CHAPITRE LUI
Littoral du lac d'Onrmyah. — Oarmyah. — Hospitalité du prince If alek-Khassein- Mina. —Sa villa. — Bain. — Missionnaires américains.
Le 10 nous quiltâmes Khosrovâh, et, achevant de traverser la belle el fertile plaine de Selmas, nous nous avançâmes vers de petites montagnes qui la bornaient au sud. Elles formaient comme une presqu'île dont la pointe étroite se projetait dans le lac, au sud-est. Nous ne tardâmes pas à pénétrer dans une gorge étroite qui donnait passage à la rouie d'Ourmyah. Le chemin y était rude, et les rochers qui le bordaient soutenaient des sommets élevés à droite et à gauche. Nous y traversâmes un ruisseau qui se frayait un lit rocailleux au travers des accidents de la montagne pour aller rejoindre les eaux du lac. Après quatre heures de marche, nous atteignîmes le village de Zindèh. Nous laissions alors derrière nous la première moitié du défilé; nous franchîmes rapidement la seconde, et, au débouché, nous nous trouvâmes sur la plage sablonneuse du lac qui n'était pas éloigné de la route. Au pied de la montagne et au bord de Teau, était le petit village (le Djernalavah que nous aperçûmes dans un intervalle capri-
cieux existant entre la chatne que noi^. venions de couper, et une longue roche étroite qui se prolongeait sur le rivage. Ce rocher solitaire, dont nous suivîmes le pied pendant plus d une heure, avait des formes bizarres. Çà et là des parties verticales déchiquetées semblaient représenter des ruines. Dans l'espérance que ce n'était pas une illusion, je l'escaladai, afin de voir de près ce qu'étaient ces découpures qui avaient Tapparence de constructions. Mais j'en fus pour mes peines et mes recherches; je ne vis rien autre chose que des roches dont certaines parties, plus dures que d'autres, avaient résisté à l'action des pluies, et qui s'étaient maintenues dans une position verticale qui leur donnait l'aspect de vieilles murailles. Je reconnus bien , eu un endroit , des traces de maçonneries, mais elles étaient modernes et ne présentaient aucun intérêt. Mes peines pour atteindre au sommet de ce rocher ne furent cependant pas entièrement perdues; j'y trouvai une compensation dans le magnifique panorama qui se développait dans toutes les directions. On apercevait de là le lac presqu'en entier, ainsi que les rivages baignés par ses eaux. En face étaient le territoire de Maragha et les grandes montagnes du Kurdistan persan. A droite s'élevait la chaîne que nous devions traverser pour nous rendre à Solimanyèh ; à gauche s'étendait la vaste plaine de Tassouitch, dominée par les montagnes de Khoï. Une Ile verdoyante, mais où rien ne trahissait la présence des hommes, s'élevait au milieu du lac. Derrière nous, comme un mur infranchissable, se dressaient tout près les montagnes sauvages du Sandjak de Van. A la pointe sud de la colline rocheuse que j'avais explorée était un fort village du nom de Khouloundji où nous passâmes la nuit. De cet endroit nous devions, pendant plusieurs
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jours, côtoyer le lac qui, plus ou moins rapproché de nous, resla toujours eu vue. Eu partant de Khoulouudji nous mar- . châmes quelque temps sur une plage de sable ; maïs peu à peu ce sol mouvant, humide, disparut sous des marécages trèâ-étendus au milieu desquels il eût été dangereux de s'avancer. Nous suivîmes donc la route tracée qui se rapprochait du pied des montagnes. Nous y rencontrâmes d^abord bien peu de villages, et le pays nous sembla peu propre à la culture. Mais, lorsque nous eûmes traversé, sur nn pont, la rivière de Djougoulali, nous entrâmes dans une contrée d*un aspect tout différent. Les villages étaient très^rap proches les uns des autres, et leur territoire nous parut être d'une fertilité extrême. Des champs, des jardins, des plantations de tabac et de coton, des arbres de toute espèce donnaient à ce district un air d'abondance et une physionomie riante qui nous frappaient d'autant plus que nous les avions rencontrés plus rarement. Tout ce pays fait partie du territoire d'Ourmyah qui a, en effet, une réputation de fécondité aussi bien établie que celle de sa population qui passe pour la plus brave, mais la plus turbulente de tout le royaume. Celte population se compose de tribus turques dont rétablissement dans ces contrées remonte à Tchenghiz-Khàn. Parmi elles se distingue celle des AfTchars, qui fournit au Chah ses meilleurs serbâs , et au gouverneur de la province les loutis les plus dangereux et les plus incorrigibles.
Après Djougoulali, nous ne tardâmes pas à rencontrer une nouvelle rivière. Avant de la franchir, nous nous arrêtâmes au village de Ouzarlmi qu'elle baigne du c(Sté du sud. Nous n'avions marché que six heures; toutes nos journées, depuis notre départ de Tabriz, avaient été courtes. Cela tenait h oe
que notre tchervâdar ne nourrissait ses moles qu'avec de rherbe; il suivait Tusage qui» en dépit des voyageurs, veut que dans cette saison on mette Jes mules au vert. Les mule* tiers prétendent que celle nourriture est fevorable à leurs animaux, qu'elle les refait et les empêche (ravoir des maladies que le rude service auquel ils sont voués leur donnerait infailliblement. Mais, s'il y a quelque chose de vrai dans ce système, il faut dire que la principale raison en est Téçonomie, parce qu'au printemps il se trouve presque partout une herbe fine et nouvelle dont les nmles et \eê> chevaux sont trèsfriands; elle ne coûte rien, ou seulement quelques chaïSy et les muletiers trouvent un grand béné6ce dans cette provende à bon marché. A la vérité, les animanx ainsi alimentés ne peuvent faire de longues traites, les étapes qu'ils fournissent sont plus courtes que lorsqu'on les nourrit de paille et d'orge, et les muletiers allongent ainsi beaucoup leurs voyages. Mais, pour les Orientaux, le temps n'est rien, il semble qu'il n'ait point de valeur, et peu leur importe le nombre de jours qu'ils mettent pour se rendre à leur destination. Nous étions alors victimes de cet usage du vert, et nous marchions lentement. Mais nos muletiers devant nous mener jusqu'à Bagdad, c'està-dire faire plus de deux cents lieues, dans une saison où la chaleur se faisait déjà sentir, et où nous devions la trouver accablante dans les plaines de la Mésopotamie, nous étions obligés de nous résigner.
A Ouzarlou nous avions pour hôtesse une vieille femme seule qui nous abandonna, pour la journée, la plus graude partie de sa maison. Remplie d'attentions et de soins hospitaliers, elle ne nous laissa manquer de rien. Son intérieur avait un air de bien-être passé. A mille détails, on reconnais»
sait qu'autrefois Taisance y avait répandu ses douceurs, mais que les temps ayant changé, on n'en retrouvait plus que les traces à demi effacées. La maîtresse du logis était une veuve qui avait, au service du roi, deux fils, alors sous-lieDlenants ou dahbachis dans un régiment affchar.
Le lendemain nous arrivâmes à Ourmyah qui n'était qu'à une distance de quatre farsaks d'Ouzarlou. II y a dans les environs de cette petite ville un si grand nombre de villages, qu'il est difficile de la distinguer au milieu d'eux. Avant de visiter ce district exceptionnel, je n'eusse jamais pensé qu*il piVt se trouver, en Perse, un pays aussi peuplé et aussi fertile.
Nous savions qu'il se trouvait a Ourmyah un Français, M. Theophane qui , après avoir remis à la direction du père Foumier l'école de Tabriz, était venu là en ouvrir une nouvelle à laquelle il donnait tous ses soins. Nous nous ftoies conduire chez lui; il habitait une très-jolie maison appartenant au médecin du prince Malek-Kassem-Mirza, gouverneur d*Ourmyah. La maison étant fort grande et le hekim étant une de nos anciennes connaissances de Tabriz, M. Theophane nous y reçut et nous y logea très-confortablement. Nous venions de descendre de cheval, lorsqu'un ferrachdu prince se présenta de sa part. Il nous dit que son mattre avait été prévenu de notre arrivée, et qu'il venait , par son ordre , nous inviter à prendre possession d'un appartement qu'il avait fait préparer dans son palais, à une demi-farsak de la ville. Nous étions très-flatlés et très reconnaissants de cette attention du Chah- Zadèh, mais l'hospitalité qu'il avait la bonté de nous offrir nous laissait entrevoir trop d'inconvénients pour que nous l'acceptassions. Son entourage, ses gens, nous fai<;aient crain-
dre une gène dont nous aurions de la peine à nous affranchir; nous préférions notre liberté et la modeste mais cordiale réception que nous faisait M. Theophane. En conséquence, nous chargeâmes le ferrach de porter au prince nos remerciements, et de lui dire que nous ne tarderions pas à aller nous-mêmes lui témoigner notre reconnaissance. Mais le Châh«Zadèh, plein de bienveillance et désireux de remplir, d'une manière quelconque , à notre égard , l'hospitalité que nous n'avions pas acceptée dans son palais, envoya de nouveau un de ses goulâms pour nous fournir toutes les provisions nécessaires. Notre dépense, calculée généreusement, avait été estimée à deux toumâns et demi par jour, ou trente francs environ. Notre vie était trop simple pour coûter quotidiennement cette somme ; c'est à peine si elle se montait à huit ou neuf sabcranSj c'est-à-dire une dizaine de francs. Il en résulta que le ferrach, chargé du soin de nous entretenir de tout pendant notre séjour à Ourmyah, bénéficia de la différence. Il voulut partager avec nos gens, afin sans dotite de mieux entrer dans les vues de son maître; mais. Tayaut su, nous nous y opposâmes et nous défendîmes qu'aucun de nos serviteurs acceptât un ckaï. Nous ne voulions pas qu'on put soupçonner des voyageurs français de recevoir de l'argent des Persans, indépendamment de l'hospitalité qu'ils en acceptaient quelquefois.
Sans attendre au lendemain , dès que nous eûmes changé nos habits de voyage contre une tenue plus convenable^ nous nous rendîmes chez le prince Malek-Kassem-lMirza. Nous le trouvâmes installé à une petite heure de la ville, au pied des montagnes , dans une villa assez jolie et très-bien située. Quand nous arrivâmes chez le Chah - Zadèh , il