LE STCHOUKINE.DVOR
Chaque ville a son réceptacle mystérieux éloigné du centre, qu'on peut ne pas voir, même après un long séjour, lorsque vos habitudes vous promènent dans le même réseau de rues aristocratiques ; son ossuaire, où vont s'eii.piler, souillés, fangeux, méconnaissables, tous les débris du luxe encore assez bons pour des consommateurs de cinquième ou sixième main. Là finissent les coquets chapeaux, délicats chefs-d'œuvre des modistes en vogue, bossues, flétris, graisseux, bons à coiffer des ânes savants; les fracs noirs de fin drap, jadis tout étoiles de décorations, qui ont eu l'honneur de figurer dans des bals splendides; les robes de soirée jetées le matin à la femme de chambre, les blondes jaunies, les dentelles éraillées, les fourrures chauves, les mobiliers hors d'usage, l'humus et le stratum des civilisations. Paris a le Temple, Madrid le Piastro, Gonslantinople le bazar des poux, Saint-Pétersbourg le Slchoukine-Dvor, un quartier de haillons des plus curieux à visiter.
Remontez en traîneau la Perspective Newsky, dépassez leGostinnoï-Dvor, une soite de Palais-Hoyal avec des galeries bordées d'élégantes boutiques; à cette hauteur, dites à voire ibvochlchick le sacramentel na leva, et, après avoir
franchi trois ou quatre rues, vous vous trouvez à deslina- (ioii.
Entrez, si vos nerfs olfactifs ne sont pas trop délicats, par le bazar des chaussures et des peaux; la forte odeur du cuir se combinant avec le relent des choux nigres compose un parfum tout local, plus sensible pour les étrangers que pour les Russes, et auquel on a de la peine à s'hal)ituor; mais, quand on veut tout voir, il ne faut pas être petite-maîtresse.
Les boutiques du Stchoukine-Dvor sont faites de bouts de planchos; ce sont des bouges sordides, dont la neige, d'une blancheur immaculée qui argentait leurs toits, ce jour-là, faisait paraître les tons rances encore plus sales.
Des guirlandes de vieilles bottes en cuir gras, et quelles boites! des peaux roidies et rappelant par une sorte de silhouette sinistrcment caricaturale la forme de la bêle qu'autrefois elles revêtaient, des touloupes graisseuses et tlépenaillêes gardant comme une vague empreinte humaine, formaient la décoration composite des devantures : tout cela, pendu à l'air et rehaussé de quelques touches de neige, prenait sous un ciel bas et d'un gris jaunâtre un aspect misérablement lugubre; les marchands n'étaient guère plus propres que leur marchandise; et cependant, M Rembrandt l'eût voulu, il eût, en égralignant de ha chures une planche de cuivre vernie, fait, d'après ces hommes barbus emmaillotés de peaux de mouton, quelque miraculeuse eau-forte, et mis par un rayon le caractère dans ces laideurs. L'art trouve son butin partout.
Un grand nombre de ruelles coupent les baraquements du Stchoukine-Dvor. Chaque quartier est affecté à un genre de commerce ; plusieurs petites chapelles, dont l'intérieur montre, à la clarté des lampes, les plaques de vermeil et d'argent de ses iconostases en miniature, brillent aux angles des carrefours. Partout ailleurs, dans le Stchouk'ue- Dvor, il est défendu d'avoir de la lumière ; une étincelle iiieitrail le feu à ce ramas de vieilles planches et de vieilles thoses. On ne brave le danger que pour la gloriticalion des images. Ces masses d'orfèvrerie dans ce lieu sombre et
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misérable ont un flaniboieii;ent [ arliculier. Acheteurs et marchands, en passant devant ces chapelles, font une multitude de signes de croix, à la méthode grecque. Quelques-uns, des plus fervents ou des moins pressés, se prosternent le front contre la neige, murmurent une prière, et, en se relevant, jettent un kopek dans le Ironc placé à la porte. — Une des plus curieuses rues de Slchoukine- Dvor est celle où se tiennent les imagiers; — si l'on n'était pas sûr de la date, on pourrait se croire en plein moyen âge, tant le style de ces peintures, faites d'hier pour la plupart, est archaïque. La Paissie, pour ses images, continue la tradition byzantine avec une fidélité absolue. Ses enlumineurs semblent avoir fait leur apprentissage sur le mont Athos, au couvent d'Agia Lavra, d'après les préceptes du Manuel de peinture recueillis par le moine, élève de Pansélenos, le Raphaël de cet art tout spécial où l'imitation trop exacte de la nature est regardée comme unesorte d'idolâtrie.
Ces boutiques sont tapis.-ées d'images de haut en bas. On y voit des madones montrant leurs tètes brunes, copiées sur le portrait dé la Vierge fait par saint Luc, à travers les estampes d'or ou d'argent : des christs et des saints d'autant plus appréciés des dévots qu'ils sont plus primitivement barbares ; des peintures représentant des scènes du Vieux et du A'ouveau Testament avec une multitude de figures aux gestes roides et symétriques, d'un coloris rembruni à dessein, et recouvertes d'un vernis jaune comme les étuis à roseau et les cadres de miroirs persans, pour simuler la fumée des siècles ; des plaques de bronze articulées comme des feuilles de paravent ou des volets de Cryptique encadrant des suites de bas-reliefs pieux; de croix d'argent oxydé, d'une charmante forme gréco-byzantine, où tout un monde de figurines microscopiques, fourmil.ant entre des légendes en vieux slavon, jouent le drame sacré du Golgolha ; des couvertures de livres historiées et raille autrts menus objets de dévotion.
Quelques-unes de ces images, finies avec plus de soin ,
dorées ou plaquées plus richement, moulent à des prix assez élevés. Il n'y faut pas chercher de valeur artistique; mais toutes, même les plus grossières, ont un caractère étonnant. La sauvagerie de leurs formes, la crudité de leurs couleurs, le mélange de l'orfèvrerie et de la peinture leur donnent un cachet hiératique et solennel plus propre peutêtre à stimuler la piété que des représentations savantes. Ces images sont identiquement pareilles à celles qu'ont révérées les ancêtres. Immuables comme le dogme, elles se sont perpétuées de siècle en siècle ; l'art n'a pas eu de prise sur elles, et les corriger, malgré leur barbarie et leur naïveté, lui eût paru un sacrilège. Plus la madone est noire, enfumée, roide, plus elle inspire de confiance au fidèle qu'elle regarde de ses grands yeux sombres, fixes comme l'éternité.
Il est vrai de dire que les imageries du Stchoukine-Dvor sont comme chez nous les fabriques de gravures sur bois d'Épinal : le vieux style s'y réfugie avec les routines populaires. ASaint-Isaac et dans d'autres églises ou chapelles modernes, tout en conservant l'aspect général et 1 altitude consacrée, les artistes n'ont" pas craint de donner aux madones toute la beauté idéale dont ils ont pu les douer ; — ils ont aussi débarbouillé les saints barbus et farouches de leur hâle de bistre pour leur restituer la coloration humaine. Au point de vue de la science, cela vaut mieux sans doute, mais peut-être l'effet religieux estil ainsi moins grand. Le style byzantin russe, avec ses fonds d'or, ses formes symétriques, ses applications de mêlai et de pierres, prête admirablement à la décoration des églises ; il a un air mystérieux et surnaturel tout à fait en harmonie avec sa destination.
Dans une de ces boutiques, nous trouvâmes ajustée en madone grecque une petite copie delà Vierge à rhoslie, de M. Ingres. Les mains jointes pour la prière, dont les doigts se touchent délicatement par le bout, n'étaient vraiment p«s mal réussies malgré la difficulté de la pose, et la lête conservait assez bien le caractère du modèle. Nous ne nous attendions guère à rencontrer au Stchoukine-Dvor ce
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souvenir de l'illustre maître. Comment et par quels chemins son chef-d'œuvre est-il arrivé à servir de patron pour une image russe? — Nous la marchandâmes. On en demandait dix roubles seulement, parce qu'elle n'élait plaquée d'aucune orfèvrerie.
Les marchands d'images sont plus soignés dans leur tenue que leurs voisins les revendeurs de cuirs. Us portent, en général, le vieux costume russe, le caftan de drap bleu ou vert, fermé d'un bouton près de l'épaule, serré à la taille par une étroite ceinture, les grosses bottes de cuir noir, les cheveux séparés par une ligne médiane, longs de chaque côté, coupés courts sur la nuque, ce qui dégage le col, la barbe touffue et frit^ée, blonde ou couleur noisette; plusieurs ont de belles figures, sérieuses, intelligentes et douces, et pourraient poser pour les christs qu'ils vendent, si l'art byzantin admettait l'imitation delà natuie dans les images consacrées. Quand ils vous voient arrêtés devant leurs montres, ils vous prient poliment d'entrer, et n'achetiez-vous que quelques babioles, ils vous font passer en revue tout leur magasin, et, non sans quelque orgueil, vous arrêtent aux pièces les plus riches et les mieux ouvrées.
Rien n'est plus curieux pour l'étranger que ces boutiques si profondément russes. Il peut s'y duper facilement luimême en achetant comme antique un ohjet toutmoderne; mais en Russie le vieux date d'hier, et les mêmes formes, lorsqu'il s'agit de représentations religieuses, se répètent invariablement. Ce que les connaisL^eurs, même experts, pourraient prendre pour l'œuvre de quelque moine grec du n^'uviènie ou du dixième siècle, sort souvent de l'atelier voisin, et le vernis d'or eu est à peine séché.
Il est amusant de voir l'admirai ion naïve et pieuse des moujiks passant par celte rue, qu'on pourrait appeler la rue sainte du Stchoukine-Dvor. Malgré le froid, ils stationnent en extase devant le» madones et les saints, et rêvent de posséder nn pareil tableau pour le suspendre, à la lueur d'une lampe, dans l'angle de leurs cabanes de troncs de sapin. Mais ils finissent par s'éloigner, regardant l'em-
pîette comme au-dessus de leurs moyens. Quelques-uns cependant, plus riches, entrent, après avoir tàté le petit cahier de roubles en papier serré dans leur bourse, pour voir si l'épaisseur en est satisfaisante, et ils rassortent après de longues discussions, emportant leurs achats soigneus.'ment enveloppés. Les comptes se font à la manière chinoise, avec un abaque, cadre garni de fils de fer passant à travers des boules qu'on déplace suivant les chiffres qu'on veut additionner.
Tout le monde n'achète pas au Slchoukine-Dvor ; on y va flâner, et dans les ruelles se presse une population fori bigarrée : le moujik en louloupe, le soldat en copote grise y coudoient l'homme du monde en pelisse et l'antiquaire espérant que'que trouvaille de plus eu plus rare, car la naïveté s'est envoies de ce bazar, et, de peur de se tromper, les marchands y demandent des prix extravagants du moindre bibelot. Le regret d'avoir cédé jadis à bon compte quehiue objet rare dont ils ignoraient la valeur les a rendus plus déliants que les Auvergnats de la rue de Lappe.
On trouve de tout dans ce capharnaûm : les bouquins ont leur quartier ; des livres français, anglais, allemands, de tous les pays du monde, sont venus s'échouer là sur la neige, parmi les livres russes dépareillés, fripés, tachés, vermoulus. Ouelquefois les investigateurs patients rencontrent parmi beaucoup de fa! ras un incunable, une édition princeps, un volume perdu, sorti delà circulation et arrivé au Stchuukine-Dvor par une suite d'aventures qui pourraient fournir le sujet d'une Odyssée humoristique. Quelques-uns de ces libraires ne savent pas lire, ce qui ne les empêche pas de connaître furt bien leur marchandise.
11 y a aussi des boutiques d'estampes, de lithographies noires ou coloriées. On y rencontre fréquemment des portraits d'Alexandre I", de l'empereur Nicolas, des grandsducs tt des grandes-duchesses, des hauts dignitaires et des généraux des règnes précédents, crayonnés par des mains plus zélées qu'habiles, et qui donneraient une étrange idée de leurs augustes modèles. Vous pensez bien que les Quatre Parties du monde, les Quatre Saisons, lu
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Demande en mariage, la Noce, le Coucher et le Lever de la mariée, tous les horribles barbouillages de notre rue Saint-Jacques s'y rencontrent à nombreux exemplaires. Parmi les flâneurs et les acheteurs, les femmes sont en minorité; ce serait le contraire chez nous. Les femmes russes, quoique rien ne les y oblige, semblent avoir conservé l'habitude orientale de la réclusion; elles sortent peu. A peine si, de loin en loin, on aperçoit une mougike avec son mouchoir noué sous le menton, son surtout de drap ou de feutre posé comme une redingote d'homme sur ses épaisses jupes, et ses grosses bottes de cuir gras, piétinant dans la neige, où elle laisse des empreintes qu'on ne croirait pas appartenir à la plus délicate moitié du genre humain; les autres femmes qui s'arrêtent aux étalages sont des Allemandes on des étrangères. — Dans les boutiques duStchoukine-Dvor, comme au bazar de Srayrne ou de Gonstantinople, ce sont les hommes qui vendent. Nous ne nous souvenons pas d'avoir vu une marchande russe,
La rue des meubles d'occasion fournirait la matière d'un cours d'économie domestique et donnerait plus d'un renseignement sur la vie intime russe à qui saurait déchitfrer, d'après ces restes plus ou moins bien conservés, l'histoire de leurs anciens possesseurs : touslesstyles y figurent; les modes tombées en désuétude forment des stratifications régulières; chaque époque y superpose par couche ses formes devenues ridicules. Ce qui domine, ce sont les grands canapés de cuir vert, un meuble vraiment russe! Dans un autre endroit sont les malles, les valises, les karzines et autres objets de voyage, empilés jusqu'au milieu de la voie et à demi enfouis sous la neige ; puis viennent les vieilles marmites, les ferrailles, les pots égneulés, les écuelles de bois fendues, les ustensiles hors d'usage, ce qui n'a plus nom dans aucune langue, le haillon arrivant à la charpie et justiciable du chiffonnier seul. S'il ne aisait 12 ou 15 degrés de froid, une promenade en pareil ieu aurait ses périls, mais toute la genl fourmillante meurt à une pareille température.
Par un temps plus chaud, le danger eût augmenté pour nous par le voisinage d'un joueur d'orgue qui nous suivait obstinément dans l'espérance de quelques kopeks que l'ennui d'entr'ouvir notre pelisse nous fit quelque temps lui refuser. Ce joueur d'orgue avait une physionomie falote et caractéristique. Une loque crasseuse, effrangée entourait sa tête comme un diadème dérisoire : une vieille peau d'ours, autrefois tablier d'un droschki, couvrait ses épaules et, faisant un ressaut sur la caisse de l'orgue, dessinait au pauvre diable une croupe hottentote du plus singulier profil qui contrastait avec sa maigreur. On ne s'expliquait pas d'abord cette bosse tombée dans les reins, car la manivelle seule de l'instrument passait à travers les poils de la fourrure effilochée, et la main qui la tournait rappelait le geste d'un singe se grattant avec avidité.
Une espèce de sayon de bure, découpé en dents de scie par le bas, et des bottes de feutre, complétaient ce costume digne de la pointe de Callot.
A elles seules les bottes étaient tout un poëme de misère et de délabrement. Avachies, déformées, plissées en spirale, elles sortaient à demi du pied, et leurs bouts se relevaient en pointes de toit chinois, de sorte que les jambes paraissaient s'arquer sous le poids du torse et de l'orgue comme si elles n'eussent pas contenu de tibias. Le malheureux avait l'air de marcher sur deux faucilles.
Quant à la face, la nature s'était amusée à le modeler d'après le masque de Thomas Yireloque, cette puissante création de Gavarni : un nez dodécaèdre s'épatant entre deux pommettes saillantes, au-dessus d'un large rictus, dans un fouillis de rides, en était le trait le plus perceptible, car les broussailles des cheveux et de la barbe poissée de glaçons empêchaient de saisir les contours du visage; cependant, à travers les poils désordonnés du sourcil, pétillait un petit œil d'un bleu d'acier exprimant une sorte de malice picaresque et philosophique ; mais l'hiver russe avait enluminé de son rouge seplentrional cette copie en chair et en guenilles d'une lithographie parisienne. On eût dit une tomate dans de l'étoupe.