LA POLOGNE RUSSE
Le 12 février nous passâmes le Bouc , qui sert ici de ligne de démarcation entre le royaume de Pologne et la Pologne-Russe.
Sur la rive orientale de ce fleuve s'élève 1 Brzescie r ou Brzese-Lytouski , autrefois capitale de la Polésie , province couverte de landes et de marais. C'est une ville de quelque ressource , mais extrêmement sale , quoique passablement bâtie pour une ville polonaise.
Elle appartient à la couronne; les Russes en ont un peu changé l'aspect. On y trouve des
prisons, des couvens, des scribes, de mauvais lieux ; en un mot tout ce qui y au défaut
des arts et de la politesse, caractérise une ville
civilisée.
On y aborde, du côté du levant, par une large et belle route plantée d*arbres.
Une quarantaine de mille hommes étaient alors cantonnés dans les environs. Les officiers se portaient en foule à-JBrzescie , laissant au passage une forte odeur de pommade, et tenant , , en français , quand nous passions à côté d'eux , des propos avantageux et remplis de vanité. '
On ne savait où se loger; les maisons des juifs d' Anapoli , faubourg de la ville situé de l'autre côté de la rivière x étaient encombrées de soldats coupés en deux comme des guêpes.
Le vacarme que faisaient dans lescafés.etdans.
les restaurans , les officiera de cavalerie y tourjours piaillant , chantonnant , brandissant de longues cravaches dont ils cinglaient les garçons , ou faisant pirouetter des chaises, tandis que les cadets , la poitrinç rembourrée , joutaîênt avec des queues de billard , ou polisson naient autour cïes tables , fendait inhabj-
table jusqu'au voisinage de ces établissemens
de nouvelle création.
Mais , dans l'après-miçli , nous eûmes le
bonheur, ie lieutenant Ravel et moi , de rèti<contrer ù» Àlleknaild , employé au service de l'administration , qui nous* invita à aller dinar et loger chez lui. Chemin faisant, nous remarquâmes que la ville ressemblait assez à une 'ville naissante, élevée parmi lès ruines dune ville abandonnée. L'employé nous dit
. Ifci&stas qua lés Baisses, aimant mi eux bâtir à neuf que de Raccommoder % et laisser tomber d'elle^-m&neb leurs masures que de les' dé-^ molir , nous reconnaîtrions plus tard qu'il en était .ainsi de toutes les villes de l'Empire.
.Nous passâihës devant la salle de spectacle; c'est une grange de grossière structure, où Ton imite les éclairs au moyen d'une feuille de papier, enflammée que l'on fait courir le plus vite qu'on peut le long d'une ficelle; il
' y avait pourtant de* équipages à la porte .
Le lendemain nous ôûmei à dé jeûner notre hôte, un officier polonais v un baron des en* virons et un marchand anglais d'une figure stagnante, qui nous entretint , pendant totrt le repas', de ses affaires et de ses voyages.
Comme il nous dit qu'il avait parcouru toute* l'Amérique du sud , nous lui demandâmes des* renseignemens • sur les incas et l& caciques^ de ce pays. Voici ce dont il jugea à propos de nous régaler; v '
x Ces misérables , nous dit-il , relégués dan^
des cavernes , vivent sur la mousse , environ-* nés de fainéans couleur de cuivre , qui leur servent à manger dans des jattes de bois. Ceux du. Pérou préfèrent au rivage de la mer le voisinage des Andes, dont les campagnes orabragées d'épaisses forêts , recèlent les unies de mille rivières aux ondes bleuâtres, bordées de capucines.
Quand Pizzare découvrit le Pérou , les incas de cet empire , suivis de gros lamas, erraient en paix dans des campagnes semées de belles-de-nuit , et mangeaient avec leurs doigts dans des écuelle&d'or et d'émeraude. Aujourd'hui, idolâtres en apparence par haine pour les vieux chrétiens, ils ne suivent au fond aucune religion , et vivent indépendant dans des retraites ignorées.
' ( 77 ) Les descendans des caciques, qui dominaient jadis sur les nations des rives de la Plata , regardent comme leurs feudataires les conquérans qui sont venus s'établir sur leur territoire y et la république de Bûénos-Àyres,
pour fonder ses droits , a reconnu les leurs , au détriment de ceux de la métropole.
Je me trouvais à Buénos-Àyres , continua l'Anglais, un jour qu'une déportation de ces caciques se présenta devant le palais du Gouvernement; ils furent d'abord introduits avec de grandes marques de respect. Quand ils furent assis , on leur ceignit la tête d'un mouchoir de couleur ; cérémonie qu'ils regardent comme extrêmement flatteuse. Un d'eux ayant préféré un mauvais chapeau qu'un des spectateurs avait placée sur une corniche , la république eut la générosité de le lui octroyer surle-champ. On leur débita ensuite une harangue proportionnée à leur imbécilifé ; et, comme pour un cacique , boire est régner , des valets eurent ordre de leur verser dans le corps autant d'eau-de-vie qu'ils en pourraient sou*
• C 7*. )■ haiter. Oa les gratifia ensuite de quelques poignées de réaux r et on les congédia. Ils trouvèrent à là porte, des crocheteurs qui les placèrent sur des civières ; des nègi^s et des porteurs d'eau leur formèrent un cortège, sur lequel le reste de la populace s'épuisa en hro~ cards; et t quand on eut gagné le cabaret obscur où ces souverains devaient être déposés , on les jeta sans précaution dans de petites cours déjà à moitié remplies de chevaux sauvages à vendre , et où les rayons du soleil, réunis comme dans un carquois , séjournaient en flèches de feu.
Ce discours, haut en couleurs, fit une grande impression sur l'esprit du baron.
L'officier, vers la fin du repas, nous fit, à peu près en ces termes , le résumé de ses opinions sur les femmes des pays où il avait voyagé :
L'Italienne est une créature qui aime ; la Russe, une créature qui s'aime ; la Française, une créature qui plaît. L'Italienne cède à l'amour par amour , la Russe par besoin , là
(79) Française par reconnaissance , l'Allemande par bonté , la Polonaise par sentiment. On plaît aux Italiennes par son tœur, aux Françaises par son esprit , jànx Russes par sa n figure , aux Polonaises par son caractère. Les Françaises sont souvent tentées par l'amour qu'elles inspirent; les Espagnoles et les Italiennes ne le sont jamais que par celui qu'elles ressentent. Les premières se prêtent » les autres se donnent.
Quand nous sortîmes de table , il y avait déjà plus de quatre heures que le détachement était en route. Le baron voulut nous accompagner jusqu'à upe demi-lieue de la ville. Les Anglais, nous dit-il à propos de celui que nous venoins de quitter, ne sont pas aimés en Pologne à cause de leur morgue , et parce qu'ils ne sauraient souffrir qu'on soit heureux gaîment, ni d'une autre façon qu'eux.
Il nous vanta ensuite le zèle que les Polonais avaient mqntré dans nos rangs; zèle qu'il regardait avec raison comme assez mal ré-
compensé. Après d'autres propos il nous quitta.
Le froid, cependant, augmentait d'intensité à mesure que le jour approchait de son déclin; l'air était pur et le ciel bleu; mais le vent s'élevait, et les pins des bords de la route balançaient , sous leurs rameaux hospitaliers, semblables à des tentes verdoyantes, de petites girandoles de glace que les rayons du soleil couchant teignaient d'une nuance de rose et rendaient éblouissantes. Nous marchions avec la plus grande vitesse , le nez dans nos fourrures, et sans trop prendre garde à la route que nous suivions. Nous allions même laisser à notre gauche celle que la colonne avait prise, quand deux cavaliers , qui revenaient du village d'étape, nous 'avertirent de l'erreur où nous étions sur le point de tomber; ils nous montrèrent en outre un sentier qui devait nous faire gagner au moins une bonne lieue ; or ce sentier, suffisamment indiqué par les traces des pas de leurs chevaux, nous conduisit à un marais glacé sur lequel nous débu-
tâmes par faire de bonnes chutes , et que nous ne parvînmes à traverser qu'en nous asseyant sur nos talons, et en nous laissant pousser par le vent que fort heureusement nous avions eu poupe , pendant que nous nous accrochionsaux pierres plantées çà et là dans la glace. Nous entrâmes ensuite dans une grande forêt où la nuit vint nous surprendre , et au sortir de laquelle nous trouvâmes un ciel étoile et une plaine couverte de neige. Bientôt le vent redoubla de violence , la surface de la neige devint , en quelques endroits , assez forte pour nous porter; dans d'autres elle se brisait sous nos pieds , et nous nous déchirions les jambes aux aspérités qu'offraient les bords des trous que nous faisions en marchant. Ravel dès lors commença à se plaindre de l'horrible âpreté du climat; j'entendais le claquement de ses dents, et ses cheveux , couverts de glaçons , lui donnaient la mine de l'hiver personnifié. De mon côté, je sentais mon sang se glacer et mes paupières s'appesantir* en dépit du mouvement que je
(8i) me donnais pour me réchauffer. Ravel , qui avait beaucoup bu , me criait de le tuer. Nous poursuivions néanmoins notre route, filant ' en ligne droite comme des chiens enragés , et par le même mouvement de fureur et d'aliénation , lorsque deux cosaques que la tourmente avait forcés de s'arrêter en ce lieu , et qui attendaient tranquillement à l'abri de leurs chevaux que le vent leur permît de continuer leur voyage, s'offrirent à nos regards. Ils nous prirent sans doute pour des paysans du voisinage , puisqu'ils nous virent approcher sans donner la moindre marque de défiance. Pour nous, nous ne songeâmes point à tirer d'eux quelque renseignement utile. Leur aspect nous ayant rappelé notre captivité , et Ravel , ranimé par la colère , ' ayant mis le sabre à la main , nous fondîmes sur eux en les accablant de coups et d'injures , et les obligeâmes £ s'enfuir à toute bride. Après ce bel exploit, qui nous avait un peu réchauffés , nous retrouvâmes le malencontreux sentier que nous avions perdu
sur la glace polie du marais. Il nous conduisit à une manière de palissade derrière laquelle un soldat russe faisait sentinelle. Effrayée de notre subite apparition , cette sentinelle nous tira un coup de fusil ; grande rumeur dans le voisinage , et la campagne de se couvrir de figures effarées qui portaient des lanternes , et de cavaliers couverts de pçaux de betes, qui galopaient autour de ces ljieurs en blasphémant et en brandissant des sabres -nus. On entendait des voix s'appeler , se répondre , et la barrière devant laquelle nous attendions avec inquiétude la fin de ce tumulte, vomissant tout à coup une troupe de fantassins marchant à pas précipités , des mains plus dures que des tenailles s'emparèrent de nous , et nous traînèrent devant le commandant d'un ^oste commis en ce lieu à la garde d'un parc d'artillerie.
Il est un pays qu'on appelle Samarcande ^ où les poètes comparent le nez d'une belle femme à la pointe d'une épée , et où la >terre se couvre de toutes sortes de fruits et de
moissons. Le commandant au pouvoir doquel nous venions de tomber, né de parens russes, avait vu le jour dans ce charmant pays , et demeurait, quant à présent, au fond d'une grange où il vivait dans la compagnie , quelque peu taciturne , de son sabre et de son chien. Au bruit que nous fîmes en entrant, il tourna vers nota un visage sur le vermillon duquel étaient peintes la bonhommie et la simplicité. Il se leva, mais avant de nous adresser la parole, il alla faire une douzaine de grands signes de croix devant une châsse portative , au fond de laquelle était collée une mauvaise estampe représentant l'image d'un grave pied-plat du calendrier grec 7 dont l'auréole de papier doré ressortait à la lueur d'une petite lampe de verre. Il y a de ces châssçs dans presque tous les appartenons dés Russes* Elles sont ordinairement garnies d'un petit rideau de soie ou de mousseline, qu'on tire dévotement sur T image lorsque y dans la chambre où ellç est placée > on désire se livrer à certaines conversa-
tions ou à. certains ptuisfrs -, comme , par exemple , quand un mari , lé dimanche , veut s'approcher de sa femme , ce qui y chez lés chrétiens, de l'église grecque-; est regardé comme un gros péché.
Cependant, quand oh eut dit au commandant de. quoi il s'agissait f il congédia la soldatesque i>et, faisant sortir d'une pièce voisine ..un jeune garçon au* cheveux blonds et flottans^ qui pariait français , il nous nt faire plusieurs questions auxquelles nWûs- répondîmes de notre mieux. Nous jurâtnes ensuite devfaai l|image que nous ne cherchions point à déserter ; alors, on <ndus ! fit approcher du feu , Qti nous servit de Fëau-de-vië \ et nous nows mîmes à causer.
> Ravel > après tes complimens d'usage V demanda tout à coup comment on traitait l'amour en Russie , ajoutant qu'en France on en parlait , qu'en Angleterre on y rêvait, et qn'en Italie et en Espagne seulement on le faisait. Le commandant répondit en souriant qu'on l'achetait; ce qui nous semblait pK
toyable 9 car si l'amour résiste difficilement à la possession , du diable s'il résiste à la propriété. Nous passâmes de là aux habitudes des Kirguis tartares indépendans qui coupent un talon aux étrangers 'qu'ils prennent à la guerre , ef leur font en cet état garder leurs troupeaux à cheval. Enfin , on en vint aux mœurs de nos contrées, et aux délices de Paris, et la conversation jaillissant à grand bruit d'une source si féconde , effleura tous les sujets eju dispensant tour à tour la louange et l'épigramme.
Nous bavardâmes de la sorte jusqu'à deux .heures du matin „ riant, malgré nos engelures, des naïvetés du bon commandant! qui ne concevait pas que nous n'eussions aucune teinture de la langue russe,, langue qu'il parlait lui , si couramment.
Nous comptions qu'il nous retiendrait à coucher ; mais on n'avait dans la grange ni lit ni paille à nous offrir. Le page au nom de feon maître nous en fit des excuses , après quoi on nous confia à un vieux brigadier qui nous
conduisit chez un juif auquel les "cosaques* ses hôtes n'avaient encore cassé que dixneuf dents.
Nous trouvâmes ces messieurs accroupis autour d'un feu qu'ils avaient allumé au milieu de la taverne, et qui la remplissait d'une lueur N infernale. Ils avaient^ passé la nuit à boire, leur chef , qu'on avait enivré, fumeray tait étendu sur le sol , le visage dans la poussière. Au. fond, non loin d'une espèce d'alcove où se débattaient de petits enfans livides, la - juive ;» pâle et échevelée ^ la bouche eu sang et les mamelles découvertes , tour* naît autour d'un cosaque qui tenait son mari par la barbe et voulait lui plongea la tête dans un baquet plein d'eau. Nous n'avions pas encore .refermé là porte de la taverne, que déjà tous les yeux s'étaient tournés dé notre côté. Nôtre arrivée fut une bonne fortuae pour le circoncis, qu'an finit par lâcher pour se jeter au-devant des survenans. Nous vîmes alons gesticuler autour de nous un cercle de gens à demi ivres, dont les regards en dessous ne
nous présageaient rieX de bon. En cette extrémité, il me vint dans l'esprit de détourner l'orage qui nous menaçait, en noyant dans le hrandevin la colère naissante de nos nouveaux hôtes; et prenant à l'instant tnême un langage analogue à ce dessein , « Camarades , leur dis -je, nous venons vdus demander l'hospitalité , et nous aurons le ' plaisir de vous payer à boire, si vous le trouvez bon. » A ces mots, que je proférai en mauvais allemand , et que le juif leur rendit en esclàvon d'où dérive leur baragouin, ils se prirent par la main , et se mirent à danser en rond en criant houra!! et, à la fin de chaque refrain, ils se débandaient pour aller boire. Enfin , quand nous eûmes épuisé jusqu'à Ja dernière goutte des provisions du lieu, le juif, devenu ' l'objet de la reconnaissance générale , fut promené «en triomphe autour du feu , le front ceint d'un lien de paille , et les épaulée chargées de Phumide et sanglante dépouille d'une vache qu'on venait d'écorcher.
Après cette cérémonie , les cosaques se
dispersèrent dans là taverne i( et, se mirent r ainsi que Ravel , àrônfler à grand bruit - f pour moi > je fis en sorte de ne pas m'endormir pour avôif l'œil sur nos armes. Au point du jour , on nous envoya tin guide qui nous conduisit au village où là colonne avait couché. Nous^en partîmes ver$ midi quand on nouseut placée sur lïùe pyramide de bagages , élevée sur un chariot traîné par des bœufs , pour q&é rious n'irritassions point par la marche les engelures qui rions étaient survenues la nuit précédehte; et , de cette éminence où la bise *ne faisait éprouver, particulièrement aux genoux et aux poignets , d'intolérables douleurs ; je promenais mes regards sur des campagnes mornes et glacées , *ju*ariimait ce- * pendant i mais à de longs intervalles , le passage rapide d'un traîneau peint de couleurs brillantes et rempli de jolies femmes , que de jeunes chevaux faisaient glisser sut la neige comme une corbeille de fleurs. On saluait les pauvres Français d'un soupire triste et doux; et nos âmes émues s'envolaient à lai suite de
)'aimab)e vision. Un autre jour, c'était unecavalcade de châtelains courtois et de dames montées sur des palefrois paisibles , qui se rendaient au prochain manoir , escortées de vieux serfs aux tempes rasées. Plus loin , défilait dans les bois une caravane de juifs au teint pâle et à la barbe d'ébène ; ils chemV naient la tête enveloppée d'un voile , et suivis de petits chariots chargés de vieilles bardes et de poêlons, tandis que leurs femmes et leurs enfans tenant des vases , ou s' entourant le bras de bandelettes , suivaient en jetant sur nous des regards d'une expression indéfinissable.
Nous entrevoyions des châteaux que des fossés pleins d'eau environnent en été d'une ceinture flottante de nénuphar et de roseaux; d'autres , surmontés de petites tourelles dont les fenêtres circulaires brillaient au clair de la lune, comme les yeux effrayans d'un hydre, se déployaient sur une hauteur, au centre des longs replis d'un chemin en spirale ; d'autres étaient ornés de frontons à la grecque, por-
tant sur des colonnes d'un travail assez grossier, mais qui ne laissaient pas d'embellir le paysage; enfin, nos regards rencontraient quelquefois de ces châteaux forts construits du temps'des irruptions des Tar tares, et auxquels de grands arbres et des tours couronnées de créneaux donnent un caractère si imposant. Ces demeures, nous disait-on , vous seraient ouvertes par des concierges au front taciturne , dont la haute taille et les moustaches blanches impriment une sorte de respect, mais n'effrayent point les araignées; et si je m'informais des mœurs des châtelains aux Allemands répandus dans le pays , j'apprenais qu'ils avaient perdu , avec la liberté > les grâces et même les vertus qui' leur étaient propres ; ainsi le cerf mutilé ne porte plus de rameaux.
Le i5 février nous rencontrâmes une petite troupe de recrues russes qu'un sergent, armé d'une pique conduisait à Brzescie ; ils avaient été levés dans le nord de l'empire , d'où on les avait amenés chargés de chaînes ;
mais depuis quelques jours on les leur avait ôtées , de trop grandes distances les séparant alors de leur pays natal pour qu'on put craindre qu'ils songeassent: à déserter. Ils marchaient sur trois rangs , au pas cadencé , avec la plus grande vitesse et sans se désunir jamais, quelle que fût d'ailleurs la nature du terrain, Nous lûmes dans leurs regards craintifs et farouches une partie des contes absurdes qu'on avait cru devoir leur faire sur les destructeurs de Moscou. Chaque soldat était vêtu d'une capote d'une grossière et forte étoffe presque impénétrable à la pointe du sabre.
Quelques-uns parlaient des langues inconnues, et nous en vîmes dont la couleur du teint était a la lettre verdâtre ; le sergent nous a$sura que cette particularité ne provenait point de la fatigue , et que nous pouvions nous en convaincre par l'inspection des autres parties de leur corps. Leurs cheveux , d'un jaune de nuances mêlées , étaient durs et plats , et leurs yeux extraordinairement brillans.
Nous fûmes alors comme épouvantés de l'idée que nous nous fîmes de la discipline russe, quuissujetissait ainsi, quand elle le jugeait convenable , aux formes gênantes de la tactique la plus minutieuse , une foule de nations naguère vagabondes et presque sauvages.
Le sergent nous dit en riant que depuis quelques jours seulement il nourrissait ses gens de pain et de légumes. Dans le nord , les larges champignons dont la Russie et la Pologne abondent, lui avaient permis de vendre à son profit les vivres qu'il recevait pour sa troupe , qu'il menait paître à une petite dis-* tance des lieux d'étape.
Quelques-uns de nos soldats ayant voulu goûter dé ces champignons, ressentirent presque aussitôt après de violentes coliques ; mais lés cosaques de l'escorte , habitués comme les Russes et les Polonais à ce végétal, en mangèrent sans éprouver la moindre indisposition.
Les Polohais le font sécher à la fumée , et n'y mettent jamais d'autre assaisonnement
que du sel; les Russes le font cuire avec soin , à moins que les circonstances ne leur en refusent les moyens : alors ils le mangent cru , ce qui est le plus horrible régal qu'on puisse imaginer. Ces usages, au surplus, sont, comme on le pense bien , tout-à-fait particuliers aux dernières classes de la nation.
Le 16, un de nos soldats étant sorti vainqueur d'un combat à coups de poings avec un Russe qui l'avait provoqué à ce genre d'exercice , les cosaques vinrent l'en féliciter et lui offrir du genièvre et du tabac. Je dois dire à cette occasion que nous trouvions toujours les cosaques prêts à prendre notre parti dans les différends que nons avions avec les Russes; caria sèche arrogance de cette nation ne leur était pas moins insupportable qu'à nous-mêmes. Eux, ils se plaisent dans l'azote des tavernes, dans le bruit, dans le mouvement; francs , ouverts, sans fiel et sans rancune , ils se piquent dé vigueur et d'agilité, eteôuffcent plus volontiers la soif et la faim que la gène ; en sorte que les entraves imposées aux Russes
( 9 5 ) dans leur habillement , leurs crocs retrousses et cirés , leur face sérieuse et la roideur de leur maintien , excitaient à toute heure leur bruyante et triomphante hilarité. Quand il s'élevait une querelle , c'était toujours letcosaque qui portait les premiers coups : la moitié du temps le Russe, la mine pincée, se laissait battre , emmenait des témoins , et allait se plaindre. Nous , nous formions un cercle , et discourions sur les meurtrissures ; car nous n'étions pas en position de prendre part à ces démêlés.
Les Russes doivent léifr gloire militaire a leur discipline ; chez eux elle est en commun ; chez les cosaques , où chacun vise à la renopïméepar des prouesses personnelles , la gloire est individuelle.
Les Russes , forcément revêtus de mœurs d'emprunt, et encore meurtris du knout de leurs législateurs , rapportent tout à la discipline, et donnent l'obéissance pour base à
toutes les vertus. Les cosaques, moins dépravés, libres d'ailleurs, et en possession de mœurs
qui leur sont propres , ne jugent pas de même de la servilité, La grandeur et la dignité (ces expressions vont au-delà de ma pensée ) sont chez eux le partage des individus > et chez les Russes celui de la nation.
'Le caractère des Polonais , assez semblable à celui des cosaques, offre par conséquent plqs de garanties , et comporte plus de qualités essentielles et aimables que celui des Russes dont l'égoïsme , l'orgueil et la ruse forment, dit*on, l'essence.
Des lois convenablement adaptées feraient facilement éclore ici de grands talens et de grandes vertus. Je n'ai pas besoin de dire quel serait le partage des Russes»
Depuis Brzescie' on compte les distances par werstça; il en faut quatre et un cinquième pour faire une lieue de poste. Toutes les routes dé l'empire sont jalonnées de poteaux noirs autour desquels serpente un large ruban blanc peint à l'huile ; et ces poteaux indiquent de l'un à l'autre la distance d'un werste.