‹ Voyage en PerseChapitre 71 sur 89 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Aspect général de la Perse. — Sa population. — Caractère persan. — Misère publique. — De radniiuistration. — De la justice. — Des femmes. — Départ dlspahan. — Ouragan à Kachân.

Pendant ce troisième séjour que je faisais à Ispahao, meitant à profit les relations que j'y avais formées et raseemblant mes notes sur les provinces que j'avais visitées, je les résumai afin de présenter d'une manière complète et claire Tétat physique de la Perse. Ce pays a plus de 300 lieues du sud au nord, et 350 environ de Test à Touest. Il peut se diviser en trois zones à peu près parallèles présentant des nuances climatériques qui, sur aucun autre point du globe, ne se feraient sentir entre les mêmes limites. Comprises entre les 27* et 39* degrés de latitude nord, ces différences sont dues à celles qui existent entre les hauteurs des contrées qui forment les extrémités septentrionale ou méridionale et le centre de la Perse. Dans la zone du nord, le froid devient excessif; il descend jusqu'à 20^ et 25^ au-dessous de zéro et se prolonge pendant cinq et six mois; cependant, dans cette même zone, par une exception toute locale et qui tient à la topographie , le climat des deux provinces qui bordent la mer Caspienne est

complètement différent , il favorise une végétation en partie semblableà celle du midi delà Perse. La zone centrale s'étend, de Test à Touest, sous un climat tempéré où les gelées n'ont ni force ni durée. Le sud forme une troisième zone qu'on appelle le pays de la chaleur, Guermsirf et, en efTet, le thermomètre, n'atteignant jamais zéro en hiver, y monte jusqu'à 46^ ou même 48® en été.

Un autre caractère distinctifde l'Iran, c*est de pouvoir se diviser en deuiL portions presque égales, l'une peuplée, l'autre déserte. Ce grand pays présente, sur la moitié de sa superficie, des solitudes immenses privées d'eau, de végétation, et où le sol, recouvert d'une couche de sel , n'offre aucune ressource aux populations qui le fuient. Tels sont , à Test , les déserts de Khorassan , de Yezd, de Kermân ; tandis que la partie occidentale est montagneuse, arrosée, et en conséquence proférée par les populations. S'il est difficile, comme je I ai dit , d'apprécier le nombre des habitants d'une ville persane, il l'est encore bien davantage d'en connaître le chiffre pour la totalité du pays. Il n'en faut pas d'autre preuve que la différence notable qui existe entre les évaluations faites par divers voyageurs. Les villes sont ruinées, les villages sont éloignés les uns des autres et fort rares ; à l'exception des trois villes les plus considérables, Ispahan, Téhéran et Tabriz, les autres n'ont qu'une faible population. 11 est vrai qu'il y a beaucoup de nomades, mais ils sont très-clair-semés ; tout cela contribue à donner à la Perse l'aspect d'une contrée à laquelle les hommes manquent , et il en résulte naturellement la présomption d^un chiffre peu élevé pour sa population, relativement à son étendue. Néanmoins je ne pense pas que ceux quf l'ont portée à moins de 7,000,000 d'habitants soient dans le

vrai. D'autres voyageurs ont pensé qu'elle était de 9,000,000 ou même de 1 3,000,000 d'âmes. Je crois que ce dernier chiffre est celui qui s'approche le plus de la vérité, en remarquant toutefois qu'il est plutôt au-dessus qu'au-dessous* Quand on lit l'histoire de la Perse, quand on voit la puissance qu'a eue cette nation, ses conquêtes, en un mot le rôle qu'elle a joué dans l'antiquité d'abord, et plus tard dans les temps modernes, il est impossible de croire qu'il ait pu être celui d'un peuple qui n'aurait compté qu'une douzaine de millions d'habitants, parmi lesquels il ne faut pas oublier que les feaimes sont dans une grande proportion, car le célibat est réprouvé et la pluralité des femmes en usager A quoi donc faut-il attribuer cette décroissance de la population persane? Je pense qu'il faut en chercher les causes dans les guerres civiles, dans les massacres en grand qui en ont été la suite et qui, depuis un siècle surtout, l'ont décimée. Les conquêtes des Russes, les émigrations causées par la mauvaise administration du gouvernement , la tyrannie des Bégliers-Beys et les exactions des grands y ont également contribué. Les tremblements de terre^ qui ont ruiné tant de villes et enseveli sous leurs décombres tant d'habitants, y sont bien aussi pour quelque chose. Mais l'islamisme, la démoralisation de la nation, l'abus des femmes, et d'autres vices honteux qui appauvrissent la constitution des hommes, en détournant leurs forces du but que la nature leur a donné, sont certainement de grandes causes de raffaiblissement progressif de la population de la Perse.

On peut séparer les habitants de la Perse en trois parties très-distinctes : les citadins, les raïas ou paysans, et les iliâts ou nomades. Ces derniers sont tous mahométans, aiais

se partagent en .sunnites et en cbïas. Quant aux autres^ ils sont musulmans chïas, chrétiens catholiques et schismatiques, juifs et guèbres ou sectateurs du magisme. Cette nation , telle qu'elle est constituée aujourd'hui , est un composé d'éléments essentiellement hétérogènes, et sans doute on est fondé à y chercher, en partie du moins, l'origine des guerres civiles qui ont si souvent ensanglanté le sol où ils se trouvent agglomérés. Sur les branches mères d'antique origine, mède au nord, et perse au sud, il est venu se greffer un nombre considérable de populations étrangères. Celles«ci se sont mêlées à la race aborigène ; mais,' sur plusieurs points, la fusion est incomplète, et chacune des fractions additionnelles à la nation persane proprement dite a conservé ses mœurs, son genre de vie, sa religion et jusqu'à sa langue. Ainsi , reprenant les trois zones entre lesquelles j'ai divisé le climat ou le territoire de la Perse, je dirai que, dans celle du nord , la population se compose en grande partie de Turcs venus à la suite des invasions tartares et restés dans le pays. On les trouve dans les tribus Affcliâr, Kadjâry Kara-ichorlou^ Kara-GueuzloUf Châh-Serou et autres. Ces familles ont des résidences fixes, soit dans l'Azerbaïdjan, soit dans le Mazenderân et dans le nord de l'Irak. Autour de leurs villages, sur leur territoire, on rencontre aussi beaucoup de tentes de Turckomans, qui, sans doute à cause de la communauté d'origine qu'ils ont avec ces habitants, s'en rapprochent de préférence aux autres. La zone du centre, à une population de souche persane voit se mêler beaucoup de Kurdes j de ZendSf ancienne race du sud, ou de Bactyaris; ils sont presque tous nomades. On ne sait au juste d'où viennent les derniers. Ils passent pour être étrangers à la Perse et Turcs d'origine;

eux-mêmes ils se disent venus de l'est* S'il n'était pas hasardeux de chercher leur nationalité dans le nom qu'ils portent, on pourrait les croire venuSi en effets de la Turcomaoie, qui est l'ancienne Baetriane ; car le rapprochement est facile entre ce nom et celui de Bactyaris. C'est dans le snd que la population est lé plus bigarrée et en même temps le moins sédentaire; A côté des Zends^ premiers possesseurs du sol de Fars, se trouvent, sous les noms de Lùursj Fc^lis, Maman cenis, ArabeSj et même Bedoutchs, de nombreuses familles toutes distinctes les unes des autres, ayant des mœurs et une religion différentes. Le persan est bien la langue oommane de toutes ces populations, mais chacune d'elles n'en a pas moins conservé la sienne propre ; et si , au nord , on entend parler turc dans les bazars, djagataï sous les tentes noires, eo descendant vers le sud on peut successivement reconnattre les idiomes kurde, zend et arabe.

Cette variété singulière dans le climat et dans la population de la Perse existe également dans ses productions. Aussi, à côté des fruits des latitudes élevées, on trouve ceux des climats chauds : tandis que dans le nord, on trouve le chêne, te peuplier, le saule, le pommier, le cerisier, on rencontre aa midi le cyprès, le dattier, Toranger, le citronnier, le mûrier, à côté des plantations de coton et d'indigo.

La Perse étant, sur une très^grande portion de sa superficie, un pays extrêmement montagneux, il e^t dans sa nature d'être pourvue abobdammenl de métaulc et de minéraux de toute sorte. Mais le voyageur les recotmatt en passant, plutôt qu'il ne les voit extraits, employés et travaillés; car tes Persans n'utilisent pas ces richesses de leur sol. Ils ont cependant du fer, du cuivre, du plomb, de l'argeat et de

Tor. Ifs ODt également en abondance de rantimoine , de PéiBori^ du soafré, du salpêtre, du granit, du marbre, de l'ardoise et de Tàlbàtre^ et ils possèdent des mines de turquoises assez riches. On trouve, dans quelques endroits^ du bitume et t)u naphthe.

La Perse se divise en dix provinces : rAzerbaîdjàn , le Obilàn, le Mazenderàn*, le Kurdistan , Tlrak-Adjerni, le Khorassàuj leKhouzistftn ou Arabistàn, leFarsistàn, le Kermân et le Laristàn, dont les cfaefe-iieuK sont : Tabriz, Recbt, Sari^ Keimanchàb, Ispaban, Meched, Choucfater, Chiraz> Kermàn elLar.

La population étant divisée en deux portions très-distinctes, l'une sédeAtaire et Tauti^ nomade, la seconde vit sous le patronage et Tautorité de chefs qui lui sont propres, son existence est toute pastorale » quant à l'autre, placée sous le gouvertiemait dB ket-kbodâhs, de hakims, eu de bégliers-beys qui tiennent leur investituns du Ghàh , elle se subdivise en trois grandes classes ou castes distinclesi En première ligne sont les kbâns^ qui constituent Taristocratie ou la noblesse; les mir2as, c'est-à-dire les individus de bonne famille, lettrés et exerçant une profession relevée I se placent au second rang; après eux viennent les ralas> qui comprennent tous les gens de travail > artisans ou agriculteurs» Les Persans se partagent entre ces trois classes; mais ils n'apparliednent pas irrévocablement à celle dans laquelle ils soAt nést. Us peuvent, par leur mérite ou par la faveur^ en sortir pour s'élever et tionier d*un degré ou même 4^ deux Téchelle sociale. En efiet^ un raïa intelligent, qui a de l'instruction, peut acquérir le titre de mirsa; et comme le roi erée des khàns par Qnaàan^ il arrive souvent qu'il accorde

ce titre à UD individu de la classe moyenne pour des services rendus, ou même pour un prix convenu. Le titre de khân est militaire, en ce sens que tous les chefs de Tarmée doivent en être revêtus. Celui de mirza est, au contraire, purement civil. Autrefois, il était un signe de noblesse; il appartenait exclusivement à ceux dont la famille était ancienne et d*ori}$ine élevée. Sa dérivation même Tindique, car il est une abréviation des deux mots émir, noble^ et zadèhj fils. Considéré à ce point de vue, et acquis par la naissance, il ne se perd pas; le titre de khân ne saurait même Teffacer, et beaucoup de Persans qui portent celui-ci n'en conservent pas moins le premier. L*un des ministres du Chah en était un exemple; il s'appelait Mirza-Abdoul-Hassan Khân. Par extension, le nom

de Mirza est attribué à ceux que leur éducation et leurs moyens d'existence mettent au-dessus des manouvriers, mais •sans conserver le sens qu'il avait dans le principe. Ce que cette qualification comportait de nobiliaire s'est afTaibli par Textension qu'on lui a donnée, et il ne pouvait en être autrement; car elle est devenue si générale que, par la mot Mirza, on désigne aujourd'hui quiconque exerce une profession qui n'est pas celle d'un simple artisan. Ainsi, on appelle communément Mirza tout individu portant à sa ceinture le kalamdân et le rouleau de papier: mollahs, poëtes, médecins, astrologues, écrivains, commis, tous sont autant de Mirzas.

J'ai dit qu'un Persan pouvait s'élever, du rang qu'il occupe, à une classe supérieure : je dois ajouter qu'aucun pays ne fournit peut-être autant d'exemples de déplacements de ce genre, et sans que Ton puisse s'apercevoir que ceux qui ont ainsi changé de condition n'ont pas toujours vécu dans celle qu'ils ont conquise ou usurpée. Il n'y a pas, en effet, d'hommes

qui se transforment plus facilement que les Persans. Ils ont pour cela une souplesse tout exceptionnelle. C'est vraiment une chose remarquable que de voir avec quelle merveilleuse facilité un pauvre mirza adopte les allures d'un grand sei* gneur, avec quel naturel il prend les airs et les belles manières de Taristocratie, avec quelle aisance il porte le kalaat du Khàn et change ses habits de cotonnade grossière contre des vêtements de cachemire et de soie, sans que Ton y remarque rien de choquant ou qui fasse contraste. Le Persan ainsi transformé ne trahit jamais son origine. Cela tient évidemment à la noblesse de maintien, de langage et de manières qui caractérise les nations asiatiques. L'Arabe, le Persan ou l'Indien a naturellement dans son attitude quelque chose de digne, d'élevé, de noble, qui empoche de distinguer le simple bédouin du chef de tribu, le raïa du khân ou l'indou prolétaire du nabâb, autrement que par le costume. — Mahomet n'étaitil pas un pauvre chamelier? et dans quel autre pays verraiton, comme en Perâe, un chef de voleurs ou un soldat porter dignement la couronne comme Nadir-Châh et Kerim-Khân ? L'histoire de Perse est pleine d'accidents de ce genre grâce auxquels des Persans de la basse classe se sont élevés aux premières dignités de l'empire.

Une des causes principales de cette facilité à s'élever, dont sont doués les Persans, est leur intelligence naturelle qui reçoit aisément toutes les impressions et se moule avec une facilité merveilleuse sur toutes les formes. On pourrait presque dire qu'il n'y a pas un Persan inintelligent, comme il n'y en a pas de complètement illettré. Ils ont l'esprit trèsvif, très-animé, mais en même temps très-léger et d'une mobilité surprenante. Ils abandonnent une idée, une étude, ,

une application quelconque avec une promplilude égale à celle qu'ils ont mise à se Tapproprier. On a dit d'eux que c'étaient les Français de TOrient. S'ils se rapprochent de nous par quelques-unes de leurs qualités , il faut cependant convenir que nous ne leur sommes pas semblables par leurs défauts et leurs vices, lis sont, à la vérité, spirituels , aimables, polis, bienveillants, hospitaliers, braves, alertes; leur imagination brillante aime la poésie, la peinture, les arts de toute espèce et se passionne pour la gloire militaire. Mais nous ne saurions admettre que leur ressemblance avec nous se complète par la ruse qui leur est naturelle , la vénalilé de leur conscience, leur cruauté, leur fourberie et l'habitude de mentir, plus forte souvent que leur volonté ; car, si Ton peut encore dire, avec Xénopbon, que les Persans montent bien à cheval et excellent à tirer de farCj le temps n'est plus, certes, où Ton peut ajouter, avec le chef des Dix mille, qu*ils disent la vérité.

En Asie, la nature humaine est très-précoce, et les Persans commencent de bonne heure cette vie qui , d*abord contenue dans les jouissances permises par le Koran , ne tarde pas à être souillée par tous les vices possibles. Ils sont généralement débauchés, joueurs et adonnés au vin. Les excès de tout genre auxquels ils s'abandonnent portent aussi des fruits précoces; et, fatigués de bonne heure, ils sont usés avant d'avoir atteint la vieillesse. Des Persans m'ont dit qu ils faisaient, à l'âge de cinquante ans, ce qu'ils appellent tubek ou pénitence. Mais, indépendamment de ce que ce changement, quand il arrive chez quelques dévots, n*a rien de méritoire, puisqu'il n'a lieu que quand ils ne peuvent plus guère être vicieux, il faut dire qu'il est loin d'être

général, et que rivrognerie est la ressource de beaucoup do vieillards à qui la force de boire du ekerçib et de Varak reste jusqu'au dernier moment.

J'ai dit comment les Persans se sont séparés de Torthodaxie mahométane. Ils sont extrêmement exaltés pour tout ce qui touche à la foi dissidente qu'ils ont embrassée avec ferveur; pourtant , il faut reconnaître que leur fanatisme a quelque chose de plus intelligent, de moins brutal que celui des Turcs. Ainsi, les Sunnites ne souffrent pas qu'on mette en discussion un seul des dogmes de leur religion ; les Persans, au contraire , se plaisent dans la controverse ; loin de l'éviter, ils la recherchent avec cette assurance que donne une foi vive et un esprit délié. Les arrêts de la Providence ont bien, aux yeux des Persans, la même force qq'à ceux des Turcs; mais les premiers, tout en courbant la tête sous la poids de la fatalité, font tous leurs efTorts, sinon pour empê-! cher ce qui est écrit, du moins pour en détourner et en atténuer les effets. Mais, en Perse comme en Turquie, quel que soit le sort d'un individu, jamais on ne le voit, contre les décrets de Dieu , dans cet état de révolte qui conduit à y échapper par le suicide. Cet homicide contre soi-même y est aussi inconnu que celui qui souvent est chez nous le résultat d'un préjugé , et quelquefois, il faut le dire, de l'inefficacité des lois. Les Persans ne connaissent pas le duel : ils se vengent, ils attaquent, ils assassinent un ennemi; mais ils ne se battent pas conditionnellement et devant témoins.

Autrefois la Perse était un pays opulent; les Persans étaient fastueux et avaient un grand luxe. L'aisance régnait dans toutes les classes, parce que le pays produisait , et que ses fabriques alimentaient un grand nombre de marchés dans

le monde. La Perse est pauvre aujourd'hui ; ses habitaols oui conservé leur goût pour le faste et le luxe, sans avoir les moyens de le satisfaire. Épuisée par les invasions des hordes étrangères, par les tributs qu'elles ont prélevés, écrasée par une autre invasion non moins redoutable, celle des marchands d'Europe, ses finances diminuent constamoient, et, s'appauvrissant de plus en plus, ses habitants sont réduits à un état très-misérable. L'argent y est rare , les transactions sont sans sécurité , le crédit est nul, et la fidélité à la parole, conséquemment la confiance, inconnue. La misère est si grande, si générale, que c'est merveille de voir à quel degré d'adresse les Persans sont arrivés pour éluder le despotisme du numéraire. J'oserais presque dire qu'ils en sont venus à résoudre ce problème : de vivre et de faire vivre une grande société sans argent. Ils se prennent les uns aux autres ce qu'ils produisent; et, par ce vol mutuel qui a remplacé le crédit, ils végètent tant bien que mal. Ainsi, un Khàn qui reçoit une pension, ou tient une propriété du souverain, a plusieurs domestiques ; il ne leur paye pas de gages, mais il est entendu qu'ils se font faire, par tous les fournisseurs de la maison, une remise qui pour l'un est un bonnet, pour l'autre une robe, ou un sabre, ou des bottes. Les fournisseurs euxmêmes agissent de cette façon, et ils échangent eutie eux les objets de leur commerce : le marchand de drap ue paye ni son boulanger, ni son tailleur; si le boulanger ou le tailleur a besoin d'une étoffe , il va la prendre chez son débiteur. Chacun de son côté débat son prix, comme s*il s'agissait de payer en toûmans d'or ou en sabcrâns de bon argent; mais il est entendu que la somme due sera prélevée en marchandises. Cependant, comme tous les Persans ne sont pas

producteurs ou marchauds, il semblerait que tocrs ceux qui ne sont ni Tun ni Tautre finissent par financer. Mais dans cette catégorie, il y a des individus qui sont utiles aux artisans ou aux commerçants et qu*il est juste que ceux-ci rétribuent : tels sont les gens de guerre et de police. Aussi prélève-t-on à ce titre, et pour eux, des impôts divers qui presque toujours sont encore payés en nature. Comme l'on voit, l'économie sociale de la Perse se trouve très-simplifiée et se résume en cette convention tacite que la pauvreté a amenée et que l'usage consacre aujourd'hui : prendre à son voisin ce qu'on lui permettra de s'approprier en échange.

A l'exception du roi dont la caisse est remplie par les impôts, à l'exception des grands qui ont des villages ou des gouvernements dans lesquels ils commettent des exactions éhontées, et de quelques gros négociants qui ne sauraient se passer de numéraire pour trafiquer à l'étranger, les Persans ne manient presque pas d'argent. Cette pénurie va sans cesse en augmentant ; car la valeur des importations dépasse celle des exportations , et l'on pourrait calculer dans combien de temps tout l'or et tout l'argent de la Perse en seront sortis. Au reste , d'après ce que je viens de dire , on voit que les Persans ne seraient pas pris au dépourvu , et que, perfectionnant un peu plus leur système d'échange, ils en viendraient à se passer complètement d'espèces. Somme toute, c'est un peuple qui a reçu de Dieu les dons les plus heureux , qui leur a dû longtemps sa gloire , mais qui , aujourd'hui mal gouverné, est tombé dans une décadence complète. Les Persans, bien dirigés, seraient encore capables de grandes choses: retrempés par l'amour de leur pays et de son indépendance, ils pourraient repousser leurs ennemis , et personne ne peut

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