‹ Voyage en PerseChapitre 72 sur 89 · II · texte numérisé non relu

II

dire que la bannière du lion et le nom d'Ali ne les conduiraient pas de nouveau à la victoire. Il n'y a pas si longtemps qu avec Nadir-Châh, ce soldat aventureux et entreprenant, fis ont pris Dehli et conquis Tlnde. Braves, sobres, infatigables, ils seraient encore d'excellents soldats; intelligents, actifs, industrieux, pleins de goût pour tous les arts, ils pourraient redevenir ce qu'ils étaient quand leurs productions servaient de modèles aux nôtres. Ils sauraient encore tisser l'or et la soie, faire les brocarts, les velours, les émaux, les bijoux de toute espèce, les armes qu'ils fournissaient à toute l'Asie. Mais la conquête d'une part, de Tautre la nécessité pour l'Europe de vendre l'énorme excédant de ses productions, compriment la Perse et tarissent de plus en plus les sources de sa vie.

On ne saurait croire avec un publiciste célèbre que la simplicité des rouages administratifs d'un État soit un perfectionnement et un progrès, si l'on en juge par ce qui se passe dans les pays les moins avancés en civilisation , du moins en ce qui touche à l'économie politique. En effet , en Perse , par exemple, l'administration est réduite à un nombre extrêmement restreint d'instruments. Au-dessous du Cbâb , qui est tout-puissant, il y a un vizir ou premier ministre à qui est déléguée la plus grande portion de l'autorité royale. En fait, c'est ce vizir qui gouverne, et s'il a autour de lui, dans son divvUj deux ou trois autres personnages revêtus en apparence du titre et des fonctions de ministres , il ne faut les considérer réellement que comme des aides ou des commis du vizir. Ainsi , à la cour de Téhéran , il y avait comme premier ministre Hadji-Mirza-Hagassi qui dirigeait tout ; je ne puis dire son administration , mais je dirai que son pouvoir s'étendait

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à toutes les branches de l'économie politique, sur toutes les affaires. Il réglait selon son bon plaisir tout ce qui concernait Tarmée, la religion, les impôts, le commerce, les relations diplomatiques : en un mot, il embrassait tout. Sous ses ordres étaient des khâns ou des mirzas qui s'occupent des détails d'une spécialité , mais il fallait qu'ils se tinssent dans une position d*infériorité et de dépendance vis-à^vis du vieux mollah qui gouvernait en maitre absolu. Ce vizir était trop jaloux de sa puissance pour tolérer la moindre rivalité, et s'il s'en élevait une, fût-ce comme mérite, fût-ce comme faveur, il mettait tout en œuvre pour la briser. C'est ce qui arriva à un des hommes éminents de Perse, Mirza-Ma^^oûd , qui avait dans ses attributions les affaires étrangères. Son babi* leté était importune à Hadji-Mirza-Hagassi, son crédit l'inquiétait; il le fit exiler pour mettre à sa place un jeune homme de vingt-deux ans, sans expérience , et qui ne pouvait être quelque chose qu'à la condition de se mettre à sa dévotion. On ne peut donc pas dire qu'il y ait en Perse un gouvernement, une administration auxquels participent, comme dans nos pays, plusieurs ministres. 11 y a simplement un vizir qui a sous ses ordres des mirzas remplissant des fonctions inférieures. Les affaires leur sont remises selon leur nature; ils en prennent connaissance, les instruisent, mais ne décident rien sans avoir consulté le vizir qui seul prend les décisions. Quand les questions sont graves, le premier ministre réunit ce qu'on nomme un divan; il y appelle, diaprés l'espèce à traiter, des mollahs, des militaires, des khâns , des chefs de province ou de district. Chacun discute, ou fait semblant; mais le vizir parle seul, et sa prépondérance est si grande, l'on craint tant de lui déplaire, que tous les membres

de ce conseil accueillent ses paroles par des beli! heli! el se rangent avec humililé à ses avis. Ces! donc uniquement lui qui gouverne ou administre.

Le pouvoir de ce vizir s'exerce de haut, et, ne dérogeant pas en descendant au niveau des détails, il plane sur toute la Perse. Mais, dans chaque province et même dans chaque district important, il y a un béglier-bey ou gouverneur qui, lui aussi, a un pouvoir absolu sur ses administrés et dirige à son gré les affaires de son gouvernement. Il ne doit répondre vis-à-vis du Chah ou de son vizir, que de la somme partielle des impôts dont il doit compte , de la tranquillité publique , et de ce qui concerne les intérêts généraux de la monarchie. Quant au reste, il a plein pouvoir. Il y a là une explication, sinon une justification, de la simplicité du gouvernement supérieur. Mais ce morcellement de TÉtat en plusieurs petits gouvernements n'a-t-il pas des dangers énormes? Et serait-ce au prix d'une décentralisation sen)blable que Ton voudrait ramener le gouvernement de France à cette simplification imitée des pays considérés aujourd'hui comme barbares , ou qui rappellerait les institutions incomplètes du moyen âge?

Les gouvernements des provinces sont très-importants, puisque nous avons vu qu'il n'y en a que dix pour tout le royaume. Chacune d'elles est donc fort étendue , et les chefs de provinces sont de grands personnages, quelquefois luème des princes du sang royal. Le plus grand nombre actuellement sont des khâns ou des chefs militaires. Chaque province est partagée en un certain nombre de districts généralement placés sous la juridiction des chefs de provinces. Cependant cette hiérarchie n'a rien de régulier ni de fixe , et souvent il arrive qu'on émancipe une fraction de province y soil

pour la placer directement sous Tautorité royale^ en rendant son chef indépendant du Béglier-Bey qui réside au chef-lieu, soit afin d'amoindrir, par le morcellement, la puissance des gouverneurs , qui serait trop importante et pourrait être un danger pour TÉtat. Tous ces gouverneurs , quelle que soit rétendue de leurs gouvernements , ont le titre de Béglier' Beys.

I^s Béglier-Beys ont sous leur juridiction une ou plusieurs villes qui sont administrées chacune par un liakim^ et divisées en quartiers à la tête de chacun desquels est placé un magistrat qu'on appelle ketrkodâhy dont les attributions correspondent à peu près à celles de nos maires. L'administration d'une ville se complète par l'addition au hakim et au ket-khodâh d'un fonctionnaire appelé kalantar^ chargé de percevoir les impôts. Le travail de répartition entre les contribuables est fait entre le ket-khodâh, et le kalentary qui sont élus par les populations et servent d'intermédiaires entre elles et le gouverneur. Bien que la charge de kalantar soit donnée à l'élection, il faut que celui qui l'obtient soit agréé par le chef supérieur. Or, dans un pays où tout est vénal , on comprend que cet agrément se paye, et il est d'un taux très-élevé. Mais comme il faut que cette place , tout à fait identique à celle des fermiers généraux d'autrefois, rende non-seulement ce qu'elle a coûté, mais encore de gros bénéfices, et compense les cadeaux auxquels elle oblige ceux qui la tiennent, il en résulte qu'elle est une source d'abus de tout genre. Les kalantars doivent annuellement verser dans le trésor royal une somme déterminée; tout ce qu'ils peuvent retirer en sus leur est abandonné à titre de bénéfices Aussi en résulie-l41 des exactions sans nombre; et, au

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moyen de pichkechs , les collecteurs rapaces sont sArs d'avoir Tappui des gouverneurs.

Le code qui régit les musulmans en général , c'est le Koran. A côté de ce livre, qu'on appelle la loi écrite, il y a chez chaque peuple ce que l'on nomme la loi coutumihre , Ourf. De ces deux bases de la législation en Orient , il résulte inévitablement une élasticité tout à fait arbitraire dans Tapplication de la loi. Car les sentences rendues d'après le Koran ne peuvent qu'en être des interprétations ; et , pour ce qui est de la coutume ^ on conçoit que tout ce qui s'en déduit est essentiellement laissé à la discrétion des juges. Comme si ce n'était pas assez des abus qui doivent découler de cette législatiouy le roi , ses ministres et ses Béglier-Beys, on gouverneurs, se mettent au-dessus de la loi et rendent la justice selon leur volonté, leur caprice, avec tout l'arbitraire du despotisme qui caractérise les gouvernements asiatiques. Il serait impossible qu'en face de semblables conditions, la justice ne fAt pas abandonnée à la vénalité la plus éhontée. C'est ce qui a lieu; aussi le plus riche ou le plus fort a-t-il toujours gam de cause.

Les affaires litigieuses n'en sont pas moins soumises à certaines formalités : déférées au Chah ou an gouverneur, on institue un Divan-i-Khanhh, ou tribunal ; les pièces du procès lui sont soumises; il l'instruit, prend une décision; mais, avant de rendre le jugement , il le soumet k l'autorité supérieure, qui Tadmet ou le rejette. Il ne devient exécutoire qu'après la sanction royale, si c'est une affaire d'fitat, ou celle du Béglier-Bey, si c'est une affaire de second ordre. Pour les affaires graves ou contentieuses , les tribunaux sont composés de mollahs et de personnages auxquels leur

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savoir et leur position donnent place aux divans. Le Cheïkellslarriy ou chef de la religion, est, dans chaque ville, le grand juge ; c'est devant lui qu'on plaide en dernier ressort. Quant auK délits ordinaires, ils sont jugés par des magistrats placés sous la juridiction immédiate des Béglier-Beys. Indépendamment de ces tribunaux élevés, il y en a un dans chaque ville, qui est permanent et juge sommairement; c'est celui du Darâgah. C'est devant ce magistrat, qui est en même temps le chef de la police et l'intendant général des bazars qui sont placés sous sa surveillance immédiate, que se plaident les différends de peu d'importance. Ce juge est trèsexpéditif , et, séance tenante, il rend son verdict, trop souvent favorable à celui qui a tort , quand il paye bien ; aussi sa charge est-elle considérée comme très-lucrative. Il a ses gardes particuliers, ses estafiers qui sont armés jusqu'aux dents. Ils connaissent très-bien les voleurs, et souvent on accuse le Darâgah de s'entendre avec ceux-ci en partageant les produits de leurs vols. — Je n'assurerais pas que c'est une calomnie. — Cependant j'ai été témoin de la sévérité avec laquelle ce chef de police punit certains méfaits. Depuis longtemps la population de Téhéran se plaignait de la mauvaise foi des boulangers et des bouchers. Plusieurs d'entre eux avaient reçu la bastonnade ; ils avaient payé de fortes amendes, et les plaintes continuaient toujours. Le Darôgah résolut de vérifier par lui-même ce qu'il y avait de fondé dans la rumeur publique, promettant de faire un exemple. Un jour, sans avoir prévenu, il se transporte chez deux des plus mal famés : il les trouve en faute. C'étaient un boulanger et un boucher. Celui-ci, moins coupable, est seulement cloué par l'oreille à la porte de son étal ; l'autre est jeté

tout vivant dans son four. — On dit que les Téhérânis et le roi applaudirent beaucoup à cette exécution.

Le principe de la législation est la peine du talion, pour les cas où elle peut être appliquée L'amende, la peine de mort, la bastonnade, et en général les châtiments corporels, sont les peines infligées. Quant à la détention, elle est inusitée. Lorsqu'il y a meurtre, on livre le coupable à la famille du défunt pour qu'elle en dispose à son gré; elle peut le tuer, lui faire donner de l'argent, ou lui pardonner. Il est complètement à sa discrétion.

La loi qui régit toutes les sociétés musulmanes, leKoran, autorise la pluralité des femmes; cependant il établit des différences entre elles. Ainsi, il n'en permet pas plus de quatre légitimes, c'est-à-dire vivant toujours avec leur mari et ne pouvant être répudiées par lui selon son bon plaisir. Ces épouses sont appelées Nikià. A côté d'elles, un musulman peut avoir, sous le nom de Muihehy autant de femmes illégitimes ou concubines qu'il lui plaît. Dans cette seconde catégorie, il y en a qui sont achetées, d'autres qui sont simplement louées. Leur maître les chasse ou les vend quand il ne s'en soucie plus. Le second mode de possession, la location, constitue ce qu'on nomme un mariage à temps , et ce temps est indéterminé. Il peut être fort court; sa durée dépend exclusivement des conventions stipulées entre les parties contractantes. Cette union temporaire a lieu moyennant un prix convenu, et le marché est passé en présence d'un mollah ou devant le Cadi. L'engagement pris par rhomme n'est pas irrévocable, il lui est loisible de renvoyer la Mulhch dont il ne veut plus, mais à la condition de payer la somme promise; si, au contraire, elle lui plait encore, à

rexpiraiion du bail, il peut, d'après un nouvel arrangement y le prolonger. Bien que cet usage soit sanctionné par la loi| il existe cependant une différence très-sensible, dans rintérieur des harems, entre les épouses légitimes et les concubines. Celles-ci, réservées aux plaisirs du mari ou occupées des soins du ménage, ne vont pas de pair avec les autres et sont toujours tenues vis-à-vis d'elles dans une position d'infériorité dont elles ont quelquefois à souffrir cruellement. Car ce que le Koran permet^ le cœur ou la vanité ne le souffre pas toujours. Cette distinction entre les Nikià et les Muiheh n'existe nullement entre leurs enfants. D'après la loi musulmane, la valeur de Torigine ne dépend que du père, et tous les enfants qu'il a, quel que soit le titre de leur mère, sont légitimes. La différence entre une concubine et son fils est si grande, que celui-ci reste avec son père quand bien même sa mère est répudiée. — H y a là quelque chose de barbare à quoi il est bien difficile de croire que les pauvres mères puissent se soumettre. Peut-on penser que le sentiment maternel s'accommode d'un usage contre nature, et que la tendresse d'une mère ne se révolte pas contre une loi qui ne reconnaît que les droits du père?

Si la rupture des mariages temporaires est facile, il n'en est pas de même pour les mariages légitimes ou sérieux. Le divorce est considéré par les Persans comme un scandale, et il n'est accordé à ceux qui le souhaitent, qu'à des conditions pécuniaires si onéreuses qu'ils reculent ordinairement devant. Mais il faut dire que dans un pays où le mari a d'aussi grands privilèges, où il lui est si facile de prendre une nouvelle femme, le divorce est inutile.

L'usage et le bénéfice de la loi mahomélane, en ce qui

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concerne le nonibre des femmes légitimes ou antres, est le privilège de quelques personnages riches; car il faut avoir de grands moyens d'existence pour entretenir un harem et satisfaire non-seulement aux besoins, mais aussi aux caprices d'un certain nombre de femmes. Aussi les Persans qui profitent de toute la latitude accordée par le Koran sont-ils très-rares; on ne les trouve guère que parmi les Châh-Zâdèhs ou les Khàns les plus opulents. Quant à la classe moyenne ou à celle des raïas, elles sont trop misérables pour se donner le luxe de la polygamie , et chaque homme n'y a guère qu'une seule femme.

Rien ne pouvant plus nous retenir à Ispahan, nous fîmes nos adieux à notre hôte obligeant, et quittâmes tristement M. Bore que nous laissions à regret dans ce pays où noos entrevoyions pour lui des difficultés et des tribulations infinies. Le 10 mars nous suivions la même route et nous nous arrêtions aux mêmes lieux que lors de notre voyage avec Tambassadeur. Le 1 4 nous descendions de la montagne de Khouroud vers Eachàn, lorsque, arrivés dans la plaine, nous vtraes audessus de rhorizon, au sud-ouest, s'élever lentement dans l'air une large bande roageâtre, épaisse, dont le soleil éclairait le bord sans pouvoir pénétrer sa masse opaque. C'était un de ces ouragans, une de ces tempêtes terrestres qui se forment dans les immenses déserts de l'Asie; c'était le Sam si redouté des voyageurs. Un vent terrible et sec, refoulé par le nuage qui montait toujours, commença à soulever autour de nous des tourbillons de poussière; ces trombes s'élevaient dans l'air et y formaient de nouvelles nuées qui se rapprochèrent et grossirent la masse de celles qui continuaient à avancer sur nos tètes. L*tlmo8phère en fut bientôt obscurcie ; ie flot de

sable montait sans cesse et le ciel ne se voyait plus. Nous étions suffoqués; nous avions beau nous envelopper et nous cacher dans nos manteaux, un sable fin, poussé avec une force irrésistible, pénétrait nos habits; nous Taspirions par le nez, par la bouche ; il s'infiltrait, pour ainsi dire, dans nos pores. Nos chevaux avaient peine à prendre leur respiration et ne marchaient qu'à regret contre l'ouragan. Nous nous trouvions dans un milieu épais et rougeâtre où nous voyions à peine à trois pas devant nous. Nous voulions noua soustraire le plus vite possible à cette tempête et gagner Kachân dont nous étions tout près; mais Tobscurité nous faisait craindre de hâter notre course qui serait devenue dangereuse. Nos Persans se disaient avec effroi : Bâd-Chariar!... C'est ainsi qu'ils désignent ces rafales surgies dans les déserts et qui les balayent dans toute leur étendue.

Nous arrivâmes avec peine à la porte de Kachân ; les mes sombres, les bazars obscurs et en partie clos, les rues désertes, tout semblait étouffé sons le poids de cette atmosphère épaisse qui était inopinément venue peser sur le pays. Nous traversâmes rapidement la ville pour aller toous mettre à couvert dans le Caravamérail-Châh qui est à l'extérieur. L'ouragan n'avait point cessé, mais sa violence était beaucoup diminuée. Sur la fin du jour, l'air se rasséréna, et il ne restn du terrible Sam qu'une poussière épaisse et impalpable, un sable fin et luisant qui couvrait tout.

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