‹ Voyage en PerseChapitre 82 sur 89 · II · texte numérisé non relu

II

Hi VOYAGE EN PERSE.

à une enceinte dans laquelle ce monument aurait été enfermé. On y trouve également deg débrig de briques. Le nom de Babel, qui est resté à cette ruine, indiquerait-il donc, en effet, la fameuse tour dont parle TÉcriture, et le temple de Belus, spolié et renversé par Xerxès? On sait que de tous les édifices de Babylone celui-là était le plus grandiose ; c'est le seul dont on retrouve aujourd'hui les vestiges. Il y a là le motif d'une forte présomption pour répondre par l'affirmative à la question qui précède.

Au sud du Mudgelibèh se voit une autre éminence que les Arabes désignent par le nom de Kdsr ou château^ palais. La base en est très-irrégulière, mais très-étendue ; elle n'a pas moins de huit cents mètres de circuit. Son état actuel oiïre plutôt l'aspect d'un monticule naturel que celui d'une ruine. Cependant, çà et là, on y découvre quelques arrachements de murs en briques fortement liées entre elles par une couche de chaux et de cendrée ou par du bitume; mais ces restes de constructions ont été tellement exploités par les habitants de Hellahj qui en arrachent les briques cuites pour bâtir leurs propres maisons, qu'il est impossible de reconnaître une forme ou un plan quelconque. On n'oserait, en effet, se hasarder à prendre pour des galeries antiques les excaxations que Ton rencontre sur ce sol tourmenté, et qui ne sont probablement autre chose que des espèces de carrières ouvertes par las Arabes pour extraire les matériaux qu'ils y trouvent tout prêts à employer. Nous vîmes un fragment de lion colossal en granit gris, dont l'exécution grossière diminue beaucoup Tiotérét que pourrait présenter une sculpture babylonienne; celle-ci était d'ailleurs dans un état qui n'en permettait pas l'étude.

D'autres monticules, qui portent égaleroent des traces de maçonnerie antique, sont sans intérêt et s'effacent en partie sous les murs de constructions modernes. Tel est celui qui porte le nom de Afriram-Ehn-Ali, et qui actuellement reçoit des sépultures musulmanes.

On suit, dans plusieurs directions, de longues lignes de terrain creux, bordées de chaque côté de terres élevées. A quoi répondent-elles? — Ou les eaux de TEuphrate étaient amenées au cœur de la ville, et ces indices se rapportent aux canaux qui les contenaient ; ou elles indiquent d'anciens fossés qui servaient d'enceinte aux principaux établissements.

A huit kilomètres environ du Kasr^ dans Test, est un groupe de deux ou trois buttes de terre qu'on appelle El- Heimar, sur lesquelles se retrouvent également les vestiges d'un édifice, mais tellement ruiné, défiguré, qu'il se refuse à toute analyse.

De l'autre côté de l'Euphrate, on distingue aussi quelques mouvements de terrain, semblables à ceux de la rive gauche. Or, on sait que Babylone s'étendait de chaque côté du fleuve, et que la reine Nitocris fit construire un pont pour joindre les deux quartiers de la ville. Mais les éminences de la rive droite ne présentent aucun intérêt, à l'exception de celle qui est la plus éloignée et se trouve à neuf kilomètres de Hellah. Sur cette éminence, qu'on appelle Birs-Neinrod ou Bourdj-Nem" rod^ est le monument qui, seul, soit resté debout au milieu de cette complète destruction. Cependant, si Ton en croit son nom, il devrait être le plus ancien, et remonter au fondateur de Babylone. Le monticule qui le porte s'élève à soixante mètres au-dessus de la plaine; il a cent quatre- vingt-qud-

torze mètres en longueur, et cent cinquante en largeur ; sa base a la forme d'un rectangle. Au sommet et presque au centre, est debout un pilier massif entièrement construit en briques semblables à celles qu'on trouve sur les autres points. De distance en distance, et symétriquement disposées, sont des ouvertures dont le vide traverse l'épaisseur du pilier, mais dont on ne s'explique pas le but. Cette masse, évidemment incomplète, s'élève à peu près carrément au-dessus du sommet du monticule, à une hauteur de dix mètres. Vers l'angle sud-ouest, au pied de la face occidentale, se voient divers fragments et arrachements de maçonneries qui ont dâ appartenir à des arceaux de voûtes écroulées dont les briques paraissent avoir éprouvé l'action d'un incendie. Les traces du feu se reconnaissent à des scories et à des vitrifications apparentes sur la plupart des matériaux. Au-dessous de ces ruines, sur la pente, mais sur deux points éloignés Pnn de l'autre, on reconnaît encore des portions de maçonneries en briques posées sur une couche de terre; elles paraissent avoir fait partie d'une construction qui aurait servi de soubassement au monument supérieur.

A une centaine de mètres, à Test de Birs-Nemrod, un grand tepèh est encore, à en croire les débris de briques qui s'y retrouvent, le produit de la ruine d'un autre édifice. Il n'a plus d'autre importance que celle qu'il doit à un tombeau arabe qui porte le nom d'Ibraim-Khalil. Le sol est relevé de côté et d'autre de manière à prouver que toute cette localité était autrefois couverte d'habitations.

A une très-petite distance de là , dans la direction de l'ouest, s étend, du nord au sud, la nappe d'un lac d'eau douce. Ici, comme sur beaucoup d'autres points, sont justi-

fiés les réciis véridiques d^Hérodote. Ce lac rappelle, en eiïet, celui que cet historien raconte avoir été creusé par la reine Nitocris pour y introduire les eaux de TEuphrate, et dont elle profita pour détourner ce fleuve afin de construire les digues et les quais entre lesquels elle voulait le contenir, ainsi que le pont qui devait réunir les deux quartiers de Babylone. Quelle qu'ait été la masse d'eau qui fut à cette époque détournée de son cours habituel vers ce point, il est difficile de croire que ce lac s'y soit formé alors et s y soit toujours maintenu depuis. Mais il est plus probable qu*un abaissement naturel du sol entre ses rives et celles du fleuve y porte les eaux de celui-ci dans la saison où elles débordent, et en assez grande* quantité pour qu'il en reste d'une année à l'autre.

On voit que Babylone qui, dans les siècles passés, fut la plus grande ville de l'univers, la tète et Tâme dun des plus vastes empires, dont la splendeur même attira la ruine, est aujourd'hui celle dont il reste le moins de traces. Depuis le jour où Cyrus s'en empara, elle né fit que déchoir; passant d'un vainqueur à l'autre pour changer encore de maître, elle finit par devenir une esclave dont aucun ne se souciait plus. La mort d'Alexandre lui a porté un coup funeste; son lieutenant Séleucus, à qui elle était échue en partage, lui donna une rivale, et Séleucie fut pour Babylone ce que Ctésiphon devait être plus tard pour Séleucie. De déchéance en déchéance, les siècles Font vue devenir et ne plus être qu'un nom, qu'un souvenir. Où sont ses palais, ses jardins suspendus, son temple de Bélus, et ses murailles? Le voyageur cherche en vain leurs vertiges; rien ne le guide pour les découvrir; il n'en reste pas même de ruines, et au milieu du désert sans limites

011 brillait d'un si grand éclat la ville de Sémiramis, c'est à |)eiDe si quelques tertres informes indiquent la place où fui la capitale du monde. Sur ces bords de TËuphrate où se prolongeaient les quais magnifiques dont Hérodote parle avec admiration, s'élèvent aujourd'hui quelques masures de terre composant une bourgade arabe qui n'a même pas, dans son nom, conservé le souvenir de Babylone.

A quelques lieues de Hellah est Kerbelah où se trouve la sépulture d'Ali et de son fils Hussein tués , comme on sait, sur les bords de TEuphrate, par les partisans d'Omar. Ils furent enterrés 9 l'un près de l'ancienne ville Coufa, l'autre dans la plaine de Kerbelah. Les monuments élevés par les Persans en leur honneur s'appellent Imam-Ali et Imam-HuS" seïn. J'ai dit comment la Perse s'était déclarée, au xv^ siècle^ dissidente de Torthodoxie roahométane, et^ en adoptant la qualification de Chya, avait reconnu Ali et sa famille pour légitimes successeurs du Prophète. Animéed'un nouveau zèle religieux pour ses martyrs, elle éleva à leur mémoire deux superbes mausolées dont l'élégance et la somptuosité surpassent tous les autres monuments de ce genre. Les pieuses libéralités de plusieurs monarques Chyas ont couvert de richesses les deux sépulcres auxquels les Persans se font un devoir d'envoyer des dotations d'un grand prix, soit en argent , soit en présents de toutes sortes. Kerbelah est non-seulement un lieu de pèlerinage pour les Persans, mais encore son territoire est considéré par eux comme une terre sainte dans laquelle les plus religieux et ceux qui en ont le moyen se font inhumer. Aussi , parmi les charges de toutes les caravanes qui viennent de la Perse à Bagdad, voit-on un grand nombre de cercueils contenant des cadavres embaumés destinés à Ker-

belaby avec des offrandes de grand prix pour la mosquée. Ces caravanes ont tenté , à cause de cela , la cupidité des Arabes qui ont souvent, d'une main sacrilège, fait sauter les couvercles de ces coffres funèbres. Mais ce qui a surtout excité leur avidité et leur goût pour le pillage , ce sont ces deux mausolées d'Ali et de Hussein. Les habitants du pays se rappellent encore en frémissant qu'il y a quarante ans, les Vaabites, tribu du désert arabique , sont venus au nombre de quinze mille , ont surpris la petite ville bâtie autour d'Iman-Hussetrij en ont massacré toute la population, en ont rasé les maisons et emporté toutes les richesses. La piété des Persans et les présents do dernier roi Fet-Ali-Chèh, ont essayé de rétablir l'ancienne splendeur du tombeau et rebâti la ville ; une garde plus vigilante et plus nombreuse y a été placée, afin de préserver les saints lieux contre de nouvelles tentatives de la part des Arabes, qui à leur amour du pillage joignent une haine implacable pour les dissidents. Le voisinage de ces deux sépulcres est un des plus grands motifs qui poussent les Persans à désirer la possession de Bagdad. Indépendamment de ce que le territoire de cette ville est pour eux comme une terre sainte , parce qu il couvre les cendres de leurs deux Imams les plus révérés, il y a une question d'argent qui n'est pas sans intérêt à leurs yeux : en effet, le gouvernement turc et surtout les pachas de Bagdad , ont toujours spéculé sur la dévotion des Persans pour prélever un droit de passage , souvent onéreux, sur tous ceux qui se rendent en pèlerinage à Kerbelah, ou sur les cadavres que l'on y transporte. La Perse trouverait donc un grand avantage à posséder Bagdad, puisqu'elle s'affranchirait ainsi d'un péage aussi lourd qu'humiliant; aussi a-t-elle tenté plusieurs fois

de s'en emparer. A la fin du règne de Fet-Ali-Chàh , le gouverneur de Kerman-Châh qui n'est qu'à dix journées de naarche, s'avança vers Bagdad avec quelques bataillons; il rencontra et mit en fuite les troupes du Pacha, et, si un exprès du roi n'avait apporté au Châh-Zadèh Mehemet-Ali- MirzQf l'ordre de se retirer, Bagdad serait infailliblement tombée cette fois au pouvoir de ce prince. Persans et Turcs se souviennent encore que le succès de cette journée fut dà à un officier français, M. Devaux, instructeur dans l'armée du prince gouverneur àe Kerman-Chàh. Bagdad sera toujours une pomme de discorde entre les deux gouvernements comme entre les deux peuples, qui se haïssent.

Après trois jours passés à Hellah en recherches el en regrets , nous reprimes la route de Bagdad. Nous l'avions faite lacilement et sans danger; mais de nouveaux événements étaient survenus et la rendaient périlleuse. Les Arabes du nord de la Mésopotamie et de la rive droite du Tigre s'étaient révoltés et étendaient leurs brigandages jusque sous les murs de Bagdad. Le gouverneur de Hellah ne consentit à nous laisser partir qu'avec une escorte de quarante cavaliers albanais et arnaoutes qui devaient nous conduire jusqu'à Bagdad, et lui répondre de nous, sur leur tète, bachusiundèh. Nous marchâmes militairement, prenant toutes les précautions que le cas exigeait. Les habitants des khans de la route nous dirent qu'en effet ils avaient été pillés le jour précédent, que les Arabes étaient nombreux et se montraient incessamment dans toutes les directions. Soit qu'ils aient fui devant les cavaliers arnaoutes , soit que notre bonne étoile nous ait préservés de leurs attaques, nous ne les vîmes pas. Nous atteignîmes Bagdad sans accident, peu satisfaits.

mais ayant vu beaucoup, le désert, les ruines de Babylone et le Sam; nous n'avions à regretter que la rencontre des Arabes.

Nous étions au l*** septembre et nous voulions enfin partir; mais les mêmes troubles qui rendaient peu sâr le chemin de Hellab , rendaient impraticable celui de Mossoul , que nous devions prendre. Il y avait déjà un mois que cet état de choses durait. Un chef arabe des Djerbahs^ qui avait été dépossédé par le pacha, d'une petite ville où il était investi du pouvoir, avait causé cette insurrection à laquelle prenaient part plusieurs fractions de.tribus qui espéraient ainsi trouver l'occasion de piller. Le gouvernement du Pacha avait si peu de force que les mesures énergiques que commandait la circonstance n'avaient pas encore été prises , et que plusieurs caravanes avaient déjà été arrêtées. Heureusement, par un hasard qui nous servit à point nommé, le pacha de Kerkouk allait partir; nous obttnmes de lui, par l'entremise du consul général , la permission de marcher à sa suit« sous la protection de son escorte.

Le 5 septembre, au soleil couché , nous sortîmes de Bagdad , non sans appréhension de ce qui nous attendait sur le territoire des tribus révoltées que nous avions a traverser. Cependant nous arrivâmes avec le Pacha jusqu'à sa résidence; de là il nous fit accompagner par des cavaliers à lui jusqu'à Mossoul.

Après un repos de quelques jours dans cette ville nous gagnâmes Diarbekhr, en passant par Djezirèh et Médiat, dans leâ contrées montagneuses habitées par les Jacobites; puis, descendant dans les plaines deSuverik et d'Orfa, nous allâmes faire une station à Alep. Nous touchions au terme de notre voyage. D'Alep , nous allâme» à Latakièh , et, suivant

522 VOYAGE EN PERSti:.

la côie de Syrie, nous nous rendîmes à Beyroul, où nous nous embarquâmes pour la France le 1*' décembre 1S41. Nous avions accompli notre tâche , rempli consciencieusement la mission qui nous avait été confiée. Nous avions marché pendant plus de deux années sans nous arrêter, chevauchant d^abord au milieu des neiges de TArménie, par un froid de 1 8"" en moyenne , puis , en Perse , de la mer Caspienne au golfe Persique, et de la zone déserte du Khorassan jusqu'à la frontière de TArabistân , avec une température de ^. Après avoir parcouru les États du Chah dans tous les sens et y avoir scrupuleusement recueilli tous les documents archéologiques épars dans ces vastes contrées , nous étions descendus des hauteurs de la Perse septentrionale , à travers le Kurdistan, dans les plaines de la Mésopotamie, à Bagdad, et jusqu'au désert de Babylone, pour remonter ensuite le cours du Tigre, passer TËuphrate, et dire, sur le rivage de Syrie , adieu à cette terre d'Asie où nous avions trouvé tant de fatigues, rencontré quelques dangers, et enduré des privations de tout genre. Mais nous en emportions de riches matériaux , la conscience d'avoir fait notre devoir, et ce qui devait vivre autant que nous, une foule de souvenirs parmi lesquels les plus chers au voyageur ne sont pas ceux qui lui rappellent le moins de douleurs.

Page 1