II
Après avoir suivi pendant quatre heures les détours de cette gorge, après avoir passé et repassé cinq à six fois la rivière, nous débouchâmes près d'une enceinte crénelée qui n'est pas désignée autrement que par le nom général et commun à tous les lieuse fortifiés, de KhdlPh. Là, deux vallées s'ouvrent : Tune à gauche, d'où vient le Silor-Red' jiân et ou se trouve la route qui mène à Ghiraz; Tautre à droite, dans la direction de l'est, conduisant à Fessa ; une montagne les sépare et forme les deux vallées où elles s'engagent. Nous nous avançâmes sur celle de droite; le chemin y était très-accidenté , et le pays couvert d'arbrisseaux touffus mêlés à quelques arbres. Depuis notre départ de Firouzabad , nous ne cessions de monter. Jusque-là, la pluie seule nous avait contrariés ; elle devint peu à peu plus froide, plus solide, et ne fut bientôt plus qu'une neige épaisse qui nous empêchait de voir devant nous. Le vent souffla avec force, et, durant les dernières heures de notre marche, nous cheminâmes au milieu d'une véritable tourmente. C'était quelque chose d'inconcevable que la différence entre la température que nous éprouvions alors et celle que nous avions laissée derrière nous dans la plaine de Bouchir. Nous nous étions constamment élevés depuis notre départ d'Ahram , c'était là l'explication de ce changement si sensible. Notre guide nous encourageait, en nous assurant que nous n'étions pas éloignés de l'endroit où nous devions nous arrêter ; mais la route nous semblait bien longue. Enfin , après dix heures d'une marche pénible, exténués de froid, de faim et de fatiuue, nous arrivâmes à Meïmân, Le chef de ce lieu était un Mollah. Accueillis par lui avec beaucoup d'empressement et de politesse, nous n'ei^mes qu'à nous louer de son hospitalité.
VOYAOE EN Pf.RSK. 855
Metmân, qae l'on considère comme une petite ville , est libre d'impôts envers le Chah. Tousses revenus, qui montent, nous dit le ket-khodÂh, à deux mille toumâns, ou vingt-quatre mille francs , sont affectés à Tentretien de cet Imàm-Zadèh qui est en grande vénération à Cfairaz^ et dont j'ai eu occasion de parler en le désignant sous le nom de Châh-Tcherak.
Sans la neige qui couvrait tout le pays, nous eussions certainement emporté un agréable souvenir de cet endroit , qui est très-peupléy entouré de nombreux jardins, de terres parfaitement cultivées, et dont les maisons bien entretenues révèlent le bien-être des habitants. — 1^ prospérité dont me parut jouir Meïmân n'est-elle pas la critique de l'administration royale? Pourquoi cette petite ville, qui est indépen-** dante quant à ses revenus, qui est administrée par un simple Mollah j dans un but religieux , a-t-elle un air d'aisance que Ton rencontre si rarement en Perse? Les corporations ou les simples particuliers régissant par eux-mêmes leurs terres, utilisant à leur profit seul leur propre industrie, font donc preuve d'un esprit d'administration plus libéral et plus éclairé que celui qui dirige les actes du gouvernement persan ! Cette vérité me semble ressortir de l'état prospère qui me frappa à Meïmàn.
Le grand froid, auquel personne de notre petite troupe ne s'attendait, et contre lequel aucun de nous n'avait pris de précaution, nous avait éprouvés tous plus ou moins. Aussi, le lendemain, le temps étant toujours le même, nous jugeâmes prudent de ne pas partir.
Le 1 5 , nous partîmes. Le pays était entièrement couvert de neige. Nous nous enfonçâmes davantage dans la vallée à l'entrée de laquelle était Meïmân, et qui allait toujMrs
eo se rétrécissant. Nous ne vimes rien d'intéressant pendant notre marche ^ qui fut très-monotone et dura huit heures. Nous couchâmes dans un petit village à moitié ruiné, bâti au-dessus d'un ravin dans lequel un ruisseau rapide sautait d'une cascade à une autre. On nous donna pour logement une grande maison délabrée , sans portes ni fenêtres, et fort peu commode par le froid qui se maintenait. 11 nous fallut boucher toutes les ouvertures au moyen de tapis, aussi bien que nous pûmes. Il devait d'ailleurs être très-insolite d'éprouver un froid aussi vif, dans un pays où croissent les orangers et les citronniers. Leurs fruits, qu'on nous apporta, nous prouvèrent, par leur maturité et leur excellent goût, 'que la neige qui blanchissait alors le vert feuillage de ces arbres était une anomalie. Nous vimes aussi à Badenjân, c'est ainsi que se nomme ce village, des limons d'une grosseur extraordinaire. Notre étonnement d'éprouver en ce lieu un froid aussi vif s'augmenta encore à la vue des récoltes considérables de coton qui y étaient entassées. Cependant les diverses productions de cette localité nous rassurèrent un peu sur le temps que nous pourrions avoir les jours suivants; car, en attestant la dou(5eur normale du climat de cette contrée, elles prouvaient bien que , si le froid était excessif, il était tout à fait exceptionnel et ne pouvait durer. Nous espérions donc ne plus rencontrer de neige.
Nous fûmes encore obligés de nous arrêter un jour à Badenjàn, par suite de l'état de souffrance où j'étais et qui se maintenait depuis mon départ de Firouzabad. J'avais dû recourir à une saignée, à Meïman, et ma santé éprouvait un trouble qu'entretenait I àpreté de la saison.
Le jour suivant, nous nous remimes en route pour faire
ane courte journée de quatre heures seulement. Le chemin que nous devions suivre s'avançait dans une vallée resserrée entre des montagnes couvertes de forêts, et nous marchâmes dans un sentier qui serpentait au milieu de bois peu élevés, mais fourrés, où nous enteodtmes plusieurs fois hurler des loups. Quelques pâtres et bâcherons que nous rencontrâmes en paraissaient émus. Les uns veillaient avec anxiété sur leurs chèvres; les autres sMnquiétaient pour quelques petits ânes qu'ils avaient amenés a6n de charger du bois. L'expérience leur avait sans doute appris à redouter cette vallée boisée, surtout avec le froid, et nous acquîmes nous-mêmes la preuve que leurs craintes étaient bien justifiées. Nous venions d'entendre des cris et des hurlements très-rapprochés de nous, quand nous vîmes traverser le sentier dans lequel nous marchions par un malheureux âne qui se sauvait en boitant et perdait beaucoup de sang. En approchant, nous reconnûmes que ce pauvre animal avait une horrible blessure à une cuisse. Un énorme lambeau tout saignant et déchiré pendait sur ses jarrets, et portait les traces d'une affreuse morsure. C'était un loup, à n'en pas douter, qui s'était jeté sur cette proie, et venait de la saisir, au moment où notre approche avait dû lui faire lâcher prise et prendre la fuite. Nous entrâmes dans le fourré, mais nous ne vîmes rien.
Peu de temps après, nous arrivions au village de Khoukhân^ situé sur le bord d'une rivière, au pied des montagnes. I^ neige disparaissait enfin. Le lendemain, ne me sentant pas mieux, nous abrégeâmes encore le chemin, et nous nous arrêtâmes à Badavân^ après avoir marché trois heures seulement, dans une vallée étroite et aride. Cet endroit, réduit actuellement aux proportions d'un pauvre village ^ a dû
avoir aocieiiDement une plus grande importance. Ccsl au moins ce que semblent indiquer des ruines assez étendues, éparses sur son territoire, et les restes d'un khâleh qu'on aperçoit sur une éminence qui domine le pays à l'endroit où s entrecoupent trois vallées arrosées par plusieurs cours d*eau. Il s'en faut que le paysage y soit riant : dépourvu de végétation et de culture, il a au contraire un aspect de nudité, de désolation, qui inspire la tristesse, malgré la grandeur imposante de ses lignes. Les montagnes s'y dessinent par de belles silhouettes. A leur pied, des rochers» qui s'en sont détachés et se sont arrêtés dans leur chute, forment des plans variés. Ils s'y trouvent accumulés par {groupes pittoresques, ou isolés de manière à rompre accidentellement les lignes du terrain. Partout le sol mouvementé, divisé par de larges et profondes coupures, se présente comme au premier âge du monde. Il semble, là, que 1 homme n ait pas encore établi sa domination ; toute la nature y semble vierge et telle qu'elle sortit des mains du créateur, ou telle qu*elle serait restée à la suite de quelque profond ébranlement.
Suivant toujours la direction de Test, nous traversâmes une grande vallée qui fuyait au sud; nous franchîmes un court passage, entre de hautes monlagnes au delà desquelles s'ouvrait devant nous une plaine circulaire. Cette journée fort longue fut de dix heures. Je souffrais extrêmement; je n'avais pas encore éprouvé de douleurs aussi vives. II me semblait que j'étais atteint d'une fièvre cérébrale des plus violentes. Le mouvement du cheval et la fatigue augmentaient naturellement beaucoup le mal que j'endurais. J'eus une crise tellement forte que je perdis l'équilibre, et, tombé à terre, j'y restai étendu sans pouvoir me relever ni bouger. Couché
sur le dos, j'étais privé de volonté, (l'énergie, presque de senliment. Absorbé par la souffrance, en proie aux douleurs les plus aiguës, je n'entendais rien de ce qu'on me disait. Mon compagnon de route me donnait inutilement des encouragements. On me disait que le lieu de la halle n'était pas éloigné, qu'il ne fallait plus marcher que quelques instants; rien ne me ranimait. J*étais sans force, et n'avais d'autre volonté que celle de rester et mourir là tranquillement. — Inertie fatale, triste résignation qui s'empare si souvent du voyageur isolé dans un pays perdu ! — Cependant cet accès se calma un peu, et je pus, avec l'aide de deux hommes, me remettre en selle. J'atteignis, je ne sais comment, le village où m'avaient précédé M. Coste et la caravane. Le ketkhodâh, brave homme très-officieux, et dont je dois louer l'hospitalière politesse, vint au-devant de moi et me fit toute espèce d'offres de service. C'est à peine si je pus le remercier.
Nous étions à Fidechgoûrij dans le district de Fessa; et j'appris avec plaisir que cette ville n'était éloignée que de cinq heures. J'avais la perspective d'y séjourner et d'y trouver par le repos quelque soulagement; c'était mon unique ressource.
Le 20 janvier, changeant de direction et marchant à l'ouest, nous traversâmes la plaine de Fidechgoàn, dans laquelle nous vîmes plusieurs villages. Après avoir marché environ deux heures, nous trouvâmes devant nous un large banc de rochers qu'il fallut gravir. Avant de descendre du côté opposé, nous pûmea, de leur sommet, voir se développer en entier la vallée circulaire de Fessa ou Fassa. Il ne nous fallut que trois heures pour la traverser dans sa plus grande longueur, et atteindre la ville, qui était à son extrémité occidentale. La vallée nous parut très-peuplée el bieo cultivée.
Chemin faisant, noos cherchions à découvrir quelques vestiges de monuments antiques. D'après les données que nous avions sur cette localité, qui passait auprès de quelques géographes pour Tantique Passargade, nous présumions devoir y rencontrer des traces fréquentes de monuments d'un âge reculé. Aucun vestige de ce genre ne se distinguait, et nous doutions qu^il y eût la moindre antiquité dans ce district, quand, à quelques pas de la ville, nous nous trouvâmes sur un sol couvert de débris. Au milieu, s'élevait un monticule que Ton appelle dans le pays Tel-Zohâki , butte de Zohâk ou Khâlè/i-Zohâkiy forteresse de Zohâk. Zohâk est un personnage que les écrivains orientaux, par leurs récits, ont rendu presque fabuleux; cependant il parait être le même que Nemrod. L'éminence qui porte son nom a conservé une hauteur d^environ vingt-cinq mètres; sa base peut en avoir cent trente à cent quarante de circuit. Ce tel, tout en affectant la forme conique, est irrégulièrement coupé, par suite des éboulements naturels que le temps en a détachés. En aucun point de sa surface, il ne laisse apercevoir un angle de pierre qui accuse quelque construction.
A en juger par Taspect que présente actuellement la butte de Zohâkj on pourrait croire que Tédifice dont elle occupe remplacement ne fut construit qu'en briques crues, car cet aspect est exactement le même que celui qu'offrirait de la terre simple. Mais il est plus probable, et il faut croire qu'à Fessa, comme dans beaucoup d'autres localités, les habitants ont arraché aux ruines qui étaient à leur portée les matériaux solides qui pouvaient leur être bons, pour s'en servir dans leurs constructions. Ainsi il est probable que cet édi6ce a pu être, en effet, construit, dans sa masse, en briques crues.
selon Tusage antique^ mais que les parements en avaient été faits, soit en pierres, soit en briqoes caites, comme Tindiqoent des fragments gisant autour, et que ce sont précisément là les matériaux que les gens du pays se sont appropriés. Les massifs de briques crues, n'étant plus soutenus par ces revêtements solides, se sont écroulés, et, Unonnés par les pluies de siècle en siècle, ils n'offrent plus à Tœil qu'une masse de terre compacte et informe. Cette éminence présente si peu de garanties pour qu'on reconnaisse en elle les restes d'un édiBce, que nous aurions été, comme d'autres voyageurs, en droit de la prendre simplement pour un tertre naturel et sans intérêt, si une investigation scrupuleuse ne nous avait conduits à retrouver une enceinte qui est à peu près dans les mêmes conditions, mais qui néanmoins nous a aidés à sortir de Thésitation dont nous ne pouvions nous défendre. Cette enceinte, qui est quadrilatérale, a quatre cents mètres de Test à Touest, sur plus de trois cent cinquante du nord au sud ; peu apparente, elle est constatée cependant par une dépression continue du sol, qui indique un fossé de vingt-cinq mètres environ de largeur. Près de ce fossé, à Touest, est un imâm-zâdèh ou tombeau^ en ruine, dont le seuil est formé par un tronçon de colonne en marbre gris veiné. Il est évident que ce fragment n'a pas été originairement préparé poiir cette construction moderne; on peut donc penser qu'il provient de quelque monument disparu et sans doute antique. Malgré toutes nos recherches et les renseignements pris auprès des habitants qui nous ont paru devoir nous inspirer le plus de confiance, il ne nous a pas été possible de découvrir, dans cette localité, d'autres vestiges intéressants. Y a-i-il là des restes d'un intérêt assez réel et d'une
importance matérieUe assez grande pQur justifier Topinioo de quelques archéologues qui ont cru devoir y placer les ruines de la célèbre ville fondée par Cyrus? Je ne le crois pas. J*ai déjà eu occasion de discuter cette question , en décrivant les antiquités de Mader-i-Suleïmân , et, si ce que j*ai dit de la ressemblance des dem noms Fassa et Passagarde milite en faveur de Pantiquité et de Tillustration de la ville que le premier de ces noms représente , il faut bien ici , sur le sol de Fassa , convenir que les vestiges qui s'y retrouvent n'autorisent aucunement à les prendre pour ceux de la capitale élevée en commémoration de la victoire des Perses. Quant à ce qu'un voyageur anglais, Morier, raconte d'un habitant de Fessa qui lui dit que les ruines qui y existent étaient regardées comme plus surprenantes que celles de Persépolis^ évidemment il ne faut voir là que la prétention assez habituelle aux Persans d'attribuer, même aa prix d'un mensonge que le moindre examen peut détruire » au lieu dont ils sont originaires un intérêt quel qu'il soit, qui le relève aux yeux des étrangers. Cet habitant de Fessa , voyant que Morier se livrait à des recherches archéologiques, a voulu, en même temps qu'il pensait le satisfaire, rehausser l'importance que son sol natal n'a pas, par le moyen factice d*une gloire posthume. La vérité est que rien, dans la ville ou dans son voisinage, ne rappelle aucun édifice ayant pu avoir delà grandeur et pouvant remonter à des temps reculés. Tout ce qui, dans cette localité, proteste avec quelque apparence de raison en faveur de son antiquité, ce sont des éminences se reliant ensemble^ et sous la terre desquelles se trahissent çà et là quelques débris de maçonneries en cailloux, dont la composition ne fait pas honneur 9 l^ur originels quelle qq'eUe soit.
VOYAGE £N P£RSE. 368
Après avoir donoé aa tertre de Zohâk l'atteotioD qu'il méritait, nou&gag&â^es la ville, où nous espérions obtenir dea reoseignepu^ots de. natqre à ne point laisser échapper à nos rechercher les looQuioents qui pouvaient exister encore dans cette contrée. Nousi fûmes parfaitement reçu» par le gouverneur de Fessa , qui nons donna dans Tarirun excelleut logement et ne voulut point souffrir que nous achetassions la moindre chose. Toutes tes provisions nous furent fourmes gratuitement, quelque effort que nous ayons fait pour les payer. Nous voulûmes profiter de la bienveillance que nous témoignait le Khân de cette ville pour obtenir de lui des indications relatives aux ruines qui pouvaient être dans le district soumis à son autorité. Nous fîmes des tentatives semblables auprès des habitants originaires du pays et pouvant le connaître le mieux . Mais ce fut en pure perte , et tous s'accordaient à dire qu il ne se trouvait à Fessa que ce que nous avions va en y arrivant, c'est-à-dire la masse informe désignée par le nom de Tei-Zohâkû
Je m'étais un peu remi&. Une journée entière passée dans le repos avait contribué à diminuer Tintenaité. de mes douleurs. J*espérais me rétablir en ne me fatiguant pas les joura suivante. M. Coste se prêta complaisamment au désir ou plutôt au besoin que j'avais de faire de petites journées. Eu conséquence y nous partîmes de Fessa assez lard, et nous allâmes, d'uue allure tranquille, coucher à Naubendakiân j à trois heures seulement de distance. Notre route avait encore changé de direction; cette fois, nous allions vers Daràhgherd et marchions au sud-est. Naubendakiân , où nous avions fait halte, était un village placé au pied de hautes montagnes, à l'entrée d'une longue gorge qui l^e^ traversait du nord-ouest
^ê VOYAGE EN PERSE.
an sod-est. Bien nous avait pris de noos y arrêter, car la roote qoe noos avions à suivre au delà était aussi longue que pénible, à cause des difficultés qu'elle présentait. Nous mimes dix heures à franchir ce passage constamment resserré entre des rochers élevés, ftpres, çà et là couverts de broussailles ou d'une croAte de terre d*une aridité extrême. Nous D*avions plus ni froid, ni neige; la chaleur était an contraire très-forte, et quand nous descendîmes, de la passe élevée dans laquelle noos avions cheminé tout le jour, vers la plaine qui s*étendait de Tautre côté, nous y trouvâmes une température extrêmement élevée pour la saison. — Nous étions au 22 janvier. — Notre marche ayant été de dix heures, il faisait presque nuit quand nous nous arrêtâmes à Mtuiavân^ village de masures en terre et de cabanes en palmiers.
Le jour soivant, partis de bonne heore, nous marchâmt's d'abord ao nord-est, pour gagner la route de Chiraz à DaràbghenJU C'était, non-seulemeut le meilleur chemin pour nous y rendre, mais même le seul qu'il fût possible de suivre, à cause des marécages et des rivières qui rendaient le milieu de la plaine impraticable. Nous nous rapprochâmes des montagnes qui bornent la plaine au nord, et noos marchâmes à une très-petite distance de leur base. Nous y rencontrâmes plusieurs cours d'eau et traversâmes des prairies, alors verdoyantes, où paissaient les troupeaux des Iliâts dont les tentes se voyaient de plusieurs côtés. Le sentier que nous suivions nous conduisit souvent au milieu de hautes herbes au-dessus desquelles s'élevaient de grands arbres de diverses espèces , entremêlés de palmiers. Cette végétation , abandonnée à elle-même, donnait une grâce infinie à ses capricieux enlacements. Les dattiers se confondaient avec les
cbénes verts, des lianes vivaces et sans fin s^enroulaient aux troncs des uns ou pendaient en guirlandes aux branches des autres. Les longues cannes et les joncs des marécages , agités par une douce et tiède brise, mêlaient leur long feuillage aux branches flexibles des saules séculaires penchés sur les eaux qui s'écoulaient au travers des prés émail lés de fleurs. A tout instant, au bruit de nos pas, se levaient effrayées, de dessous les touffes de genêts ou d'arbousiers, des perdrix et des francolins, charmants oiseaux de ces contrées méridionales. — Lefrancolin ressemble au faisan par son plumage et le goût de sa chair. Il a à peu près les mêmes mœurs, il vit accouplé comme lui ; mais il est plus petit, et le mâle n a point la queue ornée de longues plumes.
Après sept heures de route, nous atteignîmes Darâbgherd. Son aspect est plus riant et plus heureux que celui d'aucune autre ville de Perse. Ses maisons sont presque entièrement cachées sous les dattiers et les orangers qui croissent à profusion de tous côtés , autour de la ville et dans son enceinte même. Nous y fùuies logés dans un petit palais jadis trèsélégant. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il tombe en ruines, c'est le sort de tous ceux du pays. Cette élégante demeure était au milieu d'un jardin planté de toutes sortes d'arbres au milieu desquels nous n'avions qu'à choisir : les oranges, les dattes, les limons s'abaissaient vers nous en faisant sous leur poids, comme pour les rendre plus faciles à cueillir, plier les branches qui les portaient. C'était le plus beau et le plus gracieux jardin que nous eussions encore vu. Nous devions cette habitation à la bienveillance du Chàh- Zadèh qui commandait la province. C'était un oncle du Chah régnant : il s'appelait Mehemet-Saadèk-Mïrza.
366 VOYAGE EN PCUSE.
Le moÎDs de temps que nous pussions demeurer à Daràbgherd, c'était deux jours pleios, car nous avions à y faire des explorations auxquelles nous encourageaient le nom que rappelait cette ville et ce qui nous avait été indiqué par les habitants. Dès le lendemain , prenant un guide, nous nous flmes conduire aux lieux qui nous promettaient des souvenirs antiques. Le nom que conserve cette cité a bien le cachel de Tantiquité, car Darâb signifie Darius ^ et DarâÏMijerd ou Darâb-gherâ, car les Persans disent les deux , se traduit par eiié ou résidence de Darius. Cette ville est, de nos jours, le chef-lieu d'un des districts les plus considérables du Fars. Son importance n'est point purement traditionnelle, et ce n'est pas à son nom seul qu'elle la doit. Sa position topographique, ainsi que tous les avantages qui en sont la conséquence, y ont attiré une nombreuse population. Son territoire est remarquable par une fertilité qu'entretiennent les nombreux et abondants ruisseaux qui l'arrosent en tous sens. Ces heureuses dispositions naturelles qui ont dA certainement, là comme dans le reste de la Perse, déchoir beaucoup, ont cependant encore assez de valeur actuellement pour justifier le choix qui avait été fait autrefois par le fondateur de cette ville. Daràbgherd est située au pied de la chaine des montagnes qui s'étendent de l'est à l'ouest et ferment , <le ce côté , son immense plaine. On a choisi , pour assiette de la ville moderne, le milieu d'un arc de cercle dont Touverture est tournée au sud, et masquée en partie par deux grandes masses de rochers qui semblent placés la pour la protéger et borner son territoire particulier. Elle n'est pas considérable, et ne rappelle absolument rien de l'antiquité de son origine. C'est au loin ^ et à une heure ou
ane heure et demie des portes » qu'il faut en chercher les vestiges, ils sont évidemment de deux époques, comme on pourra en juger par les détails que je vais donttOr. Je commencerai à décrire la portion qui paratt la plus ancienne.
A cinq kilomètres au sud de la ville , on aperçoit un rocher isolé qu'entoure une suite d'éminences de terre décrivant une grande circonférence, et coupées, de distance en distance, par de larges brèches. Ce site porte le nom de Khalèh'Darâb ou citadelle de Darius. Le rocher isolé qui sert de jalon, au milieu de la plaine, pour retrouver l'emplacement de ces ruines peu apparentes, semble, en effet, avoir été le centre d'une vaste fortification circulaire. De larges fossés avaient été creusés tout autour, et la terre en avait été rejetée à l'intérieur de manière à ce que ces remblais formassent des remparts élevés. Les fossés ont dû être remplis d'eau; car, bien qu'ils soient aujourd'hui en partie comblés, on en retrouve encore des portions submergées à une assez grande profondeur. Les murailles circulaires ne conservent aucune trace de constructions. Cependant il faut croire qu'elles ont été, sinon formées entièrement, au moins protégées, soit par des ouvrages en pierres, soit par des placages en briques cuites. Le rocher du centre est le seul point où se retrouvent des fragments de murs dont Tappareil varie; on y découvre des arrachements en briques crues, à côté de débris de maçonnerie. Il est difficile de se rendre compte de ce qu'ont pu être ces restes informes au milieu desquels on ne distingue pas la moindre trace de plan. Néanmoins, à en juger par l'élévation du rocher central, et par celle ^ en progression décroissante, des éminences qui l'entourent , il wt peut^tre permis de croire que, coofor**
mément anx usages antiques , la citadelle qui formait le centre de celte ville fortiBée était renfermée dans une triple enceinte dont les circonférences étaient concentriques (11). Il est également très-dif&cile de dire d'une façon précise par combien d'issues on pénétrait dans cette vaste citadelle , car il n'est pas possible d'affirmer que toutes les ouvertures actuelles sont bien d'anciennes portes. Pourtant , comme il est plus probable que les habitants nomades ou sédentaires qui ont envahi le sol intérieur » pour l'ensemencer ou y dresser leurs tentes , ont cherché les issues existantes plutôt que de se frayer péniblement des passages nouveaux au travers des hautes et épaisses murailles, on peut raisonnablement admettre que les trouées que l'on voit actuel-
lement sont en réalité d'anciennes portes. Dans ce cas, il faudrait croire qu'il y en aurait eu huit.
J'ai dit combien, au milieu du vague de ces ruines et de leurs formes indécises, il était scabreux de se faire une opinion sur leur âge ou leur nature. Mais il en est une portion que les siècles ont respectée et qui permet d'avoir une idée plus juste de l'importance de cette localité, comme du caractère des constructions qui y avaient été élevées. Cest un aqueduc suivant le rayon nord-est et qui amenait jusqu*au centre des fortifications les eaux d'une source ou d'un ruisseau, que l'on conservait dans des réservoirs encore reconnaissables. On doit croire que ces citernes avaient été établies en prévoyance d'un siège pendant lequel les assiégeants auraient coupé l'aqueduc et intercepté les eaux. La manière dont cet aqueduc avait été construit mérite d'ailleurs l'attention : le canal suivi par les eaux, soit dans la plaine, soit àFintérieur de l'enceinte, était construit en maçonnerie solide com-
posée de petits moellons irréguliers. Les parois intérieures de ce canal étaient enduites d*an ciment très-dur et très-épais. La partie la plus remarquable de cette construction antique, et qui peut le mieux donner une idée de Part qui y a présidé, est la portion de Taqueduc qui porte les eaux d'un bord du fossé sur Tautre. On avait élevé, dans ce but, sur le fond du fossé, cinq arcades à plein-ceintre dont les voussures sont en bri^ ques cuites; le reste de la maçonnerie, en moellons, présente encore, comme le prouve sa conservation, toutes les conditions d*une parfaite solidité.
En présence de ces ruines, les unes dont le caractère et la forme ont disparu, les autres, au contraire, assez bien conservées, deux hypothèses viennent à Tesprit : ou elles ne remontent pas jusqu'à Darius, ou cette citadelle, léguée par ce monarque aux siècles postérieurs, a été occupée et disposée de nouveau par un prince sassanide. En effet, la construction de cet aqueduc est, de tous points, semblable à celle des monuments qui ont précédé Tère mahométane, et n'a aucune analogie avec ceux de Tépoque achéménide. Obligé de choisir entre ces deux hypothèses, et respectant la dénomination de Darâbgherd attribuée et conservée jusqu'à nos jours à celte localité, dénomination dont il serait difficile de discuter la légitimité, peut-être vaut-il mieux adopter la seconde.
Un autre monument, situé dans cette localité et portant un nom sassanide, vient encore à Pappui de cette opinion qui attribuerait deux époques bien distinctes aux constructions de Khatéh'Darâb, En se dirigeant de ce dernier point au nordest, ou en suivant, au sortir de Darâbgherd, la direction du sud et tournant à Test, on contourne Tune des deux masses de rochers que nous avons dit former le demi-cercle au fond