LA VOLHYNIE
Ce pays , qu'on appelait autrefois le gardemanger de la république , était une de ses plus grandes provinces. Il fait actuellement partie de la Pologne russe , ainsi que la Lithuanie , la Polésie et la Podolie , vastes contrées en proie au despotisme tracassier d'une foule de brouillons subalternes accourus en charrettes du fond de la Moscovie.
La Volhynie , comme le- royaume de Pologne t offre des forêts immenses sans habitations , et des plaines non moins vastes sans bouquets d^arbres et sans mouvemens de terre. Le jardinage y est pour ainsi dire inconnu , mais elle nourrit des troupeaux estimés ; elle renferme des pâturages où paissent des bœufs d'une taille -énorme. Le Borysthène , qu'ombragent vers lfe midi de longs rideaux de peupliers et de platanes, l'Horin,
le Prypée , dont les bords sont eouvwts de mélèzes, de sorbiers et de sapins; la Ster, l'Orisa.et un grand nombre d'autres rivières qui l'arrosent.lui fournissentd'excellentpoisson, et donnent de la grâce au paysage, en dessinant ç> et là d'immenses rubans d'azur.
Ses forêts, où l'on ne rencontre ni ronces ni broussailles, où l'on respire un air parfumé, et dans lesquelles on pénètre comme sous de yastes colonnades, abondent en toute sorte de gibier. Mais les petits oiseaux , soit que 1» verdure sombre des sapins les effraie, soit a cause de la longueur des hivers, n'y foiyt jamais entendre leurs chants. En revanche , des lacs d'une étendue médiocre, offerts comme des coupesà ta soif des élans, des ours, des cerfs', dessangliers et des loups que ces forêts nourrissent, s'étendent en larges miroirs au fond de leurs retraites. J'ai vu , sur les rives charmantes de ces lacs, les meutes du châte-, lain fatigué se traîner harassées sur lamousse rsemée de petits ehampignons couleur de e. Nous venions' dan» 'ces solitudes cher-
cher le silence et le recueillement; nous y trouvions des chasseurs entre deux vins, chantant sous de vieux bouleaux; ils nous conviaient à leurà orgies , et nous ajournions poliment les méditations philosophiques.
La Voihynie faisait autrefois partie du pays des cosaques kakol ., c'est-à-dire des chevriers à houppe, le mot cosaque signifiant chevrier, et le mot kakol , houppe. Ces peuples possédaient aussi la partie orientale de la fertile Ukraine ; ils étaient pasteurs et nomades comme les Tartares , dont leur physionomie rappelle tous les traits. Ils portaient une tunique assujettie avec une ceinture couverte de dessins ( chinois ; ils laissaient croître leur barbe, et leur tête, entièrement rasée, à l'exception du sommet, offrait, comme celle des Japonais , une houppe qu'ils avaient soin d'enduire de graisse et de terminer par une tresse bien luisante qu'ils ramenaient derrière l'oreille. Leurs armes étaient l'arc , la lance et le sabre ; ceux de ces cosaques qui habitaient la Voihynie forent , à l'exception de
quelques individus, entièrement détruits par les Polonais. Les descendans des survivans, fidèles aux mœurs de leurs pères , en conservent aussi le costume. On assure que leur nombre au lieu de s'accroître diminue tous les jours; quelques-uns servent à table chez de riches barons , qui se plaisent à leur faire remplir cet office sous un vêtement dont la splendeur étrangère ajoute à Féclat de leurs maisons.
Il n'y a point de condition pire que celle des paysans volhyniens : les barons peuvent les fouetter , les louer ou les vendre comme le plus vil bétail. Ce régime les a tellement abrutis qu'il ne leur reste plus de l'homme que la figure. Des seigneurs, meilleurs économistes , ont voulu les tirer de leur inertie stu-
! pide par l'attrait des commodités de la vie, mais il n'était plus temps: ils ont bravement
« bouché les cheminées et renversé les lits qu'on avait fait construire et dresserdans leurs cabanes : à plus forte raison ont-ils repoussé les innovations dont ils ne devaient tirer au-
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cun profit , comme les nouvelles méthodes de culture , par exemple. Ainsi les barons atteints dans leur avarice, recueillent le juste prix de leur inhumanité.
Leurs idées religieuses sont celles de la populace des autres Etats catholiques romains où l'Église est très-influetote, comme en Espagne, en Irlande et à Naples, c'est-à-dire celles de ce qui existe de plus dépravé sur la terre. Du reste , ils sont paisibles et inoffensifs , et tellement habitués aux mauvais traitemens de leurs seigneurs , qu'Us trern-* blcnt et s'humilient devant toutes les personnes qui leur paraissent d'un rang supérieur au leur. La vie qu'ils mènent est la plus triste et la plus monotone qu'on puisse imaginer; ils ne sont démonstratifs que dans l'ivresse, et, dans cet état, on les voit passer sans gradation de la plus grande joie à la plus grande tristesse, mouvemens qu'ils n'éprçouvent ni à la naissance d'un fils ni à la mort d'un père ; car , pour ce qui est de ces choses, ils semblent penser que c'est au baron
qui les compte dans son mobilier à s'en affecter.
On a dit du pourceau qu'il n'a d'intelligence qu'autant qu'il lui en faut pour l'empêcher de pourrir; jfe crois que > toute proportion gardée , on en pourrait dire autant de ées pauvres gens, dont les yeux et tes traits n'offrent guère d'autre expression que celle d'une animalité sans idée.
Il existe pourtant dans ces têtes des semences de fanatisme dont l'Eglise, à l'occasion , pourrait tirer parti.
JTOUBJSTAXi.
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Ratno , petite ville en bois : les juifs y ont des magasins en briqués et une synagogue d'une structure passable ; du reste , c'est un lieu fort misérable , mais aussi c'est une starostiè; or, on appelle ainsi les villes données par le czar à tel ou tel individu dont il veut récompenser les services. Comme ceux qui en jouissent n'en peuvent transmettre la possession à leurs héritiers , ils s'attachent à en
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tirer le plus d'argent possible , sans se mettre en peine , la moitié du temps , de Pentretieri des temples , des chaussées, dés bazars , ni de quoi que ce soit, bien que cet entretien entre de droit dans les conditions de l'investiture. Aussi , malgré le triste spectacle qu'offrent en général les villes polonaises, est-il encore aisé de reconnaître , à un certain surcroît de laideur additionnelle, celles qu'on a érigées en Sstarostie.
On achevait de rebâtir Kowel quand noué y arrivâmes : cette ville avait été brûlée un an auparavant; elle peut contenir de quinze à seize cents familles, presque toutes juives.
Nous en partîmes le 20. février, emportant avec nous les imprécations d'une figure orageuse qui , du fond de ses larges favoris , nous reprochait l'incendie de Moscou et le viol de sa marraine : ce reproche nous fit beaucoup rire.
Nous rencontrâmes à quelques pas de là un prêtre de la religion grecque : il revenait d'un ' enterrement d'où il rapportait une. cruche
d'eau-de-vie. Sa présence causa dans l'escorte une rumeur de mécontentement ; les officier»
s'inclinèrent devant lui , mais les soldats se hâtèrent de cracher trois fois par-dessus leur épaule gauche. Nous demandâmes à quelle fin; c'était, nous répondit-on, pour conjurer les malheurs dont, selon le peuple russe, la rencontre d'un pope est toujours l'infaillible augure. Les prêtres grecs se sont fort multipliés en Pologne depuis le démembrement; mais cette circonstance indique seulement les progrès de la population russe , car les Polonais sont trop attachés à leur croyance pour songer à changer d'Eglise.
Les popes ne peuvent exercer leur ministère que mariés ; veufs , ils doivent embrasser la vie monastique , ou , s'ils veulent former de nouveaux liens , renoncer aux ordres.
Propagateurs ardens de recettes mystiques, de, contes merveilleux et de simagrées, ils rte s'adressent qu'à l'imagination du peuple dont ils pervertissent à loisir le bon sens et les luprières naturelles; et si la barbarie, par de
semblables moyens, se maintient dans nos campagnes malgré l'effort de nos villes, si seshurlemens retentissent jusqu'aux portes de notre savante capitale * qu'on juge de la profondeur de ses racines dans un pays où tout favorise ses développemens;
Le 22 , on nous logea douze officiers dans une hutte de six pas de long. Le village appartenait à un baron que nous surprîmes sciant du bois tandis que sa femme lavait du linge. Ils avaient naguère enterré leur vieil épagneul sous l'ombrage ; et ces manières, dignes à la fois des temps de Céladon et d'Ulysse , reparurent au dîner, où l'on nous servit un jatte de lait et un cochon entier rôti.
Le 23 , même logement que la veille, mais dans un village assez considérable. Nous eûmes le soir la visite de deux cosaques de mauvaise mine , et la nuit on nous vola un sabre. En regardant par le coulisseau qu'on avait entr' ouvert du dehors pour commettre ce larcin, nous vîmes dans la campagne briller, au clair de la lune, unepetite croix de cuivre de
la forme de celles que portent à leur coiffusjé les cosaques irréguliers. A cette marque nous reconnûpies en quelles mains notre bien venait de tomber, et nou§ comprîmes que nous «levions lui dire un éternel adieu. Cependant nous allâmes au château noijs plaindre au major russe ; maïs nous accompagnâmes notre récit de tant de réflexïops plaisantes , que le juge et les plaignans nç songèrent bientôt plus qu'à rire aux éclats de cette aventure.
Le châtelain, homme de bonne humeur, nous retint à dîner, et voulut , avant le repas, nous instruire des procédés de la justice polonaise dans les affaires de peu d'importance. Quand , par exemple , un paysan est accusé de vol , le juge peut l'absoudre sur la foi de son serment ; mais il peut aussi lui faire subir la bastonnade en forme de question.
Nous eûmes au dessert la visite du sénéchai du district : cet administrateur avait, comme notre hôté^ beaucoup voyagé. Il nous dit, entre autres bonnes choses , qu'il pensait qu'un vieu? magistrat , dans les causes où il
s'agissait de crimes suscités par l'amour, devait juger avec ses souvenirs plutôt qu'avec son expérience ; que l'effet le plus funeste de la conquête , dans le pays conquis , était l'anéantissement de l'esprit de parti , lequel , s'il restreint Leqf&dees, leur fait du moins gagner en force Ce qu'elles perdent en étendue ; sans compter que l'intelligence des intérêts d'une faction est plus à la portée des hommes en général que celle de ceux d'un grand Etat; et quand l'esprit de parti , source féconde d'amour et de haine r d'efforts et de mouvement, ne servirait qu'à bannir de la société l'indifférence en matière de politique , il devrait être encore regardé comme un grand bien.
Nos jeunes Polonais , poursuivit le sénéchal , influencés aujourd'hui par des idées contradictoires , ne se reposent plus sur tel ou tel principe qu'en attendant; et , non moins inhabiles à démêler le bon de son contraire que le juste de l'injuste , ils se croient heureux ou malheureux , bons ou mauvais citoyens sur la foi d'autrui ; tandis qu'autrefois , c T est-à-
dire avant le démembrement, l'esprit de parti déterminait des idées de bonheur, de civisme , et de vertu , qui donnaient aux caractères une couleur décidée et une vigueur admirable.
Il nous dit encore que chez bien des gens l'esprit avait d'autres habitudes .que le cœur; que ceux-ci avaient à la fois l'esprit gai et le cœur triste , et ceux-là l'esprit triste et le cœur gai. Les Français ont l'esprit plus gai que le cœur, et les Allemands le cqeur plus gai quel 'esprit; les Anglais pensent et sentent tristement, et les Polonais gâtaient, etc., etc. La conversation ayant encore changé de direction , le châtelain nous raconta qu'au second siège de Saragosse, des grenadiers polonais, irrités de la résistance opiniâtre des Espagnols , se firent descendre un à un avec des cordes dans un souterrain où s'était réfugié le reste, encore armé , des habitans et des défenseurs d'un faubourg qu'on venait d'enlever à la baïonnette, s' exposant aiijsi au danger le plus imminent pour avoir le plaisir de se baigner dans Te sang de leurs ennemis.
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Enfin , notre hôte et le sénéchal, réunissant leurs forces pour répondre à quelques réflexions critiques dont leur patrie avait été l'objet, nous dirent qu'ils trouvaient étrange que chez un peuple aussi passionné que le nôtre pour l'égalité, les diverses classes de la société offrissent entre elles , sans qu'aucune loi somptuaire en imposât l'obligation , des nuances aussi tranchantes : c'est, ajoutèrentils avec un peu d'humeur, que les Français , sans enthousiasme et sans indépendance dans l'imagination , ont essentiellement les mœurs de leur état; et de là autant de classes rangées chacune sous une étiquette distincte , et marquées par un langage, des idées et des habitudes différentes, que de métiers et de professions. Il n'en est pas de même en Espagne , par exemple, où la civilisation est née, comme en Grèce, de la poésie et de la liberté; où l'exercice de quelque art que ce soit n'absorbe jamais toutes les facultés d'un individu; où la sobriété et le défaut de population empêchent les classes inférieures d'être
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à la merci des autres ; où les formes du laogage ont les mêmes dans tous les rangs; où d'égales prétentions à la noblesse étendent et fortifient les idées d'égalité ; où l'Eglise , dont le personnel est tiré du bas peuple , qui participe par cette voie aux honneurs et aux richesses de l'Etat; où le système municipal, dont les formes sont éminemment républicaines, nivellent plus efficacement les hommes que le système politique suivi en France ; et où enfin , par ces diverses raisons , les mœurs et le ton se règlent sur un type général à l'usage de toutes les classes : aussi est-il très-difficile dans ce pays de distinguer une femme de chambre d'une duchesse , et un artisan d'un prince, ce qui est à la louange du peuple, sinon à celle de» classes supérieures. (i«i5.) s
Kliwan renferme une population juiVe; on y voit une citadelle bâtie depuis plus de trois cents ans, qu'on a réparée en ty36, et qui aujourd'hui tombe en ruines. Sur les fondations de la partie détruite r on a' -construit-,
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pour l'intendant du seigneur auquel la ville appartient, une maison de mauvais goût. Il y a un étang et des moulins dans les environs.
Lucko , où avec les maladies de peau triom- , phent l'aippur de l'usure et la haine des balais ; Lucko , où végète une pâle et sordide populace , n'est guère qu'une longue rue pleine d'ornières et de merciers nasillards.
Les Juifs y spéculent ouvertement sur la luxure et l'ivrognerie; mais on leur doit cette justice , qu'ils ne perdent rien de leur gravité , ni sous le thyrse ni sous le caducée. Ils nourrissent des chèvres qu'on voit errer ça et là, et des pies qui vont sautillant sur le devant des boutiques, en appelant le passant par le cri habituel de leurs maîtres qu'elles imitent quelquefois parfaitement. La ville , bâtie sur la Ster, est le siège d'un évêché; elle possède un vieux château carré qui sert aujourd'hui de prison , et dont quatre tours tapissées de lierre défendent les angles. Nous pensâmes nous faire une affaire avec un scribe russe qui voulait nous contraindre à ôter notre chapeau
devant un écusfcon aux armes de l'empire qu'il avait jugé à propos d'exposer à la vénération des passans. Quelques détachemens furent dirigés vers Medzyrzo, ville assez jolie dont chaque maison est , comme à Kliwan prnée d'un petit porche soutenu par deux colonnes de briques ; elle appartenait à un comte riche de plus de vingt millions de florins , qui mourut quelques mois après notre passage. On l'enterra dans une église qu'il avait fait construire pour cet usage. Son palais, ses jardins, ses trésors , passèrent à des collatéraux ricaneurs et goguenards qui lui firent gaîment brailler une messe par le clergé de Lucko, an-* quel on donna 6,000 florins pouitses peines, et une voiture attelée de six chevaux dont l'évêque s'empara. Pendant quatre jours, plus de six cents personnes furent régalées dans le château, qui, durant ce temps, ne cessa de retentir du bruit des instrumens de musique et des éclats de rire des convives. Enfin , on évalua à 60,000 florins, y compris» le salaire des pleureuses publiques ( car nos héritiers
n'étaient pas sans entrailles) , les dépenses de cet enterrement.
Un jour ton héritier , plus heureux et plus sage , Fera de tes trésors un magnifique usage ,
Répandra ces flots de vins vieux Qu'avaient sous cent verroux conservés d'âge en âge Les soins de tes aïeux*
HOBA.CE , traduction de La Fare.
L'apothicaire de Medzyrzo , ayant négligé depuis huit ans 4e faire un présent au séné** ^hal du district, se vit tout-à-coup accusé par ce magistrat d'avoir vendu des marchandises prohibées, et en conséquence il fut révoqué. Je ne sais s'il rentra dans la classe des paysans ; mais ces catastrophes sont fréquentes, et plongent dans le désespoir des familles dant la sensibilité était devenue plus exquise parles jouissances d'un luxe relatif, et par des rapports journaliers avec les classes supérieures.
Kerzec , à vingt-deux werstes de Medzyrzo, renferme une place circulaire parfaitement nivelée et très-régulière ; elle appartenait , il
y a seize ans, à un prince dont les possessions s'étendaient à dix lieues à la ronde. Nous eûmes affaire pour les logemens à un intendant qui , ayant beaucoup voyagé , nous offrit la ressource d'une conversation solide et variée. Il avait commencé le pavage de la ville au moyen d'une rétribution annuelle de deux francs par chef de famille. Vers le soir il nous conduisit chez M. Pétion , Français né à Sèvres, auquel on a confié lar direction d'une manufacture de porcelaine et de faïence ;* mais cet établissement , aussi bien qu'une fa- 1 brique de draps de nouvelle création , ne promet pas de prendre de grands développemens.
La maiil - d'oeuvre y est plus chëre qu'en France , et les produits , loin d'offrir dés bénéfices, couvrent à peine les dépenses., La manufacture de draps marche au moyen d'un moulin à six tournans. Non loin, se montrent çà et là quelques vestiges d'anciennes fortifications.
M. Pétion nous assura que des Français ne sauraient jamais utiliser les esclaves que
les barons y dans une velléité de libéralisme, mettent à la disposition des artistes étrangers. Ils sont tellement abrutis , qu'il faut avec eux pousser la sévérité jusqu'à la cruauté , et ne leur commander jamais qu'un nerf de bœuf à la main. Les barons exigent de ceux qu'ils louent une forte capitation dont la charge tombe naturellement sur les manufacturiers qui les emploient. Ajoutons à cette dépensé celle de la nourriture ; de l'entretien et de la paye de ces rustres , les gages toujours très* élevés des contre-maîtres et dés ouvriers allemands qu'on n'attire dans ces contrées qu'à force de sacrifices ; le prix exorbitant 4 dans un pays sans crédit , des drogues et des matières qui viennent de l'extérieur ; les frais de transports dans des espaces immenses sur des chemins impraticables; les avaries, les intérêts usuraires des banquiers juifs, etc. etc ; qu'on réfléchisse , veux-je dire , à ces désavantages , et on ne s'étonnera point du peu de progrès de l'industrie en Pologne.
Il n'y a presque que des juifs à Kerzec.
Ces individus , depuis le massacre que leurs coreligionnaires de Wilna ont fait des malades £t des blessés de la grande armée , lors de la retraite de Moscou , sont devenus chers et agréables aux Russes établis en Pologne.
Ils n'ont qu'une occupation , ils ne connaissent qu'un plaisir, ils ne sentent qu'un besoin , celui d'amasser de l'argent. Tel était entre autres le secrétaire de l'intendant : au sortir du bureau , madame , sans égards pour sa barbe , le faisait travailler à ses garnitures de robe , d'après les dessins de notre journal des modes , feuille extrêmement répandue, et qui explique la manière toute française dont s'habilleât dans ce pays les femmes de condition.
Nous logeâmes le 26 dans unç gentilhommière de peu d'apparence. Le propriétaire se trouvait à Kiow pour un procès que lui avaient intenté un grand nombre de jeunes fillesde ses terres qu'il avait violées. Il le perdit; mais il fcn fut quitte pour une amende
de trois mille roubles au profit de l'empereur ; les jeunes filles furent renvoyées sans dépens, Sans cette demeure commandait en l'absence du satyre un Français d'un tour d'esprit fort plaisant. Il nous conta sa très-singulière histoire, « Sa mère, bourgeoise d'un « rare mérite , à laquelle les connaisseurs ne « reprochaient quHm peu trop de ventre, l'a- « vait nourri de son propre lait ; elle avait « encouru l'amour d'un odieux gentillâtre « qui , tour à tour poète , ferrailleur et mate quignon , l'avait compromise au Pinde , à « la foire et dans vingt cafés, etc. , etc. » En achevant, il nous mit au fait de quelques coutumes locales que nous ignorions encore ; j'en citerai quelques-unes. Dans les grandes maisons le principal repas est précédé d'une espèce de goûter préparatoire , consistant en poisson mariné , en viandes salées et apéritives , en fruits confits , et en vins secs de France et d'Espagne. Les nobles à cheminées se contentent pour s'ouvrir l'appétit d'un grand verre d'eau-de-vie* Aux dîners d'ap-
( 1,8 ) parât, on fait circuler un bol contenant deux pintes environ qu'il faut vider d'un trait , à la santé de la maîtresse de la maison. On appelle ce bol , la coupe nuptiale.
Quand nous nous séparâmes, notre homme nous conseilla de ne pas ménager les calembourgs et de feindre une étourderie bien bruyante, si nous tenions' à passer pour des gens d'esprit chez la plupart des châtelains.
Ostrog est une ville sale , noire , boueuse , mal bâtie , mais peuplée et commerçante. La grande place , environnée de baraques chancelantes , soutenues par des jambes de force , est le lieu où se tient le marché aux grains. Cette ville est assise sur l'Horin et offre des restes de fortifications^ Son nom signifie forteresse. Elle a du être autrefois d'une grande importance ; mais comme toutes les villes de la Pologne , elle est tombée à mesure que l'esclavage de la nation s'est accru.
Nous traînions avec nous un Espagnol dont la face bàsannée excitait presque autant A " surprime dans les lieux où nous passions ,
que les longues oreilles dé l'animal inconnu , c'est-à-dire du mulet sur lequel il était monté. Il avait pour les juifs ,• qu'en bon Espagnol il croyait fournis d'une queue comme les singes, une horreur insurmontable. En arrivant à Ostrog , un violent accès dé fièvre le mit au lit ; le délire survint, il fut bientôt à l'extrémité. Alors il nous fit approcher, et, les yeux brillans d'une flamme que le médecin trouva de mauvais augure , il se mit à nous entretenir des bois d'orangers , des palmiers , des bosquets de lauriers roses à l'ombre desquels son heureuse enfance avait été nourrie. Bientôt il nous parla de ces objets comme s'ils eussent été devant ses yeux. Il voyait sous le feuillage serpenter des eaux limpides , et voltiger de petits oiseaux aux ailes diaprées.
C'était en langue castillane qu'il s'exprimait. Il se croyait transporté dans les rues de l'agréable capitale du royaume de Valence , où le peuple en caleçon de nageur porte, au lieu de manteau un tapis bariolé qu'il ploie en long et jette comme un châle sur l'épaule .
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Il nous parlait de balcons. peuplés de jeunes femmes au teint pâle , aux yeux noirs f à la bouche de rose ; il nous demandait si nous n'entendions pas le son des guitares et les chants mystérieux et lointains des sérénades ou des processions nocturnes. Quelquefois il croyait respirer l'air chaud et voluptueux de ces rives charmantes ; et il se récriait sur- la sérénité du ciel* dont l'azur étincelait des feux d'une multitude d'étoiles d'or «t de diamahs , etc. , etc.
Nos soins, l'odeur ififecte du lieu, les croassemens des circoncis , qui , par le trou de la serrure , nous demandaient en cas de mort la préférence pour ses hardes; rien enfin ne put le tirer de cet état; au point du jour il mourut.
Nous fîmes notre entrée à Novogrod-Volinski le 6 mars. C'était un jour de marché.
Nous trouvâmes la ville j^eine de bestiaux 9 et de tréteaux chargés de poisson salé. Il y avait autour du bazar lequel est circulaire et bâti en briques , des barbes blanches qui
vendaient des lièvres dépouillés. Un lièvre ici ne coûte que deux sous sans la peau , la chair en étant interdite aux juifs par leur religion.
On versait dans les auberges du vin de Moldavie que* les barons buvaient à petits coups et savouraient avec sensualité. Ils étaient tous d'une haute taille ,' et on démêlait dans leurs traits généralement fort beaux , plus de franchise et de contentement d'euxmêmes que d'intelligence et d'esprit. Ils s'ex* primaient naturellement, et, quoiqu'ils vissent qu'ils étaient l'objet de nos observations, ils conversaient entre eux et avec nous sans la moindre affectation ; car , quoiqu'ils tiennent fortement aux privilèges attachés à leur position sociale , ils n'ont pas la manie si chère à nos hobereaux de charger le rôle de noble.
A la vérité , personne ne songe à les éclipser par des prétentions rivales , ce qui arrive en France à la noblesse, qu'environne de toutes, parts une classe moyenne , pleine de lumières, et d'ambition. Du reste , nos barons , fort
énergiques' dans l'expression des idées extrêmes , nous parurent communs et plats dans Celle des idées moyennes, ce qui nous éclaira sur le degré de culture de leur esprit! Le juif qui les servait , et .dont les traits fins et déliés étaient ombragés de longues boucles flottantes de cheveux noirs , nous parla de leur penchant secret à la crapule , et de leur morgue hautaine dans leurs rapports avec leurs inférieurs : ainsi leur orgueil qui leur défend (le s'humilier , ne leur défend pas de s'avilir.
Deux juges , car c'est là No vogrod-Volinski que se tiennent les tribunaux du gouvernement de Zitomir, se promenaient, non loin de la cohue , habillés de pelisses galonnées, et suivis d'un traîneau rempli de jolies femmes , ayec lesquelles nous échangeâmes des regards , de part et d'autre , assez coquets.
Mais t à propos de tribunaux , rappellerai-je qu'autrefois , en Pologne , on arrachait les dents à quiconque était convaincu d'avoir fait gras en carême ; qu'un calomniateur était
condamné à se mettre à quatre pattes , et à aboyer pendant un quart d'heure comme un chien ; qu'un homme surpris en adultère était cloué contre une muraille par l'instrument de son crime , et qu'on mettait près de lui un rasoir avec lequel il était maître de se procurer la liberté. On a perdu aujourd'hui jusqu'au souvenir dç ces lois bizarres et atroces.
Le 10, nous arrivâmes à Zitomir, capitale de la Volhynie. Elle peut contenir de quatre à cinq mille âmes , et n'offre rien de plus , magnifique que les villes dont nous avons ï déjà parlé. De 1$ grande place partent plur sieurs rues , dont deux seulement sont alignées, et tant bien que mal pavées. Le reste est un amas d'échoppes éparses çà et là sur un sol tourmenté. Nous allâmes au. bazar ; il est en bois , couvert en chaume, et ressemble à une halle de village. L'église est neuve , peinte en blanc et en jaune , avec des saints de bois de sapin , dont les bottes et les ornemens sont dorés. L'hôtel du gouverneur,
qu'on dit passablement jpeublé', n'a rien à l'extérieur que de commun. Les petites rues qui environnent l'église, plus silencieuses que le quartier des juifs , sont habitées par les familles les plus distinguées du lieu.
Qn ne trouve ici d'autres artistes que «eux que la disette et le dénument y ont envoyés des pays étrangers. Nous y rencontrâmes un Auvergnat qui, pour vivre, communiquait à tant par mois son idiome de chaudronnier ; un naturaliste allemand qui nous offrit de nous lire un ouvrage en trois gros volumes qu'il venait de composer sur une mouche ; un maître de danse parisien , et un peintre de je ne sais quel pays. Nous vîmes chez ce dernier deux grands tableaux traités à la manière des Boucher , des Coypel et des Vanloo : le premier représentait S. M. Catherine II habillée en Pallas , poudrée et tenant à la main un sceptre; Louis XV occupait le second cadre, et le peintre , qui, dans l'autre , n'avait omis ni les pierreries ni les fanfreluches, s'était bien gardé de dépouiller le roi très-
chrétien de sa cuirasse de taffetas gorge de pigeon. Le maître à danser nous assura que les châtelaines des environs s'occupaient beaucoup de vers et de musique. C'était un jeune homme pâle et fluet , d'une imagination inquiète et romanesque ; il ne nous parut pas
émerveillé de sa position.
Cette ville est fréquemment honorée de la présence des barons du voisinage. On dit que, vêtus de riches habits de fantaisie , ils y donnent de temps en temps des bals magnifiques. Nous vîmes des dames habillées à la française , auxquelles un orfèvre juif mon* trait des diamans et des perles. On avait jeté sur le dos de leurs chaises de belles fourrures blanches , pour qu'elles pussent y appuyer leurs bras plus commodément. Le soir, la musique du gouverneur vint jouer sur la place elle fut environnée d'un cercle de juifs taillés en quenouille , dont les soutanes ridiculement étroites et fendues par devant, étaient boutonnées avec de petits grelots d'argent. Derrière eux se haussaient sur la pointe
dé leurs pieds nus , de grandes filles dont les joues vermeilles et les formés relevées contrastaient vivement avec la maigreur et la pâleur des enfans d'Israël. Cependant les pavillons chinois, les seuls instrumens que la foule nous permît d'apercevoir , semblaient secouer des sons harmonieux. De jeunes et jolies baronnes qu'avait sans doute attirées à Zitomir le bruit de notre arrivée , allaient et venaient, brillantes du coloris des anges. On voyait reluire au soleil les touffes de plumes de coq des officiers russes , dont les mains couvertes de diamans faux étaient sans cesse occupées à éctarter de longues mèches de cheveux roulées au fer ; et l'élégance de la parure des femmes , et le mouvement imprimé à la foule par la> musique , réveillèrent dans nos cœurs le souvenir de la patrie.
On voit , à Zitomir une pharmacie , un luthier , quelques horlogers , un ou deux billards publics. L'esprit y est singulièrement polonais, et le gouvernement singulièrement russe ; ce contraste procure un grand débou-
( **7 ) ché aux injures et aux coups de bâton. Lés juifs s'y plaisent , quoique rançonnés par les employés moscovites qui les traifCnt à la manière des cadis. Il faut croire qu'ils trouvent à se refaire avec les barons et le peuple.
La Volhynie , plus éloignée des nations policées de l'Europe que le royaume de Pologne, est aussi moins civilisée que ce petit Etat. Point de villes i point de manufactures; un engourdissement léthargique. Elle expédie ses grains et ses productions par le Borysthène , et les échange contre de l'or , avec lequel elle tire d'Allemagne les choses de luxe et de nécessité qui lui manquent.
JjA Podolie, autre province de la Pologne russe , aussi dépourvue de villes que la Volhynie , n'est pas plus avancée qu'elle en civilisation , car la civilisation n'a point de prise sur les hommes épars; de plus, comme le gouvernement , dans ces contrées , ne peut faire du bien, aux paysans qu'au détriment des nobles qui , lors du démembrement, ont eu soin de se faire confirmer leurs privilèges *
il faut s'attendre à voir encore longtemps ces pays dans le misérable état où ils sont aujourd'hui; %ar, encore, une fois* il ne s'agit que du bonheur du peuple, et on ne viole pas, comme on sait^Ues traités peur si peu.
Bialogrodek,' à vingt -quatre werstes de* Kiow y est un lieu séparé en deux par une petite rivière. C'était autrefois une principauté. On y voit encore lés restes des fortifications qu'on avait construites contre les Tartares. La partie qu'on appelle par excellence la ville, est habitée par des juifs, et bâtie en bois et en briques.. L'autre porte le nom de village, et ne renferme que des paysans; Les habitons 7 par une exception qui fait le plus grand honneur au seigneur auquel ils appartiennent, y jouissent de beaucoup d'aisance, Les * femmes y sont très-jolies , et telles que le seraient toutes les Polonaises , sans les travaux auxquels sont condamnées celles de la campagne. Elles tressent leurs cheveux avec soin , se découvrent une partie du sein et des épaules, et se couronnent, se-
Ion la saison , de rubans et de grenats, ou de feuilles et de fleurs.
Le pays environnant est riche en gras pâtarages dans lesquels paissent d'immenses troupeaux de chevaux d'une espèce com-
mune , et des bœufs d'une taille extraordinaire.
Les voituriers et les conducteurs de bestiaux n'emportent jamais ici de fourrage avec eux ; ils bivouaquent à l'approche de la nuit, et leurs troupeaux se nourrissent de ' l'herbe des bois ou des prés qui bordent la route: pour se garantir de la vermine, ils trempent , avant de se mettre en route , leur chemise dans du suif.
Nous attendîmes à Bialogrodek les détachemens qu'on avait fait passer par Koreslyszow , Brusezylow et Byszow , repaires fangeux habités par des juifs. Il y a à Koreslyszow un château magnifique, orné et meublé comjne les plus belles maisons de Paris.
Nous y entendîmes parler d'une jeune femme turque qu'une baronne du voisinage avait
achetée à un soldat qui , à la prise d'Ismaïlof, touché de ses grâces enfantines y l'avait cachée au fond d'un sac , dans lequel il introduisit en même temps un cochon de lait , afin que les cris de l'animal, en couvrant ceux de la jeune fille , la dérobassent à la rage des Russes irrités. Ces détails ayant excité notre curiosité, nous résolûmes d'aller la voir, et nous eûmes bientôt le plaisir de reconnaître qu'on ne nous avait exagéré ni ses agrémens personnels ni la délicatesse des soins dont elle était l'objet ; nous la vîmes
Dans un salon paré de ga*e et de parfum* ,
Pâle, arec des yeux noirs. et des formes charmantes,
Et des pieds délicats , et de longs cheveux bruns.
Anonyme»
Nos moindres carabins se voyaient dans ces parages consultés comme des oracles ; ils ne voyageaient plus qu'en calèche, ne logeaient plus que dans les châteaux, et ik nous étaient ramenés par des gens qui , en nous racontant ce qu'ils leur avaièfcfvu faire, s'enorgueillissaient d'avoir versé à boire et
battu les habits de ces géans de savoir et d'intelligence. De leur côté , ces messieurs , par un retour lopable de procédés généreux , ne cessaient de nous vanter la grandeur d'ame , la politesse et l'humanité des nobles de cette terre aimée du ciel, où les carabins étrangers sont également respectés des pères , des mères et des petits enfans.
Au surplus , avec une certaine dose d'égoïsme et de bonnes lettres de recommandation y on pourrait , en voyageant de château en château , se faire de la Pologne une idée qui ne serait point inférieure à celle qu'offre à l'imagination la description du pays de cocagne.
Les officiers qui logèrent au château de Koreslyszow, y rencontrèrent déjeunes dames enthousiastes des Français ; mais le léndemain ils passèrent devant un manoir appartenant à une baronne russe qui leur fit défendre de se mettre à l'abri sous ses fenêtres. Ils parcoururent des chemins horribles qu'on arrange en été avec de la paille et des
branches d'arbres. Le gouvernement se repose de l'entretien des routes sur les barons ; mais ceux-ci regardent comme extrêmement onéreuse toute dépense qui n'a pas le luxe pour objet , et il leur importe peu, du reste , que les paysans brisent leurs voitures pu es-, tropient leurs chevaux.
Les voyageurs de quelque distinction portent leurs lits avec eux ; les autres couchent dans les étables ou dans les granges des tavernes. Il y a pourtant des lits dans les auberges des juifs, mais il faut se défier de la gale hébraïque , ou de chien , la pire de toutes et la plus difficile à guérir. Quelquefois les seigneurs font paver avec des planches les avenues de leurs châteaux.
Brusezylow est entourée de bouquets de bois et de vestiges de fortifications parmi lesquelles s'élèvent de grands arbres. Cps fortifications ont suivi les phases de la grandeur des Tartares : redoutables du temps de leur puissance ,, elles sont tombées avec elle et se cachent aujourd'hui sous l'herbe. Leur chute ,
toutefois , n'a pu être aussi rapide que celle des Tartares de la Crimée , qui en i685 , recevaient encore de la Russie cent mille roubles d'argent par an, pour le cachât des paysans qu'ils lui enlevaient.
Il y a un couvent de capucins à Brusezylow , circonstance qui donne lieu de penser favorablement de la fertilité du pays. On les dit très-ivrognes et très-patriotes ; ils burent avec nos» gens à la restauration de la Pologne. Ils haïssent les Russes pour deux raisons : d'abord parce qu'ils sont russes , et ensuite parce qu'ils sont schismatiques ; mais ils n'ont pas affaire a des ingrats.
Le seigneur de Byszow ne voulut J>as recevoir les officiers ; il emmena chez lui un simple canonnier au nez rouge , avec lequel il passa la nuit à boire.