‹ Voyage en RussieChapitre 11 sur 16 · UN BAL AU PALAIS DIIIVEH · texte numérisé non relu

UN BAL AU PALAIS DIIIVEH

les splendeurs de la terre, une aurore boréale tirait dans la nuit son feu d'artifice polaire, aux fusées d'argent, d'or, de pourpre et de nacre, éteignant les étoiles par ses irradiations phosphorescjnlca.

Les théâtres à Saint-Pétersbourg ont une apparence monumentale et classique. Ils rappellent en général par leur architecture rOcL'on de Paris ou le théâtre de Bordeaux. Isolés au milieu de vasies places, ils offrent une grande facilité d'abords et de dégagements. Pour notre part, nous préférerions un style plus original, et il nous semble qu'il était possible de le créer avec les formes propres aux pays, dont on eût tiré des effets neufs. Mais ce reproche n'est pas spécial à la Russie. L'admiration malentendue de l'antiquité peuple toutes les capitales de Parthénons et de Maisons Carrées copiés plus ou moins exactement, à grand renfort de moellons, de briques ou de plaire. Seul.'menf, nulle part ces pauvres ordres grecs n'ont l'air plus dépaysé et plus malheureux qu'à Saint-Pétersbo-irg ; habitués à l'azur et au soleil, ils grelottent sous la neige qui couvre leurs toits plats pendant un long hiver. Q Cït vrai qu'on les balaye soigneusement à chaque nouvelle tombée, ce qui est la meilleure critique du style choisi. Des stalaclitcs de glace dans les acanthes des chnpiteaux corinthiens ! que dites-vous de cela ? Une réaction lomantique s'opère maintenant en faveur de l'architecture moscovito-byzantine, nous souhaitons qu'elle réussisse. Chaque contrée, lorsqu'on ne la violente pas au nom d'un pré-

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tendu bon goût, produit ses monumenls comme elle produit ses hommes, ses animaux et ses plantes, d'après les nécessités de climat, de religion et d'origine ; et ce qu'il faut à la Russie, c'est le grec de Byzance et non le grec d'Athènes.

Cetle réserve faite, il ne reste plus qu'à louer. Le grand théâtre ou Opéra italien est magnifique, d'une grandeur colossale, et peut rivaliser pour la dimension aveclaScala ou San Carlo : les voitures, stationnant sur une place immense, y accèdent sans trouble ni désordre. Deux ou trois vestibules à portes vitrées empêchent l'air glacé du dehors de faire irruption dans la salle et ménagent la transition de 10 ou 15 degrés de froid à 20 ou 25 degrés de chaleur. — D'anciens soldats en uniforme de vétérans vous attendent à l'entrée pour vous débarrasser de vos pelisses, de vos fourrures et de vos galoches; ils vous Ks rendent sans jamais se tromper : cette mémoire de la pelisse nous semble une spécial té rus^e. Connue au théâtre d.' Sa Majesté, à Londres (Her Majesty's Théâtre), on ne va à l'Opéra italien de Saint-Pétersbourg qu'en habit noir, cravate blanche, gants paille ou de couleur claire, à moins qu'on ne porte l'uniforme d'un grade ou d'une fonction quelconque, ce qui est le cas le plus fréquent ; les femmes sont en tenue de soirée, coiifées en cheveux, décolletées et bras nus. Celte étiquette, que nous approuvons, contribue beaucoup à l'éclat du spectacle.

Le parterre du grand théâtre est divisé au milieu par un large passage. Un coriidor demi-circulaire l'entoure, bordé d'un côté par un rang de baignoires et permet, pendant l'entr'acte, de causer avec des personnes de connaissance qui occupent les loges du rez-de-cliausLée. Cette disposition si commode, en usage dans tous les principaux théâtres des capitales, excepté à Paris, devrait bien y être imitée lorsqu'on reconstruira l'Opéra d'une façon définitive. On peut ainsi quitter el reprendre sa place sans déranger personne.

Ce qui vous frappe d'abord en entrant, c'est la loge impériale; elle n'est pas installée, comme chez nous, cnlro

les colonnes d'avant-scène, mais au plein milieu, en face de l'acteur. Sa hauteur coupe deux rangs de loges ; d'énormes hampes dorées, surchargées de sculptures, soutiennent les courtines de velours relevées de câblas et de glands d'or, et supportent un gigantesque blason aux armes de Russie, de la plus fière et de la plus fantasque tournure héraldique. C'est un beau motif d'ornementation que cet aigle aux deux têtes sommées de couronnes, aux ailes éployées, à la queue en éventail dont les pennes tiennent le milieu entre la plume et le fleuron, ayant dans ses serres le globe et le sceptre, en abime l'écusson de Saint-Georges, et, comme un collier d'ordre sur son ventre papelonné, les armoiries des royaumes, des duchés et des provinces. Aucun décor gréco-pompéien ne produirait un effet si satisfaisant et n'aurait cette convenance

La toile ne représente pas un rideau de velours, à larges plis, à hautes crépines, mais une vue du Peterhof avec ses arcades, ses portiques, ses statues et ses toits peints en vert à la mode russe. Les devantures des loges, superposées régulièrement à la mode italienne, sont ornées de médaillons blancs à cadre d'or tarabiscotés contenant des figures et des attributs d'un ton léger et tendre, approchant du pastel et se détachant d'un fond rose. Il n'y a ni galeries ni balcons ; les avant-scènes, au lieu d'èlre flanquées de colonnes, sont isolées par ces mêmes grandes hampes ouvragées et dorées, assez semblables aux mâts destinés à soutenir le pavillon des tentes orientales ; cet arrangement a de la grâce et de la nouveauté.

Il n'est pas aisé de définir le style de la salle, à moins qu'on n'emprunte à l'espagnol son mot plateresco qui veut dire proprement slyle d'orfèvrerie, et désigne une sorte d'architecture où une ornementation sans frein ni règle se joue en mille caprices exubéiants et d'une richesse désordonnée. Ce ne sont que rocailles, entrelacs, chicorées, fleurons, faisant jouer en mille points brillants le reflet des lustres sur leurs dorures multipliéis; mais l'eflot général est gai, splendide, heureux, et le luxe de la salle encadre bien le luxe des spectateurs. Celle folie ornemen-

(aie nous plaît mieux dans un théâtre qu'une architecture maussadement correcte. En pareil cas, un peu d'extravagance sied inieuxque de la pédanterie. — Du velours, de l'or, de la lumière à profusion, que faut-il déplus?

On donne au premier rang de loges au-dessus des baignoires le nom de bel étage, et, sans qu'il y ait à ce suj^ t aucune interdiction formelle, ce bel étage est réservé à la haute aristocratie, aux grands dignitaires de la cour. — Aucune femme non titrée, quelles que fussent sa richesse et sa respectabilité, n'oserait s'y faire voir ; sa présence dans ce rang privilégié étonnerait tout le monde et surtout elle-même. — Ici le million ne suffit pas à effacer toutes les démarcations.

Les premiers rangs de l'orchestre sont par l'usage réservés aux personnes de distinction ; sur la fde qui touche aux musiciens on ne voit que des ministres, des grands officiers, des ambassadeurs, des premiers secrétaii es d'ambassade et autres gens considérables et considérés. — Un étranger célèbre à un titre quelconque peut s'y asseoir. — Les deux rangs suivants sont encore très-aristocratiques, — La quatrième file commence à admettre des banquiers, des étrangers, des fonctionnaires d'un certain ordre, des artistes; mais un négociant n'oserait pas s'aventurer au delà du cinq ou sixième rang. C'est une sorte de convention tacite que personne n'invoque et à laquelle tout le monde obéit.

Cette coutume familière d'aller à l'orchestre nous a surpris d'abord chez des gens d'une si grande position ; nous y avons vu les premiers personnages de l'empire. Avoir sa stalle n'empêche pas d'ailleurs d'avoir sa loge pour la famille, mais c'est la place préférée, et cette habitude a sans doute fait naître la réserve qui refoule le public ordinaire quelques banquettes plus loin. — Celte classification ne doit pas choquer en Russie, où le Tchine partage la société en quatorze catégories bien distinctes dont la première c'asse ne contient souvent que deux ou trois pei sonnes.

On ne joue pas à l'Opéra italien de Saint-Pétersbourg lopéra et le ballet dans la même soirée. Ce sont deux

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Spectacles parfaitemeiil séparés et qui ont chacun son jour. Le prix d'abonnement pour le ballet est moins cher que le prix d'abonnement pour l'opéra. Comme la danse doit seule former tout le spectacle, les ballets ont plus de déveh)ppement que chez nous : ils vont jusqu'à quatre ou cinq actes, avec beauc )Up de tableaux et de changements à vue, ou bien l'on en joue deux dans la même soirée.

Les hautes célébrités du chant et de la danse ont fait leur apparition sur le Grand-Théâtre. Chaque étoile est venue à son tour biiller sous ce ciel polaire et n'y a perdu aucun de ses rayons. A force de roubles et de bon accueil, l'on a vaincu la crainte chimérique des extinctions de voix et des rhumatismes. Nul gosier, nul genou n'a souffert dans ce pays de neige où l'on voit le froid sans le sentir. Uubini, Tamburini, Lablache, Mario, la Giisi, Taglioni, Elssler, Carlotta, y ont été tour à tour et admirés et compris ; Rubini même y a été décoré ; d'augustes approbations anmient la verve des artistes et leur montrent qu'ils sont finement a ipréciés, quoique souvent ils ne so décident qu'un peu tard à entreprendre le voyage.

Cette année, Tamberlick, Calzolari, Ronconi, mesdames Bosio, Lotti, Bernardi, Doltini, formaient une tète de troupe admirable ; madame Ferraris, la plus parfaite ballerine du monde depuis la retraite de Carlotta Grisi, jouait un ballet composé pour elle par Perrot, le chorégraphe sans rival. Se faire applaudir pour un pas, à Saint- Péte:sbourg, n'est pas chose facile. Les Russes sont trèsconnaisseurs en ballet, et le feu de leurs lorgnettes est redoutable. Qui l'a subi victorieusement peut être sûr de soi. Leur Conservatoire de danse fournit des sujets remarquables et un corps de ballet qui n'a pas son pareil pour l'ensemble, la précision et la rapidité des évolutions. C'est plaisir de voir ces lignes si droites, ces groupes si nets qui ne se décomposent qu'au moment voulu pour se reformer sous un autre aspect ; tous ces petits pieds qui retombent en mesure, tous ces bataillons chorégraphiques qui ne se déconcertent et ne s'embrouillent jamais dans leurs manœuvres ! Là, pas de eau-

serios, de ricanements, d'oeillades aux avanl-scèn'^s ou à l'orcheslre. C'est bien le monde de la pantomime, d'où la parole est absente ; l'action ne déborde pas de son cadre. Ce corps de bal'et est choisi avec soin parmi les élèves du Conservatoire : beaucoup sont jolies, toutes sont jeunes et bien faites et savent sérieusement leur éiat, ou leur art, si vous l'aimez mieux.

Les décors, trés-riches, très-nombreux, très-soignés, sont faits par des peintres allemands. La composition en est souvent ingénieuse, poétique et savante, mais parfois surchargée de détails inutiles qui distraient l'œil et empêchent l'effet. La couleur en est généralement pâle et froide; les Allemands, comme on sait, ne sont pas coloristes, et ce défaut est sensible quand on arrive de Paris, où l'on pousse si loin la magie de la décoration. Quant au théâtre en lui-même, il est admirablement machiné ; les vols, les engloutissements, les tranformations à vue, les jouxde lumière électrique et tous les prestiges que nécessite une mise en scène compliquée s'y exécutent avec la promptitude la plus certaine.

Comme nous l'avons dit, l'aspect de la salle est trèsbrillant; les toilettes des femmes se détachent à ravir du fond de velours pourpre des loges, et pour l'étianger, l'enlr'acte n'est pas moins intéressant que le spectacle; il peut, sans inconvenance, le dos tourné à la toile, tenir quelques instants au bout de sa jumelle ces types féminins si variés et si nouveaux pour lui; quelque voisin complaisant, et possédant son aristocatie sur le bout du doigt, lui nomme de leur titre de princesse, de comtesse ou de baronne les têtes blondes ou brunes qui unissent la rêverie du Nord à la placidité orientale, comme elles mêlent les fleurs aux diamants.

Dans la pénombre des baignoires scintillent vaguement quelques célébrités de théâtre, deux ou trois bohémiennes de Moscou, aux ajustements bizarres, et un certain nombre de baronnes d'Ange exportées du demi-monde parisien, dont les figures connues n'ont pas besoin de nomenclateur.

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Le Théâtre-Français, appelé aussi théâtre Michel, est situé sur la place de ce nom. L'intérieur, commodément distribué, mais décoré a^sez pauvrement, a, comme le grand théâtre, son orchestre occupé aux premiers rangs par les Russes et les étrangers de distinction. Il est trèssuivi et la composition de la troupe ne laisse rien à désirer : on y compte mesdames Volnys, Naptal-Arnault, Théric, Mila, Berton, Deschamps, H. Yarlet, Yernet, Leménil, Pechena, Têtard, qui jouent la comédie, le vaudeville, le drame, a\ec un talent qu'il n'tst pas besoin de spécifier à des lecieurs français. Les acteurs s'y disputent les nouveautés pour leurs représentations à bénéfice, qui ont lieu ordinairement le samedi ou le dimanche, et qui déterminent le spectacle de la semaine. Telle pièce a sa première représentation à Saint-Pétersbourg presque en même temps qu'à Paris.

On ne peut se défendre d'un certain orgueil en voyant à six ou sept cents lieues de Poris, sous le soixantième degré de latitude, notre idiome assez répandu pour alimenter de spectateurs un théâtre exclusivement français. Ce qu'on appelle à Saint-Pétersbourg la colonie ne remplit pas à coup sûr la moitié de la salle; le théâtre Michel vient d'être rebâti sur un plan plus riche et plus vaste; l'ouverture a été inaugurée par un discours en vers trèsbien tournés, de H. Yarlet, que Berton a dit avec beaucoup d'art, de sentiment et de verve.

Pendant notre séjour dans la ville des tsars, se trouvait de passage le célèbre acteur nègre américain Ira Aldrigge; il donnait des représentations au théâtre du Cirque, qui s'élève non loin du Grand-Théâtre. C'était le lion de Saint-Pétersbourg, et il fallait s'y prendre phis'eurs jours d'avance pour obtenir une stalle d'un rang possible à l'une de ses soirées. Il joua d'abord Othello. L'origine d'Ira Aldrigge le dispensait de toute teinture au jus de réglisse et au marc de café; il n'avait pas besoin de mettre ses bras dans les manches d'un tricot chocolat. La peau du rôle était la sienne, et il ne lui fallait nu! effort pour y entrer. Aussi son entrée en scène fut-elle magni-

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fiqus : c'était Othello lui-même comme l'a créé Shakespeare, avec ses yeux à demi fermés et comme éhlouis du soleil d'Afrique, sa nonchalante attitude orientale et cette désinvolture de nègre qu'aucun Européen ne peut imiter. Comme il n'y avait pas de troupe anglaise à Saint-Pétersbourg, mais seulement une troupe allemande, Ira Aldrigge récitait le texte de Shak< speare, et ses interlocuteurs, lago, Cassio, Desdemona, lui rép( ndaient par la traduction de Schlpgel. Les daux langues, toutes deu\ d'origine saxonne, ne se contrariaient pas trop, surtout pour nous qui, ne sachant ni l'anglais ni l'allemand, nous attachions principalement aux jeux de physionomie, à la pantomime et aux côtés plastiques du rôle. Mais ce mélange devait sembler bien bizarre pour ceux qui connaissaient les deux idiomes. Nous nous attendions à une manière énergique, désordonnée, fougueuse, un peu barbare et sauv;ige, dans le genre de Kean ; muis le grand tragédien nègre, sans doute pour paraîlre aussi civilisé qu'un blanc, a un jeu sage, réglé, classique, majestueux, rappelant beaucoup celui de Macreade. Dans la scène finale, ses fureurs ne sortent pas des liiuites; il étouffe Desdemone avec des procédés, et il rugit convenablement. En un mot, autant qu'on peut juger un acteur dans de telles conditions, il nous a semblé avoir plus de talent que de génie, plus de science que d'inspiration. Toutifois hâtons-nous de dire qu'il produisait un effet immense et soulevait dintnrminables applaudissements. Un Othello plus f luve et plus féroce aurait peut-être moins réussi. Après tout, Oihello vit depuis longtemps parmi les chrétiens, et le lion de Saint- Marc a dû apprivoiser le lion du désert.

Le lé, erloire d'un acteur nègre semble devoir se borner à des pièces de cou'eur; mais, quand on y réfléchit, si un comédien blanc se barbouille de bistre pour |Ouer un rôle noir, pourquoi un comédien noir ne s'enfarii.erait-il pas de céruse pour jouer un rôle blanc? — C'est ce qui arriva. Ira Aldrigge joua, la semaine suivante, le roi Lear de manière à produire toute l'illusion désirable. \li\ crâne de carton couleur de chair, d'où pendaient quel-

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ques mèches argentées, couvrait sa chevelure laineuse el lui descendait jusqu'aux sourcils comme un casque; un rajouté en cire comblait la courbure de son nez épaté. Un fard épais enduisait ses joues noires, et une grande barbe blanche enveloppant le reste de sa figure, descendait jusque sur sa poitrine. La transformation était complète; Cordelia n'aurait pu se douter qu'elle avait pour pèie un nègre. — Jamais l'art du maquillage ne fut poussé plus loin. Par une sorte de coquetterie bien concevable, Ira Aldrigge n'avait pas blanchi ses mains, et elles apparaissaient, au bout des manches de sa tunique, brunes comme des pattes de singe. Nous le trouvâmes supérieur dans le rôle du vieux roi persécuté par ses méchantes filles à ce qu'il était dans celui du More de Venise. Là, il jouait; dans V)thello il était lui-même. Il eut des mouvements superbes d'indignation et de colère, mais avec des faiblesses, des tremblements séniles et une sorte de rabâchage somnolent, comme cela doit être pour un vieillard presque centenaire qui passe de l'idiotisme à la folie, sous le poids d'intolérables malheurs. Chose étonnante et qui montre combien il se maîtrise : quoique robuste et dans la force de l'âge. Ira Aldrigge ne laissa pas échapper dans toute la soirée un seul mouvement jeune : la voix, le pas, le geste, tout était octogénaire.

Les succès du tragédien noir piquèrent d'émulation Samoilof, le grand comédien russe, qui joua aussi au théâtre Alexandre, Othello et le Roi Lear avec une verve et une puissance toutes shakespeariennes. Samoïlof est un acteur de génie à la façon de Frederick : il est inégal, fantasque, souvent sublime, plein d'éclairs et d'inspirations. 11 est à la fois terrible et burlesque; et s'il représente admirablement les héros, il ne joue pas moins bien les ivrognes. C'est, du reste, un homme du monde d'excellentes manières. Artiste jusqu'au bout des doigts, il dessine luimême ses costumes et crayonne des caricatures aussi spirituelles de trait que d'inlention. — Ses représentations furent sui\ies, mais pas autant que celles d'Ira Aidrigge. — En conscience, Samoïlof ne pouvait se faire nègre!

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