‹ Voyage en PerseChapitre 73 sur 89 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

Retour à Téhéran. — Noronz. — Le prinre Seïf-oud-<lovlè-Mirza. —Visite an Chah. — Position intolérable des instructeurs français. — Projet de voyage dans 1«» Mazendertn.

Nous continuâmes notre route sans aucun accident, e( nous arrivâmes à Téhéran le 20 mars.

Le lendemain était jour de Baïram; c'était la fête du Norouz ou de Téquinoxe du printemps, le jour où la nature, reprenant sa vie et ranimant sa sève, allait se parer de nouveau. Le rossignol allait recommencer son ramage, la colombe ses amours, et les fleurs, épanouies à côté des feuilles nouvelles, embellissaient déjà les jardins en réjouissant les yeux. C'était ce jour-là que les Persans fêtaient. Il devait y avoir au palais un grand selâm en présence du Chah sur son trône.

Le ministre de Russie, qui se souvenait do la bienveillance qu'il nous avait témoignée déjà à Ispahan, nous proposa de raccompagner au sérail, et d'assister avec lui à la cérémonie. On pense bien que nous ne nous fîmes pas prier. Nous nous rendîmes, en conséquence, à l'ambassade russe, et nous mêlâmes aux secrétaires du général Duhamel. I^ sérail touchait à rhôtel de l'ambassade, mais Tétiquette voulait que

nous y allassions à cheval. Précédés des ferrachs du roi, et des Cosaques qui forment la garde particulière de Pambassadeur, nous entrâmes dans une cour où les Nazaktchis royaux rendirent au général les honneurs habituels. Nous étions là dans la partie du sérail qu'on appelle iakhl-i-kharièh ou maison du trône. Ce nom a été donné à un petit palais extrêmement élégant où se trouve la salle du trône. Elle donne sur une cour pavée de grandes dalles de marbre. Au milieu y est un long bassin d*eau courante; à droite et à gauche, sont de grands arbres entremêlés d*arbustes et de fleurs. Sur les murs qui entourent cette cour plantée, sont figurées des arcades ornées de dessins variés, formés avec de petites briques disposées comme des mosaïques. En avant de Tappartement royal, est un espace libre au centre duquel on voit un second bassin, ou plutôt deux bassins l'un dans l'autre. Le plus grand est de forme rectangulaire ; dans son périmètre est compris le second, qui a une forme très-contournée, participant de celle que les Persans donnent généralement à leurs ornements architectoniques. C'est dans ce bassin, qui est en marbre blanc, qu'arrive l'eau; elle y jaillit par trois becs de bronze, verse par-dessus les bords son excédant, qui tombe en capricieuses franges argentées dans la seconde vasque et s'en échappe par un conduit souterrain, pour s'écouler dans le canal qui occupe le milieu du jardin. Tout a été calculé dans ce lieu pour que l'air y soit pur et frais.

L'édifice où est la salle du trône se divise en trois parties : au centre, est le salon royal complètement isolé; à droite et à gauche, deux petits appartements sont réservés pour les personnages qui reçoivent du Chah l'hon-

neur d'une invitation à la cérémonie qui doit avoir lieu. Ces deux parties latérales du bâtiment sont garnies de fenêtres dont les châssis, légèrement travaillés et sculptés, encadrent des vitraux de couleurs variées. La salle du trône n'est point fermée; une ouverture, qui règne dans toute sa largeur et

sur toute sa hauteur, la laisse voir en entier, l^ haut de cette

immense ouverture est soutenu par deux colonnes torses magnifiques, faites chacune de trois blocs d*albâtre de Maragbâ. Chaque base, comme chaque chapiteau , est formée d'un morceau ; et chaque colonne elle-même, qui peut avoir quatre à cinq mètres, est d'un seul bloc. Toutes les parties de ces colonnes sont peintes, mais de manière à laisser voir la belle matière dont elles sont faites; des guirlandes, figurant des lianes et des fleurs, en vert et or, s'enroulent autour de leurs fûts et en suivent les spirales depuis le socle jusqu'au chapiteau. Les côtés ou piédroits de cette devanture sont couverts de miroirs encadrés d'or. Le devant, ou le mur sur lequel posent les colonnes, est orné de plaques d'albâtre où sont sculptés des ornements. Celle du centre porte un basrelief qui rappelle l'antiquité ; réminiscence de Persépolis, il représente un lion qui terrasse un taureau. A la partie supérieure de l'édifice, règne, sur toute la longueur de la façade, un auvent en bois dont le dessous est sculpté et peint. Il est destiné à défendre Tintérieur contre les rayons verticaux du soleil. La clôture du takhi-i-khâtièh est un immense rideau ou pcrdèh en toile double, sur lequel sont tracés quelques ornements de couleur. Ce rideau se lève au moyen de poulies, en se repliant sur lui-même ; ou bien on le tire et on Tétend presque horizontalement, au moyen de grandes cordes que Ton attache aux arbres. On forme ainsi , en avant du bâti-

ment, comme une grande tente qui ne laisse pénétrer à Tintérienr qu'un demi-jour dont l'effet plaît infiniment aux Persans, car leur imagination aime à chercher le roi et le trône au travers d'un voile mystérieux. L'appartement royal est d'une grande magnificence : for, Tazur^ les peintures^ les glaces et les sculptures de tout genre disputent d'élégance et de richesse; le mur ne laisse apercevoir aucune place qui n'en soit couverte. Des portraits de rois, de héros, de femmes, des batailles, sont sur tous les panneaux ; des arabesques, des miroirs découpés de toute manière, de délicates moulures azurées ou dorées relient entre elles toutes ces peintures. Au fond de la salle , est une grande arcade assez profonde pour qu'on ait pu y placer un bassin où Teau s'élève et retombe en pluie fine; au-dessus, une fenêtre garnie de vitraux en dentelles représentant des fleurs bleues, rouges, jaunes ou vertes , laisse à peine arriver derrière le trône quelques faibles rayons d'une lumière diversement colorée* Le plafond est divisé en caissons peints et ornés de la façon la plus gra«cieuse. Sur le sol, un tapis est étendu , le plus riche, le plus beau , le plus moelleux, le plus épais des tapis.

Au milieu de cette salle ainsi décorée, s'élève le takht ou trône. Il est impossible d'imaginer rien de plus original et de plus élégant en même temps que ce trône. 11 est tout entier en albâtre semblable à celui des colonnes de la devanture. Il consiste en une grande table à l'extrémité de laquelle est une partie élevée où s'asseoit le roi. On y place des coussins qui lui servent d'accotoirs, et qui sont retenus par une espèce de dossier sculpté soutenu par deux petites colonnes. Cette estrade est entourée d'une galerie pleine, couverte de sculp* tures et surmontée de statuettes. Elle esta un mètre à peu près

da sol ; on y monte par deux marches qui semblent s*appoyer sar le dos de deux lions couchés, et sont flanquées de deux espèces de sphynx. Les antres parties de Testrade royale ont pour points d*appui des colonnes au milieu , et, sur les côtés, des lions assis ou des cariatides qui représentent des pichketmèts, c'est-à-dire des pages en costume de harem. Toutes les pièces de ce trône sont rehaussées par des ornemenls dorés. On ne saurait douter que cette idée de faire supporter le trône par des figures humaines soit empruntée aux monuments de Persépolis. N'avons-nous pas vu, en efTet, les supports du dais sous lequel est assis le roi figurés par de petits personnages de diverses sortes?

Cette description était nécessaire pour faire comprendre la cérémonie à laquelle nous allions assister. Quant au ministre de Russie et à sa suite dont nous faisions partie , on les fit entrer dans un des salons latéraux au Takht-% - Khahèh, Nous avions en face de nous le jardin rempli par la foule compacte de tous ceux qui, dans cette grande solennité, étaient jaloux d'attirer sur eux la bienveillance du roi, désireux de lui témoigner leur reconnaissance ou simplement de faire acte de soumission et de respect. Les courtisans ou les chefs militaires, gouverneurs de provinces et autres , pour gagner les bonnes grâces du souverain , lui offrent ce jour-là des chevaux, des cachemires, des habits magnifiques, et même de l'argent , toutes choses acceptées. Dans cette réunion bigarrée qui représentait la nation persane, les princes du sang royal étaient les plus rapprochés du trône; puis venaient les grands dignitaires, les principaux officiers de Tarmée, et, derrière eux, les courtisans, les fonctionnaires de toute sorte, les poètes, et enfin le menu peuple.

Quand le roi parut, resplendissant de pierreries et de perles, la foule se courba, fit plusieurs génuflexions, et répéta ces selamaleks avec Tapparence de la plus profonde vénération. Le Chah était immobile, silencieux; il recevait ces hommages avec une majestueuse impassibilité. Lorsque les salutations exigées par le cérémonial furent terminées , les poètes s'approchèrent. — Combien la Perse n*en a-t-elle pas ! — Ils débitèrent les louanges du monarque sur un ton emphatique. Ces lettrés hardis ne reculent devant aucune métaphore , si hasardée qu'elle soit : leurs images sont empruntées au soleil , à la lune, à toute la nature, et , sous ce voile épaissi par des couches superposées d'allégories sans Qn, il est presque impossible de découvrir une pensée.

La foule poussa, à plusieurs reprises, des cris en Thonneur du Chah, invoqua Ali et tous les imâms de Tislamisme ; après quoi, le roi, qui n'avait pas même daigné sourire, fit distribuer aux grands plusieurs cadeaux et des poignées d'argent. — Autrefois , le Chah n'eût osé donner que de l'or. — Quant à la menue plèbe qui était venue joindre ses hommages à ceux des seigneurs, on lui jeta quelques milliers de petites pièces de monnaie blanche , frappées pour la circonstance, et qui n'ont qu'une valeur de 1 5 à 20 centimes. Il va sans dire que la foule se précipita et se battit pour ramasser ces miettes d'argent , mesquines marques de la munificence royale.

M. le baron Bode, conseiller de l'ambassade de Russie, qui avait été envoyé dans le Loristàu, et a Chouchter, comme je l'ai dit , en était revenu. Il eut l'obligeance de me communiquer tout ce qu'il avait recueilli, en fait d'antiquités, dans cette contrée sujet de nos regrets. Je jugeai , d'après les des-

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