CHAPITRE LV
Kurdistan turc. — Suletmanyèh. — Ahmet-Pacha. — Kufri. — Le désert. — Arrivée à Bagdad. — Description de cette ville. — Son importance.
Nous avions été parfaitement reçus à Bistar par Taga Abdoul-Rhâman-Bek qui pourvut lui-même à tous nos besoins. A partir de ce village jusqu'à Bagdad , nous couchâmes presque chaque jour en plein air; la tiédeur des nuits et la pureté du climat nous tirent préférer cet usage adopté d'ailleurs par les habitants eux-mêmes, aux maisons qui étaient la plupart du temps loin de réunir toutes les condi* tions de propreté désirables. A Bistar nous fûmes installés sous une grande cahutte très-bien disposée et très-spacieuse, faite avec des cannes et couverte de branches d'arbres dont le feuillage donnait de Tombre sans intercepter l'air. Elle était assez spacieuse pour que nous y fussions tous réunis avec nos chevaux*
Le lendemain , au moment de mettre le pied à Tétrier , notre hôte vint nous offrir pour guide son propre frère avec lequel nous partîmes. Nous fûmes bientôt rejoints par un nouveau compagnon de voyage ; c'était un vieux Mirza de
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Kerkouk, eochaDié de ne pas faire seul la route qui était fort peu sûre jusqu'à sa desliuation* Nous traversâmes, dans cette journée, un pays couvert de bois, que notre guide nous dit être extrêmement dangereux à cause des voleurs. I..e8 accidents de terrain se succédaient de façon à faciliter les embuscades, et les ravins creux , tortueux, que nous traversâmes fréquemment, étaient bien autant de lieux propices à des attaques. Nous dûmes marcher constamment avec nos bagages, et deux des tchervàdars, qui avaient Tair très-peu rassurés, poussaient la précaution jusqu'à nous faire avantgarde; ils marchaient enéclaireurs avec leurs fusils, et, à la manière dont ils sondaient les moindres replis du sol , on voyait que ce pays, qu'ils connaissaient d'ailleurs, ne leur inspirait aucune confiance. Cependant nous ne fîmes aucune rencontre fâcheuse et nous arrivâmes paisiblement à Marnakalan. De loin nous avions aperçu, autour de ce village, une belle végétation et beaucoup de vignes. Nous en avions bien auguré pour ce gite; aussi fûmes-nous fort étonnés de n'y voir que des ruines. Nous ne pûmes y trouver d'autre abri que des arbres à Tombre desquels nous nous établîmes dans un cimetière.
Le jour suivant, de ravin en ravin, après avoir franchi plusieurs sommets, monté et descendu des niontagnes qui se reliaient toutes entre elles, et aperçu, à notre droite, les cimes neigeuses deRavandouz, nous atteignîmes Su/elmanyè/i. (^ette ville, on lui donne ce titre bien qu'elle ne le mérite guère, est située au pied du versant méridional des monts Khotdjâh qui se rattachent, dans le nord, aux montagnes élevées a[)pelées Kardouks ou des Kurdes, et qui, dans le sud, rejoignent la grande chaîne du Zagros. Suleïmanyèh est dans
une espèce de plaine ou large vallée coupée de tous côlés par des ravins, et dont Taridité lui donne un aspect des plus désolés. Elle est le chef-lieu d'un des sandjaks du Kurdistan, et résidence d'un pacha indépendant de la Porte, ou , pour mieux dire , feudataire du Sultan , sans tenir de lui ni son titre, ni son autorité qui sont héréditaires dans sa fanoille* Le territoire de Suleïmanyèh a été souvent le théâtre de combats, ou tout au moins un sujet de querelle et de contestation sans cesse renaissant, entre les deu)c gouvernements de Turquie et de Perse. Chacun d'eux le réclame comme une de ses dépendances ; ei^ de même que plusieurs autres localités situées dans celte zone indéterminée, il a été quelquefois, de fait, possession persane, puis est retourné à la Turquie entre les mains de laquelle il restait pour le moment, jusqu'à ce que la force des armes ou une surprise le rangeât de nouveau sous l'obéissance du Chah. Les Beys kurdes de ce sandjak ont eux-mêmes entretenu les prétentions de ce souverain , en refusant, à plusieurs reprises, de se reconnaître sujets de la Porte. Cet état leur convenait, en effet; il favorisait, momentanément du moins , leurs velléités d'indépendance. Quand ils voulaient secouer le joug turc^ ils se rangeaient sous la protection du roi de Perse, qui, trompé par le fallacieux hommage qu'il recevait de ces Beys, non-seulement leur prétait appui, mais revendiquait même le territoire de Suleïmanyèh, comme une de ses possessions. Entretenant ainsi habilement cette situation flottante entre les deux empires, les chefs Kurdes réalisaient , en partie et pour un temps, leur affranchissement, but constant vers lequel ont toujours tendu et tendront encore leurs efforts et leurs intrigues.
Ahmet-Pacha, que nous trouvâmes à Suleïmanyèh, a luimême tenlé d'échapper à la plus forte des deux puissances, à celle sous laquelle ses ancêtres ont dû courber leur front, et il ne sétait pas, depuis longtemps, résigné à s'incliner devant le sabre du pacha de Bagdad. On disait même que sa soumission était douteuse et déjà ébranlée. De ces causes il résulte que ce sandjak est presque toujours sur le pied de guerre, et que Suleïmanyèh est un centre presque permanent de réunion militaire. Dans le moment où nous y arrivions , le Pacha avait établi, près de la ville, un camp dans lequel étaient réunis deux à trois mille hommes. Je ne pus savoir dans quelle intention véritable avait lieu ce déploiement de forces sur ce point. Les uns disaient que le gouvernement turc avait conçu des craintes en apprenant la présence de Tarmée persane que le Meuhtamet Manoutcber-Khân commandait sur cette frontière. Il était , au reste^ très-naturel que rbistoire de Suleïmanyèh et de ses beys fit craindre à la Porte quelque levée nouvelle de boucliers de la part des Kurdes , à cette occasion.
En arrivant à Suleïmanyèh, nous envoyâmes à Ahmet- Pacha la lettre de recommandation que nous avions pour lui. Nous fûmes, par son ordre, logés dans une habitation très^vaste et toute délabrée qui était pourtant ce qu'il y avait de mieux à nous offrir dans la ville. A peine étions-nous installés dans un divân-i-kliânèh , à devanture ouverte, sans porte ni fenêtre aucune , que nous reçûmes la visite d*un officier du Pacha. Il venait, de sa part, nous complimenter et nous faire offre de service en se mettant entièrement à notre disposition. Il fut bientôt suivi d'un autre individu chargé de nous remettre cinq toumânSy 60 francs environ ,
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pour nous défrayer de dos dépenses. Celle hospilalilé élail cerles Irès-gracieuse , surloul eu égard à Télal misérable du paySy el 60 francs consliluaienl une somme imporlanle relalivemenl au prix de chaque chose dans ce pays; mais nous ne pouvions accepter cel argent. Nous nous excusâmes du mieux que nous pûmes de noire refus , el afin de ne pas blesser le Pacha, nous répondîmes à son envoyé que s'il voulait absolument subvenir à nos besoins , nous accepterions les provisions qu'il lui plairait de nous faire remettre. On nous apporta alors en nature, avec une prodigalité inouïe, tout ce qui pouvait être nécessaire pour nous, nos gens et notre caravane.
Nous voulûmes le soir même aller remercier Ahmet-Pacha de sa réception. Nous le trouvâmes très-souffrant de la fièvre ; il était au milieu de son camp où, avec Tenfantillage el l'ignorance des Orientaux, il passait son temps à faire exécuter par ses soldats des maniements d'armes dans la perfection desquels il plaçait toute la science militaire. Le Pacha nous parut d'ailleurs très-belliqueux, et avoir une haute opinion de rimportance des forces dont il disposait. Son goût prononcé pour l'art militaire lui a fait désirer d'instruire ses soldats à Teuropéenne. 11 avait, à grands frais, fait venir de Constantinople quelques talimdjis sur lesquels il paraissait fonder de grandes espérances. Parmi eux il s'en trouvait un qui était son officier de confiance; c'était un de ses compatriotes , un Kurde qui avait servi dans Tarmée du pacha d'Egypte. Ahmel-Bey voulut nous donner une idée du savoir-faire de sa petite armée, el, autant par gloriole que pour nous faire honneur, il ordonna quelques manœuvres qui , je dois le dire, furent exécutées avec une précision à laquelle nous étions loin
de Dousaltendre. Noire hôte parut très-iier nous lui adressâmes sur l'babileté de ses quelque chose de vrai au fond de l'opin màmes, il faul dire que la politesse el la pour une bonae part, car l'instructioa € Nizams laissaient beaucoup trop àdésirer fussent entièrement sincères. Il les accepi telles , et nous dit avec courtoisie : <> Qu( « des lalimdjis français qu'il devait d'à « dais. >j Quant à sa cavalerie, elle était rement composée de ces volontaires arm qui ne sauraient être très-redoutables p( plinée. Ce dont le Pacha était le plus f lui tenir plus à cœur, c'était ses canons, en assez mauvais état; mais à ses yeux ses Kurdes, cette artillerie paraissait fo laissâmes ses illusions, peut-être mémf nous par ce que nous lui en dîmes poui et je ne fais pas de doute qu'il se sera au pour se croire invincible.
Ahmet-Pacha s'est fait, quoique fort renommée chez les Kurdes par la justice administration. Il est, heureusement p devenu la terreur des malfaiteurs auxqi grâce; aussi l'a-t-on surnommé Kilichsabre. Il descend d^ine des plus ancienn< dislàn; les princes de sa race ont, à d joué des rôles importants au milieu des leur pays. Son aïeul , Abdoul-Rahmàa Pi par les luttes qu'il a soutenues contre le
et les pachas de Bagdad ^ poar les motifs que j*ai indiqués précédemment.
Après être restés un jour entier à Suleïmanyèh , et y avoir été traités par Ahmet-Bey qui nous offrit un dtner à son camp, nous nous remimes en route pour Bagdad* Nous partîmes sous Tescorte d'un homme de confiance du Pacha , qui avait reçu les instructions les plus sévères pour que nous ne dépensassions pas un chaï sur notre route. Il devait pourvoir gratuitement à toutes nos dépenses ; il y allait de Thonneur de son maître, et il fit respecter ses volontés, souvent malgré nous. Après avoir traversé un pays de Taspect le plus triste j nous arrivâmes le soir dans un grand village , appelé Karadâghy situé au bas d'une pente montagneuse coupée de ravins et regardant au sud le mont Sagnermah. Le lendemain , il fallut franchir cette chaîne qui était la dernière , et formait comme le dernier gradin en descendant du haut de la contrée élevée où sont amoncelées les gigantesques montagnes du Kurdistan. Le mont Saguermah est une barrière naturelle placée entre les plaines de la Mésopotamie et le pays des Kurdes* Ainsi comprise par Abdoul-Rhàman Pacha, il en avait tiré parti pour se mettre à couvert des attaques du pacha de Bagdad, et il en avait fait une ligne de défense imposante. Le seul chemin praticable, au travers de cette montagne, est extrêmement difficile et étroit. Le chef kurde avait cherché à rendre ce passage infranchissable aux troupes turques, au moyen d'une muraille, fortifiée , placée au sommet , dans une partie très-resserrée du défilé qu'il était parvenu à barrer complètement. Cependant la muraille fut renversée, forcée; et le pacha rebelle, obligé de fuir , vivait alors dans Pexil à Senna , en Perse.
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Nous passâroes au milieu des ruines de cette forteresse kurde, après quoi nous descendîmes , par une pente rapide, sur un versant couvert de bois, vers une contrée que ne bornait plus, devant nous, aucune montagne.
Après huit heures de marche, dont les dernières furent faites dans la plaine, nous campâmes près d'un groupe de tentes kurdes* Le jour suivant notre étape fut courte. Notre guide nous tit arrêter, de bonne heure, dans un camp kurde considérable, assis sur le bord de la rivière de Dclau. C'était rétablissement d'été d'une population nombreuse obéissant à un chef appelé Roustàm - Âga , et qui avait près de là son village, Ibraim-Kanichi. Roustâm-Aga nous reçut avec beaucoup de politesse, mais il ne cessa de nous importuner par ses demandes. Elles furent si pressantes, et les termes en devinrent si hautains, que sans l'égide du Pacha de Suleïmanyèh, certainement nous n'eussions pu échapper à la rapacité de ce personnage. Dans l'espoir, non de le satisfaire, mais au moins de l'apaiser, nous lui abandonnâmes un couteau, des ciseaux, des capsules, du thé, du sucre, du papier, et autres menus objets que nous pouvions remplacer. Il les accepta, mais tout en laissant voir qu'il n'était pas content; c'était un sabre, des pistolets, un fusil, qu'il aurait voulu nous soutirer. Plus il en avait envie, plus il témoignait d'humeur de ce que nous n'obtempérassions pas à ses désirs, plus nous sentions la nécessité de ne pas nous dessaisir de ces armes qui étaient notre sauve-garde. Cependant nous quittâmes le camp d'Ibraïm-Kantchi à neuf heures du soir.
Nous étions au 1*' juillet, le soleil avait une ardeur excessive, nous étions descendus des hauteurs où jusque-là la température s'était maintenue assez modérée. Désormais nous ne
pouvions plDSy pour les chevaux, pour les mules et pour nousmémesy marcher que la nuit, nous reposant le jour. Nous arrivâmes le matin de bonne heure à Kufiri^ petite ville au milieu da désert, on nous fûmes logés dans une cour à l'ombre de quelques palmiers. Nous nous y arrêtâmes un jour, pour donner à nos animaux le temps.de se reposer avant de terminer la partie de notre voyage que la chaleur devait rendre la plus pénible, jusqu'à Bagdad. Nous en partîmes dans la nuit suivante. A peine étions-nous en marche, que nous fûmes tout étonnés de nous trouver tout à coup au milieu d'une troupe que Tobscurité nous avait empêché de distinguer, et qui marchait dans un désordre n'ayant rien de militaire. C'était un régiment d'infanterie que le pacha de Bagdad envoyait à Suleïmanvèh.
Nous arrivâmes au point du jour à Karatepihf mauvais village, encore plus mauvais gUe. De là nous nous acheminâmes vers le caravansérail de Delau^Abad^ sur le bord d'une forte rivière qui porte le même nom. Nous y restâmes enfermés tout le jour dans une écurie, pour éviter la chaleur qui allait toujours croissant.
Quand le soleil fut couché nous continuâmes à traverser les plaines désertes et sans 6n que nous parcourions depuis trois jours, c'est-à-dire depuis trois nuits, et où rien, dans les ténèbres^ ne pouvait nous distraire d'une course longue, pénible, pendant laquelle nous nous laissions conduire par nos montures, en luttant contre le sommeil. Sept heures après avoir quitté Delau-Abad, nous fûmes obligés de nous arrêter près d'un groupe de masures en ruines, à défaut d'aucun village qui fût à proximité. Nous passâmes là toute la journée dont une partie fut employée à dormir, car notre exis-
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lence était toute bouleversée : nous faisions de la nuit le jour et réciproquement. De ces ruines nous allâmes à Yenguidjiàj grand village arabe, sur le bord du Tigre, ombragé de belles plantations de palmiers, et où se trouve un beau caravansérail. Bagdad n'était plus qu'à six heures de marche ; nous étions heureux de toucher au terme de ce long voyage ; depuis trente-quatre jours que nous avions quitté Tabriz , nous marchions sans nous être arrêtés. Aussi , dès que les premières lueurs du jour naissant nous laissèrent entrevoir les minarets de Bagdad au-dessus de la ligne horizontale et tremblotante du désert , saluâmes-nous la cité des Khalifes avec un vif plaisir.
Le 7 juillet, le soleil commençait à glisser sur la voûte bleue du ciel le plus pur, quand nous arrivâmes à la porte Babel'Kademy la porte de l'esclave. A cette heure matinale, les Bagdadins dormaient encore, les caraouls seuls veillaient* Nous savions rencontrer là un consul général français. M. Loève Veimar, et un chancelier, M. Vidal ; mais pouvionsnous nous présenter chez eux si matin, pour obtenir leur bienveillante intercession afin de trouver une demeure convenable? Ces messieurs n'étaient pas en ville; ils habitaient un jardin que le Pacha avait mis à leur disposition, sur le bord du Tigre. 11 fallut aller les y trouver. Le consul général n'était arrivé que depuis quelques jours seulement, il n'avait lui-même aucune installation. 11 était campé sous des dattiers, et n'ayant point encore été admis officiellement par le Pacha, il ne pouvait nous servir en rien.
Nous eûmes quelque peine à nous loger. Cependant, à force de chercher, nous trouvâmes une maison vacante que nous louâmes pour quelques toûmans. Notre séjour à Bag-
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dad devait être long, car, indépendammeDt des excursions que nous pensions à diriger dans les environs, notamment à Ctesiphon et jusqu'à Babylone, nous avions fait depuis Suleïmanyèb une expérience suffisante pour nous prouver la nécessité d'attendre que la chaleur eût un peu molli , avant de nous remettre en route. Le parti n'était d'ailleurs pas difficile à prendre, car Bagdad nous offrait, à différents points de vue, des sujets d'étude qui devaient nous aider à passer le temps. Aussi, dès que nous fûmes installés, employâmesnous nos premières journées à parcourir cette ville curieuse qui se présentait encore , au début de notre séjour , avec tout le prestige que lui prêtent la puissance des Kalifes et la civilisation de cette ère célèbre de Tlslamisme, sans oublier Telfet produit sur notre imagination, à nous autres Européens, par les contes féeriques des Mille et une Nuits. Cependant Bagdad est bien déchue : une épaisse poussière couvre le pied des édifices où se retrouve à peine visible la trace d*Haroun-el-Rechid et de Zobeïdèh; çà et là, en cherchant bien, on découvre, dans quelque coin des bazars, sur le rivage du Tigre , au milieu de décombres qui ont oerdu leur nom, des pans de murs sur lesquels se Usent des fragments d'inscriptions couffiques, un minaret dont l'origine ancienne est attestée par sa ruine même, ou quelques débris de portail émaillé dont les mosaïques de couleur se détachent sur un fond de maçonnerie brisée, sans que les Turcs se soucient de la disparition de ces témoins d'une civilisation rivale de celle de Byzance. A l'exception de ces débris, aussi rares que dénués d'intérêt, on remuerait vainement la poussière amoncelée dans Bagdad. Cette grande ville n'a rien conservé qui rappelle ses glorieux khalifes, et j'y cher-
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chai inutilement la place de ces vieux temples mahométaDs où les Abbassides fanatiques retrempaient leur sabre avant de courir à de nouveaux et barbares exploits. Si la trace de cet âge héroïque des Mahométans n'est point entièrement effacée à Bagdad, elle y est cependant tellement incertaine » tellement perdue au milieu des ruines qui couvrent cette noble cité, que le souvenir seul du passé est resté debout à côté de la dévastation du présent. Les onze siècles qui se sont écoulée depuis sa fondation par Abou-Safer-el-Mansour, les guerres, les envahissements des Turcomans rebelles à Tautorité des khalifes, les inondations du Tigre , et jusqu'aux orages venus du désert, tout a contribué à la destruction des splendides édifices dont la civilisation arabe et une foi exaltée avaient doté cette superbe reine de Tislamisme.
Le voyageur doit aujourd'hui laisser à la porte ses illusions sur Bagdad. Qu il se contente d'y chercher la ville nioderae, d'y voir ses mosquées nouvelles, ses arts analogues à ceux de la Perse; il y trouvera encore assez d'aliments pour rassasier sa curiosité , sinon pour exciter son admiration , et le fleuve arabe, le beau ciel de Mésopotamie qui reflète son azur sur les faïences des coupoles ou sur les gracieux panaches d'innombrables dattiers, lui offriront encore assez d'attraits pour que Bagdad reste dans son souvenir. Vaste entrepôt des marchandises de l'inde, de la Perse et de la Turquie, ses bazars immenses ont un grand intérêt; on y trouve réunies les productions de plusieurs pays, une variété infinie d^objeLs d'art qui rivalisent de goût et d originalité. C'est là que viennent se décharger les bagalos du golfe Persiqne, les caravanes (le l'Asie Mineure^ et les nombreux chameaux do
TArabie ei de la Syrie. De l'Orient à l'Occident, du Nord au Sud y toute l'Asie afflue à Bagdad ; c'est le vaste marché d'un riche commerce, le centre de relations auxquelles participent tous les peuples de cette partie du monde. Pour donner une idée des transaction^ commerciales qui ont lieu à Bagdad, il suffira de dire qu'on y compte soixante maisons de commerce européennes par lesquelles sont représentés tous les pays.
Bagdad a l'aspect d'une grande ville, et de loin ses minarets, ses nombreuses coupoles la font distinguer au milieu de l'immense désert qui l'entoure, et où elle semble placée comme une oasis. Du côté de l'orient , elle présente une vaste ceinture de murailles en assez bon état, que protègent quelques bastions et un large fossé facilement submersible par les eaux du Tigre. Cette enceinte s'appuie^ à ses deux extrémités, au rivage du fleuve qui baigne la partie occidentale de la ville. C'est de ce côté que Bagdad se présente sous son plus bel aspect. Le palais du Pacha , les mosquées, les cafés, les maisons, ou les jardins qui se succèdent en se reflétant dans l'eau qui les baigne, forment un très-beau coup d'oeil. En face de ce quartier bâti sur la rive gauche du Chaiij c'est le nom que les Arabes donnent au Tigre, s'en élève un autre moins important qui se lie au premier par un immense pont de bateaux, sans cesse traversé par des caravanes de Bédouins , des pèlerins qui vont à Kerbelàh, ou des cavaliers des tribus nomades qui regagnent leurs tentes sur le bord de TËuphrate. Ce quartier est ouvert, et, quoique beaucoup moins considérable que celui de la rive gauche, il a néanmoins une importance qui peut le faire passer pour une seconde ville , d'autant mieux que sa popnla-
tioD ne ressemble guère à celle da bord opposé. Elle se compose presque exclusivement d'Arabes du désert , qui y sont logés temporairement y et de Persans qui s*y trouvent en grand nombre. La différence de religion , et la haine religieuse qui existe entre eux et les sunnites, leur ont fait adopter ce quartier. Ils y sont plus à Tabri des vexations de la populace de Bagdad, et plus en liberté d'aller et de venir entre cette ville et Kerbelàh, lieu de pèlerinage fréquenté par les chyas. C'était là que résidait Zelly-Sultân , ce personnage dont j'ai parlé, qui sous le nom d'AlûChâh voulut disputer
à son neveu Mehemet-Châh la couronne de Perse. Il y avait une sorte de petite cour dont l'Angleterre faisait les frais.
La partie de la ville comprise entre le Tigre et les murailles de Bagdad est très-vaste; mais il s'en faut de beaucoup qu^elle soit entièrement couverte d'habitations. Dans la partie orientale et vers celle du sud, il y a d'immenses terrains sur lesquels s'élèvent quelques ruines, et dont la plus grande superficie est abandonnée à la pâture que viennent y chercher les chameaux. On voit par là, ainsi que par Tenceinte fortifiée qui date des khalifes, que Bagdad eut autrefois une importance incomparablement supérieure à celle qui lui reste. Sa population actuelle n'est plus que d'environ cinquante mille habitants , parmi lesquels il y a un grand nombre de chrétiens de diverses communions, et des juifs.
Lepachalik de Bagdad était autrefois héréditaire et indépendant; ses pachas rendaient hommage au grand seigneur; aujourd'hui c'est la Porte qui les nomme. Cette province est une des plus importantes et en même temps une des plus difficiles à gouverner de l'empire. L'autorité du pacha de Bagdad s'étend du golfe Persique aux monts Kardouks, et de la fron-
lière persane au delà de la rive droite de rKii[)hnile, c'est-àdire sur une (Hendue de deux cents lieues en longueur et à peu près cent lieues de largeur. Cette autorité est plus nominale qu'effective, à cause de l'esprit d'indépendance des populations sur lesquelles elle doit s'exercer, et par suite de Textréme mobilité de la plus grande partie d'entre elles. Le Pacha de Bagdad n'a pas assez de troupes régulières pour tenir tête aux tribus nomades quand elles se révoltent, et il est souvent arrivé qu'il a été lui-même bloqué dans sa ville par les Arabes. Ce territoire compte en effet quatre grandes familles dont les tentes se groupent dans le désert : celles des Montefiks , des Cbamars, des Aboubiels et des Djerbâhs, qui peuvent réunir près de vingt mille cavaliers. Quelque peu aguerris et peu redoutables qu'ils soient, leur nombre ne laisse pas d'être inquiétant, et quand ils tiennent la campagne , il est presque impossible de sortir de la ville.
Bagdad est, sans contredit, l'un des points les plus importants du continent asiatique. Sa position sur un grand fleuve qui descend vers l'Océan des Indes , sa situation à Textrémité de l'empire ottoman, et presqu'à la limite de celui des Anglais, sur la frontière de la Perse et sur celle de l'Arabie , lui donnent une importance incontestable comme centre d'action politique. De plus, elle est au milieu iVun territoire dont la fécondité serait incalculable , si l'on se décidait à y faire revivre l'industrie des Babyloniens, à y rappeler la civilisation de Sémiramis. Des monts Kardouks au rivage du golfe Persique, de la chaîne des Zâgros à TEuphrate, s'étend une contrée immense, arrosée par cent rivières, traversée par des canaux antiques que les Romains n: 32
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furent les -derniers à utiliser; partout la terre généreuse appelle la culture, la population, et ne demande que des bras pour en extraire des richesses égales à celles de l'Inde ou de TArabie-Heureuse. Là, Tindigo, le sucre, le café, le colon, le plus beau froment enrichiraient des millions de colons qui y apporteraient leur science agricole, les arts d'une civilisalion que le bédouin méprise parce qu'il n'en sent pas le besoin.
L'Angleterre a compris ce que pouvait être Bagdad, el depuis longtemps; si elle n'a pu encore faire de ce territoire une de ses colonies, elle en prépare du moins, de longue main, les moyens. Elle l'envisage, en attendant, comme un centre politique d'un grand intérêt, el y entretient , depuis plus de vingt ans , un résident dont Tentourage et le rôle qui lui est confié prouvent à quel point le gouvernement anglais tient à y être sur un pied imposant. Ce résident, dont les émoluments considérables sont en proportion de la représentation qu'il doit avoir, est gardé par une troupe de soldats anglais et de cipayes. Des carions sont dans sa cour, une escadrille de bateaux à vapeur mouillés sous les fenêtres de son palais assurent ses relations avec Bombay , en même temps qu'ils servent puissamment à appuyer son influence, soit à Baguad même, sbît sur les deux rives du fleuve.
La France jusqu'à celte époque, 1841 , n'avait été représentée dans ces contrées lointaines que par des agents ronsulaires d'une valeur personnelle pins ou moins douteuse, ei auxquels, dans ses habitudes malentendues de parcimonie, elle n'accordait rien de ce qui pouvait contribuer à leur donner du relief aux yeux des populaiions ou des pachas
turcs. Aussi la position politique de la France y a-t-elle toujours été fort inférieure à celle de TAnglelerre. Il y a une vérité , un fait qu'on semble ignorer complètement en France, c'est que dans ces pays où l'action directe, instantanée pour ainsi dire , de la puissance française , ne peut pas se faire sentir, où son histoire, ses relations, sài force réelle sont inconnues, il est utile de prouver son importance, le degré de sa puissance, par uiië grande, je dirai fhéme par une fastueuse représentation accordée à ses consuls, à ses agents diplomatiques. Il faut, en Asie, parler aux yeux des j)euples, imposer par Texlérieur aux âiùtoriiés; au besoin, savoir à propos faire quelques libéralités. Ce n'est qu'ainsi qu'on peut se placer sur un pied convenable et résoudre des difficultés que ra|)pàt d'un gain ou l'intimidation peuvent seuls parvenir à vaincre. J'ai dit qu'à notre arrivée à Bagdad, nous y trouvâmes M. Loève-Veimaf venu depuis peu en qualité de consul général. C'était un progrès, c'était certainement un pas fait vers cette politique qui ne devrait jamais laisser le champ libre aux empiétements de l'Angleterre. Mais que de difficultés ce nouveau représentant de la France ne devait-il pas rencontrer pour détruire , ou du moins pour combattre la prépondérance anglaise établie par une possession de plus de vingt années et soutenue par des moyens que nous admirons, nous autres Français, sans avoir assez de volonté , ni asseis de persévérance ou de résolution, pour en employer de semblables. Et telle est la versatilité qui caractérise notre nation, par conséc^ùent notre gouvernement, (^ue je ne crois pas me tromper en pensant que le consulat général français de Bagdad n'aura pas une longue durée (15). Malheureusement les précédents, s'ils ne me donnent pas raison dès à pré-
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sent, soDt là pour me faire craindre de A Bassorah, autre ville importante, sii Tigre et de l'Buphrate, la France éU siècle représentée par uo consul; elle blissemeot important et une factoreri intérêts de nos Datiouaux y sont mal dé agent qui porte le turban et la robe aral rien Aesraias chrétiens; la maison coo:
et tout Français qui aborde à Bassoral pour sa léte ni protection pour ses in les Anglais ont élevé un édifice coosid neté, qui sert à la fois de résidence à lei pour leur marine, et de magasin où ils une habile prévoyance, tout ce qui pei La France s'efface et l'Angleterre gran depuis la fin du dernier siècle, la puis toujoiy-s décroissant sur ces lointains celle de l'autre a pris des proportions embrasse le monde.
Si la question politique a été longtemp il n'eu a pas été de même de la religion, véranle, n'a cessé de marcher du même où la foi ne saurait être, sans péril, al talions ou aux pièges qoe les schism orthodoxes sans défense. Bagdad est , < nées , le siéi^e d'un évêque catholique lolique pour toute la Mésopotamie et la