‹ Voyage en Pologne et en RussieChapitre 4 sur 9 · ROYAUME DE POLOGNE · texte numérisé non relu

ROYAUME DE POLOGNE

' En 1809, le grand -duché de. Varsovie, formé par le traité dé Tilsitt , se composait de la Gallicie occidentale, de la Gallicie orientale , et de toutes les terres dont la Prusse s'était emparée lors des divers démembremens de la république. Il renfermait alors une population de 4 à 5 millions d'habitans ; aujourd'hui V Autriche ayant récupéré les deux-Gallicies, et la Russie s' étant emparée du cercle 4e Bialystok qui appartenait au grand-duché, ce petit état , qu'on appelle maintenant le royaume de Pologne > ne compte plus guères que 3 millions six à sept cent mille âmes.

Depuis 1791 les paysans ne sont plus attachés à la glèbe ; et en 1809, le$ Français ont remis en vigueur les réglemens , déjà tombés en désuétude , qu'on avait faits pour effectuer l'affranchissement général.

Enfans, dirent alors les barons aux paysans* vous voilà libres , mais le terrain qui vous nourrit et qui a nourri vos pères nous appartient : le voulez-vous tenir aux, mêmes conditions qu'autrefois,, ou devons-nous faire cultiver nos. domaines par des étrangers , auxquels nous serons obligés d'abandonner pour salaire la jouissance des terres quj jusqu'ici ont satisfait à vos besoins ?

Ces paysans eurent donc à choisir- entre l'exil et leur travail accoutumé ; entre Ja disette et un bien inconnu , la liberté qu'oft leur peignit sous d'étranges couleurs, Ife ; ne balancèrent point , et continuèrent à donner de cinq à six jours de leur temps par semaine à la culture des champs des barons : depuis, les empiétement de la noblesse ont ramené les choses à peu près à leur ancien état; cer pendant on ne. vend plus les paysans en pl<$$£ publique , comme cela se» pratiquait il n'y a pas encore un demi-siècle ; alors oj) les pie* nait à la foire comme des bêtçjs de sorçirne , on leur passait un baudrier au bas duquel lepj:

profession était écrite sur une plaque , et un courtier circoncis monté sur 'un billot les vendait à l'encan.

Aujourd'hui on les comprend avec les bestiaux dans la vente des métairies. On les

fëisse croupir dans ^ivrognerie et dans la fainéantise : abandonnés ainsi à leurs funes-* tes penchans , aux juifs qui les rongent , aux liqueurs fortes qui les consolent et les abrutissent, ils ne songent point à amasser les moyens de devenir propriétaires , et le but des ri obi es est rempli; car les terres ont été rendues aliénables, et peuvent être main-* tenant achetées par toutes personnes , de quelque condition que ce soit , excepté par les

juifs.

Là ihaison d'un paysan polonais forme un cârrt! long divisé en deux pièces séparées par

ttât corridor, L'une (Telles est quelquefois plaricbéiée'; nous l'appelions fappartethent d'été jparce qu'on Fhabite eri cette saison : en -hiver, ori y serre lefc semences et lés vivres t tit de longues guirlandes de eliaiïipignôns en-'

filés sont suspendues aux parois. L' autre est garnie d'un four sur lequel couche la famille r d'un coffré servant de banc , et se prolongeant contre les murs, de quelques sièges de bois> de quelques vases d'argile, d'une table et d'un métier à tisser. Comme il n'y a point de cheminée , la fumée n'a d'autre issue pour s'échapper que la porte , qui est aussi le seul chemin par où le jour puisse entrer, car on n'ouvre presque jamais , à cause du froid ; les petits sabords qui servant de fenêtre* à ee& habitations. L'eau qui tombe des toits, celle qu'on jette du dedans , forment à l'entrée uhé marc fétide qu'entretiennent les égôûts non moins délétères des fumiers voisiriis: Lèé oies* les enfans ; les cochons barbottent pëlemêle ,; et habitent avec les membres dé la famille là région comprise entre le Bùlet là * fumée, laquelle, quand le tour festbôwché^.

s'étend de niveau comme un vèile de iôrépe ; elle descend quelquefois si bas qu'elle flous enveloppait jusqu'à la ceinture qttôhj) flous* uous tenions debout; jijais peu à peu çilé&'é-^

lève et va se réfugier dans le faîte avec son cortège accoutumé de grillons brûyans. Ces tristes et humides demeures , toutes séparées entre elles par dçs espaces embarrassés d'immondices, et éparpillées sans aucune symétrie r sont faites de boue et couvertes de chaume : elles sont si noires et si charbon nées que les villages semblent avoir souffert d'un incendie.

Mais si telles sont aujourd'hui les habitations des Polonais, qu'on se figure ce qu'elles étaient au neuvième siècle , alors qu'errans dans les forêts et dans les marécages , sous le sceptre grossier d'un berger qui avait gagné le trône au jeu <ïe la course, ils n'avaient pour vêtemcns que des peaux d'animaux , et nie possédaient jjue du bétail pour tout bien. Nul, doute qu'ils ne demeurassent alors dans des tanières qu'ils creusaient à la hâte , ou sous des tentes de ramées qu'ils abandonnaient quand ils changeaient de pâturages.

Au surplus , le souvenir de ces temps de barbarie ( parce qu'on suppose qu'ils furent aussi

des temps de liberté ) est encore cher ajix nations que la civilisation n'a pas entièrement conquises; et ce fut, selon toute apparence, pour donner aifr Polonais une idée de sa force et de son indépendance analogue à leur manière de penser, que le prince de Radzivil , grand-duc dç Lithuahie , au commencement des troubles qui ont amené le démem-

brement de la république, fît sorj. entrée à Varsovie , vêtu de peaux d'élan , et assis sur un char traîné par des ours blancs dont les colliers étaient enrichis de pierreries.

Tous les paysans de la Pologne portent des moustaches ; à la guerre , ils les laissent pendre et tomber comme un rideau derrière lequel les mouvemens de leurs lèvres demeurent inaperçus. Ailleurs, ils les divisent en deux parties égales qu'ils dirigent yers l'un et l'autre coin de la bouche.

Les serfs de la Podolie, qu'embellit un ciel toujours tempéré ; les serfs lithuaniens, qui jadis adoraient un serpent ; ceux de la Podlaquie , province infectée de marécages ;

ceux de lA .Vblhynie , dont les profondes forêts sont peuplées de loups et d'abeilles; ceux de la Polésie, etc. > etc. % sont obligés % cortnïne ceux dû royaume de Pologne , de se tailler les cheveux en forme de calotte, et de se raser les tempes,

Us portent en hiver une redingote de peau d'ours ou de mouton , dès bottes fournées, Uh bdnnet fourré et une cteînturc. En été , ils se couvrent d'un petit surtout de drap bleu-clâir, qu'ils crdiàeiït sur la poitrine , et qu'une large courroie maintient dans cette position en dessinant leur taille. Ils vont toujours le côl nu ; ils sont naturellement insoucians et assez gais , et leur tristesse habituelle a moins sa source dans leur caractère

que clans leur mauvaise fortune. Les femmes

tfiarlées sont aussi trës-rtiélancoliques, et te morne aspect de ces-figures sérieuses erfrantes dans la futriée et daiifc le clair obscur, nous remplissait npitè-triêmes d'idées sombres et

lugubres.

Us ii'ottt pbttr mùjeh d'^blairage qvte 4è

( »7 ) petits morceaux de bois de sapin qu'ils brûlent sur une avance en pierre , construite à cet effet sous un tronc creusé qui traverse le chaume de la cabane , et qu'on bouche , une fois la lumière éteinte , avec un paquet dé chiffons emmanché au bout d'une perche.

Non loin de l'avance, on voit un baquet plein d'eau dans lequel on jette chaque jour quelques morceaux de paiti ; ce. pain , en se décomposant , finit pat donner à l'eau , qui devient alors la boisson habituelle , un petit goût aigre qui n'est pas désagréable ; ils appellent cela du coasse.

Soit imprévoyance , soit paresse ; ces paysans, en fait de provisions ' de bois et d'eâu „ n'en rassemblent jamais que pour l'usage du moment; viennent-elles à manquer, ils cdûrent nu -pieds eh chercher au loin daris ïâ campagne; saris songer à s^épargriér la peine dé ces voyages mille fois répétés , par un travail mieux combiné, lîs sont tellement endettée en'vét* S feurs seigneurs , auxquels , en sus des journées de travail ,* ils

doivent payer des redevances en nature , qu'ils ne possèdent réellement rien en propre. Us ont des vaches, et n'ont point de lait; ils ont des chevaux, et vont à pied; ils ont du détail, et ne mangent qpe du pain. L& seigneur s'approprie tout ce qu'ils produisent ^ et dans leur découragement il ne leur reste pas même la fçrcc de réfléchir aux moyens de changer de position. L'hiver, ils ne descendent du four, sur lequel ils passent leur vie nonchalamment étendus , que pour satisfaire aux plus pressans besoins de la nature : ceux des environs de Varsovie ont des lits, des cheminées, et jouissent en général d'un sort plus heureux. Il en est de même de ceux qui vivent sous la domination de la Prusse et de l'Autriche; il s'en faut de beaucoup qu'ils aient perdu à changer de maîtres.

Les paysannes, au retour des champs, broyent les grains , épluchent les pommes de terre et pétrissent le pain. Comme les homnies, et même quand elles nourrissent, elles ne mangent de viande, aliment qu' elles aiment

beaucoup , qu'une fois par semaine. Lçur vêtement d'été consiste en une chemise de grosse toile boutonnant au col , et en un jupon de laine rouge portant sur les hanches.

La houpelande qu'elles mettent en hiver par dessus cet habillement , est faite de peaux de brebis , façonnée aux épaules et travaillée avec assez d'art. Elles vont nu-pieds, ont le teint blanc , de belles formes, la gorge charmante, et beaucoup d'agrément dans la taille. Elles ne sont pas d'une cruauté inouïe : sensibles aux prières que de copieuses libations accompagnent, c'est surtout dans le tumulte des joies du dimanche qu'il est aisé de dénouer leur ceinture , car elles ont dépouillé la férocité des filles sarmates, qui ne se mariaient qu'après avoir tué un ennemi à la guerre. Les femmes mariées sont d'un abord plus escarpé; elles accouchent debout, les mains appuyées contre la muraille , et le corps légèrement incliné : il en est de même des femmes russes.

Dans quelques cantons de la Moscpvie, on laisse doucement anourir , sur une fourrure ,

les enfans qui naissent faibles et contrefaits \ et cet u^age , sur lequel les barons ferment les yeux t était publiquement toléré en Pologne au quatorzième siècle , ainsi que celui d'assommer les vieillards invalides.

\h appellent le bon Dieu Panier; ce mot i qui signifie seigneur, est du même usage chez eux que celui de senor en Espagne. Ils font de confiance leurs prières en latin ; et, dans leur manière de penser, le mensonge , le larcin s sont de moindres crimes que l'oubli de l'observance du carême. A la vérité, leur vénération pour les prêtres est extrême. Le sqir* les hommes et les femmes escaladent l'un après l'autre le four commun i et s'y alongent tout habillés. Pour nous, nous couchions sur la paille , ensevelis dans de grands sacs de toile que nous avions fait faire exprès.

Le matin , quand la porte entrouverte laissait pénétrer quelques rayons de lumière dans la cabane, nous apercevions quelquefois au-dessus de nos têtes une figure au teint de roses qui se penchait au bord du four, sous

un nuage de fumée* Euphrosine, la plus séduisante des Gîâces , puisqu'elle préside aux agrémcns de la bouche* faisait alors éclpreun doux sourire* et jiqus oubliions à ce charmant spectacle jusqu'au coassement du crapaud familier qui retentissait, dans un coin de l'humide habitatiqp.

Un petit nombre de maisons mal bâties, sans çtages et sans fondations , assises sur des rondin s ^et semées çà et là autour d'une balle , d'une synagogue et d'une église en bois, forment ce qu'on appelle en Pologne une ville.

L'église est à l'usage des paysans affranchis devenus citadins ; or, ces paysans vivent à la ville comme ils vivaient à la campagne, c'est* à-dire au milieu des oies et du bétail , mangéant sans fourchettes et dormant sur des bancs. Quant à la halle, ou plutôt au bazar, car on appelle ainsi une halle en Pologne, il

^-^ ,e j»uk> souvent en un toit de chaume

^% j*r dtes poutres garnies de clous et

. ^.:K<& Quelquefois cependant ce bâti-

^.,* ^i c^astruit en briques , et a. la forme

: u ^trw ou d'une rotonde découverte ;

**> c* cas on y entre par deux ou quatre

^it<r>i(iù se font face, et toutes les bouti-

>c>vtu*il renferme donnent sur la cour qu'on

v o*£ Obus l'intérieur.

Ces villes offrent toutes le mouvement et a *îe que Ton remarque dans une foire anim<t; aussi existent-elles, non par les besoins Bto>raux de la société , mais par la nécessité &$ agglomérations qu'exige la confection des objets matériels de première utilité. Les choses de luxe qu'on y vend viennent de l'étranger.

Les juifs forment à peu près les deux tiers de leur population , et le voyageur , pour cette raison , doit s'attendre à n'y rencontrer guère que des individus de cette nation ; mais qu'il se garde lui-même d'en être tu, au* trement leur phalange crottée , se crampon-

hant à ses galons , ne manquerait pas de le tramer çà et là comme une victime dévouée à la cupidité. Je me suis vu , pour mort propre compte, à la discrétion de ces circon* cis; mes habits ont bu la sueur de leurs' mains , et j'ai dû , malgré moi , les suivre dans des rues sans pavés * pleines de grands chiens chargés de repousser la nuit les attaques des loups, étroites, tortueuses, montueuses , qu'enlaidissait en cote la ridicule saillie des toits, et où s'élevaient de distance en distance des bouleaux isolés -, semblables à des saules pleureurs > à . l'ombre desquels de vieux rabbins affligés d'ophthalmiés se tenaient gravement assis les mains sur leurs gertoux.

Le commerce de tous les genres et de tous les degrés étant dans leurs mains, ils ' s'entendent entre eux pour hâter la ruine dé tout trafiquant étranger à leut culte. Ils exercent avec prédilection les métiers de courtier , de fripier, de changeur, d'aubergiste , de maqui-* gnon , en un mot les professions où la rusé de l'esprit supplée à la force du corps, et à

l'adrfcsse des mains. Soit paresse r et en effet leur fainéantise est extrême t soit faute d'induatrie , soit dégoût pour les profits lents , ou condescendance pour les principes d'une aristocratie ombrageuse qui a fondé ses prérogatives sur la stupidité du peuple , et qui veut que les hommes soient épars pour qu'ils demeurent inaccessibles à la civilisation , ils n'ont point établi de manufactures. Les affranchis sont charrons, charpentiers, menuisiers, ferblantiers, maçons, etc., etc. Les villeà qui appartiennent à TÉtat jouissent de privilèges assez étendus ; les autres sont soumises aux caprices dés barons dont elles sont la propriété. Ainsi languissaient en France , avant l'affranchissement des commune^ , nos citée aujourd'hui si florissantes; elles ont secoué Ifc despotisme aristocratique , le pire de tous parce qu'il est le plus immédiat, et elles ont obtenu des lois ce que les hommes leur avaient si long-temps refusé, la jouissance des biens que proeurent l'industrie et la liberté. •■ »

En 1 81 4 , la plupart des villes de la Pologne étaient occupées par des comwia»dan& russes d'une humeur essentiellement servile et ty* rannique; ils noua refusaient, pour Tord** naire , tout ce que nous leur demandions avec quelque empressement , et il nous fallait cirque jour inventer de nouvelles ruses pouf tromper leur malice et leur mauvaise volonté, A 1* vérité i nous trouvions dans la contemplation de leurs ridicules des jouissances qui nous dédommageaient amplement des petites mortification* qu'ils noua faisaient essuyer; car tous les officiers russes ne ressemblent pas à ceux des corps de l'artillerie et de la garde , qui sont ce qu'il y a de mieux, non seulement dans l'armée , mais encore dans la

nation, Ceu* dont je parie., issus de genttflâtres dont lf luxe se fonde sur une patente pour vendre de l'eau-denvie ; ceux-là i dis-je * no» inoins accoutumés à recevoir des coup* de caqne qa'â sn donï*e*> laissaient lire sur leurs traits livide l'«prf ssion de la jactance et d# lsi çwpde ? pou* la plupart * Us ne pos*-

sédaient eh propre qu'une valise fiasque et la haine du peuple. On ne pouvait leur parler que découvert , fût-on enrhumé , fût-on dans la rue. Les juifs qui les secondaient dans leurs rapines en étaient protégés à leur tour ; mais les Polonais , honteux du joûg d'une nation à peine dégrossie , les fuyaient comme la pesté : ils vivaient donc à peu près- à -l'écart, partout et à toute heure envirpnnés d'un essaim emplumé d'adjudans de leur nation « cpieles écoliers , à cause de la finesse exagérée de leur taille , comparaient à des sabliers.

Tyrans, ennemis de la tyrannie, les nobles polonais vivent sur leurs terres, loin de leurs égaux et de leurs supérieurs , dont les formes hautaines ou familières offensent également leur orgueil. Ilsforment dans l'Etat un état à part, et passent pour préférer le beau au bon , et la gloire au succès; Pour, moi , je les

ai vus se précipiter dans les champs du carnage comme dans un tournoi ,.et déployer en toute occasion plus d'enthousiasme et de vigueur que d'habileté. On peut les diviser en trois classes. ».

Nous rangerons dans la première ceux que la naissance et les richesses ont mis en possession des titres , des emplois et de L'influence attachée à ces avantages. On vante beaucoup la dignité de leurs moeurs et leur générosité^ cependant ils nous ont semblé moins intéressans chez eux , sous le reflet de la barbarie dans laquelle ils retiennent les classes infé- Heures, que dans certaines histoires et chez l'étranger. Il y en a de riches de trente mille ^ de quarante mille r de cinquante millepaysans, car c'est ainsi qivon évalue chez eux la fortune. Ils étaient autrefois si influées dans l'Etat , qu'on définissait le gouvernement de la Pologne par Tépithète d'oligarchique ,t ces oligarques avaient le droit d'avoir des gardes , et leur luxe , alors calqué sur celui des Turcs^ leurs voisins , était infiniment plus splendide*.

mais' autei beaucoup moins délicat qu'aujourd'hui. Depuis le partage , libres d'occupations sérieuses, et plus restreints dans leur ambitiôn , ils la bornent à rendre leurs châteaux agréables par la réunion de tous les plaisirs. Il règne dans leurs fêtes un ton de grandeur * qu'ils tempèrent par les marques réitérées d'une bienveillance pleine de gaîté ; et leurs manières, à là fois nobles et naturelles, inspirent également la confiance et le respect; ils sont fort recherchés dans leurs meubles , dans leur linge et daàs leurs chevaux.

Les nobles de la seconde classe demeurent dans des granges à auvents, blanchies à la chaux , et pour la plupart Couvertes en paille , qu'ils décorent fort sérieusement du nom d& châteaux. A l'intérieur , une file de galetas conduit à la chambre du maître , pièce d'apparat , ordinairement embarrassée de plus de meubles qu'il n'en faudrait pour garnir convenablement toute la maison : on dirait la boutique d'un miroitier. Ces bacons sont demeurés Sarmates en dépit des progrès des.

mœurs,* et il s'en faut toujours de beaucoup , à leurs yeux, qu'un homme à pied soit aussi recoinmàndable qu'un homme à cheval. Ils aiment les plaisirs bruyans > les combats de taureaux, de chiens et d'ours. Comme leurs pèreÀ, ils portent de grandes pelisses, dorment dans des draps de peau de daim , et ont toujours affaire à leurs moustaches; comme eux encore, ils laissent leurs valets traîner en chemise sale et nud-pieds un lambeau de livrée vermoulu , tandis que l'or et l'argent éclatent sur les housses et les harnais de leurs chevaux; comme eux enfin, abandonnés au faste «ans consulter le goût, ils ignorent Taisauce au milieu du superflu , et tirent des rideaux de soie sur des châssis dé papier. Ils; sont beaucoup plus durs pour leurs paysans ,. que les riches seigneurs dont nous venons de parler. La moyenne proportionnelle- de l'étendue des domaines de chacun d'eux, est de vingt-cinq mille acres environ ; mais les terres,. en Pologne , n'ont pas la même valeur qu'eo.

France.

' Nés pour le> tintamarre et les joies de taverne , les nobles de la troisième classe couchent sur des fourrures , comme les héros d'Homère , et dégustent le genièvre assis sur un baquet renversé. Ils vivent chefc les grands, et cela sans déroger, dans une honorable domesticité; quelques-uns servent à table. Les moins capables sont employés dans les écuries, et procèdent aux soins qu'elles réclament, le corps passé dans une peau d'ours; les autres chevauchent dans les domaines , et veillent à la culture des terres : ce sont pour l'ordinaire des hommes instruits et qui ont servi comme officiers. Ceux d'entre ces nobles que des raisons particulières éloignent du service , vont s'établir en qualité de fermiers dans de petits hameaux dont ils ne manquent guère de devenir la terreur ; car il est rare que dans cette espèce d'exil la sève de leur morgue humiliée tarde à s'épancher en coups de gaule. Enfin ils s'arrangent avec leurs bestiaux et leurs parçheipins dans des chaumières que rien nç distingue des chaumières voisines

qu'une méchante cheminée ; et quoique!

leur faille eux-mêmes feiidre leur bois et griller leurs cochons comme le dernier vilain , ils ne laissent pas de s'estimer infiniment.

L'usage, assez nouvellement introduit, de partager également les biens entre tous les/ en fans, tend à augmenter beaucoup la classe des domestiques nobles , quelques arpens de landes ou de marécages échéant quelquefois pour toute ressource au rejeton d'un prince.

Au surplus, l'empereur de Russie a publié récemment des conditions de fortune pour le droit de porter des titres : il faut justifier d'un revenu net de 625 francs pour prendre le titre de baron , de 1,873 francs pour celui de comte, et det 3,i25 pour celui de prince.

Egalement odieux aux habitans des villes et des campagnes , ces nobles , à quelque classe qu'ils appartiennent, n'ont, à très-peu d'exceptions près, envisagé dans les efforts qu'ils ont faits pour reconquérir leur indépendance, que le rétablissement de leur vieux droit d'im* pvmité, un peu diminué par l'influence dçs

protecteurs ou des dominateurs , qui, moulant à leur tour gouverner à leur profit , obligeaient, pour se populariser, la noblesse 4 se ployer ^à de certaines règles de justice* Vainqueurs ,\ls eussent ainsi arrangé les choses :

' pour eux , et pour toujours , la richesse , la

gloire , l'autorité ; pour le peuple , et à jamais , la misère, le travail et l'abrutissement. L'a néantisseraent de l'indépendance de cette nation a doilc été plus funeste à l'Europe qu'à elle-même f car , quel que - soit le gouvernement que le conquérant lui impose , il sera toujours préférable à celui qui Ta réduite au misérable état où on la voit aujourd'hui, (Ecrit en i8i5.)

L'orgueil des nobles polonais diffère essentiellement du nôtre :, chez nous il provient du peu de cas que nous faisons d'autrui ; te leur a pour base la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. Ils disent : Je vaux autant que lui; nous disons: 11 ne vaut pas mieux que moi. Ge qu'ils estimaient , ils le méprisent quand ils le possèdent; ce que nous mépris

sioûs , nous l'estimons quand nous le possédons, €t& Au fond, leur orgueil est plus fé* cond et plus généreux que le nôtre. .

Ils laissent aux Allemands le courage de la résignation, le leur est tout en détermina* tion.

Ils disent leur langue riche, énergique, pittoresque; si elle manque de retenue, c'est que, comme les Muses, « elle ne rougit pas de sa chaste nudité» » Ils avouent néanmoins qu'elle convient mal à l'expression des idées métaphysiques ; mais ils demandent s'il en peut être autrement , leur langue n'ayant rien acquis depuis, le quatorzième siècle. Hélas l ils en pourraient dire autant de leur état social!

Ils sont hardis , spirituels , enclins à la railleric et à l'intrigue, débiteurs sans souci, joueurs audacieux et déliés , grands gesticula** teurs , caressant jusqu'à l'importunité. * et d'autant plus hospitaliers , qu'entièrement privés de gazettes, de théâtres et de tout ce'qui donne du mouvement à l'esprit et à Fimagination ,' il ne leur reste que la conversation

des étrangers pour satisfaire au besoin d'idées nouvelles que Ton contracte toujours dans l'oisiveté

Réduits , dans leur désœuvrement actuel , à faire de l'amour leur principale occupation, ils semblent se résoudre de bonne grâce à cette extrémité : cette passion a d'autant plus d'empire sur eux que rien ne les en distrait. Ils passent pour aimer avec plus d'énergie que de constance : quoi qu'il en soit, lès femmes apprécient avec raison leur naturel sincère et passionné. Cet amour, dont le temps et l'absence ne font que resserrer les nœuds , cet autre qu'on nourrit avec des souvenirs et de la reconnaissance , leur sont également inconnus.

Les Polonaises, depuis les malheurs de leur patrie , et, pour lui susciter des vengeurs, n'ont cessé de se servir de leur puissant ascendant sur une race oisive et guerrière dont elles font les seules délices. La valeur et le patriotisme sont les qualités dont elles font le plus de cas , et on leur fait auSsi bien

sa cour en se distinguant sur un champ dé bataille, qu'en les environnant d'hommages flatteurs dans un salon. Leurs formes éléganteset prolongées rappellent celles des sta* tues de l'école florentine ; leur beauté n'est pas du genre de celle dont on convient sans la sentir; rien n'est comparable à l'expression de leur regard, à la grâce de leurs mouvemens , au charme de leur sourire. Chez elles y la vivacité des sentimens ne tarit point ta source des idées ;. passionnées comme les Italiennes, elles parlent comme les Françaises , et l'étincelle de leur imagination féconde tout à la fois leur cœur et leur esprit.

On leur reproche d'être plus cruelles que leurs manières engageantes, «t leur conversation, souvent tendre et confidentielle, ne sembleraient l'annoncer; ensuite, dans l'âge de discrétion, quand, elles commencent à compter les années du mauvais côté de quarante , comme disent les Anglais , elles puisent dans l'habitude du commandement je ne sais quoi

de hautain et de superbe qui ne laisse pas d'être un peu fatigant.

Telles sont les châtelaines du premier ordre ; les autres ne sont guère que des fermières en comparaison : ce n'est pas qu'elles, ne puissent rivaliser d'attraits, mais les barons à auvents et à cheminées les astreignent plus ou moins aux soins du ménage. Elles ne lisent point, ne se visitent point, ne s'appliquent à aucun art d'agrément, et leurs manières se ressentent nécessairement de ce genre de vie. Moins oisives que les divinités dont nous venons de parler, elles ont la bouche plus sérieuse et le regard moins élevé ; elles se piquent d'une exacte fidélité à la foi conjugale.

Celles du troisième ordre ne sont en rien supérieures à leurs maris, dont elles partagent le goût pour les liqueurs fortes* Les paysans qui ont le malheur de vivre sous leur dépendance les redoutent singulièrement.

Nous les trouvions environnées d'enfans gâtés et battus, et de servantes ahuries que nous ne parvenions pas toujours à garantir de

soufflets et d'injures , quoique leurs maîtresses s'observassent plus devant nous qu'en présence des cosaques et des Russes.

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