CHAPITRE LVI
Ctésiphon. — ExcuTsion à Babylone. — Le Sam. — Ruines de Babylone. — Hellàh. — Départ de Bagdad. — Mossoul. — Diarbekhr. — Alep. — Beyrout. — Départ pour la Franc*^.
Après avoir cherché dans la ville de Bagdad tout ce qu'elle pouvait receler de curieux ou d'intéressant, peu satisfaits de ses monuments modernes qui ressemblent à ceux de la Perse par leurs formes et leurs ornements, moins satisfaits encore de c^ qu'elle a conservé des khalifes, nous nous préparâmes à visiter ses environs. Ctésiphon ou Madain fut le premier endroit où nous nous rendîmes. La chaleur était grande , le soleil brâlant et Tombre même sans fraîcheur , mais il était impossible d'attendre une époque plus favorable ; le terme de notre séjour à Bagdad ne pouvait être illimité.
Nous partîmes donc par une chaude soirée , à Theure à laquelle le soleil élargissant son disque d'or, et s'abaissant rapidement, allait se perdre derrière Timmense horizon du désert. Nous franchîmes les fossés de la ville , et bientôt , au milieu des landes brûlées de la campagne, nous n'entendîmes plus, d'abord affaiblie , puis perdue dans Tair calme du soir.
que la voix du muezzin qui appelait^ pour la cinquième fois, les fidèles à la prière. A ce moment, la lune se levait au dessus des montagnes de la Perse; peu à peu sa lumière froide et bleuâtre remplaça les tons roux et brûlés du soleil couchant. Nos chevaux ouvraient les naseaux avec avidité pour respirer un peu de la fraîcheur que la nuit appottail avec une parcimonie qui était loin de les satisfaire. Nous avancions toujours, descendant le rivage du Tigre, le perdant ici pour le retrouver plus loin ; les chants de quelques mariniers arabes qui tiraient la corde de leur lourde barque, venaient jusqu'à nous ; leur accent languissant et mélancolique disait bien la peine et la fatigue qu'ils avaient.
Après deux heures de route nous rencontrâmes la rivière de De //iu6; elle est très-profonde, nous la passâmes sur nn bac. Trois heures plus tard, un peu avant minuit, nous nous trouvions sur un terrain très-accidenté : partout autour de nous s'élevaient de petites éminences ; nous les gravissions, nous les tournions; sous la faible clarté de la lune, nos chevaux trébuchaient sur des débris de pierres ; nous comprîmes que nous étions sur remplacement d'une ancienne ville, et nous reconnûmes Ctésiphon^ à la silhouette obscure qui accusait devant nous le monument dont le nom est Takht-i- Khesrâh ou Tak-i-Khesrâh. Nous fûmes bientôt devant; en ce moment la lune Téclairait de tous ses rayons, et nous pûmes (^istinguer, malgré Theure qui rendait toutes les formes douteuses et insaisissables, la large façade d'un grand édifice au centre duquel s'ouvrait une haute et mystérieuse voûte dont les oiseaux de nuit, épouvantés de notre arrivée, remplissaient la profondeur du bruit de leurs ailes et de leurs cris funèbres. Sous cette arcade , à peine éclairée par
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un pâle reflet de la lune, tout était vague et sombre. Elle paraissait immense.
Bien des heures encore restaient Jusqu'au jour; il Tallait prendre i^n peu de repos, nous nous jetâmes sur Therbe.
L'étoile du matin pâlissait déjà , et le ciel blanchissait à l'horizon, quand je na'éveillai. Je regardai autour de moi pour reconnaître le lieu où je me trouvais; çà et là, à droite, à gauche et au loin s'étendaient |es monticules que j'avais remarqués la veille en arrivant; de grands arbustes épineux en couvraient les pentes , mais ne dérobaient rien à la vue, car la plus minutieuse recherche ne m'amena pas à trouver sous leurs rameaux la moindre trace de constructions. Tout l'intérêt de cette localité appartenait donc exclusivement à l'édifice que nous avions reconnu en arrivant. Bientôt le
soleil, ce magnifique soleil d'Asie, majestueusement élancé dans un ciel de nacre azurée , le frappa en face de toute sa lumière et en fit ressortir les moindre^ détails.
J'ai dit, en parlant des monuments qui se trouvent sur l'extrême frontière de la Perse et dans le voisinage de Kerman-Châh , que la route qui se dessine sur les versants occidentaux des niontsZagros, en partant de cette ville, conduit à Bagdad. J'ai dit aussi que cette voie, où les obstacles que présente une nature sauvage ont été surmontés par le travail des hommes, avait dû être celle que suivirent en tout lemps les armées sorties de Perse pour aller à la conqifête de la Mésopotamie ou de l'Asie Mineure. Elle a été , pour ainsi dire , le trait d'union qui liait les provinces soumises par les monarques persans au siège de leur empire; c'est, selon moi, ce qui explique la présence des monuments divers places sur plusieurs points de cette roule. Parmi les villes de la
nok VOYAGE EN PERSE.
BabyloDie, dont les portes s'ouvrirent devant les armées victorieuses des souverains de la Perse, figure Séleucie. Cette cité, fondée par Séleucus Nicator, sur la rive droite do Tigre, fut longtemps la capitale du royaume dont ce lieutenant d'Alexandre avait hérité après la mort de son glorieux maître. Cbosroës le Grand , que les Persans appellent Khosrô et Nouchirvân ou le Juste j s'empara de cette ville dans le cours des victoires qu'il remporta en Mésopotamie sur les Romains. Ce prince sut imprimer à ses conquêtes une stabilité telle qu'il eut le loisir de fonder plusieurs établissements dans les pays qu'il avait soumis. Si Ton en croit les vestiges et les ruines qui se voient encore aux bords du Tigre, on doit penser que le point où fleurissait alors Séleucie, avait particulièrement attiré son attention. Mais par une idée qui est tout à fait dans la nature du caractère asiatique, Cbosroës, jaloux d'attacher son nom à une ville qui lui dftt son origine, et ne voulant pas résider à Séleucie, ht bâtir sur la rive opposée une seconde cité connue sous le nom de Ctésiphon ou de Madaïn. Le siège du gouvernement de la province étant là , ainsi que la demeure du souverain, comme on le verra, il était naturel que la population de la ville déchue vint se fixer dans la nouvelle. Par suite , l'abandon dans lequel tomba Séleucie ne tarda pas à avoir pour elle des conséquences funestes. Elle se couvrit de ruines qui, s'amoindrissant tous les jours , finirent par ne plus laisser d'autres traces que quelques éminences de terre, recouvertes aujourd'hui par les broussailles du désert.
Quant à Ctésiphon, l'aspect qu'elle présente est à peu de chose près le même : tout en a disparu , à l'exception du grand monument auquel les Arabes ont conservé le nom de
Takht-i'Khesrâ ou Khosrô^ Trône de. Khosroës ou Tak-i- Khesrây arc de Khosroës, car celte ruine est généralement connue des archéologues sous le nom d'Arc de Nouchirvân ; OTy j'ai dit plus haut que ce nom était, en raison des qualités attribuées au prince sassanide , un de ceux que les écrivains orientaux donnèrent à Khosroës, Celui d'arc a été attribué à ce monument à cause de sa partie centrale qui, en effet, se compose d'une voftte gigantesque qui n'a pas moins de vingt-huit mètres de hauteur sur trente-cinq mètres de longueur, et plus de vingt-deux mètres de largeur. L'immense salle qu'elle couvre est sans doute celle sous laquelle se tenait le roi au milieu de sa cour et dans tout Téclat de sa grandeur; delà, la qualification de Takhi, trône o\x Palais ^ qu'on a donnée à cet édifice, avec celle de Tak, qui n'en désigne que la nature. A droite et à gauche de cette salle ou de cette arcade étaient les autres appartements. La façade entière de l'édifice a près de quatre-vingt-trois mètres. Son ornementation consiste en une succession d'arcades sur toute sa largeur et dans toute sa hauteur, comprises entre des pilastres ou colonnettes engagées. Tous les arceaux sont à plein cintre , excepté celui de la grande salle voûtée. Par une singularité dont il faut sans doute chercher la cause dans des raisons de solidité, cette immense voftte suit une courbe elliptique, le grand axe étant vertical. Les constructeurs qui l'ont élevée ont eu recours à un moyen que je signalerai comme très-curieux : ils ont placé bout à bout des tubes ou tuyaux en poterie de vingt centimètres de diamètre, de distance en distance et perpendiculairement au périmètre de cette arcade. On est souvent réduit aux conjectures en face de ces antiques monuments, aussi se demande-t-on dans quel
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but avaient été placés ces tuyaux, et la seuje raison que Toq puisse reconnattre aujourd'hui est celle d'établir des couraDts d'air, si précieux et si nécessaires sous le climat brûlant de cette contrée. On distingue encore sur |a face et le retour du grand arceau des pièces de bois d'un fort équarrissage et très-longues qui lient la naissance de |fi voûte ay^ les murs de la façade. Ces poutres paraissent être en bois de cèdre ou de cyprès.
Il ne reste rien des parties de ce palais qui servaient d'habitalion. Des arrachements de murs et d'arceaux indiquent seuls qu'elles se trouvaient de chaque côté de ja graf^de $£||le voûtée par laquelle on pouvait y pénétrer au moyen de trois portes dont Tune était au fond et les deux autres sqr les faces latérales.
Selon l'usage antique de la Babylonie, cet édifice est entièrement élevé en briques, mais cuites, carrées, et recouvertes d'un enduit dont on retrouve quelques traces. Ce monument , par ses dispositions et le genre de sa décoratiop extérieure, rappelle le palais de Firouzabad. S'il y a entre eux quelques légères différences de style ou de caractère , elles ne sont pas assez sensibles pour quon ne les rapporte pas tous deux à une ère commune qui est évidemment celle des Sassanides.
En parlant du monument qui s'appelle Takhl-i-Gherô ou Tak-i'Gherôj et qui est situé dans un défilé du mont Zagros, j'ai dit que la seconde partie de son nom pouvait être une corruption de celui de Khosrô; de là, cette conséquence que celte ruine et le palais de Ctésiphon pourraient être attribués au même prince Khosroës. On doit admettre, en effet, que la prononciation du nom de ce monarque , variant suivant
les pays où Ton retrouve son souvenir, elle pj9ut être Khosrô en Perse, devenir Gherô dans la contrée montagneuse dont les vallées sont habitées par des Kurdes ayant un idiome particulier , et se transformer en Khesrà pour les Arabes des bords du Tigre. Au reste, dans l'histoire même de ce prince, on trouve bien de^ présomptions pour lui faire honneur de ces divers monuments; car elle raconte que, très-occupé du soin d'embellir les villes de ses États et d'y créer des monuments utiles, il en fit construire un grand nombre.
L'étendue de terrain qui, sur la rive gauche du Tigre, porte les traces de la ville de Ctésiphon , peut être d'environ six kilomètres du nord au sud , et trois kilomètres de l'est à l'ouest. Comme la rivale qu'elle a supplantée, et comme tant d'autres villes de la Babylonie, comme Babylone et Ninive elles-mêmes, elle s'est effacée complètement par suite de la nature des matériaux employés aux constructions, ne consistant qu'en briques cuites au so|ei}; on conçoit qu'il n'a pas fallu de grands efforts aux hommes ni au temps pour les faire disparaître. D'ailleurs Bagdad passe pour avoir été en partie bâtie avec des briques enlevées à Séleucie et à Ctésiphon. Voilà plus de causes qu'il n'en faut pour expliquer leur disparition presque totale , et le voyageur qui a été jusqu'à ces rivages lointains du Tigre, comme l'archéologue qui fera à cette relation l'honneur d'y chercher quelques renseigneiiients, doit s'estimer heureux que le khalife Abou-Jafer-El-Mansour, qui a fondé Bagdad, ait du moins épargné le palais de Chosroës.
Les noms de Ctésiphon ou de Madaïn sont inconnus aujourd'hui aux Arabes; ils ne désignent le lieu où sont les ruines de la ville sassanide que par le nom de Soliman-Pak ^
à cause du tombeau du personnage ainsi appelé, que Tod rencontre à quelques centaines de pas en avant, et que nous n'avions pas daigné regarder. Ce Soliman-Pak fut, prétendent les gens du pays, le barbier de Mahomet; on lui a élevé un de ces mausolées, lieux de pèlerinage et de prières, dont on voit si souvent dans ce pays la coupole blanchâtre, à Torobre , sous le feuillage d'un palmier solitaire. — Les Arabes ne connaissent plus de ce site si mémorable et si grand autrefois que la tombe de Soliman-Pak! — La tradition a passé, rhistoire s'est perdue, ainsi va le monde. ... Ainsi la gloire et les grandeurs tombent dans l'oubli. La vulgarité d'un rasoir , fât-il celui qui rasa la tète de Mahomet , a effacé Tillnsiration d'un sceptre; et le barbier du Prophète. a supplanté le puissant monarque dont l'un des successeurs rejeta avec mépris la religion à laquelle voulait le convertir le chamelier de la Mecque.
Nous revînmes à Bagdad, et quelques jours plus tard nous primes la route de Hellâh , petite ville au sud-ouest sur les bords de l'Euphrate. La chaleur, se soutenant toujours avec la même intensité persévérante, nous dames voyager la nuit. Conduits par trois cavaliers du Pacha, nous entrâmes à la fin du jour en Mésopotamie. La monotonie de la route dans le désert ne se dément pas un seul instant; c'est partout la même aridité, la même solitude et la même perspective horizontale se perdant à l'infini. Le voyage de Bagdad à Hellâh est très-fatigant, surtout en cette saison. Aussi quel(|ues bonnes âmes, poussées par la charité ou par le besoin de racheter de grandes fautes , ont-elles eu la bonne pensée de faire exécuter, à des distances très-rapprochées , des lieux de repos , des caravansérails , où Ton trouve quelques rares
habitants qui fournissent aux voyageurs de Teau , du pain , des melons y des fourrages dont on manquerait absolument sans cela. Deux journées sufBsent pour atteindre Hellâhj et le chemin est divisé en cinq haltes. Nous ne pouvions marcher que la nuit; le jour, enfermés dans des écuries, sous des voâtes sombres , nous attendions impatiemment que le soleil eût disparu derrière la bande bleuâtre du grand désert d'Arabie. Jusque-là , nous évitions ses rayons ardents et presque mortels, mais nous étouffions, en aspirant les bouiïées brûlantes que nous envoyait le Sam. Nous eûmes, dans une de ces interminables journées de repos forcé, le triste spectacle de cet orage, de cette avalanche de sable torréfié que soulève le vent impétueux du Sahrah^ qui passe comme une flamme, renverse, brûle et tue bien souvent. Rien ne peut donner l'idée de ce phénomène; il faut l'avoir vu. Des courants d'air chaud arrivent par intervalles, avantcoureurs de la tempête; ils avertissent les hommes qu'ils aient à se soustraire à ses effets. Alors chacun se cache ^ s'abrite s'il peut; les animaux craintifs, l'oreille basse , l'œil morne, courbent la tête et semblent attendre avec inquiétude quelque chose qu'ils redoutent. Le vent augmente, sa température s'élève ; à l'horizon , du côté où il souffle , une bande rouge, opaque, barre le ciel bleu; la bande sinistre s'élargit, et sa frange dorée, qu'éclaire le soleil, monte lentement au-dessus du nuage redouté; tout devient sombre, l'obscurité se fait; une lueur livide couvre le désert , elle semble un reflet de la mort. Le nuage s'approche, il est immense et c^che le ciel tout entier, la tempête mugit de toutes ses forces, la rafale impétueuse courbe ou brise tout sur son passage; un vent sulfureux brûle, asphyxie ; les hommes se mettent à
plat ventre et se couvrent de leurs manteaux , les animaux effrayes , tremblants, ouvrent les naseaux avec terreur et se couchent les uns à côté des autres , cachant mutuellement leurs têtes sous leur ventre; leurs crins agités se dressent et se mêlent; les plis des manteaux volent en tournoyant; les broussailles desséchées voltigent et se heurtent dans tous les sens; le palmier solitaire se courbe, et ses rameaux flexibles, penchés sur la terre, se souillent de poussière. Tout semble mort, les arbres seuls crient en se tordant, et les murailles ébranlées se balancent sous les efforts de la tourmente. Le sable qu'elle apporte du fond du désert, qu'elle soulève eu tourbillons, siffle de toutes parts. Le soleil est impuissant à percer Tenveloppe opaque et roussâtre qui couvre toute la
contrée Enfin, ses rayons se font jour peu à peu, le vent
mollit, Pair est toujours brûlant^ mais moins empesté, l'orage va plus loin , il continue sa course et porte en d'autres lieux le ravage et la mort. Les voyageurs se redressent, les animaux se hasardent à lever la tête ; ils sont tout couverts d'une couche de sable impalpable, brillant et chaud , qui a pénétré partout et les empêche de respirer. Le Sam est passé , on le voit avec horreur s'éloigner, on le redoute encore jusqu'à ce que le terrible nuage ait disparu.
Nous mimes deux jours , divisés en cinq étapes , pour atteindre le territoire de Hellâh. Cette petite ville est à soixante dix-huit kilomètres au sud-sud-ouest de Bagdad. Sur ce parcours, la contrée qu'on traverse entre les deux grands fleuves qui renferment la Mésopotamie , est complètement déserte. On n'y rencontre de loin en loin que quel- (jues tentes d'Arabes Beddaouïs^ ou nomades , groupées autour des puits où viennent s'abreuver les caravanes.
On sait par les traditions historiques combien les Babyloniens avaient fertilisé cette immense plaine que l'insouciance musulmane a laissé se transformer en désert. Elle était coupée , en beaucoup d'endroits , par de gî^andes et profondes tranchées qui mettaient en communication les eaux de TEuphrate et celles dû Tigre. Par ces travaux gigantesques, ils avaient créé des canaux qui remplaçaient lès courants d'eau naturels dont ils mahquaieht, qui portaien*t bateaux et faisaient ainsi circuler les produits de toute sorte, en alimentant tin commerce immense. Enfin , au moyen dé saignées habilement disposées, Teau était distribuée avec art, au travers des champs oii ces irrigations J)ortaîent la fécondité. De tons ces ouvrages (\m faisaient tant d'honneur à l'industrie des Babyloniens, il n'en reste plus aujourd hui que deux où les eaux n'aient pas vu leur route obslKiée complètement par les éboulements et l'entassement des terres. Un premier cahàl est à huit kilomètres de Bagdad ; nous le traversâmes sur lin pont de bateaux et nous y vîmes quelques-unes des grandefs barques qui naviguent sur le Tigre et descendent à Bassorah. Mais elles s'y trduvdiènt arrêtées par suite de l'abaissement de l'eau qui devient stagnante pendant plusieurs mois de l'année, lorsque la crue des deux fleuves est retombée au-dessous du niveau actuel du lit élevé de ce canal. A vingt-sept kilomètres plus loin , on en traverse un second qu'on appelle Nahr-Malkhah ; îl est actuellement complètement à sec, et en partie comblé. On en rencontre successivement ainsi quatre autres plus étroits, tods desséchés , mais auxquels les Arabes ont conservé le nom de Nahr ou canal. Kn effet, toutes ces tranchées sont bien le résultat du travail des hommes dans un autre temps qtie cè\ui de Tincurie du
gouvernement turc, et de la paresse fataliste des Arabes. } trente-quatre kilomètres du Nahr-Malkhahj on franchit sur ui pont construit en briques, un dernier cours d'eaa canalisé, près d'un hameau ruiné qu'on appelle MahahouiL Tons ces canaux suivent des directions parallèles, et leurs eaux viennent toutes de TEuphrate , ce qui prouve que le lit de ce fleuve est, du moins jusque-là, plus élevé que celui du Tigre. Les débordements périodiques des deux grands fleuves de la Mésopotamie, à Tépoque où arrive la fonte des neiges, dans les montagnes de TArménie où ils naissent et où ils reçoivent de nombreux affluents, servent certainement à expliquer ces grands canaux qui coupent la Mésopotamie, de TEuphrate au Tigre. Ces travaux étaient trop gigantesques, étaient exécutés dans des proportions trop colossales pour n'avoir été entrepris que dans un but d'airosement Il faut leur attribuer un but plus utile qui les rendait indispensables, celui de préserver le pays d'une submersion presque complète et d'une périodicité annuelle à laquelle il n'échappe plus aujourd'hui. En même temps, la culture eo profitait, les racines de tous les végétaux trouvaient une nourriture abondante dans le sol rendu humide par d'innombrables irrigations, et leurs fruits, échauffés par un soleil ardent, mûrissaient vite en donnant d'abondantes récoltes. Ainsi , ce que la simple prudence avait commandé tournait au profit d'une richesse territoriale devenue proverbiale en Asie. Il n'y a plus aujourd'hui ni prudence ni industrie agricole; il ne reste que la misère apathique de l'Arabe nomade, à côté de la disparition presque totale de tous les ouvrage> d'une antiquité qui fait honte au temps actuel.
Do Mahahouïl , on commence à distinguer, au-dessus de
la ligne horizontale du désert qui s'étend jusqu'à Bassorah, les ondulations d'un sol accidenté que dominent quelques rares monticules. Ces éminences, qui de loin ne paraissent être autre chose que des accidents naturels et que recouvrent quelques broussailles, sont tout ce qui reste de Babylone. On parcourt treize kilomètres sur un terrain ainsi relevé et ondulé de toutes parts.
La plus grande éminence que Ton y remarque est à quatorze kilomètres au delà de Mahahouïl et à huit en deçà de Hellah , en dérivant du chemin Frayé , vers Touesl. Les Arabes rappellent des deux noms Babel qui parait être resté traditionnellement, et Mudgelibèh qui, dans leur langue, signifie ruiné de fond en comble. Elle se présente sous la forme d un vaste plateau rectangulaire du sommet duquel se sont éboulées , sur les quatre côtés , des terres qui forment tout autour un plan incliné dont la base est très-étendue. En gravissant ces pentes où les pluies ont creusé une multitude de ravins , on trouve des débris de briques et des apparences de constructions sur les angles, qui font présumer que cet édifice était flanqué de tours. En étudiant ce grand monticule, on reconnaît qu'il a été élevé avec des briques crues, et que ses revêtements ont dft être faits avec des matériaux plus solides, peut-être des pierres, ou, à défaut d'elles, certainement des briques cuites (16). Nous vîmes plusieurs fragments de ces dernières portant des inscriptions et encore enduites de bitume. La longueur du plateau est de cent soixante six mètres, sa largeur de cent soixante mètres, et sa hauteur est de trente-six à quarante mètres. Autour, quelques mouvements de terrain qui se succèdent parallèlement à sa base , font penser qu'ils pourraient se rapporter