpris, et, après avoir groupé les bagages et les chevaux au centre, nous nous étendîmes tous en cercle autour, afin de mieux, nous garder. Nous mourions de faim, nous n'avions point prévu ce mauvais cas, nous n'avions aucune autre provision qu'un peu de raisin sec. Nous nous le partageâmes, et ce fut avec quelques grains de kiclimich ({ue chacun de nous soupa. Nous avions disposé nos armes et les avions rangées auprès de nous pour être prêts à la moindre alerte. Etablis au milieu d'une grande quantité de pierres détachées des rocs environnants, nous en avions profité pour nous en faire de petits remparts ; enfin, pour plus de sûreté, chacun de nous devait à son tour faire le guet. Nous ne pouvions dormir ; l'inquiétude et la faim nous tenaient éveillés. Les tchervadârs avaient peur pour leurs mules, nos domestiques pour leur peau, nous pour nos bagages, c'est-à-dire pour la collection de nos travaux. Ajoutez à cela que nous étions transis de froid ; car, bien que nous fussions dans le sud de la Perse, la nuit du 4 janvier ne pouvait pas ne pas être froide, et, dans la montagne, le brouillard était pénétrant. Nous eussions pu faire du feu ; il ne manquait pas de broussailles autour de nous ; mais le feu nous eût trahis, il eût désigné notre camp, c*eût été une imprudence^ : c'était bien assez des hennissements des che-

vaux. Que cette nuit fut longue, et qne le jour, perçant avec peine le brouillard, tarda à paraître! Enfin nous y vttnes assez pour nous remettre en route; nous ne nmes pas de difficuhé de nous arracher anx douceurs de notre lit et ooas fûmes bientôt en selle; mais alors recommençait notre incertitude ; dans quelle direction fallait-il donc aller?

L'essai malheureux que nous avions fait la veille au soir, sur notre droite, ne nous laissait d*autre chance que celle de suivre le défilé de gauche ; nous y entrâmes donc. Le brouillard épaississait à mesure que nous avancions, et nous ne voyions pas à plus de trois pas devant nous. C'était toujours îe même chemin, c'est-à-dire le lit du torrent, des roches glissantes et de hautes herbes au travers desquelles il fallait passer pour aller d'un bord à l'autre. Nous cheminions patiemment, dans l'ignorance de ce qui pouvait être devant nous, quand nous nous trouvâmes tout à coup en face de deux hommes que l'épaisseur de la brume nous avait empêchés de voir. Enchantés de cette rencontre, par l'espoir d'en tirer un renseignement, nous leur demandâmes où conduisait le sentier qu'ils suivaient comme nous. Ils nous dirent que nous ne tarderions pas â sortir du défilé et qu'an delà, à une très-petite distance , nous trouverions le village de Kalama. Cette découverte nous rendit courage; nous hâtâmes le pas, avec la certitude que nous serions bientôt arrivés à un gtte meilleur que celui que nous quittions.

En effet, nous aperçûmes, peu d'instants après, Touverture de la gorge, qui laissait voir un pays ouvert. Nous traversâmes un cours d'eau qui venait se jeter dans le lit du Roud' Khan^h que nous avions remonté, et nous ne tardâmes pas à apercevoir les maisons et les cabanes de

dattiers qui nous avaient été désignés sous le nom de Kalama. C*était un village de Karatchâders soumis à l'EI- Beguy. La lettre que nous tenions de lui nous fit accueillir avec une certaine considération par le chef de Tendroit. Il nous donna nne grande cahutte, construite en branches de palmiers, qu*on balaya avec soin, et ordonna qu'on pourvût à tons nos besoins.

Nous étions trop fatigués pour penser à aller plus loin ce jour-là. Il était nécessaire de donner du repos aux chevaux et aux mules. Nous restâmes donc à Kalama , quoique que nous y fussions arrivés de très-bonne heure, et nous passâmes une partie du jour à dormir, pour compenser la mauvaise nuit de notre bivouac. Nous étions dans une petite plaine resserrée entre des montagnes, où les rayons du soleil se concentraient. Ils eurent bientôt réchauffé nos membres engourdis par le froid de la nuit et le brouillard.

Le lendemain, notre marche fut moins pénible. Le pays que nous traversâmes était accidenté, mais le chemin y était bien frayé. Nous cheminâmes longtemps entre des collines boisées qui variaient Ie6 points de vue sans nous présenter de difficultés. Au reste, après le détilé d'Âhram, quel chemin nous eût para difficile? Après cinq heures d'une route légèrement accidentée et sinueuse, nous entrâmes dans une vaste plaine. Devant nous s'apercevaient les maisons d'un bourg qui nous parut important; c'était Bouchgûn où nous nous arrêtâmes. Le khân , qui exerçait son autorité sur le pays que nous venions de traverser, y résidait, mais il était absent. Ressoul-Bek, s'étant présenté chez lui n'y trouva que sa femme qui, en apprenant que des Européens nBCommandës à son mari par le grand chef des Ka--

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ratchâders réclamaient rbospitalilé, donna avec empressement des ordres pour qu'elle fût aussi convenable que le permettait la localité. Aûn de remplir complètement ses devoirs vis-à-vis de notre protecteur, plutôt encore que vis-à-vis de nous, celte dame voulut que nous fussions pourvus de tout, et nous Tûmes obligés de payer en cacbette les gens qui nous apportaient les provisions de sa part, dans la crainte de roiïenser.

De Bouchgiin nous gagnâmes Ferrach-Bend qui en est éloigné de onze heures. Au bout des quatre premières nous rencontrâmes une rivière où il y avait peu d'eau, mais dont le lit large, étendu sur des terres sablonneuses, nous- fît penser que ses eaux grossissent considérablement dans la saison des pluies. Nous fûmes obligés, à cause de ses berges élevées, de la traverser quatre fois. Elle coulait du nord au sud, dans une vallée spacieuse qne nous mimes trois heures et demie à traverser. Aucun village ne s'y voyait, et le pays, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, paraissait désert. L'aspect en était d'ailleurs désolé et sauvage. Depuis notre départ d^Ahram, nous voyions bien que nous étions dans une contrée peu fréquentée, car nous marchions des jouruées entières sans rencontrer personne. Les villages, fort éloignés les uns des autres, ne paraissaient même pas avoir de relations entre eux.

Après avoir franchi un court passage, dans une étroite chaîne qui bornait à l'est la plaine que nous venions de parcourir, nous descendîmes dans la vallée de Ferrach-Bend. Ce bourg se voyait en face, au pied d'une autre chaîne qui n'êiait éloignée que de deux heures. La vallée était marécageuse; et, surtout en approchant de Ferrach-bend, nous marrJûons

VOYAGE KN PERSE. 333

sur un sol mou el humide , couvert de joncs du milieu desquels sortaient, au bruit de nos pas, des volées de canards et de nombreuses bécassines. Ce territoire, dans ses parties non submergées, nous parut être très-cultivé , et la qualité du soi nous en sembla excellente. Il faisait presque nuit quand nous atteignîmes les maisons du bourg. Le Khàn nous reçut d'une façon très-affable, et nous logea dans une partie libre de sa maison. Ferrac^-Bend était une petite ville, ou du moins Tavait été; beaucoup de maisons en ruines attestaient en même temps l'importance qu'elle avait eue et sa déchéance actuelle. Je ne parle ici que des temps modernes, car, pour ce qui est de l'antiquité, certains vestiges indiquaient (|ue, sinon cette bourgade, du moins la localité où elle se trouvait, avait avait tenu un rang important. En effet, nous pûmes voir le lendemain, sur notre route, des restes de murs , et trois coupoles de construction sassanide, ainsi que les traces d'une forteresse sur un rocher qui commandait la vallée. Le khàn de Ferrach-Bend nous avait donné un de ses serviteurs pour nous servir de guide. Nous lui demandâmes ce que c'était que ces ruines : il nous dit qu'il y avait eu là jadis une ville que les traditions du pays attribuaient à Bahram-Gour, de la dynastie des Sassanides, et que son nom était Khdver-Zamin.

Trois heures et demie après avoir quitté le bourg de Ferrach-Bend, nous eûmes à gravir un sentier raide et tortueux dans une montagne élevée. Elle était couverte d'une végétation assez touffue; mais, courte et lani^uissante, elle donnait une pauvre idée du sol dans lequel elle cherchait son alimentation. Au milieu de ces bois , dont personne ne troublait ia sauvage tranquillité , pullulaient des perdrix de plu-

sieurs espèces. Nous eu voyions, de temps à autre, des familles eDtières courir sans s'effaroucher devant nos chevaux. Elles ne daignaient pas s'envoler ; mais d'une course rapide , elles escaladaient les rochers jusqu'à ce qu'elles fussent hors de vue. II nous fallut cinq heures pour traverser cette mon* tagne. Quand nous fûmes au bas du versant opposé à Ferracb- Bend, nous vîmes devant nous un vallon qui paraissait complètement désert y et de l'autre côté duquel s'élevait une seconde montagne qu'il nous fallait évidemment traverser. Nous entrevoyions la probabilité d'une nuit passée encore en plein air, car il n'était guère possible que nous allassions plus loin, tant nous étions fatigués de la rude journée que nous venions de faire. Nous avions marché neuf heures , presque toujours en montant. Nous cherchions des yeux un toit ou une fumée trahissant une habitation , et nous ne distinguions absolument rien. Cependant notre guide nous dit qu'il devait se trouver non loin de notre route, quelques tentes noires, et il prit les devants pour les découvrir. Nous le suivîmes de loin. Il s'arrêta, paraissant parler à quelqu'un, mais nous ne distinguions rien. En approchant , nous aperçûmes, derrière un mouvement du sol, entre deux petites éminences , trois ou quatre tentes ; c'était le misérable gite où nous devions passer la nuit. Nous y trouvâmes du pain de farine d'orge , et de Teau puisée dans un trou , au milieu de quelques pierres sur lesquelles cette source coulait à peine.

L'hospitalité des pauvres nomades qui nous reçurent cette nuit-là ne pouvait nous offrir des douceurs assez grandes pour que nous eussions de la peine à quitter leurs tentes. Aussi faisait-il à peine jour quand nous nous remimes en route.

Nous savions que nous n'étionsplusqu'à six heures de Firouzabady et nous nous sentions encouragés a gagner cette petite ville où nous devions faire séjour. Nous gravîmes assez lestement la montagne au pied de laquelle nous nous étions arré* tés, et de bonne heure nous débouchions dans un bassin rétréci où s'apercevaient plusieurs villages qui Taisaient partie du district de Firouzabad dont nous distinguions au loin l'emplacement.

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