‹ Voyage en PerseChapitre 79 sur 89 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

Départ d'Onrmyah. — Kurapapaks. — Kurdistan persan. — Soauk-BoulaX. Sekliz. — Banâb. ^ Passage de la fronti^. tnrqne.

Le 15 juin, après avoir pris congé dn prince Malek-Kassem-Mirza et l'avoir remercié de toutes ses bontés, nous sortîmes d'Ourmyah, précédés d*nn goulâm du Cbèh-Zadèh, qui devait nous accompagner jusqu'à Sûank-Boulak. Nous continuâmes à longer les bords du lac, et, après une marche de quatre heures, nous nous arrêtâmes à njéiran. Le pays offrait toujours le même aspect de fertilité, et les villages se succédaient comme de l'autre côté d'Ourmyah. Le lendemain nous côtoyâmes le lac de plus près, mais la contrée devenait plus sauvage, la culture diminuait, et, au lieu des AfTchars, nous ne rencontrions plus guère que des Kurdes. Nous étant arrêtés à Diza, nous n'y trouvâmes pas les habitants disposés à nous donner un logement au milieu de leurs masures qui nous tentaient d'ailleurs fort peu. Nous poussâmes jusqu'au village voisin appelé Sanmouriy^ sans y gagner beaucoup , car tout ce que nous pûmes y trouver pour passer la nuit fut un hangar ouvert. Le temps était heureusement beau

et assez chaud pour que nous ne fissioDs nous DOus y arrangeâmes. Comme je l'ai dans le pays des Kurdes, et la sécurité y él prévenus par le goulàiQ du prince, nousd organiser, avec l'aide de nos geoe, one soi nous-mêmes nous primes part en moDlaot rôle, à côté de nos bagages. Aucun in< troubler, peut-être grâce aux précaution A partir de Sanmourly, pous coiQoiençj de vue. Nous r«perQùmes encore par da terres élevées sur son rivage, mais nous de plus en plus. Après quatre heures entrâmes dans le pays des Karapapaks. C géorgienne qui, émigr^e de SQO paya* une dizaine d'années daJQP ce district- Lq san lui 9va\t assigné, potir terriioiire, ose fertile qu'on appelle Çoldouss,. Elle wl, et coMverte p9r des marais; ceux-ci étant \ lem^ut d'un assez grand nombre de cour dent des montagnes de l'ouest, il en ri trouve dans de M'è^rboaues conditiou& vîmes en ^fT^t , aux alentours des villaj Karapapaks, tous les iadictis d'une cuUi vions coucher à Agnbegi^f , cbef-lieu di géorgien, et nous avions un« lettrade re le Ket-Kbodàb. Il fallait, pour dwu y rt rivière de Gv4der qwest une des plus fo rencontrées en Perse. S«8 «aux excesuu lit large et profond, étaient u* obstacle nous trouvâmes arrêtas iort longtemps a

VOYAGE EN PEKSE. 475

ment nous pourrions le franchir. Il étaH impossible de songer à faire traverser ceile rivière psir qos mules chargées de leurs fardeaqx, elles juraient été infailliUiei^ieiit submergées et se seraient noyées. Pour nous-mêmes, il eAt été fort imprudent de tenter le passage en restant en selle , oav aos chevaux , obligés de nager, n*auraienl pu que très-difficilement arriver sur l'autre bord. Après de vaines recherchas pour trouver un gué, après bien des hésitations, les gens du pays ne pouvant eux-mêmes nous indiquer un endw>it où la traversée fût si\re, nos Lchervâdars prirent leur parti, et je dois dire que ces braves gens, qui étaient des Arabes de Bagdad, montrèrent, dans cette occasion , un courage et une résolution remarquables. Us se déshabillèrent tous; l'un d'eux se >eta dans la rivière, et marchant tant qu'il eut pied , puis nageant là où Peau avait sa plus grande profondeur, il arriva de Tautre côté. H recommença ainsi à passer d'un bord à Tautre jusqu'à ce qu'il eût trouvé Tendroit qui présentait le moins de difficultés et le moins de chances défavorables. Quand, sur les deux rives, l<e point de diépairt et le point d'arrivée furent déterminés, chaque muletier prit une mule nue sui? le dos de laquelle on plaça un seul colis, et se lança dans l'eau avec elle, s'accrochant d'une main à la crinière, et de l'autre soutenant le fardeau afin qu'il ne fût pas précipité dai^ le courant. Dans quelle anxiété n'étions-nous pas pendant cette première épreuve! Elle réussit parfaitement; grâce à l'intelligence et au soin qu'y mirent les tchervâdars, tous nos bagages passèrent de cette manière, sans accidents. Quand tout fut sur l'autre bord, notre tour vint d'effectuer la traversée qui pour nous se présentait avec plus de difficultés encore que pour les charges de la caravane. Néanmoins , nos chevaux ,

n« VOYAGE EN PERSE.

nageant avec vigueur , conduits chacun par un muletier cramponné aux crins, nous déposèrent sains et saufs sur la berge d'Agabegly. Quand cette opération fut complètement terminée nous nous acheminâmes vers le bourg où nous reçûmes rhospitalité de la part des habitants, sans Tintervention du chef des Karapapaks , pour lequel nous avions une lettre, ou, pour mieux dire, un ordre, et qui était allé se marier dans un autre village.

Une petite distance séparait Agabegly des montagnes ; le lendemain nous la franchîmes en moins de deux heures, et, quittant la plaine basse qui s'étend sur le rivage du lac d'Ourmyah, nous entrâmes, par une gorge étroite et montueuse, dans les montagnes du Kurdistan. D'un endroit élevé et dégagé de la route que nous suivions, nous vîmes une dernière fois la grande nappe bleuâtre du lac qui restait au nord , à une grande distance. Après avoir marché près de cinq heures dans ce défilé, nous débouchâmes dans une vallée arrosée par la rivière de Debeucouff au bord de laquelle était assise la petite ville kurde de Seank-Boulak. Elle doit son nom, qui est turc et signifie froide fontaine^ à la fraîcheur des eaux qui arrosent son territoire et descendent des sommets couverts de neige. Cette cité, placée presque à l'extrême limite des États du Chah, est en grande partie peuplée de Kurdes qui reconnaissent son autorité. On y compte aussi quelques familles chaldéennes.

Le prince Malek-Khassem-Mirza m'avait donné une lettre très-pressante pour le gouverneur Khodadat-Khân. Il nous reçut parfaitement^ nous logea bien et poussa Taffabilité de son accueil jusqu'à nous envoyer du thé, ainsi que des provisions de tout genre.

La curiosité que nous excitions parmi les habitants de Soauk' Boulak , nous prouva qu'ils n'étaient pas habitués à voir des frenguis. En effet, cette ville qui est dans les mon* tagnes n'a été que bien rarement y et à des intervalles fort éloignés, visitée par des Européens. Elle se trouve en dehors de tout chemin , et si elle est sur celui qui conduit de Tabriz à Bagdad, il faut dire que les voyageurs ou les caravanes ne s'y aventurent guère, tant à cause des difficultés qu'offre la contrée qu'il faut traverser, que par crainte des populations qui l'habitent. Cette route passe au travers de la zone que j'ai déjà signalée, où vivent, entre la Turquie et la Perse, des tribus kurdes, arabes ou YezidiSf qui sont indépendantes, sauvages et adonnées au pillage, autant par goût que par nécessité. Il n'y a donc aucune espèce de confiance à avoir au milieu d'elles , soit pour ses bagages, soit même pour sa vie. D'où il résulte que les voyageurs, comme les caravanes, qui de Perse se rendent à Bagdad, passent de préférence par Kerman-Châh. Nous n'étions pas sans quelque appréhension sur les périls que pourrait nous offrir ce voyage inusité. Cependant nous espérions que, grâce à l'influence du prince Malek-Khassera-Mirzasur les chefs kurdes soumis au Chah, et à Tappui que ceux-ci nous prêteraient auprès des autres, nous pourrions traverser les deux frontières persane et turque sans être arrêtés par aucun événement fâcheux.

Khodadat-Khàn, désireux de répondre à ce que le Chah- Zadèh (fOurmyah réclamait pour nous, nous offrit de suite l'escorte d'un bek Kurde résidant à Serdachi. Mais nos nnileletiers, ayant assuré que la route passant par cette localité offrait des difficultés très-grandes, le Khàu nous demanda de rester un jour à Soauk-Boulak afin de lui donner le temps

478 VOYAGE EN PtRSE.

de trouver un autre conducteur auquel il p&t nous confier. Nous séjournâmes donc, le 19 juin, dans cette ville, et nous en partîmes le 20 sous la cotiduite du chef d*un des villages situés sur la route que nous devions parcourir.

Nous étions tout à fait engagés au milieu du vaste réseau (le montagnes qui 6'entre-croisenl et forment le pAys Kurde. Nous nous élevions chaque jour davantage, tout en suivant les sinuosités des gorges étroites dans lesquelles ^ dessinait le sentier peu frayé qui devait nous conduire du haut de cette chaîne dans les plaines arides et brûlantes de la Mésopotamie. Cette contrée montagneuse e&t très-sauvage d*aspect, la présence des hommes s'y fait peu sentir. Cependant nous y rencontrâmes un plus grand nombre de villages que nous ne nous y attendions. Après avoir heureusement passé à Bowâriy à Yatava^ à Mamakentj nous couchâmes à Karakent. L'aga de ce bourg, en no«is voyant accompagnés de notre bek, et )[)lacés sous sa protection par le gouverneur de Saouk-Boulak, se donna beaucoup de mouvement pour nous bien recevoir. Il nous fit apporter le thé et tout ce qu'il nous fallait; il vint même nous faire visite, nous traitant avec toutes les marques de la plus grande politesse et de rhospitalité proverbiale, mais pas toujours vraie, du pays. Il se récria beaucoup quand je parlai de payer notre dépense, et pensa se fâcher quand j'insistai. Il en résulta que nous dûmes lui donner comme pichkèch le double de la valeur de ce quMI nous avait fourni.

De Kara-kent à Séràh où nous nous arrêta rtms le lendemain, le pays était encore plus peuplé. Je comptai jusqu'à douze ou quatorze villages qui étaient voisins de la route. Les pentes des montagnes étaient couvertes d'une herbe nouvelle, touf-

VOYAGE EN PERSK. 479

fue et partout émaiilée de fteurs. \A terré vierge que nous foulions paraissait devoir être d*une grande fertilité; mais les Kurdes^ plus pasteurs qu'agriicultenrs, iPe detnandent à leur sol que ce qu'il produit naturellement.

Nous rencontrâmes dans cette journée un négociant Kurde de Soank-Boulaky marchahi en t^ftt(yàgt)ié d'un touletier qui lui transportail quelques ballots de marchandises. Il nous demanda la permission 4e se joindre ù nous, aitn de vbyager avec plus de sécurité, ce que nous lui accoixlAmes très-volontiers.

Sérâh était la résidence de notre guidé AÉi2-Bek, be f\il donc lui qui nous y donna Thospitalité, et il le fit très- généreusement. N'ayant pas voulu céder à ses instances pour que nous restassions chez lui quetq*u^ jours, il nous fit accompagner par son frère jusqu'à la pétilla vtlle de Sekkiz où nous devions passer. J'avais de Kodadat-Khàn iihe lettre pour le gouverneur de cette bourgade, él je m'esUtnai trèsheureux de cette protection > en nematx)uant la ttiauvâi^ grâce de celui à qui elle était adressée et la physionomie farouche de la popnlatioh. Après une longue attente de TëfTet de la recommandation du gouverneur de Soa^k^Boulak, celui de Sekkiz se décida enfin à nous donner utl guide pour nous escorter jusqu'à Miredhhj balte du soir. En sortant d& cette petite ville, qui est en grande partie ruinée, nous traversâmes le TchakatoUj rivière qui circule Uu tnilie«ide ces mouiagnes^ que nous retrouvâmes à trois heures de là , et dont nous dames traverser plusieurs fois lé lit pour atteindre Miredèh. L'agn de ce village nous fit «ne réception tout à Aiit hospitalièt-e et prévenante. Il poussa la courtoisie jusqu'à venir s'assurer en personne que nous ne manquions de rien. Ces manières

affables m'étoonaient beaucoup ; je m'étais fait une tout autre idée des Kurdes, et Taccueil que uous recevions dans tous ces villages contrastait singulièrement et avec la réputation du Kurdistan et avec ce qu'on nous en avait dit, à notre départ de Tabriz. Au reste, s il y avait un peu d'exagération dans les craintes que nous avions conçues pour le succès de notre voyage, il faut dire cependant qu'il était réellement aventureux, il faut ajouter que, jusque là, la façon dont nous avions été accueillis à peu près partout, tenait exclusivement à la protection sous laquelle nous nous étions placés en partant d'Ourmyah et de Soauk-Boulak. Dans le Kurdistan les chefs de tribus, les beks ou les agas des villages ont les plus grands égards les uns pour les autres; il suffit qu'au point de départ, il soit bien recommandé, pour que le voyageur trouve sur son passage une hospitalité qu'il ne rencontrerait guère sans cette condition.

En partant de Miredèh , nous nous engageâmes dans un long défilé boisé que parcourait en sens contraire la rivière de Tchakatou. Nous la remontâmes presque jusqu'à sa source qui était un peu à l'ouest, dans une anfractuosité de la haute montagne que nous gravissions et qui porte le nom de Khân. Nous étions montés presque jusqu'à son sommet; par une rampe rapide nous descendîmes dans une vallée arrosée par un autre cours d'eau auprès duquel s'élevaient les maisons du village de Banah. Depuis quelques heures, sur les pentes méridionales surtout, nous avions remarqué que le pays changeait tout à fait d'aspect. Au lieu des rocs sévères çà et là recouverts de lapis de verdure, qui ne pou* vaient que faiblement faire illusion sur leur aridité habituelle, les montagnes étaient couvertes d'une végétation active.

VOYAGE EiN PERSE. 481

puissante, au milieu de laquelle se faisaient remarquer une grande quantité de cette espèce de chênes qui produisent la noix de galle, et d^arbustes qui donnent de la gomme. Si jusque là nous avions ressenti les bons effets de la protection de Khodadat-Kbân , il faut dire qu'elle allait en s'affaiblis* sant; et, arrivés à cette limite extrême de la frontière persane, territoire vague, habité par des peuplades indépendantes, insoumises au Chah comme au Sultan, nous ne pouvions plus compter sur Tefficacitéde la recommandation des beks qui nous avaient accueillis. Le chef de Bânah agit envers nous de manière à nous prouver que nous touchions à un point placé en dehors du cercle où peuvent agir les influences des autorités persanes. Sous prétexte que son village était le dernier de Perse, il prétendit à un droit de passage et voulut nous rançonner. Afin d'arriver à son but, il chercha à établir des précédents, et invoqua celui d'un officier anglais qui lui avait payé 30 ou 40 toumâns. Nous doutions beaucoup du fait^ et fût-il vrai qu'un Européen quelconque eût eu la faiblesse de consentir à cette humiliation, nous ne voulions point la considérer comme établissant une règle à laquelle il fût impossible de ne pas se soumettre. Nous refusâmes donc de reconnaître le droit vexatoire que prétendait exercer le Ket-Khodâh de Bânah. Il essaya de l'intimidation et même de la force pour vaincre notre résistance, mais en vain. Malgré les bandits armés qu'il chargea de nous barrer le chemin, nous nous frayâmes passage, sans céder à ses exigences; ce ne fut pas sans quelques coups donnés et reçus, mais enfin nous passâmes.

Pour le dernier souvenir que nous devions emporter de Perse, il faut convenir que relui de Bânah n'était pas de

Page 1