‹ Voyage en PerseChapitre 70 sur 89 · CHAPITRE XLIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIX

Départ de Chiraz. — Bênd-Amir. — Kanara. — Retour à Persépolis. — Moulage. — AtHch-Oàhs près de M&der-i-Su]eIinan. — Retour à Ispahan. — École de M. Bore. — Mahuumd-Khàn.

Le 12 février, n'ayant plus rien à faire à Chiraz, et tout notre monde étant suffisamment reposé^ nous nous étions remis en route pour Ispahan. Nous allâmes reprendre à Zergoûu possession du me'iman'khmih délabré où nous avicos déjà eu tant de peine à nous abriter. De ce village nous devions aller à celui de Kanara^ dans la plaine de Merdâcht, à une demi-farsak des ruines de Persépolis. Nous ne suivîmes pas dans toute son étendue la route que nous avions prise en nous rendant à Chiraz. Nous laissâmes à notre gauche le pont du Bend-Amir, et, tournant à droite, nous nous avançâmes vers le pied des montagnes en évitant, autant que possible, les marécages qui s'étendent de ce côlé. Nous marchâmes deux heures environ entre la berge escarpée de la rivière et la base des montagnes, qui en est très-rapprochée.

On nous avait indiqué, dans celte direction^ des sculptures placées sur les rochers. Nous eûmes beau chercher, inspecter

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chaque pierre, nous n'y vtmes absotatnent rien qui senllt la main des hoaQOies. Les roches y étaient ftpres, sauvages, amoncelées sans ordre les unes sur les antres jusqti'an village de htnd-kmxr. Près de là se trouve comme une espèce de peftit cirqoe naturel auquel tes Persans donnent le nom de Nokhara^Khânhh ou Heu des trompettes. Je n*ai pu en con- ; ^ naître ni la raison, ni forigine. A la façon dont les rochers ^^' y sont disposés, j*ai pensé que pent^tre, lorsque ce pays était plus florissant, des musiciens se réunissaient en ce lieu favorable à la répercussion du son de leurs instruments dont les échos portaient au loin les éclatantes fanfares. Quant à présent, il ne s'y passe ni ne s'y trouve rien qui soit digne de remarque.

Quelques pasencore^ et nous arrivions au village de Bend" Amir. Nous entendîmes de loin le bruit que font les eaux de la rivière en se précipitant par-^dessus la digue qui a donné son nom à cet endroit. Pour nous en rapprocher, nous traversâmes quelques champs bordés de beaux arbres. Arrivés sur Tescarpement de la bei*ge, en aval de la chute, nous eûmes devant les yeux un des plus pittoresques et des plus séduisants tableaux que nous aient offerts les paysages de Perse : une immense nappe d'eau tombe, d'une hauteur de douze ou qumze mètres, au fond d'un gouffre où elle rejaillit en bondissant sur elle-même. Une écume blanche, qui rouie et tour-noie sous cette puissante cascade, s*étend en larges festons et s'allonge entraînée par un courant rapide. Ébloui par l'éclat des eaux, assourdi par leur fracas, on se sent pris de vertige en fixant la mobilité incessante de cette cascade qui ne s'arrête jamais* Au-dessus s'élève un pont qui réunit les deux bords de la rivière, et donne, par treize

ouvertures, passage à ses eaux qui , d'un côlé, s'élèvenl paisiblement jusqu*à elles , pour, de Tautre, se précipiter eo mugissant. Ces arches s'appuient sur une forte digue doot les assises s'aperçoivent à travers la limpidité des eaux. Tool cet ouvrage est en fortes pierres, construit avec art, et d'une solidité éprouvée par plusieurs siècles. C'est là ce qu'on «^ appelle le Bend ou la digue. Ce barrage a été exécuté dans le but d'élever les eaux de la rivière , qui est très-encaissée, au niveau de la plaine, afin de les y conduire par des canaux irrigateurs. La fécondité de la plaine de Merdàcht et son ancienne population avaient déterminé cet ouvrage hydraulique, qui devait répandre l'abondance et la richesse dans le pays. Il témoigne d'ailleurs de la sollicitude des gouvernements antérieurs de la Perse , et fait honte à ceux du présent. Si on la voit aujourd'hui ruinée par ceux qui devraient lui donner la vie, si son administration actuelle, au lieu de fortifier son existence, lui met en quelque sorte le pied sur la gorge et pressure sa pauvreté, on voit, par le Bend-Amir^ qu'elle a été dans d'autres temps gouvernée par des princes plus intelligents qui ont eu sollicitude du bien-être de la nation, et ont compris qu'il fallait venir en aide aux forces naturelles d'un peuple essentiellement industrieux. VAmir ou gouverneur à qui le pays doit le bienfait 4^ cette digue s'appelait AzedredrDaulèh ; il vivait vers le milieu du iv* siècle de l'hégire. Les raïas de la plaine de Merdàcht bénissent encore sa mémoire en faisant les récoltes qu'ils lui doivent. Sur les deux bords élevés de la rivière, au-dessus du Bend^ sont groupées les maisons du village. Elles ont suivi la loi commune et sont presqu'en ruines. Cependant, grâce aux facilites de travail que les paysans trouvent autour de la

digue, ils s'y sont maintenus encore en assez grand nombre, et sont pour la plupart agriculteurs. Les autres sont meuniers, mettant à profit Télévation de la rivière, sur les deux bords de laquelle ils ont disposé plusieurs moulins.

Après une courte halte en cet endroit, nous regagnâmes Kanara, en traversant la plaine de Merdàcht. Nous pûmes, chemin faisant, apprécier la richesse de ce territoire on la nature avait si bien préparé ce qu'un art intelligent voulut compléter. Partout un sol profond, abandonné à lui-même maintenant, faisait croître de belles prairies; çà et là des rizières parfaitement arrosées promettaient d'abondantes récoltes. A chaque pas et dans tous les sens, les eaux arrêtées par le Bend se dispersaient dans des canaux qui les conduisaient au loin dans tontes les directions. L'imprévoyance habituelle aux Persans, Taffaiblissement de la population, et, par suite, l'abandon des terres, sont cause que la plupart de ces irrigations se perdent dans le sol qui , inculte et inondé, s'est transformé en marécages. L'étendue du terrain ainsi inutilisé y est maintenant immense, et celui qui reçoit une culture est en très-minime proportion par rapport aux marais. Les canaux irrigaleurs et les marécages nous offrirent bien des obstacles pour gagner Kanara directement. Nous n'avions pas voulu faire un long détour pour prendre la route la meilleure, et nous fûmes forcés d'en faire raille pour éviter les mauvais passages , ou franchir des ruisseaux dont la profondeur s'augmente encore de l'exhaussement produit sur leurs bords par les curages qu'on y pratique de temps à autre, et qui y forment des remblais élevés. Nous arrivâmes assez tard à Kanara où nous attendaient nos gens et notre caravane.

390 VOYAGE EN FEBSg.

Le lendemain, de grand noatin, nou6 nous reodimes sur le plateau de Takht-i-Djemchid, avec le plâtxe que noust avions afnporté de Chiraz, loul ce ^eMI fallait pour le préparer, et une provision de beurre, afin d'enduire les sculpluires dont uous voulions prendre l'en)pi;einte. Ce ne fut paa sans émotion que nons nous retrouvànoea au milieu de ce$ ruiik^ où nous avions passé près de deux mois. Nous visilânses le lieu de notre campement ;, l^es traces, de notre. établisseo^nL y étaient au8si fraîches que si elles eussent été de la veille. Personne, depuis nous, ne pacaissadt être passé par là; les empreintes que nous y avions laissées, étaient les seules qui s'y montrassent. Il est probable qu ellies y sont restées bien longtemps encore., et qu'elles ont eu. de la peine à disparailre dans cette soliUide où des années marquent Ti: tervaJIe entre deux visiteurs. Nous nous mimes à Tœuvre sur deux poiats différents des ruines, choisissant deux types bien conservés, niais de dimensions qui les rendissent transportables. L'opération, ne fut pas sans difliculté. Nous n'avions, comme je l'ai dit, d'autre corps gras à pouvoir employer pour recouvrir la pierre, avant d'y apposer le plâtre, que du beurre. Or, nous étions en hiver; la pierre était très*froide, surtout pour Tun des sujets, que. nous avions choisi sur un mur OKposé au nord. Il en résultait que le beurre, q^e.nous faisions fondre pour QOji^ en servir,, se Ggeait et durcissait de nouveau , au lieu de s'étendre sur toute la surface et. de circuler dans les pefits détails de la sculpture^ Il formait ainsi des épaisseurs qui nuisaient à Testam page: des parties fines^de cet art persépolitain dont la délicatesse du ciseau fait le principai mérite. Nous avions beau frotter avec nos mains pour amollir et étendre ce corps gras, il se solidifiait aussitôt qu'il était à

l'air. Nous essayâmes de faire du feu devaoi la pierre» dans Tespoir de réchauffer assez pour que le beurre y restât liquide, mais ce fut en vain. Cependant il fallait bien, en accélérant le plus possible cette préparation difficile, couler notre plâtre. Mais ici , nouvelle difficulté : cea bas-reliefs étaient sur de» murs verticaux ; notre moctier, coulé entre la pierre et des planches qui en étaient approchées» s%perdait en partie; déplu», son adhérence avec la sculpture n'était pas assez forte pour que l'empreinte eût toute la pureté désirable. Nous fûnies obligés de nous y reprendre à plu^ sieurs fois; et, en définitive^ nous devons Tavouer, nous n'obttnmes, avec les moyens grossiers dont nous pouvions disposer, que des creux incorrects et incomplets. U devaient néanmoins remplir I0 but que nous nous proposions, celui de faire comprendre lei relief de ces antiques sculptures.

Mais ce m'était pas^ fout encore que d'avoir fabriqué ces creux ; il fallait les emporter, et les enoimller de façon à ce qu'ils ne fussent pas brisé» sur le dos des mules qui devaient les tranafXKter si loim Nouvel embarras. Nous avions fait le» mouleurs, noua devînmes emballeurs. Un menuisier du village nous fit deux caisse» de petii volume; nou» coupâmes nos moule» en ptusieur» fragmente, et nous lesFenflarmâmes dians oesi caissen, en les bourrant* de coton d'abord , et de paille hachée emoite. MaUieoreusement nos plâtres n'avaient pu sécher; il aurait fiatlu nous arrêter plusieurs jour» à Kanara pour les Iai8»er durcir, et nou» n'avion»ni le loisir dereàter ainsi en route, ni la bourse assez bien garnie pour dépenser mal à' propos notre argent. Nous finie» donc pour le mieux, ei comptâmes sur la bonne chance que devaient nous mériter no» peine».

Ressoul-Bek était resté à Chiraz dans l'espoir d'obtenir le paiement de son barat remis de jour en jour, et pour lequel on lui avait assuré Fargent à une échéance qui coïncidait malencontreusement avec notre départ. Il nous rejoignit à Kanara. Dès qu'il eut mis pied à terre, je devinai, à sa mine pileuse, qu'il n'avait pas réussi à se faire payer. En effets il ine raconta que, malgré toutes les promesses faites, tous les engagements pris et la parole que m'avait donnée le Chah- Zadèh, le trésorier de la province l'avait encore ajourné. Il était allé de nouveau supplier le prince , qui lui avait demandé son barat en lui promettant de le faire payer à 8on cousin, qui était à Chiraz. Le pauvre Ressoul-Bek était tout décontenancé, et je pus voir qu'il rougissait vis-à-vis de nous du manque de foi des autorités de son pays. 11 avait honte de l'inexactitude ou de la pénurie du trésor public , et ne pouvant pallier Tune, ni cacher l'autre, il disait avec amertume : ce Si je n'avais ni femme, ni enfants, Sâheby je vous « demanderais de m'emmener avec vous en France. » Les conséquences générales de cet état de choses sont déplorables; c'est avec une administration semblable que tout décline, se ruine et meurt en Perse. Le patriotisme s'éteint, et si une étincelle de fanatisme religieux luit encore sous la cendre qui couvre ce malheureux pays , elle ne sufKt plus à réchauffer le cœur des Persans. Quelques khàns dilapidateurs restent autour du trône tant qu'ils y voient un peu d'or à ramasser; mais, dans le peuple, il y en a qui, regardant le roi et son vizir avec mépris, hésitent et se tournent vers les étrangers. Ce sont ces regards inquiets et malheureux qu'épient les Russes dans les provinces du nord , et auxquels , dans celles

du sud 9 correspoodent déjà si activement les Anglais.

Après avoir assuré te mieux que nous pûmes la conservation de nos moules et les avoir recommandés aux tchervàdars, sur leur tête (13), nous reprtmes notre course vers Ispahan. Nous allâmes, de Kanara, coucher à Sivend, et^ de ce village, camper encore au pied du monument funéraire de Mader^i'Suleïmân.

Nous voulàmes, de ce point, gagner le caravansérail de Khônakergoûn, sans passer par Morghàb. Notre route se dessinait sur la gauche, et nous traversâmes de suite la rivière. Nous marchions depuis peu de temps, quand nous aperçûmes, au pied d'une petite montagne, deux blocs blancs qui nous semblèrent être des socles ou des piédestaux, restes de quelque monument disparu. Ils avaient échappé à nos recherches lors de notre premier séjour dans cette localité. Nous en étant approchés, nous reconnûmes que c'était , à n'en pas douter, deux atech-gâh ou autels du feu^ et qu'ils étaient certainement du même temps que les édifices dont les ruines étaient éparses dans la plaine voisine. Ils avaient l'apparence de deux énormes cubes de calcaire blanc posés sur une base et terminés par une plate-forme. C'était sans doute là que se plaçait le feu ou ce qui devait le recevoir. On y montait par huit marches taillées dans un bloc de même matière. L'un de ces autels est encore muni de son escalier; celui de l'autre ne s y trouve plus; il a été transporté au bas du monument funéraire de Mader^i^Suleïmàn pour aider à y monter. Noos l'y avions remarqué sans comprendre comment il y avait été placé, ni d'où il provenait, car il ne semblait pas avoir d'homogénéité avec cette construction. Ces deux atech-gàh^ placés à côté l'un de l'autre et en quelque sorte jumeaux.

391 ¥01âGË KN FEUSe.

comiM ceux de Nakch4-RoQtlèoi, aooi le aecoDcl exemple que nou8 eo avong reneootré. Celle observalioa me parait conduire à ceite peaeée : que les adoraliooe oo les sacrifices des Perses igaicoles avâieni lieu simultaDémeol et égaleBienl eo rboDoeor de deux divinités. Me faudrait-il pas eo cobtclore qAie les Guèbres, eonsidératii que le genre humaiB esi placé entre le bien et le mal , trouvaient «tile d'adresser des prières au génie de Ymay représenté par Ormuzdy coouue au génie de Taulrey figuré par Ahriman? On retrouve encore ebez certaittes populations de ces contrées Tadoralion exclu* sîve de ce dernier symbole, sous le nom de Chètian qui est le diable. Elles* disent, po«ir se justifier, que Ton peut se dispenser de prières à Tégard de Dieo^ qui est bienveillant ; mais qu'il faut , par elles, se garantir des mauvaises influences du démon, qui ne veut que du mal à Thomme (14).

En arrivaBt le soir à Khonakergoào , nous trouvèmes le caravansérail: rempii.de mules et de chameaux. Une très-nombreuse- caravane s'y était arrêtée avant nous. La cour était tellement encombrée de ces» animaux couchés ou accroupis eo désordre, ainsi que des ballots dont on les avait déchargés, que noas-ne savions oÀ passer. Il falloi le caractère officiel de;Ressoul-Bek, comme Geulam-i*CbMi> et so» air d'autorité,, pour qui'ou nous fit de la place. Nous eàaiiBS aiwsi beaucoup de peine à obtemr des: chameliers qu^^ils bous cédassent un des réduits destinés aux voyageurs et où ils asaient installé leurs ènes et leurs provisions particolièree. On ne s'entendait pas dans le caravansérail. H était tout dif- 'féreot de ce que nous Tavions trouv^é quand nous y étions passés au commencement d'octobre. Alors il était désert. Nous le revoyions peuplé comme une vraie ménagerie : ctia-

meiittii, mutel»^ ohevaœc^ ânes, tchervàdair», tons y élaîent pélô^roéle, cffiaieoil, bdUf^laient, hennissaieiyt sur toits les tons et iQ^Q^ssiiQineni. Céi^ii \m vacarme affreux. A ces cris diëcord^Atesa méiail ««bruit de sonnettes qui n'arrêtait pas et s ^outaib d'uoei façon fovt désagréable à oelui des étrilles des muletiers qm. pansaient leuirs bétea pirivilégiées. Ces étrilles sonl manies de deux petits greloAs» afin de prc^oire ua bruit qui platt beaucoup aux animaux sur le do& desquels on les promène, mais qui est iaxtnémemenL moBotose pour des oreilles d'homme. Si la. fin de cetts» journée fut insupportable, UnuiAfqtbien pire. Il nous-fuit impossible de. dormir. Devant notre porte, c^esUàrdire devant l'ouverture du sale réduit Qii. nous couchions, car il a'yi avait point de porte, nous avions cinq ou six chaoïdaux qui portaient chacun à leur cou une clochette dont le bat^aot était incessanimeni en branle.

Enfin le jour parut; nous nous hâtâmes de quitter ce cairavanséraiK \a temps était devenu fort mauvais; il tomba de la neige et nous eûmes grand, froid . Nous nous arrêtâmes à KhonakhorrMh. De là^ apus allâmes à Surip^k, avec une pluie battante. Chemin faisant nous rencontrâmes plusieurs caravanes qui se rendaient à Chirac. Je fus tcès-étonné d^être salué du haut d'une charge énorme que portait un mutet^ Je regardai longtemps avant de reconnaitre celui qui m'adressait cette poUtje^se \ cependant ^ à un mouvement qu'il tit pour se dégager de Fimmense pelisse en. peau de mqutop sous laquelle il s'abritait,, je reconnus un peintre qiue j'avais employé à Ispahan à me faire plusieurs copies de. tableaux anciens. Il me dit qu'il allait à Chirac toucher un barat. Je lui souhaitai bon. voy^e. et bonne chance, sans lui rien dire de

la mauvaise opinion que j'avais de sa créance. C'est quelque chose de curieux et d'incompréhensible en même temps que cet usage persan de donner des mandats à toucher, dod pas là où a été contractée la dette, là où sont le débiteur et celui à qui il doit , mais quelquefois à cent, h deux cents farsaks. On envoie un pauvre créancier dans une province du sud , s'il habite le nord , ou dans le nord , s'il est d'une ville du midi ; il semble que, par ces difficultés qui n'exemptent d'ailleurs en aucune façon de celles qui tiennent à l'acquittement raéme du baratf on veut dégoâter ceux à qui l'on doit de réclamer le montant de leurs créances. Au reste, il faut dire que les Persans ont un tel goât pour la vie nomade, les déplacements et les voyages , quelque longs et incommodes qu'ils soient dans leur pays, qu'ils se mettent en route avec uoe facilité surprenante, pour toucher une somme si petite qu'elle soit. Nous étions à Tépoque de l'année à laquelle les Persans voyagent le plus volontiers, parce qu'ils n'ont pas à craindre la chaleur, et que les tchervàdars, trouvant de l'herbe nouvelle partout, font pattre leurs bêtes, ce qui est une grande économie pour eux, tout en leur permettant de transporter à meilleur compte.

Nous passions les deux jours suivants à Abadèh et à Sould-

Le 22 février, de bonne heure, nous arrivâmes à Yezdikastf et nous logeâmes, comme la première fois, daos le caravansérail, au bord de la rivière. Pour compléter ma collection de dessins pittoresques, je voulus prendre deux vues de cette ville si singulièrement perchée sur un rocher isolé de toutes parts. Pour faire l'un de ces croquis, je me rendis en face de la petite porte unique par laquelle on

pénètre à Tintérieur de Yezdikast. Je m'installai à l'endroit qui me convenait pour mon point de vue, et je ne tardai pas à être entouré par les désœuvrée de la ville. Après avoir répondu avec complaisance à leurs questions souvent absurdes et toujours les mêmes, l'un des assistants , plus hardi apparemment que les autres , me demanda de lui donner mon canif. — Bien entendu que je le lui refusai. — Il insista. — Je lui répondis de manière à le convaincre qu'il ne l'aurait pas. 11 me parut , autant que je pus le comprendre, que, dans son dépit , il en venait aux impertinences. Je ne m*en émus que médiocrement, d'autant mieux qu'elles ne m'étaient pas trèsintelligibles, et je finis tranquillement mon travail. Mais, quand je fermai le canif cause de son mécontentement et le remis dans ma poche, les injures prirent un caractère si agre^^sif qu'elles ne pouvaient plus être inintelligibles. Ces drôles étaient douze à quinze ; j'étais seul et sans armes. C'était une imprudence. Cependant celui qui était le plus près de moi paya pour les autres, et je lui administrai trois ou quatre coups d'une petite chaise pliante que j'avais à la main. Cette correction fit momentanément de l'effet, et ils se retirèrent; mais quand j'eus fait une cmquantaine de pas pour regagner le caravansérail , ils me lancèrent une grêle de pierres. Ces hommes étaient si lâches que, quand je me retournais et faisais mine de leur courir dessus, ils se sauvaient. Heureusement leurs projectiles ne m'atteignirent pas, et, tout en faisant quatre pas en arrière pour dix en avant, je parvins en vue du caravansérail où ils n'osèrent me suivre. J'envoyai de suite Ressoul-Bek au ket-khodâh , avec l'ordre de lui raconter ce qui venait de se passer, et de lui dire que j'exigeais une réparation dont le ch&timent des coupables

398 VOYAGE EN Plil.RS^.

était Tunique moyen. An bout d'une heure , le ket-khodâh arriva avec quelques hommes qui en oonduisaient on autre les mains liées, qu'ils me présentèrent comme celui qoi avait été rinstigateur des offenses dont je me plaignais. Je ne le reconnaissais pas; mais peu importait. Ce que je voulais, ce que je devais à mon habit de frengui, c'était de ne pas laisser impunie une agression comme celle dont j'avais eu A souffrir. Il ne fallait pas que les gens de Yezdikast eussent le droit de dire qu'ils pouvaient impunément attaquer les voyageurs, insulter les Européens qui passaient devant leur ville. Je aie contentai donc du prétendu coupable qui m'était amené ; le ket-khodâh le fit coucher sur le dos; on lui attacha le bas des jambes à un bâton dont les extrémités étaient tenues en l*air par deux hommes qui lui administrèrent des coups de verges sur la plante des pieds* Lorsque je crus avoir assez fait pour l'exemple , j'arrêtai les coups.

Indépendamment de l'acte de justice du ket-khodâh, je me réservais de prouver aux habitants de Yezdikast, qu'un Européen , quoique isolé et sans autre protection que celle de sa fermeté et de ses armes » savait se faire respecter d^eux. Le lendemain en partant, nous devions passer précisément devant la porte de la ville, à Tendroit où avait commencé la scène de la veille et où se réunissaient les flâneurs qui venaient y chercher le soleil. En effet, il y en avait là un certain nombre. Je fis arrêter notre petite troupe, et, poussant mon cheval vers eux, je leur ûs, de mon mieux et le plus énergique— ment possible, des reproches sur leur lâche conduite. Je leur demandai , si , alors que j'étais armé , et que , réuai à mes compagnons, je pouvais leur résister, ils étaient disposés à renouveler leur attaque du jour précédent. J'engageai cetix

VOYAGE EN PEASE. 39f

qui m'avaient assailli à coups de pierres lancées de loin, à se lever et à venir me provoquer de près. Ils ne bougèrent pas» s'entre-regardèreni, en mnrnurant des excuses, ^disant que ce n'était personne d'entre eux qui avait commis ia faute dont je me plaignais. Je les traitai tous de Pezevink , d'Ahram^Zàdkh j et , jetant sur eux te regard ie plus méprisant que je pus, je leur dis qu'ils étaient tous des làcbes. Là«des8us, je continuai ma route , en pensant que ia bastonnade officielle et la démarche que je venais de faire en personne pourraient bien être utiles à un Européen qui passerait par la après moi.

On ne saurait croire, en effet, combien sont graves, dans ces pays à demi barbares, les précédents, les faiblesses ou les répressions. Les peuples d'Asie ont trop peu d'occasions de voir des Européens pour les connaître; ils ne peu-^ vent les juger que par les rares exemples que le hasard fait, de loin en loin, passer sous leurs yeux. En raison même dé la rareté des voyageurs, le dernier est celui qui reste dans la mémoire des [)opulations ; il importe donc qu*il soit de nature à préserver ceux à venir. Quand on écrit dans le but. d'éclairer celui qui peut être appelé à faire des excursions dans ces contrées, où le premier mouvement des habitants, leur sentiment instinctif, sont l'antipathie, Thoslilité même, on ne saurait trop leur recommander de n'endurer aucune vexation, de ne pas laisser une seule insulte impunie, quelque légère qu eHe paraisse, de ne jamais souffrir un manque de respect pour son habit frengui. Son indifférence ou sa pusillanimité serait infailliblement un précédent fôcheux nonseulement pour lui, mais encore pour tous ceux qui suivraient. Le respect, ia oraiute môme de l'habH fren^i sont indispen-

sables à un Européen qui voyage daus ces pays lointains. El comment pourrait-il en être autrement quand il est complètement isolé au milieu de populations sauvages, fanatiques, et à leur merci ?

Nous apprîmes dans le pays qu'un chef bactyari venait d*y paraître avec une bande de deux cents hommes , qu'il avait fait subitement irruption dans les villages et y avait enlevé beaucoup de bétail.

' Nous fîmes balte au caravansérail d'Aminahad. Du plus loin que les habitants de ce village nous aperçurent , ils fermèrent les portes de leur enceinte. Quand nous voulûmes avoir des provisisons, nous eûmes les plus grandes peines, d'al)ord à en obtenir une réponse, puis à nous faire ouvrir; ils pensaient que nous voulions leur imposer le «tir^a^ Il fallut que j'allasse moi-même parlementera leur porte et leur faire passer de l'argent pour les convaincre que nous n'avions aucune envie de les dépouiller. La confiance leur revint en voyant des sabcrans que je leur avais jetés, et ils nous fournirent tout ce que nous voulûmes. Un des habitants m'apporta une peau de léopard qu'il avait tué dans la montagne voisine ; je la lui achetai. Elle était petite et de peu de valeur; j'en fis une chabraque très- confortable pour le mauvais temps.

Nous fûmes rejoints à Aminabad par une nombreuse caravane de chevaux que des maquignons conduisaient à Bender- Bouchir, pour y être embarqués à destination de Bombay. Je sus par eux que les Anglais s'approvisionnent annuellement, en Perse , de chevaux destinés aux particuliers ou à la remonte de l'armée.

Après avoir couché les jours suivants à Koumichâh et à

Mayar, nous arrivâmes le 26 à Ispahan. Ressoul-Bek était allé en avant à Djoulfah. M. Bore, qu'il avait prévenu de notre retour, vint au-devant de nous. Ce fut avec joie que nous nous jetâmes dans les bras de cet excellent compatriote que nous étions heureux de revoir. Il n'avait point quitté Ispahan ; il y avait augmenté le nombre de ses disciples et avait passé dans l'étude les mois qui nous avaient séparés. M. Bore eut Tobligeance de nous donner encore l'hospitalité , et nous reprîmes le logement que nous avions déjà occupé chez lui, mais cette fois pour quelques jours seulement. Notre hôte, par la nature de ses travaux sur l'antiquité asiatique, devait s'intéresser à ceux que nous venions d'accomplir dans notre excursion au sud de la Perse. Bien que la philologie fût alors son étude spéciale, l'intérêt, la curiosité, et le point par lequel les langues mortes de cette partie de l'Asie se rattachent aux monuments, lui firent prêter attention à nos récits et voir nos portefeuilles avec empressement. Nous avions beaucoup à lui raconter, car nous avions beaucoup vu.

De son côté, il voulut bien nous initier aux progrès de sa propagande scolastique; il nous dit, avec l'espérance d'une prospérité plus complète dans l'avenir, les résultats encourageants qu'il avait déjà obtenus, il comptait, en effet, à son école un grand nombre d'élèves parmi lesquels il y avait non-seulement des Arméniens catholiques et schismati* ques, mais aussi des musulmans. Il était aidé dans son œuvre par des sous-maitres chrétiens et des mirzas mahométans, de façon à ce que les enfants de chaque religion pussent remplir leurs dévotions sous les yeux d'hommes de leur croyance. C'était respecter la foi de chacun , c'était

40) VOYAGE EN PEESE.

aussi politique. Jusque là, Técole française prospérail ei élail en voie de progrès. Quelques préjugés s'étaient bieo laissé deviner, mais ils ne s'étaient point encore élevés à la haotear du fanatisme excité par la jalousie plus encore que par une fi>i aveugle. Les antagonistes, encore en germe, qui ne devaient pastarder à surgir contre M. Bore, a'étaient pas mahométaDs, il faut le dire à Thonneur des Persans ; c'étaient les AnnéoieDS schisma tiques, les variabedi, maîtres de la population de Djoulfah et esclaves abrutis du khalifah de celte nation. Évèque et prêtres, il ne pouvaient voir d'un œil approbateur ou «même indifférent un Français, un catholique, attirera lui les enfapts, les instruire mieux qu'ils ne savaient faire, se les attacher, exercer sur eux une influence nuisible à la leur, et peut-être les ramener à Torthodoxie. Rivalité, religion, ignorance, cupidité, tout se réunissait dans Tàme du khalifah et de ses vartabeds pour combattre M. Bore, alors sourdement, plus tard avec éclat, péril même pour ce zélé propagateur des lumières de la civilisation chrétienne.

Je mis à profit les quelques jours pendant lesquels oous nous reposâmes à Ispahan, pour visiter quelques points de la ville et de ses environs que j'avais oiibliés, ou qu'il ne m'avait pas été permis de voir à mon ai^.

Je ne voulus pas quitter Ispahan sans aller visiter et rener* cier une dernière fois le père de Châh-Abbas-Khân, du Metmandar qui avait accompagné l'ambassade depuis Tabriz jus^ qu'à son départ de Perse. Le vieux Mahmoud-Khàn , qui était un ancien ami de Manoutchehr-Khân, avait éié investi par lui de Taulorité de la ville, lorsqu'il était parti pour son expédition chez les Bactyaris. J'allai le voir au palais où il él^t installé, et tenait sa petite cour intérimaire. 11 ne fil

l'accueil le plus gracieui^, ai me témoigoa le plaisir qu'il avait de me revoir. « Je n'étais pas , me dit-il , sans ioquiét( tude, en apprenant votre pérégrination dans les provinces « du ^ud. Le mauvais esprit des populations dp ces contrée^ (c m'avait fait craindre que vous ne tombassiez diins quelce que guet-apens. Je suis enchanté de savoir que rien de « fâcheux ne vous est arrivé, et je suis ravi de retrouver (( un des membres de cette ambassade française que j'ai été ce si heureux d'accompagner à la cour du Chah mon maître, (c Je garderai y ajouta-t-il , toute ma vie le souvenir des rela* « tions agréables que j'ai eues avec chacun de vous^ et je u vous prie y à votre retour en France, de faire de nouveau « mes amitiés à TEIchi-bek, ainsi qu'à vos compagnons. » Je me montrai très-sensible à ces compliments, qui furent prononcés avec une aisance et une élégance de langage tout à fait remarquables. Mahmoud-Khàn était m vieillard ei^trèmement aimable , de belles manières , ayant le suprême bpn ton et Texquise politesse des grands seigneurs persans. Il passait, en outre, pour un des esprits les plus cultivés et les plus érudits de Tlrân. Mêlée de citations historiques et de fables, car l'un ne va guère sans Tai^tre, entrecoupée df? fragments des poëtes, sa conversation charmait les oreilles de ses compatriotes, et lui avait fait une renonn^ée de savant et de bel esprit. Malheureusement le Khàn avait, conmie beaucoup de ses compatriotes, deux existences : Tune réelle, l'autre factice ; et toute cette dépense d'esprit ou d'érudition qu'il faisait dans les Divan-'i-Khanihs au profit de ceux qui récoutaient, il n'en était jamais si prodigue que lorsqu'il se trouvait sous Tinfluence de l'apium et du cherâb. Le vii^ de Chiraz et le poison anglais communiquaient à son ima-

gination une activité fébrile qui, passant du cerveau à la langue y le rendait fort bavard, mais à la vérité, bavard aimable et conteur charmant. Il se maintenait ainsi tant que durait le premier effet de sa drogue et de sa liqueur favorite; peu à peu, la vertu narcotique de la première prenait le dessus, les fumées du vin épaississaient sa langue en obscurcissant sa raison , et le gai vieillard , dompté par une somnolence invincible, s'engourdissait, pour rester des jonrs entiers dans une torpeur qui contrastait singulièrement avec sa nature vive et enjouée.

L'abus de Topium et du vin , malgré les défenses du Koran, est fort répandu en Perse. C'est ordinairement le soir que les Persans se réunissent à leurs amis pour faire de petites orgies dans lesquelles Mahomet et le plus sage de ses préceptes sont complètement oubliés. Ils demandent alors au cherâby ou même à Varaky âb-frengui, ainsi qu'ils appellent Teau-de-vie, l'oubli des tribulations humaines, comme ils cherchent dans le suc du pavot le rêve des chimères qui les transportent dans un monde meilleur que celui que leur fait le grand vizir. Les Persans sont comme tous ceux qui touchent à un fruit défendu; ils ne savent pas y goûter modérément, ils en abusent. Ils ne comprennent pas qu'on boive du vin en petite quantité, et ne s'expliquent pas notre manière d'en user. Ils disent que, le vin étant une liqueur enivrante, il faut obéir à sa vertu et s'enivrer. Je n'ai jamais vu un Persan , ayant du vin à discrétion , ne pas en boire jusqu'à ce que l'ivresse lui ôtât la force de porter son verre à ses lèvres. Ils ont du reste la tête très-solide, et il leur en faut beaucoup pour que leur raison en soit troublée.

Il existe en Orient un narcotique enivrant différent de

Topiuro ; c'est le hachichj produit de la graine de chanvre. Cette drogue est un poison dangereux; il suffit d'une très-petite quantité pour produire des effets terribles. Cest surtout en Egypte qu'il est usité. Il fut importé en Perse; mais les accidents survenus par suite de son usage déterminèrent le Chah à le défendre sous les peines les plus graves. On m'a assuré que sa prohibition était si sévère qu'il y avait menace de mort contre quiconque en vendrait dans le royaume. Cette sollicitude de la part du roi de Perse pour ses sujets m'étonna singulièrement; mais le hachich faisant une dangereuse concurrence à V opium j je me demandai s'il ne serait pas possible de reconnaître dans ce vélo le doigt de l'Angleterre. Cette supposition me paraissait beaucoup plus naturelle et plus probable que cette capricieuse tendresse du Chah pour son peuple.

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