LE STCHOUKINE-DVOR. 1G
L'orgue enfoui sous la peau d'ours, quand son maitre l'agaçait avec la manivelle, geignait lamentablement, semblait demander grâce, poussait des soupirs asthmatiques, toussait, râlait comme un moribond; il mordait çà et là, par les quelques dents restées à son rouleau, deux ou trois airs de l'autre siècle, tremblotants, vieillots, caducs, du comique le plus lugubre, faux à faire hurler les chiens, mais touchants, après tout, comme ces refrains d'autrefois que murmure d'une voix cassée et d'une haleine sifflante l'aïeule centenaire tombée en enfance. — Ces spectres de chansons finissaient par faire peur.
Sûr de l'effet de son instrument, et voyant qu'il avait affaire à un étranger, car vis-à-vis d'un Russe il ne se fût pas permis celte insistance, le drôle, avec une volubilité de macaque, tournait la manivelle comme s'il eût travaillé derrière Mengin à moudre ces airs qui soutiennent l'éloquence du fameux marchand de crayons; quand il se fut rendu suffisamment intolérable, une grosse poignée de cuivre le fit taire; il reçut nos kopcks en souriant, et, pour nous prouver sa reconnaissance, arrêta net la valse commencée. L'orgue poussa un grand soupir de satisfaction.
Nous avons peint le côté pittoresque du Stchoukine- Dvor : c'était le plus amusant pour nous. — Il contient aussi des galeries couvertes bordées de boutiques contenant des denrées de toutes sortes : des soudacs fumés pour les longs carêmes grecs, des olives, des beurres blancs comme ceux de Constantinople, qui viennent d'Odessa; des pommes vertes, des baies rouges dont on fait des tartes, des meubles neufs, des habillements, des chaussures, des étoffes et des orfèvreries d'usage vulgaire : c'est curieux encore, mais ce n'est plus singulier comme ce bazar oriental éparpillé au milieu de la neige.
XîV
Zl CHY
Si vous vous promenez à Saint-Pétersbourg, sur la Pers« I ective New.-^ky, et il est aussi difficile de l'éviter qu'étant V. Venise de ne pas aller sur la place Saint-Marc, à Naples, dans la rue de Tolède, à Madrid, Puerta del Sol, chez nous, boulevard des Italiens, vous remarquerez sans aucun doute le magasin de Beggrow. A celte place, le trottoir est toujours encombré de curieux qui contemplent les tableaux, les aquarelles, les gravures, les photographies, les statuettes, et jusqu'aux boîtes de couleurs, souvent par un froid de sept ou huit degrés. Au-dessus du groupe la vapeur des haleines se condense en nuage et forme là comme un brouillard permanent ; vous y mêlerez à coup sûr la fumée de voire souffle, attendant pour arriver à la vitrine la survivance d'un spectateur qui se rappelle tout à coup et fort à propos qu'il a affaire à l'autre bout de la ville par delà le pontd'Anischkof, dans la Ligowha, ou de l'autre côté du fleuve à la dernière Perspective de Wassili- Ostrof. Mais, si vous n'êtes pas encore bien acclimaté et que la rigueur de la température vous effraye, tournez hardiment le boulon de la porte et pénétrez sans crainte dans le sanctuaire. Beggrow est un jeune homme aux manières accomplies, un parfait gentleman, qui, n'achetiezvous rien, vous recevra avec une politesse exquise et
VOUS montrera complaisamment ses richesses. L'artiste, l'iiomme du monde, l'homme de lettres, l'amateur, entrent chez lui comme on entre à Paris chez Desforges; l'on y feuillette les albums, l'on y regarde les gravures récemment arrivées, l'on y fait de l'esthétique et l'on y apprend les nouvelles de l'art.
Un jour que nous étions là, examinant des épreuves héliographiques, une grande aquarelle posée dans un angle sur un chevalet, attira impérieusement nos regards pai son aspect chaud et bi-illant, quoique déjà le crépuscuk affaiblît la clarté; mais souvent les peintures, surtout lorsqu'elles sont bonnes, ont à celte heure-là des phosphorescences magiques. On dirait qu'elles retiennent et concentrent un moment la lumière qui va les quitter.
Nous nous approchâmes et nous trouvâmes en face d'un chef-d'œuvre qu'il nous était impossible d'attribuer à au cun maître connu et que tous auraient été fiers de signer Ce n'était pas Bonnington, ce n'était pas Louis Boulanger, ce n'était pas Eugène Lami, ni Gattermole, ni Lewis, ni E. Delacroix, ni Decamps, ni aucun de ceux qui transpor tent dans l'aquarelle la force et la richesse de l'huile c'était une manière toute neuve, un faire tout à fait origi nal, une surprise, une découverte, un cru non classé du terrain de l'art, égal aux plus célèbres, d'une sève, d'un bouquet, d'un goût insolite, mais exquis.
Cela représentait une orgie florentine au seizième siècle. De vieux seigneurs, libertins émérites, anciens débris d'élégance, achevaient de souper avec de jeunes courtisanes. Sur la table pillée et ravagée brillaient des aiguières, des vases, des-drageoirs, des boîtes à épices de Benvenulo Cellini, des restes de vins mettaient des rubis ou des topazes dans les flacons et dans les coupes; des fruits avaient roulé, parmi quelques feuilles, de leurs plateaux émaillés. Au fonds'entre-voyaient, dans une ombre trans- ])arcnlc qui concentrait la lumière sur les groupes de figures, des fresques ou des tapisseries dcmi-éleintes, des buffets, des dressoirs, des cabinets sculptés, trahissant leur relief par quelque filet bleuâtre. D'amples rideaux de
brocatelle cassaient puissamment leurs plis ramassés avec des Ions d'une richesse chaude et sourde, et les compar-
imentsdu plafond s'enchevêtraient, faisant deviner, plutôt qu'ils ne les montraient, leurs arabesques dorées et peintes. Les figures, par l'aisance de leurs mouvements, îi variété de leurs attitudes, leurs poses prises au vol,
eurs raccourcis pleins de hardiesse, le jet libre et pur de leur dessin, accusaient un talent sûr de lui-même depuis longtemps, nourri de fortes études, ayant le sens de la grande peinture et pliant le corps humain sous tous les aspects, même ceux que le modèle ne saurait donner avec cette facilité puissante qui n'appartient qu'aux véritables maîtres. Les jeunes femmes, dans leur folle toilette un peu saccagée, riaient et se renversaient, déployant la gaieté factice de la courtisane, et ne s'opposaient qu'à demi à des entreprises qu'elles savaient sans danger; sous le fard et le rire d'emprunt perçaient pourtant la fatigue, le dégoût et l'ennui. L'une, un peu détournée, semblait rêver, à son jeune amant, ou à ses années d'innocence; l'autre paraissait, dans son abandon ironique, avoir une envie folle d'arracher la perruque au libertin suranné, péniblement agenouillé à ses pieds avec une galanterie d'un autre temps; mais la puissance du fauve métal domptait et matait toutes ces fantaisies, et, à leurs poses complaisantes pleines d'une déférence secrète, on voyait que des femmes de cette sorte, fussent-ils vieux et laids, ne trouvent jamais complètement ridicules des hommes riches. Au reste, les seigneurs, malgré les flétrissures de l'âge et de la débauche, rendues plus visibles peut-être par les efforts faits pour les dissimuler, avaient encore grande mine sous leurs vêtements d'une élégance outrée, qui rappelaient les beaux costumes de VilloreCarpaccio, et dont la coupe juvénille se déformait sur des corps délabrés, des membres osseux ou alourdis. Dans leurs ridos plâtrées se lisait plus d'une pensée profonde digne de Machiaval, et la satisfaction méchante du vieillard blasé, profanant à prix d'or les délicates tleurs de la beauté et de la jeunesse. Quelques-uns semblaient heureux comme des limaces sur des
roses; d'autres confessaient, par leur air morne, l'irréparahle tristesse de la nature épuisée s'abattant sous le vice; et tout cela d'une couleur, d'un esprit, d'une touche, d'une science à émerveiller; avec une pointe légère de caricature arrêtée à temps, car la peinture est chose sérieuse, et une grimace immobile devient bientôt insupportable.
Dans un coin de ce chef-d'œuvre était écrit un nom bizarre, à configuration hongroise, à résonnance italienne : Zichy.
Comme nous exprimions chaleureusement notre admiration, Beggrow nous répondit simplement: «Oui, c'est de Zichy, » trouvant tout naturel que Zichy fît une aquarelle magnifique, et il nous ouvrit un carton qui contenait plusieurs sépias du jeune maître, d'un caractère si varié, si opposé, qu'on eût pu les attribuer facilement à des mains diverses.
C'était d'abord une scène de l'effet le plus pathétique et le plus navrant : une pauvre famille perdue dans la steppe; au pied d'un bloc de glace, épuisée de fatigue, saisie de froid, flagellée du vent, aveuglée de neige, une malheureuse femme a cherché un temporaire et insuffisant abri. A cette irrésistible envie de dormir qui est plutôt la congélation que le sommeil, et dont on est pris par les froids intenses, a succédé la mort; le nez se pince, les paupières se convulsent, et la bouche figée dans l'expiration suprême a rendu un dernier souftle glacé aussitôt. Près de la mère est étendu un petit enfant mort, à demi enveloppé d'un haillon, et dessiné en raccourci par la tête avec une hardiesse et un bonheur incroyables. Un jeune garçon de treize ou quatorze ans, plus robuste, et dont le jeune sang' vivace a mieux résisté à la fatale torpeur, s'inquiète et s'empresse autour de sa mère; effaré, éperdu, avec une tendresse passionnée et une terreur folle, il l'appelle, il la secoue, il tâche de l'éveiller de ce sommeil obstiné qu'il ne comprend pas. On sent qu'il n'a jamais vu mourir, et pourtant à son épouvante intime, à son horreur secrète, on devine qu'il a flairé la mort. Tout à l'heure celte mère adorée lui fera peur comme un spectre, au
corps se sera substitué le cadavre, mais bientôt le blanc linceul aura tout recouvert.
Puis c'était une dogaresse près de sou Marine Faliero, écoutant avec un intérêt rêveur un jeune virtuose jouant du tympanon devant elle dans un riche appartement vénitien, s'ouvrant sur un balcon à colonnettes et à trèfles, d( style lombard ou moresque. Zichy, comme Gustave Doré possède un vif sentiment du moyen âge; il en sailTarchi teclure, l'ameubleuient, l'armurerie, le costume, le galbe et il le reproduit non pas par un pénible travail archaïque, mais d'une manière libre et légère, comme si les modèles posaient devant ses yeux, ou qu'il eût vécu avec eux dans une familiarité intime. Il n'en fait pas ressortir, comme Doré, l'éléuient grotesque et fantastique, il en rend plus volontiers le côté élégant, en évitant toutefois le genre troubadour et chevaleresque à la Marchangy.
Un troisième dessin nous déroula complètement. Les deux premiers rappelaient, Tun la sentimentalité pathétique d'Ary Scheffer et d'Octave Tassaërt, l'autre les eauxfortes de Chassériau sur le More de Venise, et ni l'un ni l'autre ne ressemblaient à la grande aquarelle de l'orgie florentine. Ce'ui que nous avions sous les yeux nous fit l'illusion d'une des meilleures, des plus vives et des plus spirituelles sépias de Gavarni. G'était un officier de spahis ou de chasseurs d'Afrique au moment de rejoindre, et recevant avec la plus martiale indifférence les adieux d'une beauté trop tendre qui lui pleurait et lui sanglolail sur l'épaule dans une pose de douleur bien faite pour toucher; le spahis, Ulysse toujours en partance et habitué aux plaintes des Galypso délaissées dans les îles des gar nisons, subissait la tiède rosée de larmes comme la pluit dans le dos, d'un air ennuyé, patient et morne, faisant tomber de l'ongle de son petit doigt la cendre blanche formée au bout de sa cigarette, et courbait son pied en dedans comme un homme qui n'a plus aucun souci de l'élégance. On ne saurait imaginer l'esprit, la finesse et le pétillant de ce léger lavis, fait au bout du pinceau avec
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une incroyable certitude de main sur le premier bout de papier-torchon venu.
De Gavarni nous sautons à Goya, le fantasque auteur des Caprices, dans la Nuit de Noce, autre dessin de Zichy. Un vieillard a épousé une belle jeune tille pauvre, et l'heure du coucher venue, l'époux se défait pièce à pièce, nonseulement de ses habits, mais de plusieurs portions de son corps. La perruque enlevée laisse briller un crâne chauve et poli comme celui que les trappistes usent sous leurs doigts; l'œil de verre, placé dans une coupe d'eau, produit celte cavité noire oh le ver du sépulcre file sa toile; le râtelier, jeté sur la table de nuit, fait hideusement grincer ses fausses mâchoires et simule le ricanement déchaussé de la mort. Rien n'est plus effrayant que ce rire osanore, séparé de la tête, débridé de lèvres et s'égayant tout seul dans un coin. Il fait penser à celte terrible vision d'Edgard Poe, « les dents de Bérénice. »
La pauvre enfant, qui croyait n'avoir épousé qu'un vieillard et qui surmontait ses répugnances virginales en pensant à une vieille mère rendue à l'aisance, à une sœur plus jeune sauvée du vice, recule d'épouvante à la vue de ce spectre osseux et plus que mûr pour les hôtes de la tombe, qui tend verselledesmains goutteuses tremblantes de luxure et de sénilité. Elle a sauté à bas du lit, et le reflot de la lampe trahit dans le nuage d'une chemise en batiste les purs et suaves contours de son corps charmant, baigné d'une ombre pudique qui pourtant n'en laisse perdre aucune beauté. — Ce que, sous une autre main, l'idée d'un « coucher de mariée » pourrait avoir de vulgaire, disparaît ici derrière la sombre fantaisie des détails et la puissante originalité de l'effet. — Si, pour donner l'idée d'un peintre inconnu à Paris, nous avons été obligé de chercher des analogues, ne croyez pas pour cela au pastiche, à la copie, à l'imitation. Zichy est une nature géniale qui tire tout d'elle-même; il n'a jamais rencontré dans les sentiers de l'art les maîtres auxquels on pourrait croire qu'il ressemble. Quelques-uns de ces noms ne sont pas même parvenus jusau'à lui.
— Comment se fait-il, disions nous à Beggrow, que Zichy n'ait rien envoyé à l'Exposition universelle, que nous n'ayons vu aucune composition de lui gravée, ni jamais rencontré un de ses tableaux ou de ses dessins dans aucune collection? La Russie jalouse garde donc pour elle seule le secret et le monopole de ce talent si fin, si neuf, si étrange?
— Oui, nous répondit tranquillement Beggrow, Zichy travaille beaucoup pour la cour et pour la ville; aucun de ses dessins ne restent longtemps dans ma boutique, et si vous en avez vu quelques-uns réunis, c'est un hasard. Les cadres n'étaient pas prêts, h' Orgie florentine sera enlevée ce soir, et vous êtes entré fort à propos.
Nous sortîmes du magasin, et comme La Fontaine qui, émerveillé d'une lecture récente de Baruch, arrêtait tout le monde en disant : « Avez-vous lu Baruch? » nous commencions toutes nos conversations par cette phrase : « Connaissez-vous Zichy? »
— Certainement, nous répondait toujours l'interlocuteur, et un jour M. Lwof, directeur du Conservatoire de dessin, nous dit : Si vous désirez le connaître vous-même, c'est un plaisir qu'on peut vous procurer.
Il existe à Saint-Pétersbourg une sorte de club qu'on appelle « la Société du vendredi;» elle est composée d'artistes, et se réunit, comme son nom l'indique, le vendredi de chaque semaine; elle n'a pas de local particulier, et chaque membre reçoit à tour de rôle les confrères jusqu'à ce que la liste des noms soit épuisée; alors l'évolution recommence.
Des lampes à manchon sont rangées sur une longue table couverte de papier vélin ou torchon, de cartons tendus, de crayons, de pastels, de godets d'aquarelle, de sépia, d'encre de Chine, et, comme dirait M. Scribe, « de tout ce qu'il faut pour dessiner. » Chaque vendredien prend place et doit exécuter dans sa soirée un dessin, croquis, lavis ou pochade, qui reste à la Société et dont la vente ou la mise en loterie forme un fonds de secours pour les artistes malheureux ou en état de iiêne momentanée; des cigares
et des papyros (on nomme ainsi les cigarettes à Saint-Pétersbourg) hérissent, comme les flèches hérissent les carquois, des cornets de bois sculptés ou de terre vernissée, po^és entre les pupitres, et chacun, sans interrompre son travail, tire à lui soit un havane, soit un papyros dont la fumée estompe bientôt le paysage où la figure en voie d'exécution. Des verres de thé circulent avec quelques petits-fours; on avale à petites gorgées la boisson brûlante et l'on se repose un peu en causant. Ceux qui ne se sentent pas bien inspirés se lèvent et vont voir l'ouvrage des autres, et souvent reviennent à leur place comme piqués d'émulation et illuminés d'une lueur soudaine.
Vers une heure du matin l'on sert un léger souper oij règne la cordialité la plus franche et qu'animent des discussions d'art, des récits de voyage, d'ingénieux paradoxes, de folles plaisanteries ou quelques-unes de ces charges, caricatures parlées plus vraies que les comédies, dont l'observation perpétuelle de la nature donne le secret aux artistes, et qui provoquent des rires irrésistibles, puis chacun se retire, ayant fait une bonne œuvre, — quelquefois un chef-d'œuvre, — et s'étant amusé, ce qui est rare. Nous voudrions bien voir s'établir une semblable société à Paris, oij les artistes, en général, se voient si peu et ne se connaissent presque que par les rivalités.
On nous fit l'honneur de nous admettre dans la Société du vendredi, et c'est à une de ces réunions que nous vîmes Zichy pour la première fois.
Le vendredi avait lieu ce soir-là dans Wassili-Ostro:', chez Lavezzari, un peintre cosmopolite, qui a tout vu et tout dessine-. Des aquarelles oii nous reconnaissions l'Alhambra, le Parthénon, Venise, Constantinople, les pylônes de Karnac, les tombeaux de Lycie, couvraient les murs quelquefois à demi cachés par les gigantesques feuilles des plantes tropicales dont la température de serre chaude qui règne dans les appartements permet en Russie d'orner les intérieurs.
Un jeune homme de trente ou trente-deux ans, aux longs cheveux blonds, relombanlenbouclesdésordonnées,
m VOYAGE EN RUSSIE,
iiax yeux d'un gris bleuâtre, pleins de feu et d'esprit, à la barbe claire et légèrement Irisée, aux traits agréables et doux, était debout près d'une table, disposant son papier, ses pinceaux à lavis et son verre d'eau; il répondait avec un rire argentin, un vrai rire d'enfant, à une plaisanterie que venait de lui adresser un de ses camarades. G'étai Zichy.
On nous présenta. Nous lui exprimâmes de notre mieux la vive admiration que nous inspiraient YOrgie floj'entine et les dessins de lui que nous avions vus chez Beggrow. Il nous écoutait avec un air de plaisir visible, car il ne pouvait mettre notre sincérité en doute, mêlé d'une surprise modeste qui n'était pas jouée, à coup sûr.
Il semblait se dire : « Suis-je en effet un si grand homme que cela? » non pas que Zichy n'ait la conscience de son talent, mais il n'y attache pas l'importance qu'il devrait. Il croit facile ce qu'il fait facilement, et il s'étonne un peu de ce qu'on s'extasie sur une chose qui ne lui a coûté que trois ou quatre heures de travail, tout en fumant et en causant. Un trait de génie n'est pas bien long à donner — quand on a du génie, et Zichy en a.
Il nous fit la galanterie d'improviser une composition sur un sujet tiré du lîoi Candaule, une nouvelle antique de nous qui a déjà eu l'honneur d'inspirer une statue à Pradier et un tableau à Gérôme. L'instant choisi était celui où Nyssia, ne pouvant supporter que deux mortels vivants connaissent le secret de ses charmes, introduit Gygès dans la chambre nuptiale et dirige le ; oignard sur la poitrine du roi endormi. Sous la main sûre et rapide de l'arlisle un splendide intérieur gréco-asiatique se créait comme par enchantement. L'Héraclide aux muscles d'athlète s'était déjà affaissé sur les coussins, etNyssia, mince et blanche comme une statuette taillée dans une colonne de marbre de Paros, laissait tomber son dernier vêtement, geste voluptaoux, rendu terrible par sa signification, car il est le signal convenu du mourlre; le doriphorc Gygôs s'avançait à pas de tigre, serrant convulsivement la froide
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lame contre sa poitrine. Le crayon courait sans hésitation, comme s'il eût copié un modèle invisible.
Pendant ce temps, les autres vendrediens travaillaient aussi avec une ardeur et une prestesse étonnantes; Svertchkof dessinait aux crayons de couleur un cheval reposant amicalement sa tète sur le col de son compagnon. Comme Horace Vernet, comme Alfred de Dreux, comme Achille Giroux, Svertchkof excelle à faire jouer des moires sur la croupe satinée des chevaux de race; il connaît admirablement les ressorts de leurs jarrets nerveux , il sait entrelacer les veines sur leur col fumant, faire jaillir le feu de leurs prunelles et de leurs narines; mais il a un faible pour le petit cheval de l'Ukraine, échevelé, vehi, inculte, pour le pauvre cheval du mougik; il le peint attelé au rosposnik, au télègue ou au traîneau, tirant dans la glace ou dans la neige, par les bois de sapins dont les frimas courbent les branches. On sent qu'il aime ces braves animaux, si sobres, si patients, si courageux, si durs à la fatigue; il est le Sterne de ces bonnes bêtes, et la page du Voyage sentimental sur l'âne qui mange une feuille d'artichaut n'est pas plus touchante que tel de ses croquis. Nous retrouvâmes là, en train de faire bouillonner contre des rochers les eaux écumeuses d'une petite cascade à la sépia, un vieil ami à nous, Pharamon Blanchard, que nous n'avons jamais vu à Paris, et avec qui nous avons passé bien des heures à Madrid, â Smyrne, h Constantinople; il nous fallait venir à Saint-Pétersbourg pour le rencontrer après six ans d'absence.
Popof, le Téniers russe, esquissait avec une naïveté charmante une scène de paysans prenant leur thé; Lavazzari conduisait un arabe attelé de bœufs jDar les rues étroites d'une ville orientale, tandis que Charlemagne, l'artiste qui a fait ces vues si justes et si vraies de Saint-Pétersbourg qu'on i)out admirer au vitrage de Daziario, ajoutait de sa propre autorité une île au lac Majeur et la couvrait de constructions féeriques, à ruiner les princes Borromée, malgré leur richesse. Un peu plus loin, Lowf, le directeur du conservatoire de dessin, illuminait d'un chaud rayon
de soleil la place publique de Tiflis. Le prince Maxintof lançait au galop une escouade de pompiers, vue en raccourci, devant laquelle se rangeaient les drochkys en toute hâte, serrant le mur de leurs roues. Un Italien qui a su donner, dans ses aquarelles si transparentes et si chaudes, l'intérêt du traghetto de la piazelta, à Venise, au débarcadère de l'Amirauté, faire du canal de Fontanka un dessin qu'eussent signé Ganaletto et Guardi, et rendre avec une magie de couleur tout orientale les magnificences byzantines du Kremlin et de ses églises bariolées, sem. blables à des pagodes indoues, Premazzi, arrondissait sur d'élégantes colonnes le porche d'un couvent, détachant sa blanche façade sur le fond bleu d'un lac. Hoch, achevant une tête de femme, mêlait au pur type romain aimé de Léopold Robert quelque chose de la grâce de WinterhaK ter. Rûhl, avec une pincée de plombagine et un morceau d'ouate, brochait des Gudin et des Aiwazosky k la vapeur; Rûhl qui, à la fin d'un souper, sait être devant des amis tour à tour Macaluso ou Henri Monnier, à moins que, faisant courir sur le clavier ses doigts si agiles, il ne joue le dernier opéra ou qu'il n'en improvise un autre.
A notre tour, il fallut nous exécuter, car nul profane n'est admis régulièrement dans la société à l'exception de M. Mussard, qu'on dispense de tout dessin en faveur de son goût, de son esprit, de sa science, et h la condition expresse qu'il causera. Une tête au crayon, que quelques fleurettes et brins de paille dans les cheveux pouvaient faire passer pour une Ophélie, fut indulgemment admise comme morceau de réception, et dans le petit cénacle du vendredi, l'on voulut bien ne pas nous traiter en Philistin ; à chaque réunion nous eûmes place au pupitre de peintre, et nos gribouillages allèrent grossir le portefeuille commun.
Cependant Zichy lavait à grande eau son dessin et com- ' mençait à y jeter ces jeux d'ombre et de lumière qu'il fait contraster si habilement, lorsqu'on vint annoncer le souper. Un macaroni d'une SMCCulencc exquise et d'une sa-
veur locale irréprochable y figurait avec honneur. Un charmant profil d'Italienne, suspendu à la muraille, expliquait peut-être cette perfection classique.
Le lendemain nous reçûmes une lettre de Zichy dans laquelle il nous disait qu'ayant relu le Roi Candaule, il avait déchiré son dessin en mille morceaux, — le barbare, le vandale I — En même temps il nous invitait à dîner chez lui, afin de nous montrer, en attendant la soupe, des choses plus dignes d'être vues et capables de justifier un peu la bonne opinion que nous avions de lui. A la lettre était joint un petit plan de sa main destiné à nous faire trouver sa maison, précaution qui n'avait rien de superflu, vu notre parfaite ignorance de la langue rssse. A l'aide du plan, avec les quatre mots qui forment le fond du dialogue entre l'étranger et l'isvochtchik : préama (en avant), naprava{h droite], na leva (h gauche), stoi (arrête), nous parvînmes heureusement au pont de Vosnesensky, non loin duquel Zichy demeure.
Malgré la réserve que nous nous sommes toujours imposée dans nos voyages, nous introduirons le lecteur avec nous chez Zichy, sans croire abuser de l'hospitalité offerte: si l'on doit s'arrêter sur le seuil du foyer intime, on peut, ce nous semble, entre-bâiller la porte de l'atelier. Zichy nous pardonnera donc de lui amener quelques visiteurs qui n'ont pas été présentés régulièrement.
Tout appartement en Russie commence par une sorte de vestiaire, où chaque survenant se débarrasse de sa pelisse entre les mains du domestique qui l'accroche à un porte-manteau ; puis on se déchausse de ses galoches, comme en .Orient on ôte ses babouches à l'entrée de la mosquée et du sélamlick. Le premier plan de savates, qui surprenait si fort les Parisiens dans le tableau de Gérûme, la Prière des Amantes, se rencontre ici dans toutes les antichambres, pour peu que le maître de la maison soit puissant, célèbre ou aimable; c'est vous dire qu'il y a toujours une cordonnerie abondante au vestiaire de Zichy. Cependant ce jour-là aucune galoche, aucune botte fourrée, au cun chausson de feutre n'était rangé au bas du râtelier dea
pelisses : Zichy avait fait défendre sa porte pour que nous pussions causer librement.
Nous traversâmes d'abord un salon assez vaste, dont un superbe trophée d'équipages de chasse occupait l'une des parois. C'étaient des fusils, des carabines, des couteaux, des carnassières, des poires à poudre, suspendus à des massacres de cerf et groupés avec des peaux de lynx, de loup, de renard, victimes ou modèles de Zichy. On aurai pu se croire chez un grand veneur ou tout au moins che; un sportman, si un tableau très-chargé d'ombres à h Rembrandt et représentant un prophète dans sa caverne, si une épreuve de l'Hémicycle de Paul Delaroche, grav( par Henriquel Dupont, et de la Smala d'Horace Yernet, à la manière noire, n'eussent attesté, avec quelques cadres vides attendant une toile, que l'on était bien chez un artiste.
Des vases contenant des plantes de serre chaude à larges feuilles étaient rangés contre la fenêtre, sans doute pour maintenir la tradition du vert, couleur qui disparaît en Russie huit mois chaque année, et qu'un peintre, plus que tout autre, a besoin de conserver.
Au milieu de la pièce s'arrondissait la grande table de travail du vendredi.
Une seconde pièce, beaucoup plus petite, succédait à celle-ci. Un double divan en garnissait deux faces, et se repliait en angle émoussé vers le fond de la chambre, contre une de ces élégantes cloisons à jour semblables à des grilles de chœur ou de parloir, chefs-d'œuvre de la menuiserie nationale, oîi le bois, comme le fer forgé, se plie aux rinceaux, aux volutes, aux treillis, aux colonnettes, aux trèfles, aux arabesques et aux caprices de toutes sortes; des lierres et d'autres plantes grimpantes, dont le pied est caché dans des jardinières, suspendent leurs feuillages naturels aux feuillages sculptés, et produisent l'effet '3 plus charmant du monde.
Avec ces jolies cloisons", frappées à l'emporle-pioce comme des truelles h poissons ou des papiers-dentelles, on s'isole à demi au milieu ou dans le coin d'un salon; on
se compose une chambre à coucher, un cabinet, un boudoir, un retrait, comme disaient les gothiques; on s'enferme sans être au secret, et l'on se baigne dans l'atmosphère générale de l'appartement.
Sur les consoles, formées par les saillies de l'ornementation, posaient les deux sveltes statuettes de Pollet, X Étoile du matin et la Nuit, moulées en stéarine, et, à traders les barreaux, on apercevait des costumes caractéris iques de Tcherghess, de Lesghines, de Circassiens, d [iosaques des frontières caucasiques, accrochés à la mu raille, qui composaient dans l'ombre, par leurs couleur variées, un fond riche et chaud, sur lequel se détachaien en clair les fines découpures de la cloison.
Aux parois latérales nous remarquâmes d'un côté, la Défaite des Huns et la Destruction de Jérusalem, magnifiques gravures allemandes, d'après les fresques de Kaulbach, dans l'escalier du Musée, à Berlin, placées au-dessus d'une rangée de médaillons au pastel, portraits des vendrediens, dessinés par Zichy^ et de l'autre côté, Y Assassinat du duc de Guise, de Paul Delaroche, quelques bouto d'étude, quelques plâtres ou autres bibelots.
Dans la pièce du fond, oîi Zichy nous reçut, notre œil fut d'abord attiré par une armure d'enfant du seizième siècle, debout sur la cheminée, à l'endroit que les Philistins décorent d'une pendule. La glace était remplacée avec avantage dans le même goût; une panoplie cosmopolite en tenait lieu : il y avait là des masses d'armes, des épées de Tolède, des lames bleues de Damas, des fissahs de Kabylie, des yatagans, des kriss, des dagues, des fusils à long canon niellé, à crosse incrustée de turquoises et de coraux. Un second trophée composé de carquois, d'arcs, de tromblons, de pistolets, de casques géorgiens <\ gor gerins de mailles, de narghilés en acier du Khornssan de fourchettes d'appui persanes, de zagaies africaines, e de ces millcobjets qu'une curiosité pittoresque rassemble couvrait toute une paroi de la chambre. — Zichy est un habitué du Stchoukin-Dvor de Saint-Pétersbourg et da Moscou; à Gonstantinople, il ne quitterait pas le bazar des
armures; il en a la passion, il en cherche, il en achète, il en troque, il en échange contre des croquis; on lui en ionne, et pour peu qu'il se déterre un outil de destruction barbare, féroce et singulier, il tinit par arriver chez lui. En montrant tout ce bric-à-brac, Zichy peut dire comme Rembrandt : « Voilà mes antiques. »
L'autre face en retour d'équerre est occupée par une bibliothèque polyglotte, qui témoigne du goût et de la science de l'artiste, qui lit dans l'original les chefs-d'œuvre de presque toutes les littératures d'Europe. Les deux autres faces sont percées de croisées, car la pièce forme l'angle de la maison, et ne contiennent dans les entre-deux des fenêtres que de menus objets inutiles à décrire.
Mais, direz-vous, ennuyé peut-être de cette description un peu longue, vous nous aviez promis de nous mener à l'atelier de Zichy, et jusqu'à présent vous n'avez inventorié que ti'ois pièces meublées plus ou moins pitloresquement. Ce n'est pas faute de bon vouloir, mais Zichy n'a pas d'atelier, ni lui, ni aucun artiste de Saint-Pétersbourg. Le cas de peinture n'a pas été prévu dans celte ville, qui est pourtant l'Athènes du Nord ; les propriétaires n'y ont pas songé; aussi l'art se loge-t-il comme il peut, et cherche-t-il, souvent en vain, dans un appartement bourgeois, la place d'un chevalet et un angle de jour favorable; ce ne sont pourtant ni les terrains ni les moyens de construction qui manquent.
Zichy travaillait à un pupitre sur le coin d'une table, près d'une fenêtre, profitant en toute hâte d'un reste de jour blafard. Il achevait un grand dessin à l'encre de ' Chine, destiné à la gravure. C'était un Werther au moment f suprême du suicide. Le vertueux amant de Charlotte, ayant condamné son amour comme impossible et coupable, se préparait à exécuter la sentence portée par lui contre luimême. Sur la table couverte d'un tapis, sorte de tribunal devant lequel s'était assis, pour délibérer sa propre cause, , Werther, juge de Werther, brûlait une lampe à demi épuisée, témoin du débat nocturne. L'artiste avait représenté Werther debout, comme un magistrat rendant un verdict.
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Pi tandis que ses lèvres se referinnicnt, al)ais ant leurs 1 oins, après l'arrêt prononé, sa ni:iin délicate, comme celle d'un rêveur et d'un oisif, cherchait à talons parmi les papiers la crosse du pistolet.
La télé, éclairée en dessous par la lueur de la lampe, avait la dédaigneuse sérénité d'expression d'un homme sûr d'éi'-liapper désornwis a:ix douleurs morales, regardant déjà la vie de l'autre côté. On sait combien la poidre, les cheveux crêpés et les modes de 1789 prêtent peu à l'expression tragique. Cei>enilanl Zicliy a trouvé moyen de faire de Werther, endépii des vi.'n-ttes du temps et du célèbre frac bleu, une création idéale, poélique et pleine de style. L'effet a une \igueur digne de Rembranclt ; la lumière venant d'en bas frappe les objets d'ombres et de clairs inattendus, modelant tout avec une magie fantastiquement réelle ; derrière l'amant de Charlotte s'élève jusqu'au plafond une ombre poilce pareille à un fantôme. Le speclre semble se tenir là tout prêt à rsmplaccr l'homme qui va disparaître. On imaginerait difficilement la puissance de couleur obteiue dans ce dessin avec l'encre de Ciiine, ordinairement si froide.
Comme nous l'avons dit, Zichy est une nature muUiple : vous croyez le connaître, vous lui assignez un rang, une manière, un genre ; tout à coup il vous met sous les yeux une œuvre nouvelle qui vous déroule, et jend voire appréciation incomplète. Qui se serait allendu, après le Werther, aux trois grandes aqu irelles de nature morte, représenlint le renard, le loup et le lynx, dont 1 s peaux pendaient dans so.i salon, et qu'il avait tués lui-même? Ni Barye, ni Jadin, ni Delacroix ne feraient mieux. Ce ta- 1 ni seul suffirait à Paris pour illustrer sou homme, et c'est un des moindres de Zichy; c'est une vérité d-^ lôn, une science d'attache, u le libe; lé de touche, un bonli'ur de rendu, une coiiiprèhonsion de cli ique nature, dont 0 1 n'a pas idée. Chaque bêle a gardé daus la mort son caractère. Le renard, l'œil demi cligné, le musea'i plus efdlè que de coutume, plissait quelques rides fines aux coins dj sa gueule, semble méditer quelque ruse sjprêmp
qui n'a pas ré!is>i. Le loup découvre ses gencives el ses crocs, comme s'il cherchait bcstialemeiU à nuirtlrc la balle qui l'a traversé. Le lynx est sublime de férocité, de révolte et de rage impuissantes : son rictus convulsé se retrousse avec une grimace affreuse jusqu'aux orbites où se vitrent les prunelles, formant des sillons peaussus comme ceux que tr use le rire sardoniquo ; on eût dit un héros sauvage tué en trahison par un iilanc, au moyen d'une arme qu'il ne conn it pas, et lui jetant son mépris dans une dernière convulsion.
Chacune de ces aquarelles n'avait den.andé qu'un jour de travail. La putrélaclion rapide des modèles exigeait de Zichy celte célérité, qui d'ailleurs ne lui fait rien sacrifier ni lâcher. Son œil est si sûr, sa main si certaine, que tout coup porte.
Après cela, si vous aviez J'idée de classer Zichy comme peinlre d'animaux, vous vous tromperiez étrangement ; il est bien tout ;iuiant un peintre d'histoire t examinez plutôt ces magnifiques compositions à la plume, représentant d'anciennes batailles moscovites et l'établissement du cliristianisme en liussie, œuvres de sa jeunesse, où l'on sent encore Tinfluence allemande de son maître Waldmuller. On vous dirait que ces dessins d'un si beau style, d'une tournure si héroïque, d'une invention si abondante, sont de Kaulbach que cela ne vous étonnerait pas. Nous douions même que Kaulbach eût mis dans l'ajustement des f;uerriers tarlares celte barbarie féroce et curieuse, car ici le manque de documents historiques laissait toute latitude à la fantaisie du peintre. Ces dessins très-faits, lès-arrêlés, n'auraient besoin que d'être grandis au carreau pour devenir d'excellents carions, et s'étaler enfresqu's sur les murailles de quelque palais ou monument public.
Que diriez-vous si à ces compositions sévères qui, exposées à la vitrine de Goupil, gravées comme les Cornélius, les Overbeck, paraîtraient venir de la grave école de Dusseldoif, succédait une fantaisie légère, un rêve d'amour impossible, s'envolanl dans le bleu, cmporlé par une chi-
mère au\ cheveux noirs bouclés, d'un crayon aussi délicat, aussi aérien que celui de Vidal ? Un nuage rose, modelé sur l'azur par le souffle des caprices libertins? Bon ! vous écriei iez-vous, notre jeune artiste est un Walteau moderne, un Boucher avec des élégances anglaises, et des grâces du livre ofbeauties; le burin des Bobinson et des Finden le réclame. Ce serait cerles là un jugement téméraire, cai Zichy vous tirerait aussitôt de son carton, en riant de cfe frais rire enfantin qui lui est particulier, une somliresépia improvisée un soir sous la lampe, et qui égale en vigueur sinistre les maîtres les plus violents et les plus dramatiques.
La scène se passe dans un cimetière ; il fait nuit. Une faible lueur lunaire perce à travers des bancs de nuages gros de pluie. Lt s crois de bois noir, les monuments funèbres, les colonnes tronquées ou surmontées d'une urne que voile un crêpe, les génies de la mort élei.nant sous le pied la torche de la vie, toutes les variétés lugubres de l'arcliitecture sépulcrale découpent leurs sombres silhouettes sur l'horizon plein de terreurs mystérieuses.
Au premier plan, parmi des terres rejetées, vibrent deux pioclies plantées dans la glaise. Un trio monstrueux s'occupe à une œuvre sans nom, comme les sorcières de Macbeth. Des voleurs de lombeauv , hyènes à face d'homme, qui fouillent les sépultures pour dérober à la moi t ses derniers joyaux, l'anneau d'or de li femme, le hochet d'argent de l'enfant, le médaillon de l'amant ou de l'amante, le reliquaire du fidèle, ont déterré un riclie cercueil, dont le couvercle de velours unir à galons d'argent laisse voir en «'entrouvrant une jeune femme, la tète posée sur un oreiller de dentelle. Le linceul écarté la montre le menton penché sur la poitiine, dans une de ces méditations d'éternité qui distraient les loisirs de la bière, un bras replié sur son cœur arrêté à jamais, et que lever mine déjà sourdement. Un des voleurs, masque bestial, figure de bagne, coiffé d'une immonde casquette, tient un bout de chandelle qu'il abrite de sa main contre l:' vent nocturne. La lumière tremblotante tombe livide et blafarde
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sur la pâleur de la morte. Un autre bandit, à moitié enfoui dans la fosse, et dont les traits féroces produisent l'eflet d'une hure parmi des gioins, soulève dans ses pat' es la main fluette et blanche comme de la cire que le cadavre lui abandonne dans son indifférence spectrale. Il ain che de l'annulaiie séparé des autres doigts, et qui peut-être va se briser sous ce tiraillement sacrilège, nue bague précieuse, la bague nuptiale, sans doute ! Un troisième gredin, en vedette sur la bosse d'une fosse récente, écoute, en se taisant un cornet acousiique de son bonnet, l'aboiement lointain de quelque chien inquiet des manœuvres de la bande ou le pas à peine saisissable d'un gardien faisant sa tournée sur le chemin de ronde. La plus ignoble peur crispe sa face noire d'ombres, et son pantalon aux plis crapuleux, moite de rosée, alourdi par la terre grasse des cimetières, trahit des membres et dos articulations de singe. On lie saurdit pousser plus loin l'horieur romantique. Ce dessin que nous vantons, tout Paris le veira ; il est à nous : Zichy nous en a fait hommage, c'est son chef-d'œuvre et un chef-d'œuvre. Quand on le contemple, on pense au Lazare de Rembrandt, au Suicidé de De( amps, à Vllamlet avec les fossoyeurs d'Eugène Delacroix, et ces teri'ibles souvenirs ne lui nuisent en rien. Quelle magie de lumière et de clair-obscur, quelle puissance d'effet obtenues par des moyens si simples ! Sur le devant un peu de sépia rousse, au fond quelques teintes d'encre de Chine. La plUs riche palette ne donnerait pas des résultats siprcstigiux.
A celte scène effrayante, qu'on prendrait au premier ospect pour un repas de gouhs, l'aitisle oppose une Bacchante surprise par un saUjre, d'un slyle si pur, si antique, que vous vous demandez de (juelle inlaille, de (juel camée, de quelle fresque de Tompèi, de quel vase grec des Studij est tiré ce beau groupe.
De l'antiquité nous redescendons en plein mo\en âge avec la composition des Juifs martyrs. Dans ce dessin, d'une grande importance, Zichy a l'ésumé d'ime manièie aussi pillore que que profonde la double persécution politique et religieuse qui, sous prétexte do venger
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la mort d'un Dieu, s'acharnail contre le malheureux peuple d'Israël.
Au fond d'une cave ou plutôt d'une arrière-bouli(|ue souterraine, asile insuffisant, cachette précaire, est réunie U'ie famille juive, formant un groupe de désolation et d'épouvonte. Les solides portes du caveau, malgré leurs verrous, leurs barres et leurs serrures ont crevé sous la pression extérieure, et leurs bdltants jetés hors des gonds se renveisent sur les marches de l'escalier. Un flot de lumière pénètre dans la retraite mystérieuse et en trahit tocs les secrets. La puissance spirituelle et la puissance temporelle apparaissent au sommet des degrés avec un éclat lulgurant ; la croix et le glaive brillent au milieu de la clarté soudaine aux yeux éblouis des pauvres juifs, forcés dans leur dernier repaire. Parmi l'escouade tum ilueuse des soldats, la process'on des moines s'avance doucereusement impassible, tranquillement fanatique, implacable comme un dogme. Le justicier, le seigneur, ie baron féodal a prêté à l'^glie la force matérielle dont il dispose, il a livré Icscorps ; l'inquisition va prendre les âmes. Il est là hautain et superbe dans son pourpoint roide comme une cuiras e, personnification saisissante du moyen âge. Le moine, face large et carrée, en dépit d'un embonpoint à la frère Jean des Entommeures, a un caractère de puissance irrésistil le, et porte comme un diadème la couronne de sa tonsure : on sent qu'il représente une grande chose. Derrière lui un plat masque de bedeau, écrasé par le poing de la trivialité, se penche et regarde d'un gros œil plein de haine et de curiosité bêtes la frôle couvée humaine surprise au nit', et palpitante comme la colombe sous la serre de l'autour. Cet homme, sans être beaucoup plus méchant qu'un autre, ne manquera pas d'aller à l'auto-da-fé, et cela le fera rire beaucoup de voir la chair grillée se racornir dans la flamme. Mais la figt.re vérilablemcnt effrayante du lableau, et qui en concentre l'idée, c'est un spectre monacal, un (roc à plis de suaire, ane cagoule engloutissant comme la gueule d'une giiivie gothique une tète macérée, décharnée, livide malgré
l'ombre qui la baigne, et aussi terrible que celle du moine dans le Saint Basile d'Herrera le Vieux. Une lumière pareille au luisant d'un bec d'épervier accuse son nez osseux et mince. Des phosphorescences fauves étoiKnl vaguement au fond de la capuce, indiquant les yeux où la vie de cette face morle s'est réfugiée ; de cette vivante tête de mort recouverte d'une peau, où bouillonnent froidement tant de chaudes passions, part la pensée unitaire qui dirige tout.
Le père de famille, juif n ajestueux, dont les grands traits orientaux rappellent les prophètes bibliques, voyant tout espoir perdu, s'est redressé de toute sa hauteur ; il r.e s'abaisse pas à des mensonges inutiles, et sa simaire entr'ouverte laisse voir sur son cœur les phylactères où sont écrits en lettres hébraïques les versets du Meux Testament et les sentences du Talmud. Il confessera sa foi, l'antique foi d'.4braham et de Jacob, et maityr sans auréole, il mourra ignominieusement pour Jéhovah, qui est pourtant aussi le Dieu de ses persécuteurs. Sa femme, belle jadis comme liachel, mais dont les terreurs et les chagrins ont flélri sans les enlaidir les nobles traits, se renverse en joignant les mains vi en fermant les yeux, comme pour ne pas voir l'effroyable réalité ; sur ses genoux repose son pelit-fîls, endormi au milieu de ce tumulte du paisible sonmieil de l'enfance, un nourris^on beau comme l'Enfant Jésus dans sa crèche. La jeune mère, d'une beaulé céleste, s'est affaissée presque évanouie, les cheveux épars, la tète flottant sur sa poitrine, les bras inertes, sans force, sans pensée, sans volonté, folle d'épouvante. Son pur type hébraïque réalise tout ce qu'a pu faire rêver la liébecca d'Ivanhoë.
Sur le devant, dans une pose du raccourci le plus audacieux, a roulé un jeune garçon foudroyé de peur. Un peu en arrière rampe l'aïeul, eu qui sont concentrés (ous les instincts sordides de la race ; il tâche de protéger de ses vieilles mains tremblantes et de son corps voûté les vases d'ar;.;ent ot d'or qu'Israël n'oublie jamais d'emporter d'Égyple; en ce moment suprême, il ne songe qu'à une chose, « sauver la caisse ! »
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L'exécution de ce dessin est à la fois large et finie ; l'estompe et le crayon sont les moyens employés. A des blancs lumineux, argentins, s'opposent des noirs veloutés comme ceux des belles gravures anglaises. Les Juifs martyrs seront une magnifique estampe, et telle est, sauf erreur, leur destination.
Si Meissonier pratiquait l'aquarelle, il ne s'y prendrait pas autrement que Zichy. ^^uus avons vu de lui un lansquenet filant, après lioire, sa longue moustache grise près d'une table, où il a déposé son casque à côté d'un pot de bière et d'un vidrecome. Cela couvrirait bien un ■ tab;ilière, de celles que portait Fréiièiic le Grand; mais ne croyez pas au fini pointillé et pa'ientdela miniature: tout est indiqué par touches, par méplats, avec une aisance et une fermelé rares. La main qui tortille la moustache est un chef-d'œuvre ; les phaL^nges, les osselets, les ongles, les nerfs, les veines, jusqu'à la peau rugueuse et hâ'ée du soldat, on y retrouve tout. La cuirasse fait illusion avec ses reflels métalliques, et sur le buffle, flétri par un long usage, le frottement du fer a laissé sa trace bleuâtre. Dans les yeux du soudard, gros à peine comme la tète d'une épingle, le point lumineux, la pupille, l'iris de la prunelle, se discernent aisément ; aucun détail de sa trogne enluminée par le soleil et parle vin n'est omis ou sacrifié. Son masque microscopique a le relief et la puissance d'une peinture à l'huile de grandeur naturelle, et en !e regardant quelques minutes on sait son caractère par cœur. Il est brutal et bon enfant avec une pointe de ruse, fort ivrogne et grand maïaudeur. Il a tué quelques ennemis sans doute, mais quel Achille de poulailler, et que de fois sa rapière s'est changée en brorhe !
Personne ne ressemble moins à Meissonier qu'Eugène Lami: Zichy les reproduit également bien tous les deux, et ce qu'il va de singulier, c'e^t qu'il n'a jamais rien vu de ces deux artistes si dilfèrents l'un de l'autre. La souplesse^ de son talent et les convenances du sujet lui font seules trouver ces manières diverses. Les esquisses des affftarelles représentant les scènes du couronnement sont des mer-
i>S VOYAGE EN RUSSIE.
veilles d'esprit, de grâce et d'élégance aristocratiques. Jamais pc intre de higk life n'a rendu avec plus de brillant, de richesse et de pompe les cortèges, les cérémonirs et les représentai ions de gala; le pinceau de l'ai liste pétille quand il exprime l'élincelant et joyeux tumulte des fêtes; il prend du style quand il faut peindre l'intérieur des églises byzantines aux mosaïques d'or, aux courtines de velours, sur lesquelles se détachent comme des icônes des têtes augustes et sacrées.
Le croquis de la représentation officielle au théâtre de Moscou est une des impossibilités les plus adroitement escamotées qu'on puisse voir ; le point de perspective est pris du balcon; et les lignes courbes des galeries s'étagent chargées de femmes étoiîées de diamants, de hauts personnages plaqués d'ordres et de croix; des points de gouache blancs et jaunes piquent les teinles plates du lavis, et font une scintillai ion d'or et de pierreries à éblouir les yeux. Quelques traits piécisent à ne jamais s'y méprendre les ressemblances historiques ou officielles, et toutes ces beautés et ces magnificences nagent dans une atmosphère doîée, diamantée, ardente; l'atmosphère des illuminations a giorno, si difficile à rendre avec les moyens de la peinture.
Maintenant, pour compléter l'évolution, nous allons vous montrer Zichy émule des Grant, des Landseer, des Jadin, des Alfred de Dreux et autres illustrations de la peinture cynégétique, ^^otre artiste a fait pour un magn fique livre de chasse, offert à l'empereur de Russ e, des encadrements historiés du goût le plus exquis. Chaque page offre un espace où l'on inscrit le nombre des pièces tuées, espace disposé de façon à laisser libre une ample marge. Sur chacune de (es marges l'artiste a dessiné une chasse diverse, surmontant de la manière la plus ingénieuse la difficulté que lui présentait le cadre. 11 y a lâchasse à l'ours, au lynx, à l'élan, au loup, au lièvre, au coq de bruyère, à la gelinole, à ,1a grive, à la bécassine, toutes avec leur é(iuipage spécial et le paysage qui leur sert de fond habituel : c'est tantôt un effet de neige, tantôt un cITot de
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brouillard, une aurore ou un crépuscule, un fourré ou des bruyères, selon les retiaites el les mœurs de l'animal Les fauves et les bêtes de poil it de plume, les chevaux de sang, les chiens de race, les fusils, les couteaux, les poires à poudre, les épieux, les rets et tous les engins de chassp sont touchés avec une finesse, une vérité et une exactitude incroyables, dans un ton léger qui ne dépasse pas la gamme chiire de l'ornement, et s'harmonise avec les teintes argentées, rousses ou blru Jtres du paysage. Chaque chasse est conduite par un haut fonctionnaire, par un seigneur, dont la tète grande comme l'ongle est un délicieux portrait en miniature. L'album se term.ine par un trait desprit du meilleur goût. Parmi tous ces Nemrods, grands chasseurs devant Dieu, devait se trouver le comte A., qui ne chasse pas. Zichy l'a représenté descendant Us maiihes de l'escalier du palais, et venant au-devant de l'empereur, qui rentre avec la chasse. 11 figure ainsi dans l'album cynégétique sans mentir à la véiité.
-Â'ous nous a rêtons, car il faut en finir. Mais nous n'avons pas tout dit; le livre de chasse seul qui contient quinze ou vingt feuilles, demandirait un article, et voilà que nous nous apercevons que nous n'avons rien dit des sorc ères sur le bûcher d'Omphale, coiffée de la peau de liun et dans la pose de l'Hercule Farnèse, charmant symbole de la grà( e se moquant de la force; mais Zichy comme Gustave Doré est un monstre de génie, un porientum, pour nous servir de l'expression latine, un cratère toujours en éruption de talent. Notre article est déjà incomplet ; mais nous avons écrit assez pour faire comprendre que Zicliycst une des plus étonnantes individnaliléa que nous ayons leucontrées depuis 1850, cette époque ciimalérique de l'art.
IS
S.MNT-ISAAC
Quand le voyageur, entré dans le golfe de Finlande, approche de Sainl-Pélersbourg, ce qui d'abord préoccupe son regaid, c'est le dôme de Saint-Isaac, posé sur la sillinuette de la ville comme une mitre d'or. Si le ciel est pur et qu'un rayon en descende, l'effet devient magique : celte impression première est juste et l'on doit s'y abandonner. L'église de Saint-Isaac brille au pn^mier rang [larmi les édifices religieux qui ornent la capitale de loues les Russies. De consiruction moderne, récemment inougurée, elle peut être cons dérée comme le suprême effort de l'architecture actuelle. Peu de temples ont vu s'écouler moins de temps entre la pose de leur pierre de fondaiion et celle de leur pierre de couronnement. L'idée de l'architecte, M. A. Ricard de Montferrand, un Français, a été suivie d'un bout à l'autre, sans modifications, sans remaniements autres que ceux apportés par lui-même à son plan pendant l'exécution des travaux. Il a eu ce bonheur rare d'achever le monument qu'il avait conmioncé, et qui, par son importance, semblait devoir absorber plus d'une vie d'artiste.
Une volonté toute-puissante, à laquelle lion ne résistait, pas même l'obstacle matériel, et qui ne reculait devant aucun sacrifice, a opéré en grande partie ce prodige de célérité. Entrepris en 1819, sous Alexandre 1", continué
SAINT-ISAAC. \9i
SOUS Nicolas, terminé sous Alexandre II, en 1858, Saint- Isaac est un temple complet, lini à l'extérieur et à l'intérieur, d'une unité absolue de style, portant sa date fixe et son nom d'auteur. Comme beaucoup de cathédrales, i n'est pas le lent produit du temps, une cristallisation dfs siècles, où chaque époque a, en quelque sorte, sécrélé sa stalactite, et que trop souvent la sève de la foi, arrêtée ou ralentie dans sou jet, n'a pu parcourir jusqu'au bout. La grue symbolique qui se dresse sur les temples inachevés, au dôme de Cologne et à la cathédrale de Séville, n'a jamais figuré sur son fronton. Des travaux non intei rompus l'ont amené en moins de quarante ans au point de perfection où on le voit aujourd'hui.
L'aspect de Saint-Isaac rappelle, fondus dans une synthèse harmonieuse, Saint-Pierre de Rome, le Panthéon d'Agrippa, Saint-Paul de Londres, Saiite-Geneviéve de Paris et le dôme des Invalides. Élevant une église à coupole, M. de Moniferrand a dû nécessairement étudier ce genre d'édifices et profiter, en gardant son originalité propre, de l'expérience de ses devanciers. 11 a choisi pour son dôme la courbe la plus élégante et qui, en mêmn temps, offre le plus de résistance ; il l'a ceint d'un diadème de colonnes, et posé entre quatre clochetons, empruntant une beauté à chaque système.
A la simplicité régulière de son plan, que l'œil et l'esprit comprennent sans hésiter, on ne se douterait guère que Saint-lsaac contient dans sa construction, en apparence si homogène, des fragments d'une église antérieuie qu'il a dû absorber et utiliser, église dédiée au même patron, et que rendaient historiquement vénérable les noms de Pierre lé Grand, de Catherine 11, de l'aul 1", qui tous avaient plus ou moins contribué à sa splendeur, sans pouvoir cependant l'amener à la perfection définitive.
Les plans soumis à l'empereur Alexandre 1" par M. Ilicard de Montrerrand furent adoptés, et les travaux commencèrent ; mais bientôt l'on parut douter qu'il fût possible de relier les portions nouvelles aux anciennes sur des fondements assez incompressibles pour éviter tout tasse-
ment et toute dislocalion, et d'élever dans les airs, d une manière solide, à une si jrrande hauteu' , la coupole avec son cercle de colonnes. Des méuioin s furent raèine rédigés par des gens de l'art contre les projets de M de Montierrand. L'activité se ra'eiitil quoique l'on continuât à tailler dans les carrières les gigantesques monolithes qui devaient supporter les frontons et le dôme ; mais, à l'avénement de l'empereur Mcolas, les plans revisés avec soin furent jugés exécutables. L'on reprit les travaux, et leur réussite complète montra combien les prévisions avaient été justes.
Aous n'avons pas à suivre dans leurs détails les combi- Laisons ingénieuses employées pour asseoir, d'une façon indestructible, surunsol marécageux, cettemasseé orme, amener de loin et soulever à cette élévation des colonnes d'une seule pièce, quoi jue ce travail, disparu ou caché, ne soit pas le moins curieux : l'édifice dans sa forme plastique relève seul de notre jugement.
Le plan de Sainl-lsaac le Dalmale, saint de la liturgie grecque, qui n'a aucuu rapport avec le patriarche de l'Ancien Testament, est une croix à bras égaux, dif érenles en cela de la croix latine dont li pied s^ prolonge. La nécessité d'orien er l'église vers le levant et de conserver l'iconostase déjà consacrée, jointe à celle de faire regarder la ^éva et la statue de Pierre le Grand au principal portique rèjDélé exactement sur l'autre face, n'a pas permis de mettre la grande porte vis-à-vis du sanctuaire. Les deux entrées correspondant aux deux portiques monumentaux son' latérales par rapport à riconostasi% devant laquelle s'ouvre une porte donnant sous le petit porli'iuo octostyle à un rang de colonnes reproduit symétriquement à l'opposile. Le rite grec exige cette disposition que l'architecture a dû accepter et concilier avec l'aspect de l'édifice cfui ne pouvait piésenter au lleuve, dont le sépare une va-te jilace, un de ses bas-côtés. C'est cettr' raison qui fait que L s bras dos croix dorées surmontant le dôme et les clochetons ne sont point paralii-les aux façades, mais bidi à l'iconostase, en sorte que l'église a deux orient;ilious :
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l'une religieuse, Taiili e archileclurale, mais ce désaccord inévitable, la silualioii donnée, est masqué avec une habileté telle qu'il faut une grande attention et un long examen pour le découvrir. A l'intérieur, il est impossible de le soupçonner; une élude assidue deSainl-Isaac a seule pu nous le faire a^ercesoir.
Lorsqu'on se place à l'angle du boulevard de l'Amirauté, Sjint-Isaac vous apparaît dans toute sa magnificence, et de ce point l'on peutjuger l'édifice entier. La façide principale se présente dans son plein développenent, ainsi qu'un des portiques latéraux ; trois des quatre clochetons sont visibles, et le dôme se profile sur 1 ■ ci.l avec sa rotonde de colonnes, sa calotte d'or et sa lanterne hardie que domine le signe du sulut.
A première vue, l'efretest des plus satisfaisants. Ce que les lignes du monument pourraient avoir de trop sévère, de trop sobre, de trop classi jue en un mot, est rehaussé heureusement par la richesse et la couleur des matériaux, les plus beaux que jam ns la piété humaine ait employés à Il c justruclion d un temple : l'or, le marijre, le bronze, le granit. Sans tomber dans le bariolage de l'architecture systématiquement polychrome, Saint-Isaac emprunte à ces splendides ma'ières une harmonieuse variété de tons dont la sincérité augmente le chume ; là rien n'est pe nt, rien n'est faux, rien dan> ce luxe ne ment à Dieu. Le granit massif soutient le bronze éternel, le marbre indestructible revêt les murailL's, et l'or pur éclate sur les croix, le dôme, les clochetons, donnant à l'édifice le cachet oriental et byzantin de l'Église grecque.
Saiut-ls.iac repose sur un soubassement de granit qui eût dû, nous le croyons, être plus élevé ; non qu'il ne soit en rapport exai;t avec l'édifice, mais, isolé au milieu d une place que bordent des palais et de hautes maisons, le Dionumenl eût gagné comme perspective à être exhaussé parlabjs ', d'autant plus qu'une longue ligne horizontale tend à fléchir au milieu, vérité que l'art grec a reconnue en donnant, à jiarlirdu point central, une l 'gère dé livité à l'architrave du Pdrlhénon. Une grande place, quelque
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plane qu'elle soit d'ailleurs, semble toujours un peu concave à ton centre. C'est cet effet d'optique, dont on ne se rendp.is bien compte, qui fait paraître, malgré l'hannonie réelle de ses proportions, Saint-lsaac trop bas d'iissiilte. On remédierait à cet inconvénient, qu'il ne faut pas s'exagérer, en imprimant une faible pente au terrain, du pied de la catbédrale aux extrémités de la place.
On accède à chaque portique, répondant à chaque bras de la croix grecque du plan, par trois colossales marches de granit calculées pour des pas de ^éant, sans pitié ni souci des jambes humaines ; mais aux trois péristyles qui ont des portes, les degrés s'entaillent et se divisent en neuf marches, vis à-vis des entrées. Le quatrième portique n'offie pas cette disposition : comme l'iconostase s'y adosse intérieurement, il ne saurait y avoir de porte, et l'escalier de granit, digne des temples de Karnao, règne sans interruption ; seulement de chaque côté, dans l'angle près du mur, ses degrés, sur un étroit espace, se distribuent trois par trois, pour qu'on puisse gagner la plateforme du portique.
Tout ce soubassement en granit de Finlande, rougeâtre 't moucheté de gris, est assemblé, drossé, poli avec une perfection égyptienne, et portera , sans se lasser, le temple qui pèse sur lui pendant de longues séries tle siècles.
Le portique principal qui regarde la Neva est, comme tous les autres, octostyle, c'est-à-dire composé d'une rangée de huit colonnes d'ordre corinthien, monolithes, à socles et à chapiteaux de bronze. Deux 'groupes do quatre colonnes semblables, placées en arriére, soutiennent les caissons du plafond et le toit du fronton triangulaire, dont l'architrave pose sur la première file ; en tout, seize colonnes qui forment un péristyle plein de richesse et do majesté. Le portique de la façade opposée réj'ète celui-ci de point en point. Les deux autres, également octostyles, n'ont qu'un rang de colonnes de même ordre et d(! même matière. Ils ont été ajoutés pendant l'exécution des travaux au plan primitif, et ils remplissent très-bien
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leur destination, qui était d'orner les flancs un peu nus de l'édifice.
Dans les tympans des frontons sont encastrés des ba«reliefs de bronze, que nous nous réservons de décrire lorsque nous en viendrons au détail de l'édifice dont nous indiquons ici les principales lignes.
Lorsqu'on a franchi les neuf degrés taillés dans les trois assises granitiques en retraite, dont la dernière sert de stjlobate aux colonnes, on est frappé de l'énormité des fûts dissimulée de loin par l'éléganc ■ de leur proportion. Ces prodigieux monolithes n'ont pas moins de sept pieds de diamètre sur cinquante-six de hauteur. Vus de près, ils ressemblent à des tours cerclées de bronze et couronnées d'une végétation d'airain. Il y en a quarante-huit comme cela dans les quatre portiques, sans compter ceux de la coupole, qui n'ont que trente pieds, il est vrai. Après la coloime de Pompée et la colonne élevée à la mémoire de l'empereur Alexandre I", ce sont les plus grands morceaux que la main de l'homme ait taillés, tournés et polis. Selon que le jour donne, nn rayon de lumière bleue comme un éclair d'acier court en frissonnant le long de leur surface plus unie qu'un miroir et par la pureté de sa ligne, qu'aucun ressaut n'interrompt, prouve l'intégrité du bloc monstrueux dont l'esprit doute encore.
On ne saurait s'imaginer quelle idée de force, de puissance et d'éternité ex|iriment dans leur muet langage ces colonnes gigantesques, s'élançant d'un seul je', et portant sur leurs tètes d'Atlas le poids comparativement léger des frontons et des statues. Ils ont la durée des os de la terre et st mblent ne vouloir se dissoudre qu'avec elle.
Les cent- quatre colonnes monolithes employées à la construction de Saint-Isaac viennent des carrières situées dans deux petites Iles du golfe de Finlande, entre Vibor/ et Fiedericksham. Ou sait que la Finlande est un des pays les {Slus riches du globe en gianit. Quelque catacly.^me C03mir|uc antérieur à l'histoire y a sans doule accumulé par masses énormes celle belle miitiére indestructible comme la nature.
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Coi.linuons noire esquisse liaéaiie. De chaque côlê de ra\anl-corps formé par le portique, s'ouvre, dans la muraille de marbre, une fei ê re monumentale, à (.■orniche ornementée de bronze et supportée par deux colonnettes de granit, à socles et à chapiteaux d'airain, avec un balcon à balustrade que soutiennent des consoles ; des corniches denliculées, surmontées d'attiqucs, marquent les grandes divisions de l'architecture, et par leurs saillies projettent des ombres favorables. Aux angles s'applique un pilier corinihien cannelé, au-dessus duquel se tient debout dans ses ailes reployèes une figure d'ange.
Deux campaniles quadrangulaires, ressortant de la grande ligne de l'édifice, à chaque coin du fronton, répètent les motifs de la fenêtre monumentale, colonnes de granii , chapiteaux de bronze, balcon à balustres, fronton à trois po'ntes, et lais^eut voir, par leurs baies à plein cintre, leurs cloches suspendues sans charpente, à l'aide d'un mécanisme particulier. Une calotte ronde, dorée, surmoniée d'une croix au pied fiché dans un croissant, coifle ces campaniles que le jour traverse, et d'où s'échappent dans la lumière les vibrations harmonieuses de l'airain.
Il est inutile d^î dire que ces deux clochetons sont leproduils identiquement sur l'autre façade. D'ailleurs, de l'endroit où nous sommes on voilbril'er la coupole du troisième. Le quatrième seule est caché parla masse du dôme.
Aux deux coins de la façade, des anges s'agenouillent et suspendent des guirlandes à des lampadaires de forme antique. Sur les acrotères des frontons sont placés des groupes et des figures isolées représeulant des apôtres.
Tout ce peuple de statues anime heureusement la silhouette de l'édifice, et en rompt à propos les lignes horizontales.
Voici établies, à peu près, les principales masses de ce qu'on pourrait appeler le premier étage du monument. Arrivons au dôme (|ui, (le la plate-forme carrée, toit de l'église, s'élance hardiment dans les cieux.
Un socle rond, divisé par trois larges moulures en re-
Iraite, serl de Lase â la tour et de stylobate aux vingtquatre monolithes de granit de trente pieds de haul, à chapiteaux et à socles de hronze, qui entourent le noyau :lu dôme d'une rotonde de colonnes, diadème aérien où la lumière joue et brille. Dans leurs interstices sont percées douze fi'nètr< s, et sur leurs chapiteaux s'appuie une corniche circulaire que surmonte une balustrade coupée de vingt-quatre piédcitaiix, où se dressent, les ailes pal; it.mles, autant d'anges tenant des instruments de la Passion ou des attributs de la hiérarchie céleste.
Ai:-dcs?us de cette couronne angélique, posée sur le front delà cathédrale, le dôm" continue. Vingt-quatre fenêtres se découpent entre un nombre égaille pilastns, et, à part r de la corniche, s'arrondit l'immense coupole étince'ante d'or tt striée de nervures en relief retombant à l'aplomb des colonnes. Une lanterne octogone, flanquée de colonnettes, entièrement dorée, surmonte la coupole et se termine par une croix colossale frappée à jour, clichée, dirait la langue héraldique, et victorieusement implantée dans le croissant.
Il y a en aicliitecliire, comme en musique, des ihyihmes carrés d'une symétrie harmonieuse (|ui charment l'œil et l'oreille sans l'inquiéter; l'esprit prévoit avec plaisir le retour du motif à une place mar jnée d'avance; Saintlsaac produit cet effet : il se développe comme une belle phrase de musique religieuse tenant ce que promet son thème pur et classique, et ne trouipant le regard par aucune dissonance. Les colonnes roses forment d s chœurs égaux, chantant la même mélodie sur les quatre faces de l'édifice. L'acanthe corinthienne épanouit sa verte fioiiture de bronze à tous les chapiteaux. Dis bandelettes de granit s étendent sur les fris' s comme des portées au-dessous des'-luelles les statues correspondent par des contrastes ou des ressemblances d'allitude qui rappellent les renversements obligés d'une fugue, et la gran le coupole l.uice dans les cieux la noie su{ ri me entre les quatre campaniles qui lui servent d'accompagnement.
Sans doute le motif est simple comme tous ceux puisés d.ins l'antiquité grecque et romaine ; mais quelle splendide exécution ! quelle symphonie de marbre, de granit, de bronze et d'or!
Si le choix de ce style d'architecture peut inspirer quelque regret aux esprits qui croient le style byzantin ou gothique mieux approprié aux poésies eL aux nécessités d'S cult-'sclirétiens, il faut songer qu'il estélernel et universel, consacra par les siècles et 1 admiralio.i humaine on dehors de la mode et dt s temps !
La classique austérité du plan adopté par l'architecte de Saint-Isaac ne lui permettait pas d'employer pour l'extérieur de ce temple, aux lignes sévèrement antiques, ces fantaisies où se joue le caprice du ciseau, ces guirlaiid's, ces rinceaux, ces trophées entremêlés d'enfants, de petits génies, d'atti'ibuts souvent peu en rapport avec l'édifice, et qui ne servent qu'à masquer les vides. A l'exception des acanthes et des rares ornements exigés par l'ordre d'architecture, toute la décoration de Saint-Isaac est empruntée à la statuaire : des bas-reliefs, des groupes et des statues de bronze, voilà tout. Magnifique sobriété !
Conservant le point de vue que nous avons choisi à l'angle du boulevard de l'Amirauté, pour esquisser d'un trait rapide l'aspect général du monument, nous décrirons les bas-reliefs et les statues comme ils se présentent de cette p'ace, sauf à faire ensuite le tour de l'église.
Le bas-relief du fronton septentrional, c'est-à-dire qui fait face à la Neva, représente hliésm-iectio)î du Christ ; il est de M. Lemaire, l'auteur du fronlou de la Madeleine, à Paris. La décoration en est grande, monumentale, décorative, et remplii bien son but. Le Christ ressuscité jaillit du tombeau, le labaruni en main, dans une pose ascensionnelle, au centre même du triangle, ce qui a permis de donner à la figure tout son développement. A gauche de la radieuse apparition, un ange assis repousse d'un ge^te foudi'oyant les soldats romains commis à la garde du tombeau, diintles attitudes expriment la surprise, la crainte, et aussi le désir de s'opi;oser au miracle pré lit ; à la
droite, deux anges d'bout accueillent avec une bonté rassurante les saintes femmes qui venaient pleurer et répandre des parfums sur la tombe de Jésus. La Madeleine s'est affaissée sur ^es genoux, abimée dans sa douleur, elle n'a pas encore vu le pndige; Marthe et Marie, portant des buires de nard et de cinname, regardent monter dans la gloire le corps lumineux, auquel tristement elles venaient rendre les honneurs dus au mort, et que le doigt d'un des anges leur indique. La composition pyramide bien, et les poses courbées que nécessite la diminution de la hauteur aux angles externes du fronton, s'expliquent naturellement. La saillie des figures, selon les places, est calculée de façon à produire des ombres fermes, des contours décidés qui n'embarrassent pas l'œil; un heureux mélange de ronde bosse et de méplat produit toute l'illusion de perspective qu'on peut raisonnablement demander au bas rehef, sans détruire les grandes lignes architecturales.
Au-dessous du fronton, dans l'entablement en granit delà frise interrompu par une tablette de marbre, est inscrite une légende en caractère slavon qui est le caractère liturgique de l'Église grecque. Cette inscription, formée par des h ttres de bronze doré, veut dire: a Seigneur, par ta force, le tsar se réjouira. »
Sur des acrotères, aux trois angles du fronton, sont placés l'évangélisle saint Jean et h s deux apôtres saint Pierre et saint Paul. L'évangéliste, situé au sommet, est assis et se groupe avec l'aigle symbolique ; il tient une plume de la main droite et un papyrus de la main gauche. Saint Pierre et saint Pjul sont reconnaissables, l'un aux clefs, l'autre à la grande épée sur laquelle il s'appuie.
Sous le péristyle, au-dessus de la maîtresse porte, un grand bas-relief de bronze, arrondi à sa partie supérieure ( omme la voussure qui lui sert de cadre, représente le Christ en croix entre les deux larrons. Au pied de l'arbre de douk'ur se désolent et s'évanouissent les saintes femmes ; dans un coin, les soldats romains jouent aux dés la tunique du divin supplicié; dans l'autre, réveillés par le
200 VOYAGE EN RISSIE.
cri suprême, les morts rossuscilent et soulèvent la pierre
fendue de leurs sépulcres.
Dans les deux entrées latérales creusées en liéniicycle, on voit, à gauche, le Portement de croix, à droite, la Descende au tombeau. Le crucifiement e^t de M, Vitali, les deux autres bas-reliefs sont dus à M. le baron Klodt.
La grande porte mor.umenlale de bronze est ornée de bas-reliefs disposés con.me il suit : dans le l.nteau, ÏEntrée triomphante du Christ à Jérusalem; d;ins le battant à gauche, \'Ecce Homo; dans le battant droit, la Ftayellation ; au-dessous, dans les panneaux oblongs, deux saints en habits sacerdotaux, saint Nicolas et saiit Isaac, occupant cliacun une niche dont le cintre forme coquille ; a x panneaux inférieurs, deux petits anges à genoux, portai. l au milieu d'un cartouche une croix grecque radiée et historiée d'inscriptions.
Avec toutes ses plia>es, le drame de la Passion se déroule sous le portique, l'apothéose rayonne glorieusement sur le fronton.
Passons maintenant au portique de l'est, dont !e grand bas-relief est aussi de M. Lemaire. Il représente un trait de la vie de saint Isaac le Dalmate, patron de la cathédrale:— L'empereur Valens, surtantdeConstantinoplepour aller combattre les Goths, saint Isaac, qui vivait dans une cellule prés de la ville, l'arrêta au passage et lui prédit qu'il ne réussirait pas dans son entreprise, étant en guerre avec Dieu à cause de l'appui qu'il prêtait aux Ariens. L'empereur, irrité, fit charger de chaînes et emprisonner le saint, lui promettant la mort si sa prophétie était fausse, et la liberté si elle était vruie. Or, l'empereur Valens fut tué pendant l'expédition, et saint Isaac délivré, reçut de grands honneurs de l'empereur Théodose.
Valens est monté sur un cheval qui se cabre à demi, effrayé par l'obstacle du saint dtbout au milieu de la route. Une statue équistre n'est pas aisée à réussir en ronde bosse, et l'on en connaît peu d'entièrement satislaisantes ; en bas-relief la difficulté augmente, mais M. Leniairc la trèsheureusement vaincue. Son cheval, d'une vérité dégagée
S.U.NT-ISAAC 2ri
de détails Irop réels, comme il convient à la statuaire monumentale, porte bien le cavalier, dont la figure ainsi exhaussée produit un excellent effet 1 1 domine, sans artifice [ éiiildeinent cherché, les groupes qui l'entourent. Le saint vient de lan er sa prédiction, et déjà les ordres de l'empereur s'exécut( nt. Des soldats chargent de fers ses liras tendus qui supplient et menace .t. Il était diificile de concilier plus adroitement la double action du sujet. Derrière Valens se pressent des guerriers dégainant leur glaive, saisissaiit leur bouclier, revotant leur armure, pour exprimer l'idée d'une armée allant en expédition. Drrriére saint Isaac se cache une armée plus puissante au ciel, de malheureux, de pauvres, de femmes pressant leurs nourrissons sur leurs cœurs. La composition a de la largeur, de la vérité, du mouvement, et la gêne qu'im ose l'abaissement du triangle n'a pas nui aux gioupes extrêmes.
Sur les acrolères du fronton posent trois statues ; au milieu saint Luc l'évangéliste, avec son bœuf couché près de lui, peignant le premier porirait de la Vierge, type sacré des images byzantines; de chaque côté, saint Siméon tenant sa scie, saint Jacques tenant son livre.
L'inscripiion slavcne signifie littéralement : « Nous nous reposons sur toi. Seigneur, et nous n'aurons pas de doute pour l'éternité. »
Comme l'iconostase s'appuie intérieurement au mur de ce portique, il n'y a pas de porte, et par conséquent pas de bas-reliefs sous la colonnade, décorée seulement de pilastres corinthiens engagés.
Le fronton méridional a été confié à M. Vitali. Il représente VAdoralio7i des Mages, un sujet que les grands maîtres de la peinture ont rend': presque impossible sur toile, mais que la statuaire moderne a rarement abordé à cause de la multiplicité défigures qu'il exige et qui n'elfrayait pas les naïfs imagiers gothiques dans leurs triptyques si patiemment fou liés. C'est une composition d'apparat élégamment arrangée, dune abondance un peu trop facile peut-être, mais qui séduit l'œil.
202 VOYAGE EiN RUSSIE.
fa sainte Vierge, assise dans les plis de son voile qui, par une idée ingénieuse du statuaire, s'entr'ouvre comme les rideaux d'un tabernacle, olfre à l'adoration des rois mages, courbés ou prosternés à ses pieds dans des altitudes de respect oriental, le petit enfant qui doit racheter le monde et dont elle pressent déjà la divinité ; celle naissance miraculeuse précédée d'apparitions, ces rois accourus du fond de l'Asie, guidés par une étoile, pour s'agenouiller devant une crèche, avec des vases d'or et des cassolettes de parfums, tout cela trouble le cœur de la sain'e Mère toujours vierge.'elle a presque peur de cet enfant qui est un Dieu. Quant à saint Joseph, accoudé sur une pierre, il ne prend qu'u e part fort restreinte à la scène, acceptant d'une foi soumise, sans trop les comprendre, ces événements étranges.
A la suite des rois Gaspar, Melchior et Balthasar, abondent des personnages fastueux, officiers, porteurs de présents, esclaves, qui peuplent richement les deux bouts de la composition. Derrière eux se glissent, avec une curiosité timide, adorant de loin, des bergers aux reins couverts de peaux de chèvre. Dans l'intervalle d'un groupe à un autre, le bœuf passe sa bonne tète au mufle luisant; mais pourquoi avoir supprimé l'àne? Il tirait son biin de paille de la crèche, et, lui aussi, réchauffait de son souflle le futur Sauveur du monde qui venait de naître dans une élable. L'art n'a pas le droit d'être plus fier que la Divinité. Jésus n'a pas méprisé l'àne, et c'est sur une ânesse qu'il a fait son entrée à Jérusalem.
Trois statues, suivant lerhythme invariable de la décoration, figurent sur les acrotères de cette façade : au sommet, saint Mathieu écrivant sous la dictée de l'ange; aux deux bouts, saint André avec sa croix en sautoir, et saint Philippe avec son livre et sa croix pastorale.
L'inscription de la frise veut dire : « Ma maison sera appelée la maison de la prière. »
l'énétroiis maintenant sous le péristyle, nous y retrouvons la même ordonnance qu'au portique du nord.
Au dessus de la porte principale, dans le tympan de la
voussure, s'encadre un grand bas-relief galvanoplastique, comme celui du crucitiemeht, et représentant V Adoration des Bergers. C'est la répétition plus familière de la scène précédente. Le groupe central reste à peu près le même, quoique la Vierge se dè/ourne avec un mouvement d'abandon plus sympathique vers les bergers qui apportent au nouveau-né leurs ru?,tiques offrandes, que vers les rois mages mettant à ses pieds de riches piésents. Elle ne trône pas, et se fait douce avec ces liumbles, ces simples et ces pauvres qui donnent ce qu'ils ont de mt illeur. Elle leur présente son enfant en toute confiance, ouvrant les langes pour leur montrer comme il est fort; et les bergers, un genou en terre ou inclinés, admirent el adorent, pleins de foi dans les paroles de l'ange; ils arrivent, ils se piessent, la femme, une corbeille de fruits S' r l'épaule, l'enfant avec une paire de colombes ; el, tout en haut, les anges voltigent autour de l'étoile qui désigne l'étable de Dethléem.
Dans les portes latérales, arrondies en hémicycle, se trouvent deux bas-reiiefs: celui de gauche représentant VAnge annonçant la naissance du Christ aux bergers, 1 autre le Massacre des Inriocenls. Tous les deux sont de M. Laganovski.
Au linteau de la grande porte de bronze, on voit la Présejitation au temple ; sur les battan!s, la Fuite en Egypte, Jésus enfant au milieu des docteurs ; au-dessous, dans les niches en conque, un saint et un ange guerriers : saint Alexandre Aev^ki et saint Michel ; plus bas, aux derniers panneaux, des petits anges soutenant des croix.
Ce portique contient dans sa décoralion tout le poëme de la Nativité et de l'enfance du Christ, comme l'autie contenait tout le drame de la Passion.
Au fronton de l'est, nous avons vu saint Isaac persécuté par l'empereur Yalens; au fronton de l'ouest, nous assistons à son triomphe, si un tel mot s'accorde avec l'humilité d un saint.
L'empereur Théodose le Grand revient victorieux d'une
104 TOYAGE EN RUSSIE.
I^uerre coiitre les barbares, et près de la Porlc Dorée, saint Isnac, glorieusement délivré de sa prison, se présente à lui dans son pauvre froc d'ermite, ceint d'un chapelet, louant de la main gauche la croix à double croisillon, et levant la droite sur la tète de l'empereur qu'il bénit. Théodose se coufbe pieusement. Son bras, arrondi autour de l'impératrice Flacillo, l'entraîne dans son mouvement et semble vouloir l'associera la bénédiction du saint. Cette intention est charmante et rendue avec un rare bonheur. D'august: s ress mblances se devinent dans les têtes lua^es- Ineuses de l'empereur et de l'impératrice. Aux pieds de Théodose couroimé de lauriers se discernent Taigl-î et les emblèmes de la victoire. Adroite du groupe, relaîivement au spectateur, des guerriers dont l'attitude respire la plus vive ferveur s'inclinent et mettent un genou eu terre, abaissfii\l les faisceaux et les haches devant la croix. Au second plan,unpersou)ageà la ligure contractée, au geste plein de dépt et de fureur, parait s'éloigner et laisser la place à saint Isaac, dont l'influonce remporte: c'est D> mophile, le chef des Ariens, qui espérait séiuire Théoclo c et taire prévaloir l'hérésie. A l'extrémitjè se voit ave(; son enfant celte femme d'Édesse, dont l'apparition soudaine fit reculer les troupes envoyées pour persécuter les chrétiens. A g;iuche, une dame d'honnur de l'impératrice en riches babils soutient une pauvre femme paralytique, symbolisant la charité qui régne dans cette cour chrétienne. Un petit enfant, jouant avec la gracieuse souplesse de son âge, fait opposition à la roide immobilité de la malade. A langle du bas-ielief, par un synchronisme qu'aduet la staluaire idé disée, figure l'arcliitecte de l'église drapé à l'aniiqu" et présentant un mo lèlecn miniatiiro de la ca- Ihéàraie qui doit s'élever plus tard sous le patronage de saint Isaac.
Cette belle conijiosition, dont les groupes se balancent et se coordunnenl avec une symétrie heureuse, est de M. Vilali.
Sous ce portique, plus simple que ceux du Nord el du Midi, il n'y a pas do bas-reliefs cintrés ou demi-circulaires.
SALNT-ISAAC. 205
II est percé d'une seule porte s'ouvrant en face de l'iconostase. Cette porte de bronze est divisée comme celles que nous avons déjà décrites. Le bas-relief du linteau r.-'présrnte le Sermon sur la montagne. Dans bs caissons sujjéiieurs des battants sont encastrés la Résurrection de Lazare et Jésus guérissant un paralytique ; saint Pierre et saint Paul occupent les criques à conques striées ; au bas, des anges soutiennent le signe delaPiédemption. Li vigne et le blé, symboles eucharistiques, servent de motifs à l'ornementation de cette porte et des autres.
Saint Marc, accompagné du lion que Venise a pris pour armes, écrit son Évangile au sommet du fronton, dont saint Tbomas, portant l'équerre et étendant ce doigt sceptique qu'il voulait plonger dans la blessure du Christ avant de croire à la résurrection, et saint Barthélémy avec les instruments de son martyre, le chevalet et le couteau, décorent les extrémités.
Sur la tablette de la frise on lit Tinscription suivante : Au Roi des rois.
Par sa furme archaïque, le caractère slavon se prèle aux légendes monumentales. H fait ornement comme l'arabe coufique. 11 y a d'autres insciiptions sous les péristyles et au-dessus des portes. Elles expriment des idées religieuses ou mystiques. iS'ous n'avons traduit que celles qui son! le plus en vue.
C'est M. Vitali qui, avec l'aide de MM. Salemann et Bouilli, a modelé les sculptures de toutes les portes ; on lui doit aussi les évangélistes et les apôtres des acrotères. Ces figures n'ont pas moins de quinze pieds deux pouces de hauteur. L' s anges agenouillés auprès des candélabr s ont di .-.-eX)l pieds, et les hmipadaires qui entourent ces guirlandes, vingt-deux. Ces anges ressemblent, avec leurs grandes ailes é{)loyées, à d s aigles mystiques qui se seraient abattus des hauts lieux sur les quatre angb'S de l'édifice.
Comme nous l'avons dit, un essaim d'anges s'est posé sur la couronne du dôme. La hauteur où ils sont placés empêche de distinguer les détails de leurs Irait-, mais le
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slûliiaire a su leur donner des profils élégants et sveltcs qui se saisissent aisément d'en l)as.
Ainsi, sur la corniche de la coupole, sur les acrotères, les altiques et les entabl /uienls de l'édifice, sans compter les personnages à demi engagés des frontons, les bas-reliefs des voussures et des hémicycles, les figures des portes, cinquante-deux statues, trois fois grandes comme nature, forment à Sfiint-Isaac un éternel peuple de bronze aux attitudes variées, mais soumises, comme un cliœur architectural, aux cadences d'un rh\thme linéaire.
Avant de pénétrer dans le temple, dont nous venons de tracer un dessin aussi fidèle que l'insuffisance des mots le permet, nous devons dire qu'il ne faudrait pas, d'après ses lignes nobles, pures, sévères, ses ornements sobres et rares, son goût auslérement antique, s'imaginer que la cathéJrale de Saint-Isaac eût, dans sa régularité parfaite, l'aspect froid, monotone et légèrement ennuyeux de l'architecture qu'on appelle c'assique, faute d'une expression plus juste. L'or de ses coupoles, la riche variété de ses matériaux, l'empêchent de tomber dans cet inconvénient, et le climat la colore par des jeux de lumière, par des effels inattendus, qui de romaine la rendent tout à fait russe. Les féeries du Aord voltigent autour du grave monument et le nationalisent sans lui ôter sa tournure antique et grandiose.
L'hiver, en Russie, a une poésie particulière ; ses rigueurs sont compensées par des beaulés, des elfets et des aspects extrêmement pittoresques. La neige glace d'argent ces coupoles d'or, accuse d'une Lgne étiucelante les entablements et les frontons, met des touches blanches sur les acanthes d'airain, pose des points lumineux aux saillies des statues, et change tous les rapports de tons par des transpositions magiiques. Saint-Isaac, ainsi vu, prend une originalité toute locale. 11 est superbe de couleur, soit qu'il se détache tout rehaussé de blanc d'un rideau de nuages gris, soit qu'il découpe son profil sur un de ces « ciels » de turquoise et de rose qui brillent à Saint-Pétersbourg, lorsque le froid est sec et (pic In neige crie sous le
pied comme de la poudre de verre. Parfois, après un dé- ^1-1, une bise glaciale fige en une nuit, sur le corps du monument, la sueur des granits et des marbres. Un réseau de perles, plus fines, plus rondes que les gouttes de rosée autour des plantes, enveloppe les gigantesques colonnes du péristyle. Le granit rougeâtre devient du rose le plus tendre, et prend sur le bord comme un velouté de pêihe, comme une fleur de prune ; il se transforme enunemaiière inconnue, pareille à ces pierres précieuses dont sont bâties les Jérusalem célestes. La vapeur cristallisée revêt l'édifice d'une poussière de diamant qui jette des feux et des bluettes quand un rayon l'effleure; on dirait une cathédrale de pierreries dans la cité de Dieu.
Chaque heure du jour a son mirage. Si l'on regarde Saint-lsaac, au matin, du quai de la Xéva, il apparaît couleur d'améthyste et de topaze brûlée au milieu d'une auréole de splendeurs lactées et roses. Les brumes laiteuses qui flottent à sa base le détachent de la terre et le font nager sur un archipel de vapeur. Le soir, sous une certaine incidence de lumière, du coin de la petite Morskaïa, avec ses fenêtres traversées par les rayons du couchant, il semble illumini'. et comme incendié à l'intérieur. Les baies flamboient ardemment dans les murailles sombres ; quelquefois, par les temps de brume, lorsque le ciel est bas, les nuages descendent sur la coupole, et la coiffent comme le sommet d'une montagne. Nous avons vu, speclacle étrange, la lanterne et la moitié supérieure du dôme disparaître sous un banc de brouillard. La nuée, coupant de sa zone d'ouate l'hémisphère doré de la h.iute tour, donnait à la cathédrale une élévation prodigieuse et l'air d'une Dabel chrétienne allant retrouver et non braver dans les cieux Celui sans lequel il n'y a pas de construction solide,
La nuit, qui dans les autr.s climats jette son crêpe opaque sur les édifices, ne peut entièrement éteindre Sau:t- Isaac. Sa coupole reste visible sous le dais noir des cieux, avec des tons d'or pâle conmie une immense bulle à demi lumineuse. Aucunes ténèbres, même celles des nuits les
plus sinistres de décembre, ne prévalent contre elle. On l'aporçoit toujours au-dessus de la cité, et si les ôenieures des hommes s'effacent dans l'ombre et le sommeil, la demeure de Dieu brille et semble veiller.
Quand l'obscurité est moins épaisse, que la scintillation des étoiles et la vague lueur de la voie lactée laissent discerner les fantômes des olijets, les grandes masses de la cathédrale se dessinent majestueusement et prennent une soleimité mystérieuse. Ses colonnes polies comme une glace s'ébauchent par quelque luisant inattendu, et, sur les altiques, les statues entrevues confusément sembKnl des sentinelles célestes commises à la garde de l'édifice sacré. Ce qui re?te de clarté diffuse dans le ciel se concentre sur un point du dôme avec une intensité tellt% que le passant nocturne peut prendre cette unique paillette d'or pour une lampo allumée. Un effet plus magique encore se produit quelquefois : des touches lumineuses flaml;oiont à l'extrémité de chacune des nervures en reliel qui divisent le dôme, et le ceignent d'une couronne d'étoiles, diadème si iéral posé sur la tiare d'or du temple. Un siècle de plus de foi et de moins de science croirait au miracle, tant cet effet, naturel pourtant, éblouit et paraît inexplicable.
Si la lune est dans son plein et paraît dégagée de nuages vers le milieu de la nuit, Saiiit-Isaac prend à cette lueur d'opale des teintes cendrées, argentées, bleuâtres, viol lies, d'une délicatesse inimaginables : les tons roses du granit passent à l'hortensia, les draperies de bronze des statues b'ancliissent commi- des robes de lin, les calottes dorées des clochetons ont des reflets, des transparences et des pâleurs d'ambre, les filets de iieig' des corniches jettent çà et là des éclairs de paillons. L'astre, du fond de ce ciel septentrional bleu et froid comme l'acier, semble ven'r mirer sa face d'argent au miroir d'or du dôme ; le rayon qui en résulte rappelle l'electrum des anciens, fait d'or et d'argent fondus.
De temps en temps, les féeries, dont le Nord console la longueur de ses nuits glacées, déploient leurs magnifi-
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ceiices au-dessus de la calliéiirale. L'aurore boréale fait jaillir derrière la silliouelte sombre du mouuinent son immense feu d'arlifice polaire. Le bouquet de fusées, d'effluves, d'irradiations, de bandes phosphorescentes, s'épanouit avec des clartés d'argent, de nacre, d'opale, de rose, qui éteignent les étoiles et font paraître noire la coupole toujours si Umiineuse, sauf le point brillant, lampe d'or du sanctuaire, que rien n'éclipse.
Nous avons essayé de peindre Saint-lsaac pendant les jours et les nuits d'hiver. L'été n'est pas moins riche en effets aussi neufs qu'admirables.
Dans ces imnerses jours qu'interrompt à peine une heure de nuit diaphane, à la fois crépuscule et aurore, Saint-lsaac, inondé de lumière, se dessine avec la netteté majestueuse d'un m onument classique. Les mirages disparus laissent voir la réalité superbe ; mais quand l'ombre transparente enveloppe la ville, le soleil continue à briller sur le dôme colossal. De l'hoiizon où il plonge pour en sortir immédiatenient, ses rayons atteignent toujours la coupole dorée. De même, dans les montagnes, le plus haut pic est encore illuminé des flamines du couchant, quand les sommets inférieurs et les vallées baignent depuis longtemps dans les brumes du soir ; mais, à la fin, la lueur (juitte l'aiguille vermeille et semble à regret remonter au ciel, tandis que l'étincelante clarté n'abandonne jamais le dOmc. Toutes les étoiles lussent-elles éteintes au firmament, il y en a toujours une sur Saintlsaac !
Maintenant que nous avons donné, autant qu'il est en ne us, une idée de l'extérieur de la cathédrale sous ses différents aspects, pénétrons à l'intérieur, qui n'est pas moins magnifique.
L'on eitre ordinairement à Saint-lsaac par la porte du Midi, n ais tâchez de trouver ouv( rte la porte de l'Ouest, (jui fait face à l'iconostase ; c'est le sens dans lequel lédiflcc se présente le mieux. Dès les premiers pas, vous êtes saisi d'une soi te de stupeur : la grandeur gigantesque de rarchileciuie, la profusion des marbres les plus rares,
l'éclat des dorures, les teintes de fresque des peintures murales, le miroitement du pavé poli où les objets se réfléchissent, tout se réunit pour vous produire une impression d'éblouissement, surtout si votre regard se porte, comme cela ne peut manquer, du côté de l'iconostase. L'iconostase, merveilleux édifice, temple dans le temple même, façade d'or, de malachite et de lapis-lazuli, aux portes d'ari^ent massif, qui n'est |)0urlant que le voile du sanctuaire ! L'œil s'y tourne itivincibicmcnt, soit que les battants ouverts laissent voir, dans son étincelaule transparence, le Christ colossal sur verre, soit que renfermés, ils montrent seulement par leur baie arrondie le rideau dont la pourpre semble teinte dans le sang divin.
La division intérieure de l'édifice est d'une simplicité que l'œil et l'esprit comprennent sur-le-champ; trois nefs abouiis£ent aux trois poi tes de l'iconostase, coupées transversalement par la nef qui figure les bras de la croix qu'achève, à l'extérieur, la saillie des portiques; au point d'intersection s'élève la coupole; aux angles quatre dômes se font symétrie et marquent le rhylhme architectural.
Sur un soubassement de marbre s'appuie l'ordre corinthien, colonnes et pilastres cannelés, à bases et à chapiteaux en bronze doré et or moulu, qui décore l'édifice. Cet ordre, appliqué aux murailles et aux piliers massifs supportant les retombées des voûtes elle toit, est surmonté d'un altique coupé de pilastres formant des panneauxet des cadres pour les peintures. C'est sur cet atli(|ue que posent les arcliivoltes, dont les tympans sont ornés de sujets religieux.
Les murs, dans l'intervalle des colonnes et des pilastres, du soubassement à la corniche, ont des revêtements en marbre blanc où se dessinent des panneaux et des compartiments en marbre de couleur vert de Gènes, griolte, jaune de Sienne, jaspes variés, porphyres rouges de rinlande, tout ce que les veines des plus riches carrières ont pu livrer de beau. Des niches à renfoncement appuyées sur des consoles contiennent des pointures et interrompent à propos les sui farcs planes.
Les rosaces et les modilloiis des suffîtes sont en bronze galvaiioplastique doré et se détachent de leurs caissons de marbre par des saillies vigourenses. Les quatre-vingtseize colonnes]ou pilastres viennent des carrières de Tvidi, qui fournissent un beau marbre veiné de gris et de rose. Les marbres blancs viennent des carrières de Seravezza. Michel-Ange les préférait à ceux de Carrare. C'est tout dire, car quel connaisseur en marbre que rarcliilecle de Saint-Pierre ou le sculpteur du tombeau des Médicis !
Celle légère idée de rmlérieur de l'église donnée en quelques lignes, arrivons à la co ipole qui ouvre au-dessus de la tète du visiteur son gouffre suspendu en l'air avec une inéluctable solidité, où le fer, le bronze, la brique, le granit, le marbre, combinent leurs résistances presque éternelles d'après les lois mathématiques les^rnitux calculées. Le dôme a de hauteur, à partir d i pavé jusqu'à la voûte des lanternes, 296 pieds 8 pouces, ou 42 sagènes 2 archines (mesure russe). La longueur de l'édifice est de 288 pieds 8 pouces, ou 39 sagènes 2 archines; sa largeur, en œuvre, est 149 pieds 8 pouces, ou 2J sagènes 3 archines. Nous n'abusons pas des mesures, mais ici elles sont nécessaires pour qu'on se figure la grandeur réelle de l'édifice. C'est une échelle sommaire qui peut servir pour apprécier relativement la proportion des détails.
Au fond de la lanterne, un Saint-Esprit colossal déploie ses ailes blanches au milieu de rayons, à une hauteur immense. Plus bas s'arrondit une demi-coupole à palmetles d'or sur champ d'azur ; puis vient la grande voûte sphérique du dôme, bordée à son ouverture supérieure par une corniche dont la frise est ornée de guirlandes et de létes d'anges dorées, reposant à sa base sur l'entablement d'un ordre de douze pilastres corinthiens cannelés qui séparent les fenêtres au nombre de douze également.
Une balustrade feinte, servant de transition entre l'architecture et la peinture, couronne cet entablemenf, et dans les clartés d'un vaste ciel se distribue une grande composition représentant le Triomphe de la Vierge.
Celte peinture, ainsi que toutes celles du dôme, avait
èlé confiée à M. Brulof, connu à Paris par son tableau du Dernier jour de Pompei, qui figura à l'une des expositions. M. Briilof méritait un tel choix ; mais un état de maladie terniin e par une mort pn'm turée ne lui permit pas d'exécuter lui-même ces importants travaux. Il n'en pu faire que les cartons, et (|uelque religieusement que sa pensée et ses indications aient été suivies, on doit regretter pour ces peintures, très-convenables d'ailleurs à leur destination décorative, l'œil, la main et le génie même du maître. Il aurait sy, sans doute, leur donner tout ce qui leur manque : la touche, la couleur, le feu, tout ce qui vient dans l'exécution du tiavail le plus sagement ordonné, et que ne saurait y mettre un talent égal réalisant la pensée d' autrui.
Pour mettre quelque ordro dans notre description, faisons face à l'iconostase ; nous aurons ain?i devant nous le groupe (|ui est le centre et comme le nœud de cette vaste composition. La sainte Vierge, au milieu d'une gloire, trône sur un siège d'or; les yeux baissés, les mains croisées modestement sur la poitrine, elle semble, même au ciel, subir plutôt qu'accepter ce triomphe: mais elle e.-t l'iiumble servante du Seigneur, ancilla Domini, et elle se résigne à l'apothéose.
De chaque côté du trône se tiennent saint Jean Baptiste, le précurseur, et saint Jean, le bien-aimé disciple du Christ, reconnaissable à son aigle. Us méritent tous deux celte place d'hoiineur : l'un annonça le Christ; l'autre le suivit au Jardin des Oliviers, l'assista dans la Passion, et ce fut à lui que le Dieu mourant confia sa mère.
Au-dessous du trône voltigent de petits anges avec des lis, symbole de pureté. De grands anges aux ailes éployées, dans d'audacieuses posi s de raccourci et placés de distance en distance, stiuliennent les bancs des nuages supportant les groupes que nous allons décrire en parlant de la gauche de la Vierge relativement au spectateur, et en circulant aulour de la coupole, jusqu'à ce que nous soyons revenu à h droite, fermant ainsi le cycle de la composition. L'un de ces anges est chargé de la longue èpée,
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attribut de saint Paul (|u'on voit en effet agenouillé audessus de lui, sur une nuée près de saint Pierre, et la tête tournée vers la Vierge ; des chérubins ouvrent le livre des Épitres et jouent avec les clefs d'or du paradis.
Sur le nuage qui flotte au-dessus de la balustrade et forme comme un socle aérien aux groupes, on remarque, après saint Pierre et saint Paul, un vieillard à barbe blanche, en habit de moine byzantin : c'est saint Isaac le Dalmate, patron de la cathédrale. Près de lui se tient saint Alexandre Nevski, revêtu de la cuirasse et du manteau de pourpre ; des anges balancent des drapeaux derrière lui, et sur un disque d'or l'image du Christ indique les services rendus à la religion par le saint guerrier.
Le groupe suivant se compose de trois saintes femmes agenouillées : Anne, mère de la Vierge, Elisabeth, mère du précurseur, et Catherine, somptueusement habillée : manteau d'hermine, robe de brocart et la couronne en tête, non qu'elle appartint à une famille royale ou princière, mais parce qu'elle réunit la triple couronne de la virginité, du martyr et de la science, ce qui fit changer son nom primitif de Dorothée en celui de Catherine, dont la racine syriaque, Cethar, veut dire couronne. Ainsi, ce luxe est tout allégorique. L'ange placé sous le nuage tient un fragment de la roue à dents recourbées, instrument du supplice que subit la sainte.
Séparé par un léger intervalle du groupe que nous venons de décrire, un troisième nuage soutient saint Alexis, l'homme en Dieu, vêtu d'une robe de moine, et l'empereurConstantin, cuirassé d'or, drapé de pourpre; un ange porte à côté de lui la hache et les faisceaux ; un autre ange, placé en arrière, tient l'insigne du commandement, une épée antique dans son fourr.^au.
Le dernier groupe, en revenant au trône de la Vierge, représente saint Mcolas, évêque de Myre et patron de la Russie, vêtu d'une dalmatique et d'une étole verte semée de croix d'or, en admiration devant la Mère de Dieu ; il est entouré d'anges tenant des bannières et des livres sacrés.
ni VOYAGE EN RUSSIE.
On a sans doute reconnu dans ces figures les saints patrons de la Russie et de la famille impériale. L'idée mystique de celle immense composition qui n'a pas moins de 228 pieds de tour, est le triomphe de l'Église symbolisée par la Vierge.
La disposition de cette peinture rappelle un peu celle de la coupole de Sainte-Geneviève, du baron Gros. Ce n'est pas un reproche que nous faisons à M. Brulof ; de telles ressemblances sont inévitables dans les sujets religieux dont les principales lignes sont déterminées d'avance. Se conformant aux intentions de l'architecte, mieux que ne l'ont fait quelques-uns des arlislos chargés des autres peintures, M. Brulof, ou ceux qui ont exécuté ses esquisses, se sont tenus dans une gamme claire et mate, évitant les vigueurs et les noTS, toujours nuisibles dans les peintures murales, en ce qu'ils trouent l'architecture et donnent aux objets un relief dérangeant les lignes de l'édifice.
Ces peintures el celles qui ornent la cathédrale, même lorsqu'elles sont sur fond d'or, n'essayent pas de reproduire les attitudes hiératiques, immobiles et toujours les mêmes, de l'art byzantin.
M. de Montferrand a trés-judicieusement pensé que l'église dont il était l'architecte, empruntant ses formes au pur style grec ou romain, les artistes chargés d'y peindre devaient s'inspirer de la grande école italienne, la plus experle et la plus savante a décorer les édifices religieux de ce style. Les peintures de Sa nt-Isaac ne sont donc nullement arcliaïques, contrairement aux habitudes de l'Église russe, qui volontiers se conforme aux modèles fixés dés les premiers temps de l'Église grecque et conservés traditionnellement par les peintres religieux du mont Athos.
Douze grands anges dorés, faisant fonction de cariatides, soutiennent des consoles où s'appuient les socles des pilastres qui forment l'ordre intérieur du dôme et séparent les fenêtres. Ils ne mesurent pas moins de vingt et un pieds de hauteur, et ont éié exécutés par le procédé galvanoplastiquo en quatre nioiceaux, dont les soudures sont
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invisibles. On a pu leur donner ainsi une légèreté qui, malgré leur dimension, ne surcharge pas la coupole. Cette couronne d'anges dorés, qu'une vive lumière inonde et fait élinceler de reflets métalliques, produit un effet d'une richesse extrême. Les figures sont disposées d'après une cerlaine ligne architecturale convenue, ma's avec une va riété d'altitude et de mouvement suffisante pour éviter l'ennui qui résulterait d'une uniformité trop rigoureuse. Divers attributs, tels que livres, palmes, croix, balances, couronnes, clairons, motivent de légères inflexions iU pose, et désignent les fonctions célestes de ces brillantes statues.
L'espace que les anges laissent vide entre eux est rempli par des apôtres et des prophètes assis, accompagnés chacun du symbole qui le fait reconnaître. Toutes ces figures, largement drapées et d'un bon style, se détachent d'un fond de luniièie blonde d'une valeur à peu près semblable. Le ton général est clair, se rapprochant le plus possible de la fresque.
Les quatre Évangélistes, de grandeur colossale, occupent les pendentifs. L'artiste a cherché pour ces figures les attitudes fières et violentes qu'affectionne le peintre de la chapelle Sixtine. Les pendentifs, par leur forme bizarre, obligent à tourmenter la composition jusqu'à ce qu'elle s'y renferme, et la gêne imposée par le cadre profite souvent à l'inspiration. Ces Évangélistes ont beaucoup de caractère.
Au lion ailé on reconnaît saint Marc qui, d'une main, tient son Évangile, et de l'autie, qu'il élève, semble prêcher ou bénir. Un cercle d'or brille autour de sa tète, una large drnperie bleue enveloppe ses genoux. Au-dessus de lui, des anges portent une croix.
Saint Jean, vêtu d'une tunique verte et d'un manteau rouge, écrit sur une lonijue bande de papyrus que déroulent deux anges. Près de lui, l'aigle mystique bat des ailes et lance par les yeux les éclairs de rA[)o.:alypsc.
Accoudé à son bœuf, saint Luc regarde le portiait de la Vierge, œuvre de son pinceau, que djs anges lui nrésen-
tent. Un labarum flolle au-dessus de sa têle nimbée ; une draperie d'un rouge orangé se plisse autour de lui par grandes mas-es.
L'ange, compagnon de saint Matliieu, se tient debout à soncôlé. Le saint, eu tunique violette et manteau jaune, a un livre à la main. Sur le ciel sombre, qui lui sert de fond comme aux autres figures, voltigent des chérubins et scintill.' une étoile.
Sur les pointes des pendentifs sont encastrés quatre tableaux représentant des scènes de la Passion du Christ. Dan> l'un, Judas précédant des soldats, porteurs de falots il de torches, donne à s»n rnailre le baiser perfide qui le désigne parmi les disciples. Dans l'autre, le Christ deboat est flagellé par deux tourmentears armés de cordes à nœuds. Le troisième nous montre le Juste auquelle peuple juif a préféré Barabbas, emmené du prétoire pour être livié au bourreau, tandis que Ponce l'ilate, sur son tribunal, se lave les mains de ce s;ingqui doit y faire une tache éternelle. Le quatrième tableau représ-nte ce que les Italiens appellent le « spasimo, » lafiaissement de la victime sous la croix du supplice dans la marche au Calvaire. La Vierge, les saintes lemmes, saint Jean, escortent le divin condanuié avec des altitudes de désolation.
Dansl'attique de ia nef transversale figure le bras de la croix ; on remarque à droite, en taisant face à l'iconostase, le Sermon sur la montagne, de M. Pietio Bassine. Sur le plateau d'un lieu élevé qu'ombragent quelques arbres, Jésus, ass s, prêche au milieu des disciples ; la foule se ju'Csse pour l'entendre ; les paralytiques eux-nièmes se sont hissés jusque-là avec leurs béquilles; les malades se font apporter dans la couverture de leur grabat, avides de la parole divine ; des aveugles arrivent en talonnant ; dos femmes écoulent avec leur cœur, landis que, dans un coin, dos pharisiens ergolcnt et disputent; l'oido .name est belle, tt les groupes bien distribués laissent à la figiue du Christ, placée au centre, toute son impi>rlance.
Les deux peintures latérales ont pour sujet les parahules
du Semeur et du bon Samaritain. Dans l'une, lésusse promène au milieu des cliamps avec ses disciples ; il leur monire le Semeur jetant le grain el les oiseaux du ciel voltigeant au-dessus de sa tête. Dans l'autre, le bon Samaritain, descendu de son cheval, verse l'huile sur les blessures du jeune homme abandonné au bord de lardule, et dont le pharisien n'a pas écouté les plaintes. La première de ces peintures est de M. Nikiline; la seconde, de M. Sazonof.
A la voûte, dans un panneau encadré de riches ornements, des chérubins soutiennent un livre sur un fond de ciel.
En face du Sermon sur la montagne, à l'autre bou' de la nef, dans l'atlique, se déroule une vaste peinture de M. Pluchart, la Multiplication des pains. Jésus en occupe le centre, et ces disciples distribuent à la foule affamée les pains miraculeux qui se renouvellent sans cesse, symbole du pain eucharistique dont les générations et les multitudes se nourrissent sur la terre.
Les tableaux des deux pai ois de côté représentent le Retour de C enfant prodigue eiVOuvrier de la dernière heure, que les intendants veulent chasser et que le maître accuedle : l'un, par M. Sazonof; l'autre, par M. Nikitine. Des chérubins élevant un ciboire sont peints au panneau de la voûte.
La nef du milieu, à partir du transsept jusqu'à la porte, est décorée par M. Bruni. Dans le tympan du fond, Jéhovah, trônant sur un nuage entouré d'un essaim d'archanges, d'anges et de chérubins formant un cercle, symbole de l'élei njté, si mble être content de la création et la bénir. A la nutation de ses sourcils, 1 infini a tressailli jusqu'en ses profondeurs intimes, et le rien est devenu tout.
Avec ses arbres, ses fli urs et ses animaux, le paradis terrestre verdoie sur l'attique. Le premier couple humain y vit en paix au milieu des espèces que le péché et la mort, sa con-éiiuence, doivent plus lard rendre hostiles. Le lion ne déchire pas encore la gjizclle, le tigre ne se jette pas
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sur le cheval, l'éléphant semble ne pas connaître la force de ses défenses, et tous respectent, sur le front des hôies de l'Éden, la ressemblance de Dieu.
A la voûte, des anges émerveillés contemplent le soleil et la lune, lampadaires du firmament qui viennent de s'allumer.
Le panneau deTatlique a pour sujet le Déluge. Les eaux, vomies par les cataractes de l'abîme et 9u ciel, ont recouvert ce jeune monde, si vite perverti, qui a déjà donné à Dieu le remords de la création. Quelques sommets, que le niveau de Tinondation va bientôt dépasser, émergent seuls encore de l'Océan sans rivage. Les derniers débris de la race humaine, condamnée à périr, s'y accrochent désespérément, et contractent leurs muscles roidis pour gravir sur l'étroit plateau. Au loin, sous la pluie qui tombe à torrents, flotte l'arche de Noé, portant dans ses flancs creux tout ce qui doit survivre de l'ancienne création.
Au Déluge, sur l'autre paroi, fait pendant le Sacrifice de Noé. De 1 autel primitif, fait d'un quartier de roc, monte au ciel dans lair serein la fumée bleuâtre du sacrifice accepté ; lepitriarche, debout, domine de sa grande taille d'homme antèdilu\ien ses fils et ses brus prosternés aulour de lui, dont chaque couple doit être la source d'une grande famille humaine.
Au iond, sur un rideau de nuées qui se dissipent, l'arcen-ciel arrondit sa courbe diaprée, signe d'alliance qui promet, en paraissant à la fin des orages, que les eaux ne recouvriiont plus désormais la terre, à l'iibri de toute catastrophe cosmique, jusqu'au jugement dernier.
Plus loin, la Vision trEzéchiel couvre un grand espace de la Noûte. Debout sur un quartier de roche, sous un ciel allumé de rouges lueurs, au milieu d'une vallée de Josapiiai, dont la population morte germe et tressaille comme le blé dans le sillon, le prophète regarde l'effrayant spectacle qui se déroule autour de lui; à l'appel inéluctable des anges sonnant du clairon, les fantômes se lèvent dans leurj suaires; les squelettes se traînent sur leurs doigts
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décharnés et rajustent leurs ossements épars; les cadavres montrent liors du sépulcre leurs faces décomposées où re vient 1.1 vie avec l'épouvante et le remords. Ces larves, qui furent les peuples de la terre, semblent demander grâce et regretter la nuit de la tombe, à l'exception de quelques justes pleins d'espoir dans la bonté divine, et que n'alarme pas le geste foudroyant du prophète.
Il y a une grande puissance d'imagination et une vigueur magistrale de style dans cette peinture d'une dimension considérable : l'étude des fresques de la Sixtine s'y fait sentir. La couleur en est sobre, forte, et de ce ton historique, noble vêtement de la pensée, que les modernes abandonnent trop souvent pour le papillotage à effet et la petite vérité de détail si fausse dans la peinture monumentale et décorative.
Au bout de celte même nef, à la voûte de l'iconostase, M. Bruni a peint le Jugement dernier, dont la vision d'Ezéchiel n'est que la prophétie. Un Ciirist colossal, d'une proportion double et même triple de celle des figures qui l'entourent, se tient debout devant son trône aux marches dénuées ; nous approuvons beaucoup cette manière byza:;tine de faire prédominer d'une manière visible le personnage divin et principal : elle frappe à la fois les imaginations naïves et les imaginations cultivées, les unes par le côté matériel, les autres par le côté idéal. Les siècles sont consommés, il n'y a plus de temps, tout est éternel, la Récompense et le Châtiment. Renversé par le souffle des anges, le vieux squelette tombe en poudre, sa faux brisée. La Mort meurt à son tour.
A la droite du Christ, se pressent avec un mouvement sscensionnel des essaims d'âmes bienheureuses, aux formes sveltes et pures, aux longues draperies chastes, aux figures rayonnantes de i)eauté, d'amour et d'extase, qui accueillent fraternellement les anges. A sa gauche, tourbillonnent dans l'impétuosité de la chute, repoussés par des anges hautains et sévères, aux ailes aiguës, aux épées flamboyantes, ces groupes maudits, où l'on reconnaît, avec leurs formes hideuses, tous les mauvais penchants oui en-
traînent l'homme à l'abîme: l'Envie, dont les cneveux iiagellent les maigres tempes comme des nœuds de serpent; l'Avarice, sordide, anguleuse et contractée; l'Impiété, jetant au ciel son regard d'impuissante menace ; tous ces coupables, appesantis par leurs péchés, roulent dans le gouffre, où les mains crispées de démons, dont on ne voit pas le corps, les attendent pour les déchirer dans d'éternels supplices ; ces mains noueuses, griffues, semblables aux peignes de fer employés par les bourreaux, sont d'une haute poésie et produisent la terreur la plus tragique. C'est une invention digne de Michel-Ange et de Dante. Ces mains que nous avons vues sur le carton, nous les avons vainement cherchées sur la peinture ; la saillie de la corniche, ia courbe de la voûte sombre qui s'entasse en ce coin, empêcbent sans doute de les discerner.
On devine, par ces descriptions rapides, nécessairement subordonnées à l'ensemble de l'église, combien sont importants les travaux exécutés par M. Bruni dans Saint-lsaac. Il serait à désirer que l'on gravât ou que l'on pholographiât l'œuvre de cet artiste remarquable, dont les j eintures n'ont peut-être pas toute la notoriété qu'elles méritent. Ces compositions à figures nombreuses, trois ou quatre fois plus grandes que nature, couvrent d'immenses surfaces, et il est peu de peintres modernes qui aient eu l'occasion d'en exécuter de pareilles. Là ne se bornent pas les travaux de l'artiste, qui a fait dans le sanctuaire même plusieurs peintures dont nous rendrons compte tout àlheure.
Aux deux bouts de la nef transversale, dont le Jugement dernier de M. Bruni occupe le milieu, sont des peintures ainsi disposées et qu'une lumière trop avare empêche d'apprécier avec toute certitude : dans l'atlique, au fond, la Résurrection de Lazare, frère de Marie et de Marthe, de W. Schébonïef ; au-dessus, dans le tympan, Marie aux pieds du Christ, de M. Schébonïef ; sur la paroi latérale, Jésus guérissant un possédé ; les ÎS^oces de Cana; le Christ sauvant saint Pierre des eaux, du même artiste. De l'autre côté, la grande peinture de l'altique représente Jésus res-
suscitant le fils de la veuve de Naïm ; celle du tympan, Jésus-Christ laissant approcher de lui les petits enfants, toules deux de M. Scliébonïef ; la paroi latérale contient divers miracles du Christ : la Gue'rison du paralytique ; la Pécheresse repentante ; la Guérison de l'aveugle , par M. Alexeïef.
Une autre nef transversale, car l'église, divisée en trois nefs dans le sens de la longueur, en offre cinq dans le sens de la largeur, renferme des peintures de différents artistes. Joseph accueillant ses frères en Eyypte, de M. Markof, est une vaste composition qui occupe tout l'altique. Jacob à son lit de mort entouré de ses fils qu'il bénit, est représenté dans le tympan; cette peinture est due à M. Steuben. Sur les parois en trois panneaux, suivant la division adoptée, M. Pluchart a peint : le Sacrifice d'Aaron; \ Arrivée de Jo~ sué à la terre promise ; la Toison trouvée par Gédéon.
Le Passage de la mer Rouge, par M. Alexeïef, se développe sur l'attique faisant face à Joseph accueillant ses frères. C'est une composition tumultueuse, désordonnée, et d'un mouvement trop violent peut-être pour la peinture murale. On a quelque peine à démêler le sujet à travers la multiplicité des figures, surtout lorsque le fond ri'est pas favorable. Au dessus, l'ange exterminateur frappe les premiers-nés d'Egypte. Cette composition est également de M. Alexeïef.
Moïse sauvé des eaux; le Buisson ardent ; Moïse etAaron devant Pharaon, par M. Pluchart, décorent l'une des parois ; l'autre est ornée de panneaux représentant Marianne célébrant les louanges de Dieu; Jehovah remettant les Tables de la loi à Moïse sur le mont Sinaï ; Moïse dictant ses dernières volontés, par M. Zavialof.
A chaque bout des nefs latérales, à droite et à gauche de la porte, s'ariondit une coupole. Dans la première, M. Riss a représenté à la voûte l'apothéose de sainte Févronie, entourée d'anges porlaiitdes palmes et des instruments de supplice, torches, fagots de Itûchcr, glaives ; dans les pendentifs, sur fond d'or imitant la mosaï(|ue, les prophètes Osée, Joël, Aggée, Zacharie j dans les renfoncements des
arcs, des sujets historiques et religieux, entre autres Miiiine et Pojarski, noms qui font vibrer en Russie tout cœur patriotique. Qu'on nous permette de consacrer quelques lignes à cette peinture, dont il ne suffit pas, surtout pour les lecteurs qui ne sont pas russes, d'énoncer seulement le sujet, comme lorsqu'il s'agit d'un motif tiré de l'Histoire Sainte, que tous les chrétiens connaissent, quelle que soit la communion à laquelle ils appartiennent.
Le kniaz Pojarski et le moujik Minine ont résolu de sauver la pairie menacée p;ir l'invasion polonaise. Ils se préparent à partir et tous deux s'avancent entête de leurs troupes. La noblesse et le peuple se donnent la main dans la personne de ces deux héros qui, voulant mettre leur entreprise sous la protection de Dieu, font porter devant eux, par le clergé, la sainte image de Notre-Dame de Kazan, sur laquelle tombe, en signe d'acquiescement, un rayon céleste. Au passage de la procession se prosternent dans la neige hommes, femmes, enfants, vieillards, hommes de tout âge et de toute classe. Au fond l'on aperçoit des palissades et l'enceinte crénelée du Kremlin avec ses tours.
L'autre tympan nous montre Dimitri-Donskoï agenouillé au seuil d'un couvent et recevant la bénédiction de saint Serge de Rodonej, qui sort accompagné de ses moines, .avant d'aller combattre victorieusement, près de Koulikovo, les Tatars commandés par Mamaï.
La troisième pi intnre a pour sujet Ivan III montrant à saint Pierre le Métropolitain les plans de la cathédrale de l'Assomption à Moscou. Le saint personnage parait les approuver et appeler la protection du ciel sur le pieux fondateur.
Un concile d'apôtres, sur qui descend l' Esprit-Saint, remplit la quatrième voussure.
Dans la coupole qui fait symétiieà celle-ci, on remarque les peintures suivantes, toujours de la main de M. Riss : au plafond 1' Apotliéose de saint-Isaac le Dolmate ; sur les pendentifs : Jonas, Nalium, Habacuc el Soi)lionie. Les ren- Ibncemcnts formés par les arcs contiennent des sujets
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relatifs à l'introduction du christianisme en Russie : Proposition faite à Vladimir d'embrasser la foi chrétienne; Haptême de Vladimir; Baptême des habitants de Kief; Publication de ladoption du christianisme par Vladimir. L'ordre qui orne ces coupoles est ionique.
Ces peintures, liabilemenl composées, sont un peu trop faites en tableau d'histoire. L'artiste, amoureux de l'effet, ne s'est pas assez souvenu des conditions de la peinture murale. Les scènes qui ont pour cadie des arcs ou des divisions d'architecture doivent être tranquillisées plutôt que dramatisées, et se rapprocher du bas-relief polyclirome. Lorsqu'il travaille dans une église ou un palais, le peintre doit être avant tout décorateur, et faire le sacrifice de son amour-propre individuel à l'effet général du monument. !l faut que son œuvre y soit liée de façon à ne pouvoir s'en détacher. Les grands-maitres iialiens ont, dans les fresques si différentes de leurs tableaux, compris, mieux que les maîtres des autres nations, ce côté particulier de lart.
Ce reproche ne s'adresse pas précisément à M. Riss ; il est méi itê à différents degrés par la plupart des artistes chargés de peindre dans Sainl-Isaac, qui n'ont pas toujours fait les sacrifices d'exécution nécessaires à la peinture murale.
Les massifs auxquels s'appUquent les colonnes et les pilastres sont décorés, ainsi que les murs, de sujets exécutés par différents artistes, dans l'enfoncement de niches à consoles avec cartouches contenant des inscriptions.
Dans ces niches, M. de ÎVeff a peint : V Ascension, Jésus- Christ envoyant son image à AbgarCj VExaltation de la croix, \di- Naissance de la Vierge, la Présentation au temple, V Intercession de la Vierge, la Descente du Saint-Esprit. Les peintures de M. de jNeff ont beaucoup de couleur et de sentiment ; on peut les ranger parmi les plus sati; faisantes de régli>e.
M. Steuben : Saint Joachim et sainte Anne, la Naissance de saint Jeati-Baptiste, l'Entrée à Jérusalem, le Crucifiement, Jésus-Christ au tombeau^ la Résurrection, V Assomption de la Vierge.
M. Mussini : V Annonciation, la Naissance de Jésus, la Circoncision, la Chandeleur, le Baptême, la Transfiguration.
Toutes les peintures de Saint-lsaac sont à l'huile; la fresque ne convient pas aux climats humides, et sa solidité tant vantée ne résiste pas d'ailleurs à l'action de deux ou trois siècles, comme le démontre malheureusement l'état de détérioration plus ou moins avanié où se trouvent la plupart des chefs-d'œuvre dont les maîtres rêvaient la conservation et la fraîcheur éternelles. Restait la peinture à l'encaustique; mais le maniement en est difficile, peu familier et d'une pratique rare. La cire miroite d'ailleurs aux endroits travarllés ; en oulre, Irop peu de temps a passé sur les essais en ce genre pour que l'on ait sur sa durée au Ire chose que des prévisions théoriques. C'est donc avec raison que M. de Montferrand a choisi l'huile pour les peintures de Saint-lsaac.
Arrivons maintenant à l'iconostase, ce mur de saintes images enchâssées dans l'or, qui dérohe les arcanes du sanctuaire. Ceux qui ont vu les gigantesques retables des églises espagnoles peuvent se faire une idée du développement que la religion grecque donne à cette partie de ses églises.
L'architecte a fait monter son iconostase jusqu'à la hauteur de l'attique, de sorte qu'il se relie à l'ordre de l'édifice et n'est pas en désaccord avec les proportions colossales du monument dont il occupe tout le fond, d'un mur à l'autre. C'est la façade d'un temple dans un temple !
Trois marches de porphyre rouge en forment le soubassement. Une balustrade de marbre blanc, à baluslres dorés, incrustée de marbres précieux, trace la ligne de démarcation entre le prêtre et le fidèle. Le plus pur marbre des carrières d'Italie sert de fond à la paroi de l'iconostase. Ce Ibnd, qui serait riche partout ailleurs, disparait pi esque sous les plus splendides ornements.
Huit colonnes en malachite, d'ordre corinthien, cannelées, à bases et chapiteaux de bronze doré, avec deux pilastres engagés, composent la façade et soiilienncnl
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l'allique. La teinte de la malachite avec son éclat mêlallique, ses verles nuances de cuivre étranges et charmantes à l'œil, son parfait poli de pierre dure, surprend par sa beauté et sa magnificence. D'abord, on ne peut croire à la réalité d'un tel luxe, car la malachite ne s'emploie que pour des tables, des vases, des coffrets, des bracelets et des bijoux, et ces colonnes, ainsi que leurs pilastres, ont 42 pieds de haut. Sciées dans le bloc par des scies circulaires inventées exprès, les plaques de malachite s'adaptent avec une précision qui ferait croire à un seul bloc sur un tambour de cuivre, que soutient un cylindre de fer coulé d'un seul jet, sur lequel porte le pied de l'attique.
L'iconostase est percé de trois portes : celle du milieu donne accès au sanctuaire, les deux autres aux chapelles de Sainte-Catherine et de Saint-Alexandre Nevski. L'ordre se distribue ainsi : un pilastre à l'angle et une colonne, puis la porte d'une chapelle ; ensuite trois colonnes, la porte principale, trois autres colonnes, une porte de chapelle, une colonne et un pilastre.
Ces colonnes et ces pilastres divisent la paroi en espaces formant cadres et remplis par des peintures sur fond d'or imitant la mosaïque, modèles des mosaïques véritables qui les viennent remplacer au fur et à mesure de leur achèvement. Du soubassement à la corniche, il y a deux étages de cadres séparés par une corniche secondaire qu'interrompent les colonnes, et qui vient s'appuyer à la porte du milieu sur deux colonnettes de lapis-lazuli, et aux portes des chapelles sur des pilastres de marbre blanc statuaire.
Au-dessus règne un attique coupé de pilastres, incrusté de porphyre^ de jaspe, d'agate, de malachite et autres matières précieuses indigènes, décoré d'ornements en bronze doré d'une richesse et d'un éclat que ne <iépasse aucun retable d'Italie ou d'Espagne. Lespilaslres à l'aplomb des colonnes tracent des compartiments remplis également par des peintures sur fond d'or.
Un quatrième étage, en manière de fronton, dépasse la ligne de l'attique et se termine par un grand groupe doré d'anges en adoration au pied de la croix de Vitali, un ange
à genoux prie de chaque côlé. Au milieu au panneau, une peinture de M. Givago représente Jésus-Christ au Jardin des Oliviers acceptant le calice d'amertume pendant celte veillée funèbre où se sont endormis ses apôtres les plus chers.
Immédiatement au-dessous, deux grands anges ronde bosse, tenant des vases sacrés, les ailes argentées et palpitantes, la tunique bouillonnée par l'air, accompagnés de petits anges d'une saillie moins forte, qui se fondent dans la pproi, côtoient un panneau de plus grande dmiension représentant la Cène, moitié en peinture, moitié en basrelit.'f. Les personnages sont peints; le fond, tout doré, figure, avec des méplats habilement ménagés, la salle oùse passa l'agape pascale. Celte peinture est aussi de M. Givago.
Sous l'arc de la porte, que décore une inscription semi-circulaire en caractères slavons, s'élève un groupe ainsi disposé : au milieu, le Chribt, pontife éternel selon l'ordre de Melchisédech, trône sur un siège richement orné. 11 tient d'une main la boule du monde, figurée pnr un globe de lapis-lazuli, et de l'autre fait le geste consacré. Une auréole entoure sa tête; ses vêtements sont d'or. Derrière son frône se pressent des anges; à ses pieds se couchent le lion ailé et le bœuf symbolique. A sa droite s'agenouille la sainte Vierge; à sa gauche Saint Jean le Précurseur.
Ce groupe, qui entaille la corniche, ofire une particularité remarquable : les personnages sont en ronde bosse, à l'exception des têtes et des mains peintes sur une découpure d'argent ou d'autre métal tail ée d'après le contour. Cette composition de l'icône byzantin avec la sculptiu-e produit un effet d'une puissance extraordinaire, et il faut un examen attentif pour s'apercevoir que les visages et les parties de nu ne sont pas en relief. Les reliefs dorés ont été modelés par M. Klodl ; les parties méplates, peintes par M. de Neff.
A ce sujet central se rattachent, par une transition insensible, des patriarches, des apôtres, des rois, des saints,
des martyrs, des justes, foule pieuse qui forme la cour et l'armée du Christ, et dont les groupes remplissent les vidt s de l'archivolte. Ces figures sont peintes seulement sur fond d'or.
Les arcades des portes latérales ont à leur sommet, comme ornement, les tables de la loi et un calice rayonnant en marbre et en or accompagnés de petits anges peints.
Quand la porte sainte, qui occupe le milieu de cette immense façade d'or, d'argent, de lapis-lazuli, de malachite, de jaspe, de porphyre, d'agate, prodigieux écrin de toutes les richesses que peut réunir la magnificence humaine lorsque aucune dépense ne l'arrête, referm^^ mystérieusement ses battants de vermeil ciselés, fouillés, guillochés, qui n'ont pas moins de trente-cinq pieds de haut sur 14 de largo, on discerne à travers l'éblouissement dans des cadres de rinceaux, les plus merveilleux qui aient jamais entouré œuvre du pinceau, des peintures représentant les quatre évangélistes en buste, l'ange Gabriel et la Vierge Marie en pied.
Mais lorsque, dans les cérémonies du culte, la porte sainte ouvre ses larges battants, un Christ colossal, formant le vitrail d'une fenêtre au fond du sanctuaire, apparaît dans l'or et la pourpre, levant sa dextre pour bénir avec une attitude où la science moderne a su s'ullier à la majestueuse tradition byzantine. Rien n'est plus beau et plus splendide que cette image du Sauveur illuminé de rayons scintillants comme au fond d'un ciel ouvert par l arcade de l'iconostase. L'obscurité mystérieuse qui régne dansl'église.à certaines heures augmente encore l'éclat et la transparence de ce magnifique vitrail peint à Munich.
Noilà les principales divisions tracées : décrivons à présent les figures qu'elles renferment, en commençant par la file de premier rang qui se trouve à la droite du visiteur lorsqu'il regarde l'iconostase.
C'est d'abord Jésus-Christ sur son ti^ne d'architecture byzantine, le globe en main et bénissant; puis vient saint isaac le Dahuate déroulant o jilan de la cathédrale.
Ces oeux figures sont exéculées en mosaïques sur des fonds à petits cubes de cristnl doublés d'or de duoat, d'un effet si chaud et si riche, qu'on admire à Sainte-Sophie de Constantinople et à Saint-Marc de Venise. Une peinture de pierres précieuses ne saurait nvoir qu'un champ d'or.
Saint Nicolas, évêque de Myre el pa!ron de la Russie, en dalmatique de brocart, la main levée et tenant un livre, occupe le troisième panneau. Saint Pierre, séparé de saint Nicolas par la porte de la chapelle latérale, termine la rangée. Toutes ces figures sont dues à M. de iNeff.
A partir du groupe de Jésus-Christ dans sa gloire et entouré de ses élus, la première figure qu'on rencontre sur la seconde file est saint Michel combattant le dragon; puis viennent dans ce même panneau Sainle Anne et sainte Elisabeth qui réunissent leurs maternités miraculeuses. Le dernier compartiment renferme Constaniin le Grand et l'impératrice Hélène revêtus de pourpre et d'or. Cette rangée est de M. Théodore Brulof.
Dans l'altique, en suivant le même ordre, on voit, séparés par des piliers de marbre incrustés de pierre dure, le prophète Isaïe, dont le doigt étendu semble percer les ténèbres de l'avenir ; Jérémie avec le rouleau où ses lamentations sont insci ites ; Davd appuyé sur sa harpe ; Xoé désigné par l'arc-en-ciel ; et enfin, Adam, le père des hommes, peint [ar M. Givago.
A gauche de la porte sainte, faisant symétrie au Christ placé de l'autre côté, la sainte Vierge, avec l'enfont .lésus sur ses genoux, se présente la première. Ce tableau est déjà exéculé en mosaïque, ainsi que le panneau voisin représentant saint Alexandre Nevski en costume de guerre, avec le bouclier et l'étendard de la foi où ligure l'image du Christ. Près de ^aini .Mexandre iXevski se trouve sainte Catherine, couronne au Iront, palme en main, ayant près d'elle la roue qui désigne son marlyre; dins l'angle au delà de l'arcade de 1 1 cliapelle, saint Paul s'appuie sur son glaive. Toute cette lile appartient à M. de Aelf.
La seconde rangée contient : saint iMcolas, en froc de bure ; sainte Madeleine et la tsarine Alcxandra, dans le
même panneau; l'une, désignée par le vase de parfums ; l'autre, par la couronne, l'épée et la pa'me; saint Vladimir et sainte Olga, reconnaissabies à leurs habits impériaux; de M. Théodore Brulof.
Sur la troisième file se succèdent, dans l'ordre où nous les nommons : Daniel avec un lion couché près de lui ; le prophète Elle; le roiSalomon, porlnnt le modèle du temple; .Melchisédech, roi de Salem, présentant le pain du sacrifice; et enfin le patriarche Abraham, de M. Givago, ainsi que toutes les figures que nous venons de nommer.
Ce rempart d'images, séparées par des colonnes de malachite, des compartiments de marbre précieux, des corniches richement ornées, produit, dans la pénombre mystérieuse qui baigne cette partie de la cathédrale, un effet magnifique et imposant. Parfois quelque rayon fait étinceler les fonds d'or fauve : une plaque s'allume découpant comme une figure réelle le saint qui s'en détache; un filet de lumière glisse sur les cannelures de la malachite, une paillette s'accroche à un chapiteau doré, une guirlande sillumine et fait saillie. Les tètes peintes du groupe d'or prennent une vie singulière et ressemblent à ces images miraculeuses des légendes qui regardent, pnrlent ou pleurent. Les scintillations des cierges jettent des lueurs inattendues sur quelque détail resté obscur et dont toute la valeur ressort. Sflon chaque heure de la journée, le voile du sanctuaire s'obscurcit et s'éclaire avec des ombres chaudes ou des flamboiemenis splemlides.
A gauche de l'iconostase, lorsqu'on y fait face, se trouve la chapelle placée sous l'invocation de sainte Catherine; on y pénètre par l'arcade surmontée d'ang(^s tenant le ciboire qui s'ouvre dans la grande iconostase même, à côté de la porte sainte.
L'iconobta-e de la chapelle Sainte-Catherine, qu'on aperçoit du foiidmème de l'église, encadrée dans la net latérale, offre cette disposition : la façade en marbre bbuic statuair •, incrusté de malachite, décoré d'ornements en bronze doré porte au sommet de son fronton un groupe sculptural doré, de M. Piraenef, représentant iNotre-Sei-
gneur Jésus-Christ s'élançant du tombeau à la grande frnyeur des gardes. Dans le tympan, des chérubins déploient sur un linge ce portrait du Sauveur, empreinte miraculeuse qui n'a pas été peinte par la main humaine. La mise au tombeau du divin cadavre occupe la frise. Dans l'archivolte, au-dessus de la porte, figure la Cène. Quatre têtes d'Évangélistes, l'ange Gabriel et Marie, ornent les battants do la porte.
Le Christ présentant l'Évangile ouvert, occupe le premier panneau à droite ; dans le panneau au-dessus se voit sainte Catherine avecles attributs ordinaires, la couronne, la palme et la roue.
La sainte Vierge de Vladimir fait pendant au Christ sur le panneau de gauche; au-dessus d'elle, sainte Anastasie attachée au bûcher, subit son martyre. Sur la porte de droite, pratiquée dans un pan coupé, l'empereur Constantin couronné, vêtu d'une robe de brocart d'or semée d'aigles; dans le compartiment supérieur, saint Métrophane de Voronèje avec la crosse. Sur l'autre porte, l'impératrice Hélène tenant une croiv, pour rappeler qu'elle découvrit les restes de la vraie croix; au-dessus, saint Serge de Radonej.
A l'intérieur de l'iconostase sont peints Jésus-Christ bénissant une image du Sauveur sur le linge, par M. Pluchart, et une sainte Vierge, par M. Chamchine. "
En face de la fenêtre, s'élève la paroi latérale de la grande iconostase, décorée de sculptures et de peintures. Des pilastres ioniens, en marbre blanc statuaire, soutiennent les consoles qui appuient l'atlique. Au-dessus de la porte, des anges adorent le calice rayonnant élevé sur un socle orné de trois têtes de chérubins.
L'archange Michel, copié librement par M. Théodore Drulof du saint Michel qu'on voit au Louvre, terrasse le démon sur la porte. 11 a de chaque côté samt Alexis de Moscou et saint Pierre le Métropolitain, tous deux revêtus de riches habits sacerdotaux. Le second rang, formé de panneaux encadrés de riches moulures, contient saint Uoris et saint Glèbe, saint Barnabe, saint Jean et saint
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Timothée ; puis saitit Théodose et saint Antoine. Toutes ces figures sont peintes sur fond d'or avec un léger accent d'archaïsme.
Le plafond de la coupole représente l'Assomption do la Vierge ; les pendentifs renferment saint Jean Damascène, saint Cyrille de Jérusalem, saint Clément et saint Ignace.
Dans les pénétrations des arcs, M. Bassine, à qui l'on doit les peintures murales de celte chapelle, a figuré les martyres de sainte Catherine, de saint Dimitri, de saint Georges, et le renoncement au monde de sainte Barbara.
De l'autre côté de la grande iconostase, faisant pendant à la chapelle de Sainte-Catherine, se trouve la chapelle de Saint-Alexandie ^evski, dont l'iconostase offre des dispositions identiques.
Jésus sur le Thabor, groupe doré, de M. Piménef, couronne le fronton. Au-dessous, des chérubins déploient une draperie sur laquelle est écrite une légende en lettres slavonnes. Dans la frise est peint un portement de croix. Puis viennent, dans l'archivolte, la sainte Cène, et sur la porte les quatre Évangélisles et l'Annonciation figurée par Gabriel et Marie.
A droite de la por:e, le Christ appelle à lui les petits snfanls. Le compartiment supérieur est occupé par saiiit Alexandre Nevïki, en costume guerrier. Dans le pan en retraite, sur la même ligne, on voit le tsarévich Dimitri, jeune enfant que des anges soutiennent et portent au ciel. Au-dessous, saint Vladimir couronné, vêtu d'une i obe de brocart et portant la croix grecque.
A gauche, la sainte Vierge avec l'enfant Jésus, que airmonte saint Spii idion ; sur le pan conpé, saint Michel de Tver cuirassé, et sainte Olga, en habits impériaux, pressant une petite croix sur sa poitrine. C'est M. Maïlof qui a peint les figuies de cette iconostase; dans l'intérieur de l'iconosiase, il y a un Christ bénissant, de M. Pluchart, et une Nativité, de M. Chamchine.
Le plafond de la coupe a pour sujet Jéhovah dans sa gloire, entouré d'un cercle d'anges et de séraphins. Dans
les pendentifs, sont peints saint Nicodème, saint Joseph, mari de la Vierge, saint Jacques le Mineur, surnommé le frère du Christ, et Joseph d'Arimathie.
Le tympans des arcs sont remplis par des scènes tirées de la vie de saint Alexandre Nevgki, à qui la chapelle est dédiée. Dans l'un, il prie pour la patrie ; dans l'autre, il ga^rne une bataille contre les Suédois, et son cheval blanc se cabre au milieu de la mêlée ; dans le troisième, étendu sur son lit de mort, il fait une fin édifiante et chrétienne entre les cierges qui brûlent et les prêtres qui récitent des prières ; dans le quatrième, on transporte pieusement ses restes à leur dernière demeure sur un riche catafalque porté par un bateau. Ces peintures, comme les peintures murales de la chapelle de Sainte-Catherine, sont dues à M. Pietro Bassine.
La paroi de l'iconostase principale, qui ferme de ce côté la chapelle de Saint-Alexandre Nevski, offre les mêmes divisions que l'autre, et l'ornement en est identique, sauf qu'au-dessus de la porte, les tubles de la loi sculptées en marbre rempliicent le calice.
Sur la porte, M. Théodore Brulof a peint l'ange Gabriel. Dans l'imposte, figure Moïse entre les prophètes Samuel et Elisée. Les deux panneaux voisins contiennent saint Polycarpe et saint Taraise, saint Mélhodius et saint Cyrille, apôtres des S'aves. Les panneaux qui accompagnent la porte repiésentent saint Philippe et saint Jonas, métropolitain de Moscou. Tous ces personnages, sur fond d'or et de style byzantin modernisé, sont de M. Dorner.
Il nous reste à décrire le Saint des sainis, défendu aux regards des fidèles par le voile d'or, de malachite, de lapis-lazuli et d'agate de l'iconostase. On pénètre rarement dans l'enceinte mystérieuse et sacrée où se célèbrent les rites secrets du culte grec. — C'est une sorte de salle ou de chœur qu'éclaire le vitrail où rayonne le Christ gigantesque qu'on aperçoit du fond de l'église quand les portes du sanctuaire s'ouvrent. Deux des parois sont formées par la face intérieure des cloisons ornées de peintures dont nous venons de faire la description.
Au midi, sur le revers de la porte, saint Laurent tient le gril, instrument de son martyre. Saint Basile le Grand et saint Grégoire de Nazianze sont peints dans les compartiments latéraux. L'atlique, divisé en trois cadres, montre dans le premier saint Grégoire Dialogos et saint Eplirem de Syrie ; dans le second, au-dessus de la porte, saint Grégoire de Nysse, saint Samson et saint Eusébe ; dans le troisième, saint Cosme et saint Damien. M. Dorner, artiste bavarois, a peint les figures de la seconde rangée, et M. Moldavsky celles du bas.
La paroi du nord répète exactement cette symétrie : saint Etienne est représenté sur la porte; il a de chaque côté saint Jean Chrysostome et saint Athanase d'Alexandrie, de M. Moldavsky. La rangée supérieure, peinte par M. Dorner, contient Alexis, l'homme en Dieu, et saint Jean Climax, saint Tychon d'Amathonte, saint Pantaleimon et saint Méthodius, saint Antoine et saint Théodore de Kief.
Derrière l'iconostase, on remarque une image du Christ recueillie sur le linge tendu par sainte Véronique, deM.de Neff, et au-dessus du buffet, un Christ bénissant les saintes offrandes, de M. Chamchine.
M. Bruni a représenté, au plafond, le Saint-Esprit entouré d'anges, et sur les trois faces de l'attique, le Lavement des pieds; Jésus-Christ donnant les clés à saint Pierre; Jésus apparaissant aux apôtres, compositions pleines de style et du plus pur sentiment |religieux.
L'autel, en marbre blanc statuaire, est de la plus noble simplicilé. Un modèle de l'église Saint Isaac en argent doré d'un poids considérable, figure le tabernacle. Ce modèle présente quelques détails qu'on ne retrouve pas dans l'édifice réel. Ainsi, les contre-forts qui soutiennent les campaniles sont ornés de grands groupes en relielcomme ceux de l'arc de triomphe de l'Étoile, et l'attique, lisse dans le monument exécuté, offie une suite de bas reliefs dont l'effet eût été heureux, ce nous semble.
Nous avons négligé çà et là, dans l'intérieur de l'église, quelques médaillons ou compartiments encastrés au mi-
lieu des voussures et des soffites, mal éclairés, difficiles à voir et n'ayant qu'une valeur purement décorative , tels que des anges portant des attributs sacrés, de M. (Ihamchine, Élie, Enoch, la Foi, l'Espérance, la Charité, la Sagesse, l'Amour, de M. Maïkof. Nous les mentionnons pour mémoire et afin que notre travail soit complet.
Maintenant que nous avons décrit, avec tout le soin dont nous sommes capable, l'extérieur et l'intérieur de Saint- Isaac, esquissons d'un pinceau plus libre et plus dég;)gé quelques-uns des princ'paux effets de lumière et d'ombre de ce vaisseau immense.
La lumière manque un peu à Saint-Isaac, ou du moins elle est répartie inégalement. La coupole jette un flot de jour sur le centre de la cathédrale, et les quatre grandes fenêtres éclairent suffisamment les coupules situées aux quatre coins de l'édifice. Mais d'autres portions restent obscures, ou du moins ne reçoivent de clarté qu'à certaines heures de la journée, et sous de fugitives incidences de rayons. C'est un défaut voulu, car rien n'était plus facile que de percer des haies dans ce monument dégagé de toutes parts. M. de Montferrand a recherché ce demi-jour mystérieux, favorable aux impressions religieuses et à la prière recueillie. Mais il a peut-être oublié que cette ombre, qui s'accorde avec les architectures romane, byzantine ou gothique, est moins beuriuse dans un édifice de style classique fait pour la lumière, tout couvert de marbre précieux, d'ornements dorés et de peintures murales qui doivent être vues et qu'on désire voir, les dévolions accomplies. Plusieurs de ces peintures ont été exécutées en grande partie à la clarté des lampes, ce qui était une sorte de condamnation de l'emplacement qu'elles occupaient. Il eût été aisé, selon nous, de concilier tout et d'avoir tour à tour la clarté ou l'ombre nécessaire avec des fenêtres qu'on eût aveuglées au moyen de volets, de tentures on de stores opaques. La religion n'y eût rien perdu et l'art y eut gagné. Si Saint-l'étcrsbourg a de longs jours d'été, il y a aussi de longues nuits d'hiver qui empiètent
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sur la journée, et pendant lesquelles il ne filtre du ciel qu'une lumière avare.
Pourtant, il faut le dire, de ces alternatives d'ombre et de clair, il résulte des effets saisissants. Lors ju'on regarde, au bout des nefs obcures qu'elles terminent, les chapelles de Saint- Alexandre Ne\ ski et de Sainte-Catherine, dont les iconostases en marbre blanc ornementées de bronzes dorés, incrustées de malachite et d'agate, [laquées de peintures sur fond d'or, reçoivent le rayon d'une grande fenêtre latérale, on est ébloui de l'éclat que ces façades acquièrent, encadrées par les voussures sombres qui leur servent de reponssoir. La grande vitrine représentant le Christ resplendit dans la pénombre avec une intensité de couleur merveilleuse. Ce jour amorti n'a pas d'inconvénient pour les figures isolées dont le contour arrêté se découpe sur un cbamp d'or. Le brillant du métal détache toujours assez le personnage, mais dans les compositions à groupes multiples, à fonds naturels, il n'en(st pas toujours ainsi. Beaucoup de détails intéressants écbappenl aux yeux et même aux lorgnettes. Les églises byzantines, ou, pour parler plus exactement, du style grécorusse, où règne ce mystère religieux que M. de.Montferrand a désiré obtenir dans Saint-lsaac, ne renferment pas de tableaux proprement dits ; les murailles sont couvertes de peintures décoratives dont les personnages sont tracés sans aucune recherche de l'effet ou de l'illusion sur un champ uni d'or ou de couleur avec des poses convenues, des attributs invariables, exprimés par des traits simples et des teintes plates, et qui habillent l'édifice comme une riche tapisserie, dont le ton général contente l'œil. — Nous savons bien que M. de Montferrand recommandait aux artistes chargés des peintures de Saint-lsaac de piocéder par larges masses, à grands traits et dans une manière décorative; conseil plus facile à donner qu'à suivre avec le style d'architecture adopté. Chaque artiste a fait de son mieux, d'après sa nature et les ressources de son talent, obéissant, à son insu, au caractère moderne de l'église, exci plé sur les iconostases où les figures, isolées
23') YOYAGE EN RUSSIE.
OU placées les unes à côté des autres dans aes panneaux d'or, se détiichaient impérieusement, et prenaient ces contours nettement arrêtés que doit avoir la peinluie lorsqu'eliij est destinée à orner un édifice.
Les compositions de M. Bruni, dont nous avons indiqué, au fur et à mesure qu'elles se présentaient dans la description de l'église, le sujet et l'ordoniiaiicc, se recommandent par un grand sentiment du style et une manier»* vraiment historique formée par l'élude profonde et réfléchie des maîtres italiens. Nous insistons sur celte qualité, car elle se perd chez nous comme ailleurs. M. Ingres el son école en sont les derniers dépositaires. Un certain piquant anecdotique, une rt^cherche trop curieuse de l'effet ou du détail, la crainte que trop de sévérité n'empêche le succès, enlèvent aux œuvres modernes le cachet de gravité magistrale que gardaient, aux siècles passés, des œuvres même de second ordre. iM. Bruni continue les grandes traditions, il s'inspire des fresques de la Sixline et du Vatican, et mêle, outre son sentiment personnel, à cette inspiration, quelque chose de la manière profonde et réfléchie propre à l'école allemande. On voit que s'il a longlen)ps contemplé Michel-.\nge el Raphaël, M. Bruni a jeté un coup d'œil sagace sur Overbeck, Cornélius et Kaulbach, trop ignorés à Paris, et dont les œuvres ont pesé plus qu'on ne croit dans la balance de l'art actuel. 11 médite, arrange, balance el raisonne ses compositions sans éprouver cette hâte d'arriver vile à la peintui e qu'on sent aujourd'hui dans beaucoup de tableaux, d'ailleurs pleins de mérite. Chez M. Bruni, l'exécution n'est qu'un moyen d'exprimer la pensée et non un but; il sait que lorsque le sujet est rendu sur le carton avec style, noblesse et grandeur, la lâche la plus importante de l'art est accomplie. Peut-être même néiilige-lil trop la couleur, et admet-il dans une trop grande proportion ces teintes sobres, neutres, assourdies, abstraites, pour ainsi dire, que faitchoi sir sur la palette le soin de laisser seule l'idée en évidence. Nous n'aimons pas, dans la peinture d'histoire, ce que l'on appelle l'illusion; il ne faut pas qu'une réalilé
trop grossière, qu'une vie trop matérielle trouble ces pages sereiu'^s, où l'image des objets, et non les olijets eux-mêmes, doit seule se reproduire ; cependant il esi bon de se gard' r un peu, surtout en songeant à l'avenir, des localités mates et sombres que conseille l'étude des vieilles fresques. Les peintures exécutées par M. Bruni à Saint- Isaac sont les plus monumentales de celles que l'église renferme ; elles ont du caractère et de la maestria. <juoiqu'il réussisse bien les figures qui demandent de l'énergie et qu'il sache assez l'anatomie pour se livrer à ces violences de musculature que réclament certains sujets, M. Bruni possède en outre, comme don spécial, l'onction, la grâce et une suavité angélique se rapprochant de la manière d'Overbeck; il y a dans ces figures d'anges, de chérubins, d'âmes bienheureuses, une élégance, une distinction, si l'on peut se servir de ce mol employé d'une façon pins mondame, et une poésie d'un charme extrême. M. de Neff a compris les travaux qu'on lui confiait, plus en artiste travaillant pour un musée, qu'en décorateur de monument, mais on ne peut lui en savoir mauvais gré. Ses peintures, placées beaucoup plus près de l'œil, à hauteur d'appui, pour ainsi dire, dans ces niches des pilastres qui forment cadre et donnent à la peinture murale l'aspect d'un tableau, n'exigea'ent pas les sacrifices d'effet et de perspective que demandent lesattiques, les voûtes et les coupoles. Cet artiste a une couleur cliaude et brillante, une exécution habile et précise qui rappellent Pierre de Hess, dont nous avons vu les travaux à Munich. Jésus envoyant son image à Âbgare et V Impératrice Hélèiie retrouvant la vraie croix, sont des tableaux remarquables et qui pourraient être détachés de leurs places sans perdre de leur valeur. Toutes les autres peintures de M. de Nefl dans les niches des pilastres portent le cachet du maître, et révèlent un artiste bien doué, ayant un sentiment trèsjuste de la couleur et du clair-obscur. Les figures isolées qu'il a exécutées sur les iconostases, les têtes et les parties de nu peintes par lui dans le grand groupe doré qui surmonte la porte sainte, ont une force de tons et un relief
étonnants. Il était difficile d'accoupler plus heureusement ia peinture à la ronde bosse, le travail du pinceau à celui du ciseau.
Les peintures de M. Bruni, pour la composition et le style; celle de M. de Neff, pour la couleur et l'exécution, nous semblent les plus satisfaisantes dans leur genre.
M. Pietro Bas^^ine, dans ses nombreux travaux, a m.ontrè de l'abondance, de la facilité et cette pratique décorative qui distingue les peintres du dix-huitiéme siècle, auxquels, de nos jours, on restitue l'e.-time que leur avaient retirée David et son école. On peut dire maintenant comme éloge à un artisîe, qu'il ressemble à Pietro de Cortone, à Carie Maratte ou à Tiepolo. M. Bassine couvre aisément de grands espaces. Il a l'entente de ce que l'on appelle, en art, la machine ; ses compositions font ^ableau, talent plus rare qu'on ne pense et qui se perd de jour en jour.
On connaît à Paris le talent sobre, pur et correct de M. Mussini; il a peint, dans les niches des pilastres, plusieurs compositions qui confirment la réputation qu'il s'est acquise. MM. Markof, Zavialof, Pluchait, Sazonof. Théodore Bruloff, Nikitine, Schebonïef, méritent aussi des éloges pour la manière dont ils se sont acquittés de la tâche qui leur était échue.
Si nous ne portons pas de jugement définitif sur la coupole de Charles Brulof, c'est que la maladie et la mort, comme nous l'avons dit en décrivant sa composition, exécu'ée |ar M. Bassine, l'ont emiêché de la peindie luimême, et de lui imprimer le cachet de sa personnalité, une des plus puissantes et des plus remarquables qu'ait produites l'art national russe. 11 y avait dans Druloll l'étoffe d'un grand peintre, et, parmi de nombreux défauts, ce qui rachète tout, du génie. Sa tète, qu'il s'est plu à reproduire plusieurs fois avec la pâleur et la maigreur croissantes de la maladit\ en pétille. Sous ces cheveux blonds incultes, derrière ce front de plus en plus blême, qu'illuminent des yeux où la vie s'est rrfugièe, il y avait certes une pensée artistique et poétique.
Maintenant, résumons en quelques lignes celle longue étude sur la cathédrale de Saint-Isaac le Dalmate. C'est à coup sûr, qu'on en admette ou non le style, rédifice religieux le plus considérable qui ait été exécuté dans ce siècle. Il lait honneur à M. de Montferrand, qui l'a mené à bien dans un si petit nombre d'années, et a pu s'endormir dans la tombe, en se disant, avec plus de vérité que bii n des poêles orgueilleux : Exegi monumentum œre perennins, satisfaction rarement accordée aux architectes, dunt les plans sont quelquefois si longs à se réaliser, et qui n'assistent qu'à l'état d'esprit à l'inauguration des temples commencés par eux.
Quelque rapide qu'ait été la construction de Saint-Isaac, cependant le temps écoulé enire la pose de la première pierre et celle de la dernière a été assez long pour que bien des changements se soient opérés dans les esprits. A l'époque où les plans de la catliédrale furent reçus, le goût classique régnait sans partage et sans contradiction. Onn'aimettaitque le style grec ou romain considérécomme type de la perfeclion. Tout ce que le génie de l'homme avait imaginé pour réaliser l'idéal d'une religion nouvelle était regardé comme non avenu. L'architecture romane, byzantine, gothique, semblait deinauvais goût, contraire aux régies, barbare, en un mot. On lui trouvait seulement une valeur historique, mais personne à coup sûr ne se fût avisé de la prendre pour modèle. Tout au plus pardonnait-on à la Renaissance, à cause de son amour de l'antiquité, où elle mêlait beaucoup d'inventions délicieuses et de caprices charmants blâmés par les critiques sévères. Enfin, vint l'école romantique, dont les études passionnées sur le moyen âge et les origines nationales de l'art, firent îompiendre, par des commentaires pleins d'enthousiasme, les beautés de ces basiliques, de ces cathédrales et de ces chapelles dédaignées si longtemps comme 1 œuvre patiente d'époques croyantes, mais peu éclairées. On découvrit un ait très complet, très-raisonné, ayant parfaitement conscience de lui-même, oliéissant à des règles certaines, possédant un symbolisme compliqué et mystérieux, dans
ces édifices aussi éfonnan's par leurs masses que par le fini de leurs dé' ails, qu'on avait cru jusqu'alois l'œuvre hasardeuse de tailleurs de pierres et de maçons ignoriints. Une réaction se fit qui bientôt de\int injuste comme toute réaction. On n'accorda plus aucun mérite aux édifices modernes tracés sur le patron classique, et peut-être plus d'un Russe regrette-t-il que dans ce temple somptueux, on n'ait pas imité plutôt Sainte-Sophie de Consiantinople que le Panthéon de Rome. Une pareille opinion peut se concevoir et se soutenir, peut-être même prévaudrait-elle aujourd'hui. Nous n"y trouverions nous-mêuie rien de déraisonnable si l'on commençait maintenant la construction de Saint-Isaac, mais quand les plans en furent tracés, aucun architecte n'eût agi d'autre façon que M. de Montferrand ; toute tentative dirigée dans un autre sens eût paru insensée.
Quant à nous, en deho's de tout système, le style classique nous parait le plus convenable pour Saint-Isaac, cette métropole du culte grec. L'emploi de ces formes consacrées en dehors de la mode et du temps, qui ne peuvent plus, car elles sont éternelles, devenir surannées ou barbares, quelque temps que l'édifice teste debout, était le plus sage pour un monument de ce genre, auquel elles impriment un cachet d'universalité. Connues par tous les peuples civilisés, ces formes ne peuvent qu'exciter l'admiration sans surprise et sans ciitique, et si un autre style eût paru plus local, plus pittoresque, plus imprévu, il eût olfeit aussi l'inconvénient de donner lieu à des jugements divers, et peut-être de sembler bizarre, impression contraire à l'efftt que l'on voulait produire. M. de Montferrand n'a pas cherché le curieux, il a cherché le beau, et cerlainemeni Saint-Isaac est la plus belle église moderne. Son architecture convient admirablement à Saint-Pétersbourg, la plus jeune et la plus neuve det capitales.
Ceux qui regrettent que Saint-lsiac ne soit pas en style byzantin nous font un peut l'elfet de ceux qui regrettent que Saint-Picire de Rome ne soit pas de style gothique,
Ces grands temples, centres d'une croyance, ne doivent affecter rien de particulier, de temporaire, de local ; il faut que tous les siècles et tous les fidèles, de quelque lieu qu'ils viennent, puissent s'y agenouiller dans la richesse, la splendeur et la beauté l
XVÎ
Tout en trouvant la vie agréable à Saint-Pétersbourg, nous étions travaillé du désir de voir la vraie capitale russe, la grande ville moscovite, entreprise que le chemin de for rendait facile.
Nous élions assez acclimaté pour ne pas craindre un voyage par une vingtaine de degrés de froid. L'occasion d'aller à Moscou en agréable compagnie se présentani . nous saisîmes à plein poing son toupet blanc de givre et nous endossâmes le grand costume d'hiver : pelisse de vison, bonnet en dos de castor, bottes fourrées montant jusqu'au dessus du genou. Un traîneau prit notre malle, un autre reçut notre personne soigneusement empaquetée, et nous voilà dans l'immense gare du chemin de fer, attendant l'heure du départ indiquée pour midi ; mais les chemins de fer russes ne se piquent pas comme les nôtres d'une ponctualité chronométrique. Si quelque grand personnage doit f lire partie du train, la locomotive modère son ardeur quelques minutes, un quart d'heure s'il le faut, et lui donne le temps d'arriver. Les voyageurs sont accompagnés de leurs parents et de leurs amis ; et la séparation, quand sonne le dernier. coup de cloche, ne s'accomplit pas sans force poignées de main, embra-^sades et tendres paroles souvent entrecoupées de larmes. Parfois
MOSCOU. 2i5
même, tout le groupe prend des billets, monte en wagon et fait la conduite au partant jusqu'à la station prochaine, sauf à revenir par le premier convoi. Nous aimons celte coutume et la trouvons touchante ; on veut jouir encore un peu de l'objet aimé, et l'on retarde autant que possible le moment douloureux de se quitter. Un peintre eût observé là sur des figures de moujiks, peu belles d'ailleurs, des expressions d'une simplicité pathétique. Des mères, des femmes, dont le fils ou le mari s'en allait peut-être pour longtemps, rappelaient par leur nâve et profonde douleur les saintes femmes aux yeux rougis, à la bouche contractée de sanglots contenus, que les artistes du moyei âge placent sur le chemin de la croix. Nous avons vu en des pays divers bien des cours de Messageries, bien des jetées d'embarquement, bien des gares de défï^rt; mais nous n'avons vu en aucun endroit des adieux si tendres et si désolés qu'en Russie.
L'installation d'un train de chemin de fer, dans une contrée où le thermomètre descend plus d'une fois par hiver jusqu'à trente ou trente-deux degrés Réaumur audessous de zéro, ne doit pas ressembler à celle dont les climats tempérés se contentent. L'eau chaude des manchons de fer blanc, qu'on emploie chez nous, serait bientôt gelée sous les pieds des voyageurs, qui auraient pour chaufferette un b'oc de glace. L'air passant à travers les jointures des portières et des vitres introduirait coryzas, fluxions de poitrine et rhumatismes. Plu>ieurs wagons, soudés ensemble et communiquant par des portes qui s'ouvrent et se ferment au gré des voyageurs, forment une espèce d'appartement précédé d'une antichambre avec watcr closet et cabinet de toilette, où s'enlas-ent les menus bagages, celte antichambre donne sur une plate-forme entourée d'une balustrade, où l'on accède par un escalier, pins commode, à coup sûr, que les marchepieds de nos wagons.
Des poêles bourrés de bois chauffent le compartiment et en maintiennent la température à quinze ou seize degrés, kux joints des fenêtres, des bourrelets de feutre
24 i VOYAGE EN RUSSIE,
empêchent toute intromission d'air froid et concentrent la chaleur interne. Vous voyez donc qu'un voyage de Saint- Pétersbourg à Moscou, au mois de janvier, par une climature dont renonciation seule donnerait le frisson à un Parisien et lui ferait claquer les dents, n'a rien de bien arcliquement glacial. On souffrirait certes davantage pour accomplir à la même époque le trajet de Burgos à Yalladolid.
Autour du premier wagon régnait un large divan à l'usage des dormeurs et des gens qui ne craignent pas de se croiser les jambes à l'orientale. Nous préférâmes le divan aux fauteuils élastiques garnis d'oreillettes capitonnées de la seconde pièce, et nous nous installâmes confortablement dans une encoignure. Il nous semblait, ainsi casé, habiter une maison à roulettes, et non subir les gênes d'une voiture. Nous pouvions nous lever, marcher, passer d'une pièce à une autre avec cette dose de libre arbitre que possède un passager de paquebot, et dont est privé le malheureux encastré dans la diligence, la chaise de poste ou le wagon tel qu'on le fabrique encore en France.
Notre place retenue et marquée par un sac de nuit, comme on ne partait pas encore et que nous nous promenions près du raihvay, la forme singulière du luyau de la locomotive attira nos regards. Il est coiffé d'un vaste entonnoir qui le fait ressembler à ces cheminées vénitiennes au chaperon évasé, se profilant d'une manière si pittoresque au-dessus des murs roses des vues de Canaletto.
Les locomotives russes ne se chauffent pas, comme les nôtres et celles des pays occidentaux, avec du charbon de terre, mais bien avec du bois. Des bûches di3 bouleau ou de sapin s'empilent symétriquement sur le tender et se renouvellent aux stations garnies de chantiers. Ce qui fait dire aux vieux paysans que, du train dont on y va, il faudra bientôt dans la sainte Russie arracher les rondins des isbas pour alimenter les poêles ; mais avnnt que les forêts soient abattues, du moins celles qui ne sont pas trop distantes des lignes ferrées, les sondages des ingé-
nieurs auront découvert quelque banc d'anthracite ou de houille. Ce sol vierge doit cacher d'inépuisables rit liesses. Enfin nous voilà parti. Nous laissons à notre droite, sur l'ancienne route de terre, l'arc de triomphe de Moscou d'une fîére et grandiose silhouelte, et nous voyons fuir les dernières maisons de la ville de plus en plus disséminées, avec leurs clôtures de planches, leurs murailles de bois peintes à la vieille mode russe et leurs toits verts glacés de neige; car, à mesure qu'on s'éloigne du centre, les constructions qui, dans les beaux quartiers, afieclent le style de Berlin, de Londres ou de Paris, reprennent le caractère national. Saint-Pétersbourg commence à dispa raître ; mais la coupole d'or de Saint-Isaac, la flèche de l'amirauté, les pyramidions de l'église des Chevaliers- Gardes, les dômes d'azur étoile et les clochers d'étain à forme bulbeuse étincellent encore à l'horizon, et font l'effet d'une couronne byzantine posée sur un coussin de brocart d'argent. Les maisons des hommes semblent rentrer en terre ; les maisons de Dieu s'élancer vers le ciel.
Pendant que nous regardions, sur la vitre de la portière se dessinait, par suite du contraste de l'air froid du dehors avec l'air chaud du dedans, de légères arborisations couleur de vif-argent, qui bientôt croisent leurs rameaux, s'étalent en larges feuilles, forment une forêt magique et étament si bien le carreau que la vue du paysage est totalement interceptée. Certes, ri( n n'est plus joli que ci s ramages, ces arabesques et ces filigranes de glace si délicatement contournés par le doigt de l'Hiver C'est une des poésies du Nord, et l'imagination peut y découvrir des mirages hyperboréens. Pourtant, quand ou les a contemplés une heure, on s'impatiente ronire ce voile aux broderies blanrhes qui vous empèi'lie également d'être vu et de voir. La curiosité s'irrite de sentir passer derrière cette vitre dépolie tout un mon le d'aspects inconnus qui ne se représenteront peut-être plus jamais à vos yeux. En France, nous eussions sans façon baissé le carreau ; mais en IJnssie c'eût été une imprudence peut-être moi"elle : le froid,
qui guette toujours sa proie, eût allongé dans le wagon ^a monstrueuse patte d'ours polaire et nous eût souffleté co sa grilfe. En plein air, on peut lutter avec lui, comme avec un ennemi farouche, mais après tout, loyal et généreux dans sa rudesse ; mais no le laissez pas pénétrer chez vous : ne lui entr' ouvrez ni la porte ni la fenêtre ; car alors il engage contre la chaleur un combat à outrance; il la crible de ses flé( hes glacées, et si vous en recevez une dans le flanc, vous aurez bien de la peine à en guéri)'.
Il fallait cependant prendre un parti, car il eût élé triste d'être transporté de Saint-I'étersbourg à Moscou dans une boite où se découpait un carré d'une blancheur laiteuse, ne permettant de rien deviner au dehors. Nous nesonnnespas, Dieu merci, du tempérament de cet Anglais qui se fit conduire de Londres à Coiistantinople un bandeau sur les yeux, qu'on ne lui enleva qu'à l'entrée de la Corne d'or, pour jouir brusquement et sans transition affaiblissante de ce splendide panorama sans rival au monde. Donc, enfonçant notre bonnet fourré jusqu'au sourcil, redressant le collet de notre pelisse et la serrant autour de nous, remontant nos bottes à mi-cuisse, enfonçant nos mains dans des gants dont le pouce seul était ariiculé, — une vraie tenue de Samoïéde, — nous nous dii igeàmes bravement vers la plale-furnie qui précédait l'antichambre du wagon. Un vétéran, en capote militaire, décoré de plusieurs médailles, s'y tenait surveillant la marche du convoi et ne paraissait nullement souffrir de la température. Une petite gratification d'un rouble-argent, qu'il ne sollicita pas, mais qu'il ne refusa pas non plus, le fit obli^^eamment se tourner vers un autre puint de l'horizon, tandis (|ue nous allumions un excellent cigare pris ( liez Eliseïef et tiré d'une de ces boîtes à parois de verre qui, laissent voir la marchandise, sans qu'on ait besoin de rompre la bande timbrée par le fisc.
Nous fûmes bientôt forcé de jeter ce pur havane de la Vuelta de Abajo, car s'il brûlait par l'un de S'^s bouts, par l'autre il gelait. Une agglutination de glace le soudait à nos lèvres, dont une pellicule restait collée à la feuille de
tabac toutes les fois que nous l'ôlions de notre bouclie. Fumer en plein air, avec vingt degrés de froid, est une chose presque impossible, et il n'en coûte pas beaucoup de se conformer à l'ukase qui prohibe, dehors, la pipe et le cigare. Le spectacle déroulé devant nos yeux présentait d'ailleurs assez d'intérêt pour nous dédommager de cette petite privation.
Autant que la vue pouvait s'étendre, la neige couvrait la terre de sa froide draperie, laissant deviner à travers ses plis blancs la forme vague des objets, à peu près comme un suaire le cadavre qu'il dérobe aux regards. Il n'y avait plus ni routes, ni sentiers, ni rivières, ni démarcations d'aucune sorte. Rien que les reliefs et des dépressions peu sensibles dans la blancheur générale. Le lit des cours d'eau gelés ne se dislinguait plus que par une espèce de vallée traçant des sinuosités à travers la neige, et souvent comblée par elle. De loin en loin des bouquets de bouleaux roussâtres, à moit é ensevelis, émergaient et montrait nt leurs têtes chauves. Quelques cabanes bâties en rondins, et chargées de frimats, lançaient leur fumée et faisaient tache sur la pâleur de ce morne drap. Le long du chemin de fer se dessinaient des lignes de broussailles plantées sur plusieurs rangs, et destinées à arrêter dans sa course horizontale la poussière blanche et glacée que transporte, avec une impétuosité effroyable, le chasseneige, ce khamsin du pôle. On ne saurait imagiier la grandeur étrange et triste de cet immense paysage blanc, offrant l'aspect que présente au télescope la lune vue en son plein. Il semble qu'on soit dans une planète morte et saisie à jamais par le froid éternel. L'imagination se refuse à croire que ce pr( digieux entassement de neige se fondra, s'évaporera ou se rendra à la mer avec les flots grossis des fleuves, et qu'un jour de printemps rendra vertes et fleuries ces plaines décolorées. Le ciel bas, couvert, d'un gris uniforme, que la blancheur de la terre faisait paraître jaune, ajoutait à la mélancolie du paysage. Un silence profond que troublait seul le grondement du train sur les rails régnait dans la solitude de la campagne, car la neige
amortit tous les sons avec son lapis d'hermine. On n'apercevait personne à travers l'étendue déserte ; aucune trace d'bonime ni d'animal. L'homme se tenait blotti entre les bûches de son isba, l'animal au fond de sa tanière. Seulement, aux approches des stations, débouchaient de quelque pli de neige des traîneaux et des kibitkas au galop de petits chevaux échevelés courant à travers champs sans souci des routes effacées, et venant de quelque village inaperçu à la rencontre des voyageurs. 11 y avait dans notre compartiment déjeunes seigneurs allant à la chasse, et vêtus pour la circonstance de belles touloupes toutes neuves d'un ton saumon clair, et relevées de piqûres formant de gracieuses arabesques. La touloupe est une sorte de cafetan en peau de mouton dont le poil se porte en dedans comme toutes les fourrures, dans les pays vraiment froids. Un bouton la rattache à l'épaule, une ceinture de cuir à plaques de métal la serre à la taille. Ajoutez à cela un bonnet d'astrakan, des bottes de feutre blanc, un couteau de chasse au ceinturon, et vous aurez un costume d'une élégance toute asiatique ; quoique ce soit le vêtement des moujiks, les barines n'hésitent pas à le prendre on ces circonstances, car il n'en est pas de plus commode et de mieux adapté au climat. D'ailleurs, la différence entre celte louloupe propre, souple, chamoisée comme une peau de gant, et la louloupe souillée, graisseuse, railoilée du moujik, est assez grande pour que la confusion ne soit pas possible. Ces bois de bouleaux et de sapins qu'on aperçoit à l'horizon, où ils tracent des lignes brunes, ont pour hôtes des loups, des ours, et parfois, dit-on, des élans, fauve et farouche gibier du Nord, dont la chasse n'est pas sans danger, et qui demande des Nemrods agiles, robustes et courageux .
Une troïka, traîneau attelé de trois chevaux superbes, attendait nos jeunes seigneurs à Tune des stations, et nous les vîmes s'enfoncer dans l'inlérieur des terres avec une r;ipidité qui n'avait rien à envier à celle de la locomotive, par une route disparue sous la neige, mais indiquée de distance en distance au moyen de perches servant
de jalons. Au train dont ils allaient, nous les eûmes bientôt pi rdus de vue. Ils devaient retrouver, à un cluVoau dont le nom nous échappe, des compagnons de chasse, et se promettaient bien d'être plus heureux que ces bcn^Hs des fables de La Fontaine, qui vendent la peau de Tours avant de l'avoir tué. Ils comptaient tuer l'ours et garder sa peau pour en faire un de ces tapis de pied à bordure écarlate et à lête rembourrée, où ne manquent jamais de trébucher les vojageurs novices dans les salons de Saint-Pétersbourg. A leur air tranquillement délibéré, nous ne doutons pas de leurs prouesses cynégétiques.
Nous ne mentionnons pas station par station les localités que longe le chemin de fer : cela n'apprendrait pas grand'chose à nos lecteurs quand nous leur dirions que le train s'arrête à telle ou telle localité dont le nom n'éveillerait chez eux aucune idée ni aucun souvenir, d'autant plus que ces villes ou bourgs de peu d'importance pour la plupart sont parfois assez éloignes du chemin de fer et ne se trahissent que par les bulbes vertes et les coupoles de cuivre de leurs églises. Car le raihvay de Saint-Pétersbourg à Moscou suit inflexiblement la ligne droite et ne se dérange sous aucun prétexte ; il ne fait pas l'honneur d'une courbe ou d'un coude à Tver, la ville la plus considérable qu'il rencontre dans son parcours, et d'où partent les bateaux à vapeur du Volga ; il passe fièrement à quelque distance, et il faut rejoindre Tver en traîneau ou en drojky, suivant la saison.
Les stations bâties sur un plan uniforme sont magnifiques. Leur architecture mélange agréablement povr l'œil les tons rouges de la brique et les tons blancs de 1 pierre. Mais qui en a vu une les a vues toutes ; décrivons cellp où l'on s'arrêta pour dîner. Celte station offre cette pai ticularité d'êlre placée non sur le bord du chemin, mais au milieu, comme l'église de Marylebone, dans le Strand. Le raihvay l'entoure de ses rubans de fer, et c'est à ce point que se rencontrent, en s'évitant, les trains partis de Moscou et de ^^ainl-Pélersbourg. Les deux convois versent sur le trottoir de gauche et de droite leurs voyageurs, qui
sassoient à la même table. Le train de Moscou amène des gens vfnus d'Archangel, deTobolsk, de Viatka, d'Likoulzk, des bords du flr uve Amour, des rives de la mer Caspienne, de Kazan, de Tifflis, du Caucase, de Crimée, du fond de toutes les lUissies européennes et asiatiques, qui, en passant, serrent la main à leurs connaissances occidentales apportées par le train de Saint-Pétersbourg. C'est une agape cosmopolite où se parlent plus d'idiomes qu'à la tour de Babel. De larges baies en arcades à doubles fenêtres se faisant face éclairaient la sa'le où la table était mise et où régnait une douce température de terre qui permettait à des lataniers, à des tulipiers, et autres plantes des régions tropicales, d'épanouir leurs larges feuilles soyeuses. Ce luxe de plantes rores et qu'on ne s'attend pas à trouver sous un climat si âpre est presque général en Russie. Il donne un air de fête aux intérieurs, repose les yeux de l'éclat étincelant de la neige, et maintient la tradition de la verdure. La table était splendidement servie, couverte d'argenterie it de cristaux, hérissée de bouteilles de toutes formes et de toutes provenances. Les longues quilles de vin du Rhki dépassaient de la tête les bouteilles de vin de Bordeaux au long bouchon, coiffées de capsules métalliques, les bouteilles de vin de Champagne au casque en papier de plomb ; il y avait là tous les grands crus, les châteaux dYquem, les hauts Barsac, les châteaux Laffitte, les Gruau-Lai ose, la veuve Clicquot, le Rœderer, le Moët, les Sternberg-Cabinet, et aussi toutes les marques célèbres de bières anglaises ; un assortiment complet de boissons illustres chamai ré d'étiquettes dorées, aux couleurs vives, aux dessins engageants, aux blasons auihentiques. C'est en Russie que se boivent les m«illeurs vins de France ; et le plus pur jus de nos récoltes, la mèregoutte de nos cuvées passe par ces gosiers septentrionaux qui ne regardent pas au prix de ce qu'ils avalent. Excepté une soupe au chtchi, la cuisine, il n'est pas besoin de le dire, était française (t nous gardons souvenir dun certain chaud froid de gelinottes que n'eût pas désavoué Robert, ce grand officier de bouche dont Carême disait :
« Il est sublime dans le chaud-froid ! » Des garçons en habit iioii-, cravate blanche et gants blancs, circulaient t.utoiii de la table et servaient avec un empressement sans biuit.
Noir 3 appétitsatisfait, pendant que les voyag-^urs vidaient des verres de toutes formes, nous regardâmes les deuv salons situés aux extrémités de la salle et réservés aux personnages illustres, les élégantes petites boutiques où étaient exposés des sachets, des bottes et des pantoufles de Toula en maroquin brodé d'or et d'argent, des tapis circassiens brodés en soie sur fondécarlate, des ceintures tressées de fils d'or, des étuis contenant des couverts en platine niellé d'or d'un goût charmant, des modèles de la cloche fendue du Kremlin, des croix russes en bois, sculptées avec une patience toute chinoise, et historiées d'un nombre infini de personnages microscopiques, mille riens amusants faits pour tenter le touriste et alléger son viatique de quelques roubles, s'il n'a pas, comme nous, la force de résister à la concupiscence des yeux et de se contenter du simple aspect. Cependant il est bien difficile, en songeant aux amis absents, de ne pas s'encombrer de ces jolies bagatelles qui marquent au retour qu'on n'a pas oublié, et l'on finit toujours par succomber.
Le repas avait réuni dans la même salle les hôtes séparés des wagons, ^et nous fi mes cette remarque qu'en voyage comme en ville les femries paraissaient moins sensibles au froid que les hommes. La plupart se contentent de la pelisse de satin doublée de fourrures ; elles ne s'enfouissent pas la tête dans des collets remontés et ne se chargent pas d'un tas de vêtements superposés. Sans doute la coquetterie y est pour quelque chose ; à quoi sert d'avoir une taille fine, un petit pied, et de ressembler à un paquet ? une jolie Sibérienne attirait tous les regards par une élégance que le voyage* n'avait dérangée en rien. On eût dit qu'elle descendait de voiture pour entrer à lopéra. Deux Tsiganes mises avec une richesse bizarre nous frappèrent par l'élrangeté de leur type, que rendait plus singulier encore leur parure à demi-ci vili>iée. Elles riaient aux
propos galants de jeunes seigneurs en montrant des dénis d'une blancheur féroce enchâssées dans ces gencives brunes caractéristiques de la race Bohème.
En sortant de cette tiédeur, malgré la pelisse que nous avions réendossée, le froid, aux approches de la nuit, noui sembla plus piquant. En effet, le thermomètre s'élai! abaissé de quelques degrés. La neige avait pris une plus grande intensité de blancheur et craquait sous le pie.l comme du veire pilé. Des paillettes diamantées flottaient en l'air et retombaient sur le sol. il eût été imprudent do reprendre notre poste à la balustrade du wagon. Nous au rions pu y compromettre l'avenir de notre nez. D'ailleurs le paysage continuait toujours le même. Les plaines blanches succédaient aux plainesblanches, car il faut en Uussic parcourir d'immenses espaces pour que l'horizon change d'aspect.
Le vétéran à la poitrine plastronnèe de médailles remplit le poêle de bûches et la température du wagon qui s'était un peu refroidie remonta bien vile ; il y régnait une douce tiédeur, et sans le mouvement de Licet imprimé par la traction de la locomotive on aurait pu se croire dans sa chambre. Les wagons de classe inférieure, installés avec moins de confort et de luxe, sont<;haiiffésde la même manière. En Russie, la chaleur est dispensée à tout le monde. Les seigneurs et les paysans sont égaux devant le theimométre. Le palais et la cabane marquent un degré identique. C'est une question de vie ou de mort.
Couché sur le divan, la tête appuyée à notre sac de nuit, couvert de notre pelisse, nous ne tardâmes pas à nous endormir, dans un parfait bien-être et bercé par la liépidalion régulière de la machine. Quand nous nous réveillâmes, il était une heure du matin et la fantaisie nous prit d'aller quelques instants contempler l'attitude nocturne de la nature ^e.tentrionale. La nuit d'hiv«r est longue et profonde sons ces latitudes, mais aucune obscurité ne peut éteindre tout à fait la bl.incheur de la neige. Sous le ciel le plus sombre on distingue sa pâleur livide étalée comme un drao mortuaire sous une voûte de caveau. 11
s'en dégage de vagues lueurs, de bleuâtres phosphorescences. Elle trahit les objets disparus parla touche qu'elle accroche à leurs reliefs et les dessine comme au crayon blanc sur le fond noir de l'ombre. Ce paysage blafard, dont les lignes changeaient d'axe et se repliaient rapidement derrière le train, avait l'aspect le plus étrange. Un moment la lune, perçant la couche épaisse dos nuages, allongea son froid rayon sur la plaine glacée dont les parties éclairées prirent l'éclat de l'argent, tandis que les autres s'azurérent d'ombres bleues, prouvant la vérité de l'observation de Gœthe sur les ombres de la neige, dans sa théorie des couleurs. On ne saurait imaginer la mélancolie de cet immense horizon pâle qui paraissait refléter la lune et lui renvoyer la lumière qu'il en recevai*. 11 se reformait autour du wagon, toujours le même comme la mer, et cependant la locomotive fuyait à toute vitesïC, lançant par son tuyau de crépitantes gerbes d'étin^ elles rouges; mais il semblait à la vue découragée qu'on ne dût jamais sortir de ce cercle blanc. Le froid, augmenté du déplacement de l'air, devenait intense et nous pénétrait jusqu'aux os, malgré la moelleuse épaisseur de nos fourrures ; notre haleine se cristallisait à nos moustaches et nous faisait comme un bâillon de glace ; les cils de nos yeux se prenaient et nous sentions, quoique nous fussions debout, le sommeil nous envahir invinciblement: il était temps de rentrer. Qunnd il ne fait pas de vent, le fioid le plus rigoureux est supportable, mais le moindre souffle aiguise ses flèches et affile le tranchant de sa hache d'acier. Ordmairement, par ces basses températures où le mercure se fige, il n'y a pas un soupir de brise et l'on pourrait traverser la Sibérie une bougie à la main sans que la flamme oscillât ; mais au plus léger courant d'air on gèle, fût-on empaqueté dans la dépouille des hôtes les mieux fourrés du pôle.
Ce fut pour nous une sensation des plus agréables de retrouver la bénigne atmosphère de notre compartiment el de nous blottir en notre coin, où nous dormunes jusqu'au petit jour avec ce sentiment particu'ier de plaisir qu'é-
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prouve l'hornme abrité contre les rigueurs de la saison écrites sur les vitres en letlns de glace. Le .Matin gris, comme dit Shakespeare, car l'Aurore aux dtigts de rose d'Homère aurait des engelures sous une pareille latitude, commençait, enveloppé de sa pelisse, à marcher sur !a neige avec ses boites de feutre blanc On approchait de Moscou dont on discernait déjà, de la plale-forme du wagon, la couronne dentelée sur les premières clartés du jour.
11 y a quelques années encore, aux yeux d'un Parisien, Moscou apparaissait vaguement, au fond d'un reculeiaeijt prodigi» ux, comme dans une sorte d'aurore boréale emplissant tout le ciel, aux lueurs de l'incendie allumé par Roslopchine, dessinant son diadème byzantin, héi issé de tours et do clochers bizarres, sur un (lamboyemeut d'éclairs et de fumée. — C'était une ville fabuleusement f plendide et chimériquement lointaine, une tiare de pierreries posée dans un désert de neige et dont les revenus de 1812 pailaient avec une sorte de stupeur ; car pour eux, la ville sélait changée en volcan. En effet, avant l'invention des bateaux à vapeur et d: s chemins de fer, ce n'était pas une médiocre entreprise que d'aller à Moscou. C'était plus difficile encore que d'aller à Coi inllie, dontle voyage, cependant, n'est pas permis à tout le monde, s'il faut en croire le proverbe.
Tout enfant, .Moscou préoccupait notre imagination et nous restions souvent en extase, sur le quai Voltaire, devant la vitrine d un marchand de gravures où étaient exposées de grandes vuespanoiamiques de .Moscou à l'aquatinte, coloriées d'après les procédés de Demarne ou de Debucourt, comme on en faisait beaucoup alors. Ces clochers à forme d'oignon, ces coupoles surmontées de croix à chaînettes, ces maisons peintes, ces personnages à large barbe et à chapeaux évasés, ces femmes coifiées du povoïnik et portant la tunique courte à ceinture sous le bras, nous semblaient appartenir au monde de la lune, et l'idée d'y faire jamais un voyage ne se présentait pas à notre esprit; d'ailleurs, puisque Moscou était brûlé, quel inlè-
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rêt pouvait offrir ce monceau de cendres? — il nous fallut longtemps pour admettre que la ville avait été reconstruite et que tous lei vieux monuments ne s'étaient pas abîmés dans les flammes: Eh bien, dans moins d'une demi-heure, nous allions juger si les aqua-tintes du quai Voltaire étaient inexactes ou fidèles!
Au débarcadère était ameuté tout un peuple d'isvoscbiks offrant leurs traîneaux aux voyageurs, et cherchant à décider leur préférence. Nous en choisîmes deux. Nous montâmes dans l'un avec notre compagnon et l'autre fut chargé de nos malles. Selon la coutume des cochers russes qui n'att«ndent jamais qu'on leur désigne l'endroit où l'on va, nos conducteurs firent prendra à leurs bêtes un galop préalable et se lancèrent dans une direction quelconque. Ils ne manquent jamais à cette espèce de fantasia.
La neige était tombée en bien plus grande abondance à Moscou qu'à Saint-Pétersbourg, et la piste des traîneaux, dont les bods avaient été soigneusement relevés à la pelle, dépa-siit le niveau des trottoirs dégagés de plus de cinquante centimètres. Sur cette couche épaisse et miroitée par les patins des traîneaux nos frêles équipages volaient comme lèvent, et les pieds des chevaux envoyaient, dru comme grêle, des parcelles glacées contre le cuir du para-neige. La rue que nous suivions était bordée d'étuves publiques, de bains de vapeiH% car le bain d'eau est peu pratiqué en Russie. Si le peuple a l'air sale, cette malpi opretè n'est qu'apparente et tient aux vêtements d'hiver coûteux à renouveler; mais il n'y u pas à Paris de petite maîtresse pétrie au cold-cream, à la poudre de riz et au lait virginal, qui ait le corps plus net qu'un moujik sortant de létuve. Les plus pauvres y vont une fois au moins par semaine. Ces bains pris en commun, sans distinction de sexe, ne coûtent que quelques kopecks. Il est bien entendu qu'il existe pour les gens riches des établissements plus luxueux, où sont réunies toutes les recherches de l'art balnéatoire.
Après quelques instants d'une course insensée, nos co-
cliers, jugeant la discrétion poussée assez loin, s'étaient retournés sur leur siège et nous avaient demandé où nous allions. Nous leur indiquâmes l'hôtel Chevrier, rue des Yie.lles-Gazetlos. Ils reprirent leur course vers un but désormais certain. Pendant la route, nous regardions avidement à droite et à gauche sans rien voir de bien caractéristique. Moscou s'est formé par zones concentriques; l'extérieure est la plus moderne et la moins intéressante. Le Kremlin, qui était aulrefois toute la ville, en présente le cœur et la moelle.
Au dessus de maisons qui ne différaient pas beaucoup de Cilles deSaiiU-Péterbourg,s'arr''jndissaient parfais des coupoles d'azur éloilées d'or, ou des clochers bulbeux revêtus d'étain ; uno église d'architecture rococo dressait sa façade coloriée d'un rouge vif et bizarrement rehaussée de neige à toutes les saillies ; d'autres fois l'œil était surpris par une chapelle peinte en bleu Marie-Louise, que l'hiver avait, çà et là, glacé d'argent. La question de l'architecture polychrome, si vivement débattue encore parmi nous, est depuis longtemps tranchée en Russie ; on y dore, on y argenté, on y peint de toutes couleurs les édifices sans le moindre souci du bon goût et de la sobriété, comme l'entendent lespseudo-classiques, car il est certain ([ue les Grecs donnaient des teintes variées à leurs monuments et même à leurs statues Bien de plus lunusaiil que celte riche palette appliquée à 1 archiltciure condamnée dans l'Occident aux gris blafards, aux jaunes neutres et aux blancs sales.
Les enseignes des magasins faisaient ressortir, comme d es ornements d'or, ces belles lettres de l'alphabet russe qui 0!it de» altitudes grecques et pourraient s'employer dins des frises décoratives, à l'exemple des caractères cufiques. L) traduction en était faite, à l'usage des illettrés ou des cil angers, par la représentation naïve des objets que renfermait la boutique.
Nous arrivâmes bientôt à l'hôtel dont la grande cour pavée en bois montrait sous des hangars la carrosserie la plus variée; traîneaux, troïkas, tarentasses, drojkis, kibit-
kas, chaises de poste, berlines, landaux, chars- à-bancs, voitures d'été et d'hiver, car en ilussie personne ne marche, et si l'on envoie chercher des cigares par un domestique, il prend un traîneau pour faiie les cent pas qui séparent la maison du débit de tabac. On nous donna des chambres ornées de glaces, tapissées de papiers à grands ramages et garnies de meubles somptueux, à l'instar des grands hôtels de Paiis. Pas le plus petit vestige de couleur l'cale, mais en revanche tout l'outillage du confort moderne. Quelque romantique qu'où soit, on s'y résigne facilement, tant la civilisation a de prise sur les caractères les plus rebelles à ses mollesses ; il n'y avait de russe que le grand canapé de cuir vert sur lequel il est si doux de dormir roulé dans sa pelisse.
Nos lourds vêtements de voyage pendus au vestiaire et nos ablutions faites, avant de nous lancer par la ville, nous pensâmes qu'il serait bon de déjeuner pour n'être pas distrait dans nos admirations par des tirailleinenls d'estomac el forcé de revenir à l'hôtel, du fond de quelque quartier fantastiquement éloigné. Le repas nous fut servi au milieu d'une salle vitrée, arrangée en jardin d'hiver et encombrée de plintes exotiques. Manger à Moscou un beefsleack aux pommes de terre soufflées, dans une forêt vierge en miniature, est une sensation assez bizarre. Le garçon qui attendait nos ordres, debout à quelques pas de la table, quoique portant un habit noir et une cravate blanche, avait un teint jaune, des pommettes saillantes, un petit nez écrasé qui dénonçaient son origine mongole et disaient qu'il ne devait pas être né bien loin des frontières de la Chine, malgré son air de garçon du café Anglais.
Comme on ne peut pas observer à son aise les détails d'une ville, emporté par un traîneau qui file comme l'éclair, au risque de passer pour un seigneur médiocre et de nous attirer le mépris des moujiks, nous résolûmes de faiie notre première excursion à pied, chaussé de fortes galoches fourrées destinées à séparer la semelle de nos bottes du tiottoir glacial, et bientôt nous arrivâmes au
•258 VOYAGE EiN RUSSIE.
Kilaï-Gorod quî est le quartier des affaires, sur la Krasnaïa,laplacc rouge ou plutôt la belle place, car en russe les mois rouge et beau sont synonymes. Un des côtés de cette place est occupé par la lo.igue façade du Gostinoi Dvor, immense bazar coupé de rues vitrées comme nos passages, et qui ne contient pas moins de six mille boutiques. Le mur d'enceinte du Kremlin ou Kreml s'élève à l'autre bout avec ses portes percées dans des tours à toiis aigus et laissant voir par-dessus se> créneaux les coupoles, les clochers et les flèches des églises ou couvents qu'il renferme. A l'autre coin, étrange comme l'architecture du rêve, se dresse chimériquement l'impossible église de Vassili-Blajennoi, qui fait douter la raison du témoignage des yeux. On la voit avec toute l'apparence de la réalité, et l'on se demande si ce n'est pas un mirage fanta^-tique, un édifice de nuées bizarrement coloré par le soleil et que le tremblement de l'air va déformer ou évanouir. C'est sans aucun doute le monument le plus original du monde, il ne rappelle rien de ce qu'on a vu et ne se rattache à aucun style : on dirait un gigantesque madrépore, une cristallisation colossale, une grotte à stalactites retournée. Mais ne cherchons pas de comparaisons pour donner l'idée d'une chose qui n'a ni prototype, ni similaire. Essayons plutôt de décrire Vassili-Blajennoi, si toutefois il existe un vocabulaire pour parler de ce qui n'a pas été prévu.
Il y a sur Vassili-Bla-ennoi une légende qui probablement n'est pas vraie, mais qui n'en exprime pas moins avec force et poésie le s ntiment de stupeur admiralive que dut produire, à l'époque demi-barbare où il s'éleva, cet édifice si singulier, si en dehors de toutes les traditions architecturales. Ivan le Terrible fit bâtir cette cathédrale en actions de grâces d ' la prise de Kazan, et lorsqu'elle fut achevée il la trouva tellement belle, admirable et surprenante, qu'il ordonna de crever les yeuv à l'architecte — un Italien, dit-on — pour que désormais il ne pijt en édifier ailleurs de pareilles. Selon une autre version de la même légende, le tsar demanda à l'auteur de l'église s'il ne pourrait pas en élever une plus belle en-
MOSCOU. 2o0
core, et sur sa réponse affirmative il lui fit coii[ior la tête pour que Vassili-Blajennoi restât un monument sans rival. On ne saurait imaginer une cruauté plus flatteuse dans sa jalousie, et cet Ivan le Terrible était au fond un vrai altiste, un dileltanfe passionné. Cette férocité, en matière d'art, nous déplaît moins que l'indifférence. Toujours est-il que Vassili-Blajennoi n'a été tiré qu'à une épreuve.
Figurez-vous, sur une espèce de plate-forme qu'isolent des terrains en contre-bas, le plus bizarre, le plus incohérent, le plus prodigieux entassement de cabines, de logettes, d'escaliers projetés en dehors, de galeries à arcades, de retiaits et de saillies inattendus, de porches sans symétrie, de chapelles juxtapo-ées, de fenêtres percées comme au hasard, de formes indescriptibles, relief des dispositions intérieures, comme si l'architecte, assis au centre de ^on œuvre, avait fait un édifice au repousse. Du toit de cette église, qu'on pourrait prendre pour une pagode indoue, chinoise ou Ihibétaine, jaillit une iorèt de clochers du goût le plus étrange et d'une fantaisie dont rien n'approche. Celui du milieu, le plus élevé et le plus massif, présente trois ou quatre étages jusqu'à la base de sa flèche. Ce sont d'abord des colonnettes et des bandeaux denticulés, puis des pilastres encadrant de longues fenêtres à meneaux, ensuite un pnpelonnage d'arcatures superposées, et sur les côtes de la flèche des crosses verruqueuscs dentelant chaque arête, le tout terminé par un lanternon que surmonte une bulbe d'or renversée portant la croix russe sur sa pointe. Les autres, de moindre dimens'on et de moindre hauteur, afectent des formes de minaret et leurs tourelles faiitasqnement ouvragées se terminent par les renflements bizarres de leurs coupoles à formes d'oignons. Les unes sont martelées à facettes, les autres côtelées, celles-ci taillées en pointe de diamant comme des ananas, celles-là rayées de stries en spirales, d'autres enfin imbriquées d'écaillés, losangées, gaufrées en gâteau d'abeille, et toutes drcàscnl à leur sommet la croix oniée de boules d'or.
Ce qui ajoute encore à l'effet fantastique de Vassili-BIajonnoi, c'est qu'il est colorié de la base au faîte des tons les plus disparates qui cependant produisent un enseniLle harmonieux et chaniiant pour l'œil. Le rouge, le bleu, le vert-pomme, le jaune y accusent tous les membres de l'architecture. Les culonnetles, les chapiteaux, les arcatures, les ornements sont peints de nuances diverses qui leur prêtent un puissant relief. Aux rares espaces planes on a simulé des divisions, des panneaux encadrant des pots de fleurs, des rosaces, des entrelacs, des chimères. L'enluminage a historié les dômes de clochetons de dessins pareils aux ramages des châles de l'Inde, et, ainsi posés snr le toit de l'église, ils ressemblent à des kiosques de sultans. M. Hittorf, l'apôtre de l'architecture polychrome, verrait là l'éclatante confirmation de sa théorie.
Pour que rien ne manquât à la magie du spectacle, des parcelles de neige, retenues par les stiillies des toits, des frises et des ornements, semaient de pailleiles d'argent la robe diaprée de Yassili Blajennoi et piquaient de mille points étiiicelants cette décoration merveilleuse.
Remettant à plus tard notre visite au Kremlin, nous entrâmes tout de suite dans l'église de Vassili-Blajennoi, dont la bizarrerie excitait au plus haut point notre curiosité, pourvoir si le dedans tenait les promesses du dehors. Le même génie fantasque avait présidé à la distribution et à l'ornementation intérieures. Une première cha[)elle basse, où tremblotaient quelques lampes, ressemblait à une caverne d'or ; des luisants soudains y jetaient leurs éclaits parmi des ombres fauves et découpaient comme des fantômes les raides images des saints grecs. Les mosaïques de saint Marc à Venise peuvent donner une idée approximativede ceteffet dune étonnante richesse. Au fond, l'iconostase se dressait comme une muraille d'or et de pierreries entre les fidèles et les arcanes du sanctuaire, dans une demi-obscurité traversée de rayons. Vassili-Blajennoi n'offre pas comme les autres églises un vaisseau unique composé de plusieurs nefs communiquant entre elles et se coupant à certains points d'intersection d'après
les lois du rile suivi dunsle temple. Il est formé d'un faisceau d'églises ou de chapelles juxtaposées etin lopendantes les unes des autres. Chaque clocher en contient une qui s'arrange comme elle peut dans ce moule. La voûte est la gaîne même de la flèche ou la hulbe de la coupole. On se croirait sous le casque démesuré de quelque géant circassieii ou tartare. Ces calottes sont du reste merveilleusement peintes et dorées à l'intérieur. 11 en est de même (les murailles recouvertes de ces figures d'une baibarie hiératique voulue, dont les moines grecs du mont Athos ont conservé l' patron de siècle en siècle et qui, en Russie, trompent plus d'une fois lobservaleur inattentif sur l'âge d'un monument. C'est une sensation étrange que de se trouver dans ces mystéi^cux sanctuaires où les personnages connus du culte catholiqu'% se mêlant aux saints particuliers du calendrier grec, semblent avtc leur tournure archaïque, byzantine et contrainte, traduits gauchement dans l'or par la dévotion enfantine de quelque peuplade primitive. Ces images à l'air d'idoles qui vous regardent à travers les découpures de vermeil des iconostases ou s'allongt nt symétrique i ont sur les parois dorées, ouvrant leurs grands yeux fixes, ouvrant leur main brune aux doigts repliés d'une façon diabolique, produisent par leur aspect farouche, extra-humain, immuablement traditionnel, une impression rel'gieuse que n'obtiendraient par les œuvres d'un art plus avancé. Ces figures, dans le miroitement de l'or, sous les clartés vacil'antes des bimpes, preiment aisément une vie fantasmatique capable d'3 frapper les imaginations naïves et d'inspirer, quand le jour baisse, une certaine horreur sacrée.
D'étroits corridors, des galeries aux arcades basses dont chaque coude touche les murs et qui vous forcent à baisser la tête, circulent au'our de ces chapelles et permettent d'aller de l'une à l'autre. Rien de plus fantasque que c> s passages; l'architecte semble avoir pris plaisir à brouiller leur éciieveau. Vous montez, vous descendez, vous sortez de l'édifice, vous y rentrez, contournant sur une corniche la rondeur d'un clocher, marchant dans l'é-
paisseiir, d'un mur par des torluosilés semblables aux tubes capillaires des ma(lri''pores ou aux chemins que les scotines tracent sous l'écorce du bois. Après tant de tours et de détours la tète vous tourne, le vertige vous prend et l'on se croirait le moUus^jue d'un coquillage immense. Nous ne parlons pas des recoins mystérieux, des caecums inexpliqués, des portes basses conduisant on n' sait où, des escaliers obscurs descendant vers les profondeuinous n'en finirions jamais sur cette architecture où l'on semble marcher dans un rêve.
Les jours d hiver sont bien courts en Russie et déjà l'ombre du crépuscule commençait à faire briller d'un éclat plus vif les lampes brûlant devant les images des saints lorsque nous sortîmes de Vassili-Blajennoi, augurant bien, d'après cet échantillon, des richesses pittoresques de Moscou. Nous venions d'éprouver cette sensation si rare dont la recherche pousse le voyageur aux extrémités du monde; nous avions vu quelque chose qui n'existe pas ail'eurs. Aussi, nous l'avouons, le groupe en bronze de .Minine et Pojarsky, placé près du Gostinoi-Dvor et faisant face au Kremlin, nous toucha-t-il médiocrement comme œuvre d'art ; cependant le statuaire auteur du groupe, M. Marloss, ne manque pas de talent. M.iis, près de la fantaisie effrénée de Vassili-Blajennoi, son travail nous parut trop froid, trop correct, trop sagement académique. Minine était un boucher de Nijui-Novgorod qui levi une armée pour cliasser les Polonais devenus niaîlres de Moscou, à la suite de l'usurpation de Boris-Godouuof, et en remit le commandement au prince Pojarsky. k eux deux, l'iiomme du peuple ft le grand seigneur délivrèrent des étrangers la ville sainte, et sur le |)iéd 'Slal orné de basreliefs de bronze on lit cette inscription : « Au bourgeois Minine et au prince Pojarsky la Puissie reconnaissante, l'an 1818. «
En voyage nous avons pour règle, lorsque le temps ne nous presse pas d'une façon trop impérieuse, de nous arrêter sur une impression vive. Il est une minute où l'œil, saturé de formes et de couleurs, se refuse à l'absorption
de nouveaux aspects. Plus rien n'y enfrp, comme en un vase trop plein. L'image antérieure y persisle et ne s'ef ace pas. En cet état on regarde, mais on ne voit plus. La réline n'a pas eu le temps de se sensibiliser pour une nouvelle impression. C'était notre cas en sortant de Vassili- Blajennoi, et le Kremlin voulait un regard frais, un œil vierge. Aussi; après avoir jelé un dernier coip d'œil aux cloclietons extravaganis de la cathédrale d'Ivan le Terrible, allions nous appeler un traîneau pour retourner à noire liûtcl, quand nous fûmes retenu sur la Krasnaïa par un bruit singulier qui nous fît lever la têle vers le ciel. Des corneilles et des corbeaux traversaient en croassant l'atmosplière grisâtre, qu'ils ponctuaient de leurs sombres virgules, lis renti aient au Kremlin pour se coucher, mais ce n'était encore que l'avantgarde. Bientôt arrivèrent des bataillons pkis épais. De tous les points de l'horizon accouraient des bandes paraissant obéir à l'ordre de chefs et suivre une marche stratégique. Les noirs essaims ne volaient pas tous à la même hauteur et filaient par zones superposées, obscurcissant véritableu ont l'air. Leur nombre augmentait de minute en minute. C'étaient des cris et des battements d'ailes à ne pas s'entendre, et toujouis de nouvelles phalanges débouchaient au-dessus de notre tête, venant grossir le prodigieux conciliabule. Nous ne croyions pas qu'il existât autant de corbeaux et de corneilles dans le monde entier. Sans aucune exagération, il fallait les compter par centaines de mille; ce chiffre même nous semble modeste, et le mot par millions serait plus juste. Cela faisait penser à ces passages de ramiers dont. parle Audubon, l'ornitiiulogi^te américain, qui couvrent le soleil, je tent ombre sur la terre comme les nuages, courbent les forêts sur lesquelles ils s'abattent, et ne paraissent pas diminués par les iiLmenses massacres qu'en font les chasseurs. L'innombrable armée ayant lait sa jonction tournoyait par-dessus la Krasnaïa, montant, descendant, décrivant des cercles et fais: nt le bruit dune tempête. Enfin la trombe ailée parut prendre une résolution et chaque oiseau se dirigea vers son gite nocturne.
•2'J4 VOYAGE EN Rl'SSIE.
Eu un insfant les clochers, les coupoles, les tours, les loits, les créneaux furent enveloppés de noirs tourbillons et de cris assourdis.-anls. On se disputait les places à grands coups de bec. Le moindre trou, la plus étroite fissure pouvant offrir un abri était l'objet d'un siège acharné. Peu à peu le tumulte s'apaisa, chacun se casa tant bien que mal, onn'enfendit plus un seul croassement, on ne vit jlns un seul corbeau, et le ciel, tout à l'heure criblé de points noirs, reprit sa lividité crépusculaire. On se demande de quoi peuvent se nourrir ces myriades doiseaux sinistres qui dcvoreraicnt en un repas tous ks cadavres d'une déroule, surtout lorsque le sol est recouvert pendant six moins d'un épais linceul de neige? Les immondices, les bêtes mortes et les charognes de la ville n'y doivent pas suffire. Peut-être se mangent-ils entre eux, comme les lats en temps de disette, mais alors leur nombre ne serait pas si considérable et ils finiraient par disparaître. Ils semblent d'ailleurs pleins de vigceur, d'animation et de turbulerxce joyeuse. Leur mode d'aliniontation n'en reste pos moins un mystère pour nous, et prouve que l'inslinct de l'animal trouve dans la nature des ressources où la raison de l'homme n'en voit pas.
IVotre compagnon qui avait regardé comme nous ce spectacle, mais sans étonnemenl, car ce n'était pas la première fois qu'il voyait « le coucher des corbeaux au Krem'in, » nous dit : « Puisque nous sommes sur la Krasnaïa, tout porlés, à deux pns du plus célèbre restaurant russe d-^ Moscou, ne retournons pas dînera l'hôtel, où l'on nous servirait un repas prétentieusement français. Votre estomac de voyageur, dressé aux mets exotiques, est assez complais.int pour admettre la couleur locale en cuisine et pense que ce qui nourrit un homme peut en nourrir un autre. Entrons donc ici, nous mangerons du chichi, du caviar, du cochon de lait, des sterlets du Volga, avec accompagnement d'ogourtsis et de sauce au raifort, le tout arro^é de kvvas (il faut bien tout connaître) et de vin de Champagne frappé Ce menu vous va- t-il ? »
Sur notre réponse affiimative, l'ami qui voulait bien
nous servir de guide nous conduisit au restaurant situé au bout du Gostinoi-Dvor, tout en face du Ki emlin. Nous montàni' s un escalier bien chauffé et nous entrâmes dans un vestibule qui lessemblait à un magasin de pelleteries; des garçons nous débarrassèrent en un clin d'oeil de nos fourrures, qu'ils accrochèrent près des autres au porte-manteau. Les domosti(iues russes ne se trompent jamais en matière de pelisses, 1 1 du premier coup vous posent la vôtre sur les épaules, sans numéro et sans aucun signe de reconnaissance. Dans la première pièce se trouvait une espèce de bar-room chargé de bouteilles de kummel, de vodka, de cognac et autres liqueurs, de caviar, de harengs, d'anchois, de bœuf fumé, de languf s d'élans et de rennes, de fromages, de conserves au vinaigre, délicatesses qui servent à ouvrir l'appétit et se croquent sur le pouce avant le repas. Un de Cls orgues de Cn mone avec jeu de trompettes et batterie de tambour, qu'- les Italiens promènent dans les rues, posés sur une petite voilure attelée d'un cheval, était adossé à la muraille, et sa manivelle tournée par [un moujik faisait entendre nous ne savons plus quel air d'opéra à la mode. De nombreuses salies en enfilade, où flottait prés du plafond la fumée bleuâtre des cigares et des pipes, se succédaient sur une étendue telle qu'un second orgue de Crémone placé à l'autre bout pouvait, sans cacophonie, jouer un autre air que l'orgue de la première salle. On dînait entre Donizetli et Yerdi.
Ce qbi donnait ù ce restaurant une physionomie caractéristique, c'est que !e service, au lieu d'être fait par des Tatares travestis en garçons des Fréres-Provenç-uix, était tout naïvement confié à des moujiks. On avaitau moins la sensation d'être en Russie. C< s mou,iks, jeunes et bien faits, la chevelure séparée par une raie médiane, la barbe soigneusement peignée, le col nu, portant la tunique d'été rose ou blanche, sériée à la taille, le pantalon bleu bouffant eniré dans les bottes avec toute l'aisance d'un costume national, avaient une grande tournure et beaucoup d'élégance naturelle. La plupart étaient ^blonds, de ce blond
noiselte que la légende attribue aux cheveux de Jésus- Christ, et les traits de quelques-uns se distinguaient par cette régulaiité grecque qu'on trouve plus souvent en Russie ciiez les hommes que c1;bz les femmes. Ainsi coslunés, dans leur pose d'attente respectueuse, ils avaient .'a'r d'esclaves antiques au seuil d'un triclinium.
Après le dîner, nous fumâmes quelques pipes de tabac russe d'une force extrême, et nous bûmes deux ou trois verres d'excellent thé de caravane (en Russie le thé ne se prend pas dans des tasses), tout en écoutant d'une oreille distraite les airs joués par les orgues de Crémone, à travers le bruissement \a^ue des conversations, et trèssatisfait d'avoir man^è de la couleur locale.
LE KREMLtR
On se figure volontiers le Kremlin noirci par !e temps, enfumé de ce ton sombre qui chez nous revêt les vieux monuments et contribue à leur beauté en la rendant vénérable. Nous poussons cette idée jusqu'à donner avec de la suie mélangée d'eau une patine aux portions neuves des édifices pour leur ôter la crudité blanche de la pierre et les mettre en harmonie avec les constructions plus anciennes. Il faut être arrivé à une civilisation extrême pour comprendre ce sentiment et attacher du prix aux traces que les siècles ont laissées de leur passage sur l'épiderme des temples, des palais ou des forteresses. Comme les peuples encore naïfs, les Russes aiment ce qui est neuf ou du moins ce qui en a l'air, et ils croient prouver leur respect pour un monument en renouvelant sa robe de peinture aussitôt qu'elle s'effrange ou s'éraille. Ce sont les plus grands badigeonneurs du monde. 11 n'est pas jusqu'aux vieilles fresques dans le goût byzantin qui ornenl les églises à l'intérieur et souvent à l'extérieur qu'ils ne repeignent lorsque les couleurs leur en semblent ternies; en sorte que ces peintures, si solennellement antiques d'apparence et d'une barbarie si primitive, sont parfois refaites d'hier. Ce n'est pas un spectacle rare que do voir un barbouilleur juché sur un (rôle échafaudage retoucher
avec l'aplomb d'un moine du mont Athos quelque mère de Dieu, et remplir de teintes fraîches l'au-lère contour qui nesl lui-même qu'un poncif immuable. Il faut donc apporter une extrême prudence dans l'appréciation de ces peintures qui ont élé anciennes, si l'on peut s'exprimer ainsi, mais qui n'ont plus rien que de moderne, malgré leur raideur et leur sauvagerie hiératique.
Ce petit préambule n'a d'autre but que de préparer le lecteur à un aspect blanc et coloré, au lieu de l'aspect sombre, mélancolique et farouche qu'il rêvait dans ses idées occidentales.
Jadis le Kremlin, considéré de tout temps comme l'acropole, le lieu saint, le palladium et le cœur même de la Russie; était entouré d'une palissade en forts madriers de chêne — la citadelle d'Athènes n'avait pas d'autre défense axant la première invasion des Perses. — Itmilri-Donskoï remplaça la palissade par des murs crénelés, que fis rebâtir le tsar Jean 111 à cause de leur état de vétusté et d^ délabrement. C'est la muraille de Jean III qui subsiste encore aujourd'hui, mais souvent restaurée et refaite en maint endroit. D'épaisses couches de crépi empêchent d'ailleurs de découvrir les blessures que le temps peut y avoir faites et les noires traces du grand incendie de 1812, qui du reste ne fit que lécher de ses langues de flamme l'enceinte extérieure. Le Kremlin a quelques rapports avec l'Alhambra. Comme la forteres;e moresque, il occupe le plateau d'une colline qu'il enveloppe de sa muraille flanquée de tours: il contient des demeures royales, des églises, des places, et, parmi les anciens édifices, un palais moderne qui s'y encastre aussi regrettablement que le palais de Cliarles-Quinl parmi la délicate architecture arabe qu'il écrase de sa masse. La tour d'Ivan-Veliki n'est pas sans quelque ressemblance avec la tour de la Vela ; et du Kremlin, comme de l'Alhambra, on jouit d'une vue admirable, d'un panorama dont l'œil surpris garde toujours l'éblouissement. Mais ne poussons pas plus loin ce rapproclument, de peur de le forcer en y appuyant trop.
Chose bizarre, le Kiemlin vu du dehors a peut-être
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quelque clio;e de plus oriental que l'Alhambra lui-même avec ses massives tours rougeâtres dont rien ne trahit les magnificences intimes. Au dessus de la muraille à créneaux échancrés, en're les tours à toits ouvra irés, semblent mouler et descendre comme des bulles d'or étim iantes, des myriades d:! coupoles, de clochetons bulbeux aux reflets métalliques, aux brusques rehauts de lumière, La muraille, blanche comme une corbeille d'argent, enserre ce bouquet de fleurs dorées et l'on a la sensation d'avoir devant soi, en réalité, une de ces villes féeriques, telles qu'en bâtit prodiguement l'imagination des conteurs arabes, une cristallisation architecturale des Mille et une Nuits. Et quand l'hiver saupoudre de son mica diamanté ces édifices étranges comme le rêve, on se croirait vraiment transporté dans une autre planète, car rien de pareil n'a jamais frappé votre regard.
Nous entrâmes au Kremlin par la porte Spasskoï qui s'ouvre sur la Krasnaïa. Nulle entrée ne saurait itre plus romantique. Elle est percée dans une énorme tour carrée qui précède une sorte de porche ou d'avant-corps. La tour a trois étages en retraite et se termine par une flèche portant sur des arcatures évidées à jour. L'aigle à double tête, tenant aux serres la boule du monde, surmonte la pointe aiguë de la flèche, qui est octogone comme l'étage qu'elle coiffe, côtelée à ses arêtes et dorée sur ses pans. Chaque face du second étage enchâsse un énorme cadran, de manière que la tour montre l'heure à chaque point de l'horizon. Ajoutez pour l'effet aux saillies de l'architecture quelques paillettes de neige posées comme des réveillons degouache, et vous aurez une légf-re idée de l'aspect que présente celte maîtresse tour s'élançant en trois jets au-dessus de la muraille denliculée qu'elle interrompt.
La porte Spasskoï est l'objet, en Russie, d'une telle vénération à cause de quelque image oa de quelque légende miraculeuse sur lesquelles nous n'avons pu nous renseigner précisément, que nul n'y serait passé la tête couverte fût-ce l'autocrate lui-même. Une irrévérence à cet
égard serait regardée comme sacrilège et deviendrait peutêtre périlleuse. Aussi prévient-on les étrangers de la coutume. 11 ne s'agit pas seulement de saluer les sainles images qui sont à l'entrée du porche et devant lesquelles brûlent des lampes perpétuelles, mais bien de rester découvert jusqu'à ce qu'on soit hors de la voûte. Or ce n'est pas une chose agréable que de tenir à la main son bonnet de fourrure, par un froid de vingt-cinq degrés, dans un long couloir ou s'engouffre un vent glacial. Mais il faut partout se conformer aux usages des peuples : ôter son bonnet sous la porte Spasslioi et ses bottes au seuil de la Solimanieh ou de Sainte-Sophie Le vrai voyageur ne fait jamais d'objection, dût-il attraper le plus fameux coryza.
En débouchant de cette porte on se trouve sur l'Esplanade du KremHn, au milieu du plus splendide entassement de palais, d'églises, de monastères, que l'imagination puisse rêver. Cela ne se rapporte à aucun style connu. Ce n'est pas grec, ce n'est pas byzaati:i, ce n'est pas gothique, ce n'est pas arabe, ce n'est pas chinois; c'est russe, c'est moscovite. Jamais architecture plus libre, plus originale, plus insoucieuse des règles, plus romantique, en un mot, ne réalisa ses caprices avec une telle fantaisie. Parfois ses plans ressemblent à des hasards de cristallisation. Cependant les coupoles, les clocheri à bulbe d'or sont la caractéristique do ce style qui semble ne reconnaître aucune loi et le font discerner à première vue.
En contre-bas de cette esplanade, où se groupant les principaux édifices du Kiemliii et qui forme le plateau de la colline, serpente, suivant les anfractuosilés du terrain, le rempart doublé de son chemin de ronde et flanqué de tours d'une variété infinie, les unes rondes, les autres carrées, celles-ci sveltes comme des minarets, celles-là massives comme des bastions, avec des collerettes de mâchicoulis, des élages en retiaite, des toits à pans coupés, des galeries à jour, des lanternons, des flèches, d s écailles, des côtehires, toutes les manières imaginables
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de coiffer une tour. Les créneaux découpant profondément la muraille, entaillés à leur sommet d'un cran pareil à la coche d'une flèche, sont alternativement pleins ou percés d'une barbacaiie. Nous ignorons au point de vue stratégique la valeur de cette délense, mais, au point de vue de la poésie, elle satisfait pleinement l'imagination et donne l'idée d'une citadelle formidable.
Entre le rempart et le terre-plein, bordé d'une balustrade, s'étendent des jardins en ce moment saupoudrés de n3ige et s'élève une pittoresque et petite église à clochers bulbeux.
Au delà se déploie à perte de vue un immense et prodigieux panorama de Moscou, auquel la crête dentée en scie de la muraille forme un admirable premier plan et un repoussoir pour les fuiles d'horizon que l'art en l'inventant ne saurait mieux disposer.
La lloskwa, large à peu près comme la Seine et sinueuse comme elle, entoure d'un repli tout ce côté du Kremlin, et de l'esplanade on l'apercevait en abime prise par la gelée, et ressemblant à du verre opaque, car on en avait balayé la neige à l'endroit que nous regardions pour tracer une piste aux trotteurs entraînés en vue de quelque course prochaine de traîneaux sur la glace.
Le revêtement du quai bordé d'hôtels et de maisons superbes d'architecture moderne forme comme un soul)asseraent de lignes correctes au vaste océan de maisons et de toits qui s'étendent par derrière à l'infini, relevés par la perspective et la hauteur du point de vue.
Une belle gelée — mot qui ferait frissonner Méry d'horreur, car ce frileux poète prétend que toute gelée est laide — ayant chassé du ciel le grand nuage uniforme d'un gris jaunâtre, tiré la veille comme un rideau sur l'horizon assombri, un azur assez vif teignait la toile circulaire du panorama, et la recrudescence du froid, cristallisant la neige, en ravivait la blancheur. Un pâle rayon de soleil, tel qu'il peut luire au mois de janvier à Moscou par ces courtes journées d'hiver qui rappellent le voisinage du pôle, glissait obliquement sur la ville étalée en
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éventail autour du Kremlin, rasant les toits couverts de neige et en faisant par places scintiller les micas. Audessus de ces toits blancs, pareils aux flocoi.s d'écume d'une tempête figée, jaillissaient couime des écueils ou des navires les masses plus hautes des monuments publics, des temples et des monastères. On dit que Moscou renferme plus de trois cents églises et couvents ; nous ne savons si ce chiffre est exact ou purement hypeibolique, mais il paraît très-vraisemblable quand on regarde la ville du haut du Kremlin, qui lui-même renferme un grand nombre de cathédrales, de chapelles et d'édifices religieux.
On ne saurait rêver rien de plus beau, de plus riche, de plus splendide, de plus féerique, que ces coupoles surmontées de croix grecques, que ces clochetons en forme de bulbe, que ces flèches à six ou huit pans côtelées de nervures, évidées à jour, s'arrondiisant, s'évasanl, s'aiguisaat, sur le tumulte immobile des toitures neigeuses. Les coupoles dorées prennent des reflets d'une transparence merveilleuse et la lumière au point saillant s'y concentre en une étoile qui brille comme une lampe. Les dômes d'argent ou d'éidin semblent coiffer des églises de la lune ; plus loin ce sont des casques d'azur constellés d'or, des calottes faites en plaques de cuivre battu, imbriquées comme des écailles de dragon, ou bien encore des oignons renversés peints en vert et glacés de quelque paillon de neige ; puis à mesure que les pans se reculent, les détails disparaissent même à la lorgnette, et l'on ne distingue plus qu'un étincelant fouillis de dômes, de flèches, de tours, de campaniles de toutes les formes imaginables dessinant d'un liait d'ombre leur silhouette sur la teinte bleuâlte du lointain et en détachant leur saillie par une paillette d'or, d'argeut, de cuivre, de saphir ou d'émeraude. Pour achever le tableau, figurez-vous, sur les tons froids et bleutés de la neige, quel(|ues traînées de lumière faiblement pourprées, pâles roses du couchant polaire semées sur le tapis d'hermine de l'hiver russe.
Nous restions là, insensible au froid, absorbé dans une conteiriplation muette et comme dans une sorte de stupeur adinirafive.
Aucune ville ne donne cette impression de nouveauté absolue, pas même Venise, à laquelle Canalelto, Guardi, Ronington, Joyant, Wyld, Ziem et les photographies vous ont de longue main préparé. Moscou n'a pas été jusqu'à ce jour souvent visité par les artistes, et ses aspects étranges n'ont guère été reproduits. Le rigoureux climat septentrional ajoute à la singularité du décor par les effets de neige, les colorations bizarres du ciel, la qualité de la lumière qui n'est pas la même que chez nous, et fait aux peintres russes une palelte spéciale dont il est difficile de comprendre la justesse hors du pays.
Sur l'esplanade du Kremlin, le panorama de Moscou développé devant soi, on se sent vraiment ailleurs, et le Français le plus amoureux de Paris ne regrette pas le ruisseau de la rue du Bac.
Le Kremlin enferme dans son enceinte un grand nombre d'éghses ou de cathédi aies, comme les appellent les Russes. De même l'Acropole, sur son étroit plateau, réunissait un grand nombre de temples. Nous les visiterons les unes après les autres, mais nous nous arrêterons d'abord à la tour d'Ivan-Veliki, énorme clochei- octogone à trois étages en reîraite, dont le dernier, à partir d'une zone d'ornements, s'arrondit en tourelle et se termine par une coupole renflée, dorée au feu, en or de ducats, et surmontée d'une croix grecque ayant pour base le croissai t vaincu. A chaque étage, une arcature découpée sur chaque pan de la four laisse voir les flancs d'airain d'une cloche. H y en a trente-trois, et parmi elles se trouve, dit-on, le fameux beîfroi de Novgorod, dont le tintement appelait le peuple aux tumultueuses délibérations de la plare publique. L'une de ces cloches ne pèse pas moins de soixante mille kilogrammes, et le bourdon de Notre-Dame dont (juasimodo était si fier ne semblerait, à côté de ce monstre métallique, qu'une simple sonnette à servir la messe. Il paraît d ailleurs qu'on a, en Russie, la passion des
cloches colossales, car, tout près de la lour d'Ivan-Veliki, l'œil étonné aperçoit sur un socle de granit une cloche si énorme qu'on la prendrait pour une tenîe de bronze, d'autant plus qu'une large fissure forme dans ses parois comme une espèce de porte par laquelle un homme entrerait aisément sans baisser la tête. Elle a élé fondue par ordre de l'impératrice Anne, et dix mille pounds de métal (150,000 kilogrammes) furent jetés dans la fournaise. C'est M. de Monlferrand, l'architecte français de Saint-Isanc, qui l'a relevée et sortie de la terre où elle était enfouie à moitié, soit par la violence de sa chute pendant qu'on l'élevait, soit à la suite d un incendie ou d'un écroulement. Une telle masse a-t-elle jamais été suspendue? Le battant de fer a-t il fait jaillir la tempête sonore de cette monstrueuse capsule? L'histoire et la légende sont muettes sur ce point. Peut-être, comme quelques peuples anciens qui laissaient dans leurs camps abandonnés des lits de douze coudées pour faire croire qu'ils appartenaient à une race de géants, les Russes ontils voulu, par cette cloche en disproportion avec tout usage humain, donner à la postérité lointaine une idée fjigantesque d'eux-mêmes, si après bien des siècles écoulés on la retrouvait dans quelque fouille.
Quoi qu'il en soit, celte cloche a de la beauté, comme toutes les choses en dehors des dimensions ordinaires. La grâce de l'énormité, grâce monstrueuse et farouche, mais réelle, ne lui fait pas défaut. Ses flancs s'évasent avec d'amples et puissantes courbures que cerclent de délicats ornements. Un globe surmonté delà croix la couronne ; elle plaît à l'œil par la pureté de son galbe et la patine de son métal, et sa brèche même s'ouvre comme la gueule d'une caverne d'airain, mystérieuse et sombre. Au bas du socle, comme le battant décroché d'une porte, est posé le fragment de métal représentant le vide de la cassure.
Mais c'est assez parler cloches comme cela, entrons dans une des plus anciennes et des plus caracléri>tiques cathédrales du Kremlin, la première qui ait été bâtie en
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pierres, la cathédrale de l'Assomplion (Ouspenski-sobor). Ce n'est pas, il est vrai, l'édifice primitif fondé par Jean Kalita, que nous avons devant les yeux. 11 s'écroula après un siècle et demi d'existence, et ce fut Ivan III qui le fit rebâtir. La cathédrale actuelle date donc seulement du quinzième siècle, malgré ses airs byzantins et son aspect archaïque. On est surpris d'apprendre qu'elle est l'œuvre de Fioraventi, architecte bolonais, que les Russes nomment Al istotèle, peut-être à cause de son grand savoir. L'idée qui se présenterait naturellement serait celle d'un architecte grec appelé de Constantinople, la tête toute remplie encore de Sain te- Sophie et des types de l'archilecture giéco-orientale. L'Assomption est presque carrée, et ses grands murs s'élèvent droits avec unefierlé de jet surprenante. Quatre énormes piliers, gros comme des tours, puissants comme les colonnes du palais de Karnack, supportent la coupole centrale posée sur un toit piaf, dans le style asiatique, et flanquée de quatre coupoles plus petites.
Cette disposition si simple produit un effet grandiose, et ces massifs piliers donnent, sans lourdeur, une ferme assiette et une stabilité extraordinaire au vaisseau de la cathédrale.
Tout l'intérieur de l'église est revêtu de peintures en style byzantin sur fond d'or. Les piliers eux-mêmes sont historiés de personnages étages par zones comme les colonnes des temples ou des palais égyptiens. Hien de plus étrange que cette décoi ation où des milliers de ficaires vous eiiveloppent, comme une foule muette, montant et descendant le long des murs, marchant par files en panathénées chrétiennes, s'isolant dans une pose dune raideur hiérati((ue, se courbant aux pendentifs, aux voussures, aux coupoles, et habillant le temple d'une tapisserie humaine au fourmillement immobile. Un jour rare, disciètement ménagé, ajoute encore à l'effet inquiétant et mystérieux. Les grands samis farouches du calendrier grec prennent dans cette ombre fauve et rutilante des apparences de vie formidables ; ils vous regardent avec des
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yeux fixes et semblent vous menacer de leur main étendue
pour bénir.
Les archanges militants, les saints chevaliers à la mine élégante et hardie mêlent leurs armures brillantes aux frocs sombres des saints moines et des anachorètes, lis ont cette fierté du tournure, ce rrste de galbe antique qui distinguent les figures de Pansélinos, le peintre byzantin maître du moine dAghia Lavra dont Pap.ty a fait de si beaux dessins. L'intérieur de Saint- Marc à Venise, avec son aspect de caverne dorée, donne une idùe de la cathédrale de l'Assomption ; seulement le vaisseau de l'église mosco\ite s'élève d'un jet vers le ciel, tandis que la voûte de Saint-Marc s'écrase mystérieusement comme une crypte.
L'iconostase, haute muraille de vermeil à cinq étages de figures qui a l'air de la Taçade d'un palais d'or, éblouit l'œil par sa fabuleuse mngnificcnce. A travers les découpures de l'orfèvrerie, Ls mères de Dieu, les saints et les saintes passent leurs têtes brunes et leurs mains aux tons de bislre. Leurs auréoles en relief accrochani la lumière font scintilb r les facettes des pierres précieuses incrustées dans leurs rayons et flainLoieni comme de viaies gloires ; aux im.iges, objets d'une vénération particulière, sont appliqués des pectoraux de pierreries, des colliers et des bracelets constellés de diamants, de sajhirs, de rubis, d'émeraudes, d'améthystes, de perles, de turquoises ; la folie du luxe religieux ne saurait aller plus loin.
Quel beau motif de décoration que ces iconostases, voile d'or et de pierreries tendu entre la foi des fidèles et les mystères du saint-sacrifice ! Il faut reconnai're que les Russes en tirent un merveilleux parti et que, sous le rapport de la magnificence, la religion grecque n'est pas inférieure à la religion catholique, si elle ne l'égale pas dans le domaine de l'art pur.
On conserve à la cathédrale de l'Assomption, dans une châsse d'une valeur ineslini^ble, la tunique de iXolre- Seigneur. Deux autres reliquaires élincelaiits de pierreries contiennent un morceau de robe de la Vierge et un clou
de la vraie croix. La Vierge de Vladimir peiiile de la main de saiiii Luc, image que les Russes regardent comme un palladium, et dont l'exhibition fit reculer les hordes faroucht'S de Timour, est ornée d'un solitaire évalué à plus de cent mille francs. Le massif d'orfèvrerie qui l'encadre a coûté deux ou trois fois celte somme. Sans doute ce luxe semblerait un peu barbare à un goût délicat plus épris de la beauté que de la richesse, mais on ne peut nier que ces eutassemeiits d'or, de diamants et de perles ne produisent un effet religieux et splendide. Ces vierges dont i'écrin est mieux garni que celui des reines et des impératiices imposent à la piété naïve. Elles prennent dans l'ombre, à la vague clarté des lampes, un rayonnem( nt surnaturel. Leurs couronnes de diamants scintillent comme des couronnes d'étoiles.
Du centre de la voûte discend un immense lustre d'argent massif d'un beau travail et de forme circulaire (|ui remplace l'ancien lustre d'un poids considérable enlevé pendant l'invason française ; quarante-six branches s'y adaptent.
C'est dans la cathédrale de rAssomption qu'a lieu le sacre des empereurs. L'estrade qui leur est dtsiinée s'élève entre les quatre piliers soutiens de la coupole et fait face à l'icono^lase.
Les tombeaux des métropolitains de Moscou occupent les parois latérales. Ils sont de forme oblongue, rangés contre le mur, et ressemblent, dans la pénombre qui les baigne, à des malles faites pour le grand voyage de l'élernité.
La cathédrale des Saints-Archanges, dont la façade tourne obliquement vers l'égl'se de l'Assomption et n'en est éloignée que de quelques pas, n'offre pas de différence essentielle dans le plan. C'est teujour.- le même système de coupoles bulbeuses, de piliers massifs, d'iconostases étincelantes d'oi, de peintures byzantines revêtant l'inlérieur de l'édifice comme une tapisserie sacrée. Seulement ici les peinures ne sont pas sur fond d'or et ont plus l'air de fresques que de mosaïques. Elles représentent les
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scènes du jugrment dernier et les poriraits à mine hautaine et rélDaibative des anciens tsars russes.
C'est là que se trouvent leurs tombeaux, couverts de cachemires tt de riches étoflVs comme les turbés des sultans de Constantinople. Cela est sobre, simple et sévère. La mort n'y est pas enjolivée des délicates floraisons de l'art gothique, auquel la tombe fournit ses plus heureux thèmes d'ornement. Pas d'anges agenouillés, pas de vertus lliéologales, pas de figures emblématiques et pleureuses, pas de saints ni de saintes dans des niches découpées à jour, pas de lambrequins fantasques s'enroulant autour des blasons, pas de chevalieis revêtus de leur armure, la tète sur un ce us> in de marbre et les pieds sur un lion cndorii:i : rien que le cadavre dans son coffre funèbre revêtu d'une housse mortuaire. L'art y perd sans doute, mais l'impression religieuse y gagne.
A la cathédrale de l'Annonciation, adossée au palais des tsars, on vous fait remarquer une peinture très-curieuse et très-rare, qui représente l'ange Gabriel apparaissant à la sainte Vierge pour lui annoncer que le 1 ils de Dieu nailra d'elle. L'entrevue a lieu près d'un pu ts, comme celle de Jésus et de la Samaritaine. D'après une tradition de l'Église grecque, c'est plus tard, après son humble acquiescement aux volontés du Seij^neur, que la sainte Vierge aurait été visitée dans sa chambre par le Saint- Lsiirit.
Cette scène, peinte sur la paroi extérieure de l'église, est protégée par une sorte d'auvent contre l'intempérie des saisons. Pour faire juger de la richesse in4érieure de l'église, un seul détail sulfira. Le pavé est fait d'agates rapportées de Grèce.
Du côté du Palais neuf, et tout piès de ces églises, se trouve un édifice étrange, en dehors de tous les styles connus d'architecture, à physionomie asiatique et tartaie, qui est comme monument civil ce qu'est Vassili-Blajennoi Lonime monument religieux, la chimère exactement réali^ée d'une iinagii aliciu somptueuse, barbare et fantasque. 11 a été bâti sous Ivan 111 par l'architecte Âléviso. Au-dessus
de son toit s'élancGiit avec une gracieuse et pittore que irrégularité les tourelles coif ées d'or des chapelles et dos oratoires qu'il renferme. Un escalier extérieur, du haut duquel l'empereur se montre au peuple après son couronnement, y donne accès et produit par sa saillie ornementée un original accident d'architi^cture. Il est connu à Moscou comme l'escalier des Géants à Venise. C'est une des curiosités du Kremlin. Il se nomme en russe Krasnoë-Kriltso (!' Escalier rouge).
L'intérieur du palais, résidence des anciens tsars, semble défier la description; on dirait que ses chambres et ses passages ont été fouillés à mesure et sans plaii arrêté dans un énorme bloc de pierre, tant ils s'enchevêtrent d'une façon bizarre, déroutante et compliquée, changeant de niveau et de direction au caprice d'une fantaisie effrénée. On maiT'he là-dedans comme dans un lève, tantôt arrêté par une grille qui s'ouvre mystérieusement, tantôt forcé de suivre un étroit couloir obscur dont vos épaules louchent presque les parois; d'autres fois, n'ayant d'autre route que le rebord dentelé d'une corniche, d'où l'on aperçoit l'S plaques de cuivre du toit et les bulbes des clochetons, montant, descendant, ne sachant plus où l'on est, voyant de loin en loin à travers des treillages d'or flamboyer un reflet de lampe sur les orfèvreries des iconostases, aboutissant, après tout ce voyage intérieur, à quelque salle d'une ornementation folle et d'une richesse sauvage, au fond de laquelle on est surpris de ne pas trouver le grand Kniaz de Tatarie assis, les jambes croisées, sur son tapis de feutre noir.
Telle est, par exemple, la salle qu'on appelle la Chambre dorée, et qui occupe tout l'intérieur du palais à facettes {Granovitaia Palata), ainsi nommée sans doute à cause de son revêtement taillé en pointes de diamants. Le palais à facettes confine au vieux palais des Isars. Les voûtes d'oi' de cette salle retombent sur un pili(>r central par des ai'catures surbaissées, dont d'épaisses barres de ft-r dorées allant d'un arc à l'autre empêchent l'ècartement. Quelques peintures font Çcà et là des taches sombres
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sur la fauve splendeur du fond. Sur le cordon des arc idcs courent des légendes en vieilles lettres slnvonnes, magnifique caractère qui se prête aus>i bien à l'ornement des édifices que l'arabe cufique. On ne sauiait imaginer une décoration plus riche, plus mystérieuse, plus sombre et plus éclatante à la fois que celle de la Chambre dorée. Le romantisme shakespeariea aimerait à placer là le dénoûment d'un drame.
Certaines salles voûtées du vieux palais sont si basses, qu'un homme de taille un peu au-dessous de la moyenne peut à peine s'y tenir debout. C'était là que, dans une atmo>phère surchauffée par les poêles, les femmes accroupies à l'orientale sur des piles de carreaux, passaient les longues heures de l'hiver ru^se à regarder, à travers les petites fenêtres, la n^ige s .intiller sur l'or des coupoles et les corbeaux décrire leurs larges spirales autour des clochers.
Ces appartements, bariolés de peintures, dont les palmes, les ramiges, les fleurs rappellent les dessins de cachemire, font penser à des harems asiatiques transportés dans les frimas polaires. Le vrai goût moscovite, f lUSsé plus tard par l'imitation ma' entendue des arts de 1 Occident, y apparaît dans toute sa primitive originalité et avec son âpre saveur barbare. Nous avons souvent remarqué que les progrès de la civilisation semblent enlever aux peuples le sens de l'architecture et de l'ornement. Les anciens édifices du Kremlin prouvent une fois de plus combien est vraie cette assertion, qui peut paraître tout d'abord paradoxale. Une fantaisie inépuisable préside à la décoration de ces chambres mystérieuses, où l'or, le vert, le bleu, le rouge se mêlent avec un bonheur rare et produisent des effets charmants. Cette architecture, sans le moindre souci des correspondances symétriques, s'élève comme les gâteaux de bulles savonneuses qu'on souffle sur une assiette au moyen d'un chalumeau de paille. Chaque cellule s'ajoute à la voisine s' arrangeant de ses angles et de st's facettes, et le tout brille des couleurs diaprées de l'iris. Cette comparaison puéri'e et bizarre en ajiparonce
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rend mieux que toute autre le mode d'agrégation de ces palais, fantastiques, mais réels pourtant.
C'est dans ce style que nous aurions voulu qu'on bâtit le Palais-iNeuf, immense construction de goût moderne qui aurait sa beauté partout ailleurs, mais fait disparate au milieu du \ieux Kremlin. L'architecture classique, avec ses grandes ligues froides, paraît plus ennuyeusemen! solennelle encore parmi ces palais aux formes étranges, aux couleurs voyaules, et ce tumulte d'églises à tournure orientale, durdaut vers le ciel une forêt dorée de coupoles, do d:')mes, de pyramidions et de clochers bulbeux. On pouvait se croire, à l'aspect de cette architecture moscovite, dans quelque chimérique ville d'Asie, prendre les cathédrales pour des mosquées et les clochers pour des minarets, la sage façade du Palais-Neuf vous ramène en plein occident et en pleine civilisation : chose douloureuse pour un barbare romantique de notre espèce.
i/on pénètre dans le Pala's-Neuf par un escalii'i' d'un développement monumental fermé à son étage supérieur par une magnifique grille de fer poli qui s'entr'ouvre pour laisser passer le visiteur. On se trouve alors sous la haute voûte d'une salle en coupole où montent la garde des sentinelles qu'on ne relève pas de leur faction : quatre mannequins revêtus de pied en cape d'une antique et curieuse armure slavonne. Ces chevaliers ont fort grande mine ; ils jouent la vie à s'y méprendre ; on pourrait croire qu'un cœur bat sous leurs cottes de mailles. Ces armures du moyen âge ainsi dressées nous causent toujours une espèce de frisson involontaire. Elles conservent si fidèlement la forme extérieure de l'homme à jamais disparu !
De cette rotonde partent deux galeries contenant d'inesti niables rich sses. Le trésor du calife Ilaroun-al-Raschid, les puits d'Aboul-Kasem, la voûte Verte de Dresde réunis ensemble ne présenteraient pas un tel amoncellement de merveilles, et ici la valeur historique vient encore s'ajouter à la valeur matérielle. Là scintillent, rayonnent, lançant des éclairs prismatiques et de folles bluetles, les
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diamants, les saphirs, les rubis, les émeraudes, toutes les pierres précieuses que la nature avare cache au fond de ses mines et qui sont prodiguées comme si elles n'étaient que du verre. Elles consiellent les couronnes, metlent des points de lumière au bout des sceptres, roulent eu pluie étincelante sur les insignes de l'empire, forment des arabesques et des chiffres laissant à peine voir l'or qui les enchâsse ! L'œil est ébloui, et la raison ose à peine supputer les sonimi^s que représentent ces magnificences. Essayer de dt'crire cet écrin prodigieux serait une l'olie. Un livre n'y suffirait pas. 11 faut se contenter de citer quelques-unes des pièces le plus remarquables. Une des plus anciennes couronnes est celle de Vladimir-Monomaque. C'est un présent de l'empereur Alexis Gomnèue. Elle fut apportée de Constantinople à Kief par une ambassade grecque, en 1116. Oulre le souvenir historique qui s'y ratlache, c'est une œuvre d'un i^oût exquis. Sur un fond de fdigrane d'or s'incr.)stent des perles et des pierres précieuses disposées avec une admirable entente de l'ornementation. Les couronnes de Kazan et d'Astrakan, d'un goût oriental, run<> semée de turquoises, l'autre surmontée d'une énorme émeraude brute, sont des joyaux à désespérer l'art des orfèvres modernes. La ronronne de Sibérie est en drap d'or ; elle a comme toutes les autres la croix grecque à soa sommet, et, comme elles, elle est étoilée de diamants, de saphirs et de perl s. Le sceptre d'or de Vladimir-Monomaque, long de près d'un mètre, ne compte pas moins de deux cent soixante-huit diamants, trois cent soixante rubis el quinze émeraudes. Les émaux qui recouvrent la place laissée libre par les pierreries représentent des sujets religieux traités dans le style byzantin; c'est aussi un présent de l'empereur Alexis Comnène, de même que le reliquaive en forme de croix contenant un fragment de pierre du tombeau de Notre- Seigneur et un morceau de son gibet. Une c isselte d'or rugui use de pierreries contient ce trésor. Un joyau cur'eiix c>l la chaîne du premier des Romanoi", dont chaque anneau porte gravé à la suite d'une prière un îles titres de
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ce tsar. Il y en a quatre-vingt-dix-neuf. Nouij ne pouvons nous arrêter aux trônes, aux globes, aux sceptres, aux couronnes des différents règnes, mais nous remarquerons que, si la richesse est toujours la même, la pureté du goût el la beauté du tiavail diminuent à mesure qu'on approche de l'époque moderne.
Une chose non moms merveilleuse, mais plus accessible à la description, c'est la salle des vaisselles d'or et d'argent. Autour des piliers s'étngent des crédences circulaires en forme de dressoirs supportant tout un monde de vases, de pots, d'aiguières, de flacons, de vidreconies, de hanaps, de bocaux, de cruches, de puisoirs, de barillets, de coupes, de chopes, de tasses, de tnnbales, de gobelets, de buires, de pintes, de fiasques, de gourdes, d'amphores, et de tout ce qui est relatif à la Beuverie, comme disait maître Rabelais en son langage pantagruélique. Derrière ces orfèvreries étiiicellent des plats d'or et de vermeil, grands comme ceux où les Burgraves de Victor Hugo faisaient servir des bœufs entiers. Chaque pot est coiffé de son nimbe. Et quels pots ! Il y en a qui n'ont pas moins de trois ou quatre pieds de hauteur et ne sauraient être soulevés que par le poing d'un Titan. Quelle énorme dépense d'imagination dans celle variété de vaisselle ! Toutes les fermes capables de contenir une boisson, vin, hydromel, bière, kwas, eau-de-vie, semblent avoir été épuisées. Et quel goût riche, fantasque, grotesque dans l'ornementation de ces vases d'or, d'argent ou de vermeil ! Tantôt ce sont des bacchanales à figures joufflues et réjouies dansant autour de la panse d un pot, tantôt des feuillages entremêlés d'animaux et de chasses, d'autres fois des dragons s'enroulant aux anses, ou bien des médailles antiques incrustées dans les flancs d'un hanap, un triomphe romain défilant avec ses buccins et ses enseignes, les Hébreux portant la grappe de la terre promise en costume hollandàs, une nudité mythologique contemplée par des satyres à travers des arabesques touffues. Au caprice de l'artiste, les vases affectent des formes bestiales, s'épatent en ours, s'allongent en cigognes, battent
des ailes en aigles, se rengorgent en canards ou cou- ( hent sur leur dos les ramures d'un cerf. Plus loin le driigeoir se creuse en navire, arrondit ses voiles, découpe SCS pavillons et laisse prendre lesépices dont il est rempli par les écoutilles. Toutes les chimères possibles de l'orfèvrerie se trouvent réalisées dans ce prodigieux dressoir !
La salle des armures renferme des trésors à lasser la plume du plus intrépide nomenclateur. Les casques circassiens, les cottes de mailles historiées de versets du Coran, les boucliers à bosses de filigrane, les cimeterres, les kandjars aux manches de jade, aux fourreaux ornés de pierreries, toutes ces armes d Orient qui sont en même temps des joyaux, y brillent parmi l'arsenal le plus sévère de l'Occident. A voir toutes ces richesses amoncelées, la tête vou~ tourne et l'on demande grâce au guide tropcompljisant ou trop exact qui ne veut pas vous faire tort d'une seule pièce.
Nous aimons beaucoup les salles capilulaires consacrées aux différents ordres de chevaleries russes. Les ordres de Saint-Georges, de Saint-Alexandre, de Saint-André, de Sainte-Catherine occupent chacun une vaste galerie dont les motifs d'ornement sont pris des pièces de leur blason. L'art héraldique est éminemment décoratif, et ses applications aux monuments produisent toujours un bon effet.
On peut imaginer, sans que nous en donnions le détail, la somptuosité d'ameublement des salons d'apparat. Tout ce que le luxe moderne a pu faire de plus riche est rassemblé là, à grands frais, et rien n'y rappelle le charmant goût moscovite. Ce style était d'ailleurs commandé par celui du palais. Mais ce qui nous surprit beaucoup, ce fut de nous trouver, au bout delà dernière pièce, face à lace avec un pâle fantôme de marbre blanc, en tenue dapolhéo>e, qui fixait Lur nous ses grands yeux immobiles et penchait d'un air méditatif son manque de César romain. Napoléon à Moscou, dans le palais du Tsar: nous ne nous attendions pas à celte rencontre.
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TRO TZA
Quand on a quelques jours de loisir à Moscou, le^, principales curiosités vues, il est une excursion qu'on ne manque pas de vous proposer et qu'il faut accepter avec empressement. C'est une visite au couvent de Troïiza. Le voyage en vaut la peine, et nul ne se repent de l'avoir fait.
Il fut donc convenu que nous irions à Troitza, et l'ami de Russie, qui avait gracie;;sement entrepris la charge de nous piloter, s'occupa des préparatifs du dépai t. Il retint une kibitka et envoya en avant un relai de chevaux que nous devions prendre à mi-chemin ; car le trajet, en se niellant en route de bonne heure, peut s'accomplir dans une demi-journée, et l'on arrive assez tôt pour prendie une idée générale de l'édifice et du site. Injonctiun nous fut faite d'être debout à trois heures du matin.
L'habitude- du voyage donne 1 1 faculté de se lever à l'instant précis sans avoir besoin pour cela de réveillematin à sonnerie opiniâtrement tintinnabulante. Aussi étions-nous sur pied et déjà prêt, muni pour viatique d'une tranche de viande et d'un verre de thé bien cliaud — le thé est excellent à Moscou — lorsque la kibitka s'arrêta devant la porte de l'auberge.
En cherchant à voir le temps qu'il faisait à travers les
doubles vitres de la fenêtre, nous remarquâmes que le fliermomètre intérieur marquait 15 degrés de chaleur Piéaumur et que le thormomèlre extérieur indiquait 51 degrés de froid. Un peut vent qui s'était rafraîchi sur les banquises du pôle avait soufflé pendant la nuit et amené une recrudescence glaciale.
Trente et un degrés de froid, c'est à donner, quand on y pense, le frisson aux natures les moins frileuses ; heureusement nous avions déjà subi toutes les rigueurs de l'hiver russe, et nous étions accoutumé à ces températures laites pour les rennes et les ours Lianes. Cependant, comme nous devions rester toute une journée exposé au grand air, nous nous habillâmes en cons'-queiice : deux chemises, deux gilets, deux pantalons, de quoi vêtir de pied en cap un secoid mortel. Pour chaussure des bas de laine dans des bottes de feutre blanc que recouvraient d'autres bottes fourrées raonlanl au-dessus du genou ; pour coiffure un bonnet en dos de castor chaudement ouaté ; pour ganis des mitaines de sanoïède dont le pouce seul était articulé, et, brochant sur le tout, une énorme pelisse de fourrures avec son collet se relevant par derrière aussi haut que le sommet de la tête pour préserver la nuque et s'atlachant par devant au moyen d'agraf s pour préserver le masque. En outre, une longue binde de laine tricotée tournait cinq ou six fois autour de noire torse comme une cor>le mullipliant ses nœuds autour d'un paquet pour empêcher tout hiatus de la pelisse par où l'air aurait pu se glisser. Ainsi f.igoté, nous avions l'air d'une guérite ambulante, et, dans l'air liéde de la chambre, ces vêtements superposés nous semblaient d'un poids immense cl nous accablaient ; mais quand nous nous trouvâmes à l'air de la rue, ils nous parurent aussi légers que des habits de nankin.
La kibilka nous altendail, et les chevaux impatients baissaient la tête en secouant leurs longues crinières et mordillaient la neige. Onol(|ues mots de description à propos de notre véhicule. I.a ki'jilka est une sorte de eaissc ressemblant autant à une cabane qu'à une voilure, posée
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sur le cadre d'un traîneau. Ce'.a a une porte el une fenêtre qu'il lie faut pas songer à fermer, car la vapeur de la le piration condensée avec la v^tre se changerait en^lace, Ce l'on se trouverait ainsi privé d'air et plongé dans des ténèbres blanches.
Nous nous arrangeâmes de noire mieux au fond de la kibitka, serrés comme des sardines de Lorienl ; car, bien que nous ne fussions que trois, !a quantité de vêlements dont nous étions surchargés nous faisait occuper la place de six personnes ; on nous jeta encore sur les jambes, par surcroit de précaution, des couvei turcs de voyage et une peau d'ours, et nous paitimcs.
Il pouvait être quaire heures du matin. Sur le ciel d'un noir bleu trcmljlotaient des étoiles aux scintillations vives, avec cette clarté nette qui indique l'intensité du froid ; la neige, sous les patins d'acier de la kibitka, grinçait comme un verre qu'on raye avec un diamant. Du reste, il ne faisait pas un souflle d'a'r, et l'on eût dit que le vent lui-même était gelé. On aurait pu se piomencr une bougie alUimie à la main sans que la flamme en vacillât ; le vent augmente étrangement la rigueur delà température; il change le froid inerte en froid actif et des glaçons fait des fers de flèche. C'était, en somme, ce qu'à Moscou, vers la fin de janvier, on pouvait appeler un beau temps.
Les cochers russes aiment aller vile, et c'est un goût que les chevaux parlagent. 11 faut plutôt les modérer que les exciter. Tout dépait a lieu à fond de Irain, et quand on n'a pas l'habitude de cette vertigineuse rapidité, on se figure que l'attelage a pris le mors aux dents. Le nôtre ne dtregeait pas à celte loi et galopait épei dûment dans la solitude et le silence des rues de Moscou qu'éclairait d'une lueur vague la i évei béralion de la neige, à défaut de la clarté mourante des lanternes gelées. Les maisons, les édifices, les églises filaient rapiiienient adroite età gauche avec leurs silhouettes sombres, bizarrement découpées et rehaussées de touches blanches, car aucune obscurité n'éteint tout à fait l'éclat argenté de la neige. Parfois, les coupoles des chapelles rapidemejit entrevues faisaient
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l'effet de casques de géitnts dépassant le rempart dune forteresse fantastique ; le silence n'était troublé que par les gardes de nuit qui marchaient dun pas régulier en laissant traîner derrière eux leurs bâtons ferrés sur les dalles des trottoirs pour témoigner de leur vigilance.
Au Irain dont nous allions, quoique Moscou soit vaste, nous eûmes bientôt franchi l'enceinte de la ville, et à la rue succéda la roule. Les maisons disparurent, et de chaque côté du chemin, la campagne s'étendit vaguement blanchâtre sous le ciel nocturne. C'est une sensation bizarre que de courir a\ec une grande vitesse à travers ce paysage pâle, indéfini, enveloppé de sa monotone blancheur, qui ressemble à une plaine de la lune, au milieu du sommeil des hommes et des bêtes, sans entendre d'autre bruit que le piétinement des chevaux et le sillage des patins du traîneau dans la neige. On eût pu se croire sur un globe inhabité.
Pendant que nous galopions ainsi, l'entretien en était arrivé, par une de ces transitions intérieures dont l'Auguste Dupin d'Edgar Poé savait si bien retrouver le fil et qui parfois amènent des phrases brusquement étranges pour i'auditiur qui n'en a pas le secret — à qui? à quoi? — Nous vous le donnons en mille — à Robinson Ci usoé. Quelle circonstance avait pu faire naître dans noire cervelle l'idée de Robinson sur la route de Moscou à Troïtza, entre cinq et six heures du matin, par un froid de trente degrés, qui certes ne rappelait pas le climat de l'île de Juan-Fernandez, où le héros de Daniel de Foë passa tant de longues années solitaires. Une isba de paysans, bâtie avec des rondins, qui se dessina un instant sur le bord de la route, éveilla confusément en nous le souvenir de la maison en troncs d'arbres construite par Robinson à l'entrée de sa grotte ; mais cette idée fugitive allait disparaître sans se rattacher à la situation présente par quelque rapport bien sensible, lorsque la neige, que nous regardions d'un œil distrait, rappela impérieusement la figure do Robinson près de s'évanouir dans le brouillard des vagues songeries. Vers la fm du livre, après sa délivrance
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et son retour à îa vie civilisée, Robînson fait de longs voyages, et, traversant avec sa petite caravane les plaines couvertes de neige de la Sibérie, est attaqué par des bandes de loups qui font courir à sa chair autant de risques que jadis les anthropopliages débarqués dans son île.
C'est ainsi que l'idée de Robinson nous était venue, d'après uue logique secrète et facile à déduire j oiir un esprit attentif. Passer de là aux possibililés d'une ipparition de loups sur la roule était cl)0?e fatale. Aussi l'entretien lourna-t-il de lui-niênie vers ce sujet a:-sez émouvant au milieu d'une vaste solitude de neige, tachetée çà et là de plaques roussàlres indiquant la présence de forêts de pins et de bouleaux. On raconta les histoires les plus terribles de voyageurs assaillis et dévorés par des bandes de loups. Nous y mimes fin en i appelant celle léger.de que nous avait dite autrefois Balzac avec le sérirux énorme qu'il apportait à ses plaisanteries. C'était l'histoire dun seigneur lithuanien et de sa femme, allant de son château à un autre chàieau où se donnait un bal. Sur le chemin, à l'angle d'un bois où ils étaient en embuscade, une n.eute de loups attendait la voiture. Les chevaux, poussés à f utrance par Je cocher et la frayeur que leur inspirent ces i edoutables bêtes, prirent un galop effréné, suivis detoute la bai ide dont les yeux luisaient comme braise dans la traînée d ombre de la voiture. Le seigneur et la dame, plus moris que vifs, rencognés chacun dans leur coin avec l'immobilité des peuîs suprêmes, croyaient entendre confuséuient derriè;e eux des soupirs, des souffles haletants, des craquements de mâchoires ; enfin, on arriva au château d^nt la porte, en se refermant, coupa en deux deux ou trois loups. Le cocher s'arrêta sous la marquise, et comme personne ne descendait pour ou\rir la portièie, regarda, et Ion \it les squelettes des deux laquais, parfaitement nettoyés de chair, qui se tenaient encore aux embrasses de la voiture dans la position classique. — Voilà des domestiques bien dressés, s'écriait Balzac, et comme on n'en trouve plus en France !
Le comique de l'historiette n'empêchait cependant pas
qu'un OU plusieurs loups, affamés comme ils le sont à cette époque de l'hiver, ne pussent avoir la fantaisie de nous donner la chasse. Nous n'avions aucune arm?, et notre seule chance de salut eût été dans la vélocité de nos chevaux et le voisinage de quelque hahitation. Cela n'eût pas été autreirient gai ; mais nous a\ions ri, et le rire fit envoler l'inquiétude, et d'ailleurs le jour commençait à se lever, le jour qui dissipe les chimères et fait rentrer les fauves dans leurs gites. Inutile de dire que nous ne vîmes pas la queue du moindre loup.
La nuit avait été constellée d'étoiles ; mais vers le matin des brumes étaient montées de l'horizon, et l'aurore moscovite se levait, pâle et les yeux battus, dans une lumière blafarde. Elle avait peut-être le nez rouge, mais l'épithéte « aux doigts de rose » qu'Homère applique à l'Aurore grecque ne pouvait lui convenir. Cependant sa lueur suffisait pour laisser voir dans toute son étendue le paysage morne, mais non sans grandeur, qui se déroulait auloui de nous.
On trouvera peut-être que nos descriptions se ressembient, mais la monotonie est un des caractères du paysage russe, du moins dans la contrée que nous parcourions. Ce sont d'immenses plaines faiblement ondulées, où l'un ne trouve d'autres montagnes que les buttes sur lesquelles sont bâtis le Kremlin de Moscou et le Kremlin de Mjiii- Novogorod, qui ne dépasse pas Montmartre en hauteur. La neige, qui recouvre quatre ou cinq mois de l'année ces sites indéfmis, ajoute encore à l'uniformité de leur aspect en comblant les plis de terrain, les lits des cours d'eau et les vallées qu'ils se creusent. Ce qu'on voit pendant des centaines de lieues, c'est une nappe bhnche sans fin, faiblement soulevée çà et là par les inégalités du sol recouvert, et, selon l'obliquité du soleil, rayée parfois de lumières roses et d'ombres bleuâtres ; mais quand le ciel a sa teinte ordinaire, c'est-à-dire un gris plombé, la teinte générale est d'un blanc mat, ou, pour mieux dire, dun blanc mort. A des distances plus ou moins rap[)rochéts, des lignes de broussailles rousses émergeant à demi delà
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neige coupent la vaste blancheur. Des bols cte bouleaux et de pins clair-seniés fontçà et là des ta( lies sombres, et des poteaux semblables à des poteaux de lélégrnphe jalonnent de loin en loin la route, souvent effacée par les cbasseneigos. Près du cbemin, des isbas en rondins étoupés de mousses, avec leurs toits dont les chevrons se croisent et font au sommet une espèce d'X, alignent leurs pignons aigus, et, sur le bord de l'horizon, des villages découpent leur silhouette basse, surmontée d'une église aux clochers bulbeux. Rien de vivant, que des vols de corbeaux et de corneilles, et parfois un moujik sur son traîneau attelé de petits chevaux à longs poils, portant du bois ou quelque autre denrée à une habitation dons l'intérieur des terres. Tel est le paysage qui se reproduit à satiété, et qui se reforme autour de vous à mesure qu'on avance, comme l'horizon de la mer se refait sans cesse, et toujours semblable autour du vaisseau. Bien qu'un accident pittoresque y soit très-rare, on ne se lasse pas de regarder ces immenses étendues qui vous inspirent une mélancolie indéfinissable, comme tout ce qui est grand, silencieux et solitaire. Quelquefois, malgré la vélocité des chevaux, on croirait rester en place.
Nous arrivâmes au relai, dont nous avons oublié le nom russe. C'était une maison de bois, avec une cour encombrée de télégas et de traîneaux d'un aspect assez misérable. Dans la salle basse, des moujiks en touloupes miroitées de graisse, à la barbe blonde, à la face rouge éclairée par des yeux d'un bleu polaire, étaient groupés autour d'une urne en cuivre et prenaient le thé, tandis que d'autres dormaient sur des bancs près du poëie. Ouelques-uns même, plus frileux, étaient couchés dessus.
On nous conduisit dans une chambre haute toute planchéiée intérieurement, et qui ressemblait à une caisse de sapin vue en dedans. Elle était éclairée par une petite fenêtre à double châssis, et n'avait d'autre ornement qu'une image de la Mère de Dieu, dont l'auréole et les vêlements en métal estampé, découpés à la place de la tète et des mains, laissaient voir ces carnations brunes que les
Russes imitent de l'école byzantine, et qui donnent une apparence séculaire à des peintures toutes récentes. L'enfant Jésus était traité dtin< le même style. Une lampe brûlait devant la sainte image. — Ces figures mystérieusement hâlées, qu'on entrevoit à travers les trous d'une carapace d'or ou d'argent, ont beaucoup de caractère, et commandent la vénérat'on plus que ne le fera ent des peintures préférables au po-nt de vue de l'art. 11 n'est pas de si pauvre chaumière qui ne possède une de ces images, devant lesquelles on ne passe jamais sans se découvrir, et qui sont l'objet de fréquentes adora'ions.
Une douce température de serrechauderégnait danscette chambre, meublée d'une table et d^ que'ques escabeaux, et la rendait confortable. Nous nous débarrassâmes de nos pelisses et des lourds vêlements qui nous appesantissaient, et nous fîmes avec des provisions apportées de Moscou un déj''uner arrosé d'un thé de caravane fait dans le somovar de l'auberge. Après quoi, reprenant notre lourde armure contre les flèches de l'iiiver, nous nous réinstallâmes dans notre kibitka, prêts à braver gaiement les rigueurs du froid.
Quand on approche de Troitza les habitations deviennent plus nombreuses, on sent qn'on arrive à quelque chose d'important. Troïlza est en effet le but de longs pèlerinages. On y vient de toutes les provinces de l'Empire, car saint Serge, le fondateur de ce couvent célèbre, est un des saints les plus vénérés du calendrier grec La route qui mone de Moscou à Troitza, et que nous avons suivie, est celle d'Yaroslave, et l'été elle présente, dit-on, le coup d'œil le plus animé; on passe par Ostankina, où se trouve un camp de Tatars, par le village de Rostopkine, par Alexievskoï, qui conservait encore il y a quelques années les ruines du château du tsar Alexis, et, quand l'hiver ne l'a pas couverte de son manteau de neige, on distingue dans la campagne de gracieuses maisons de plaisance. Les pèlerins, vêtus de leurs armiaks el chaussés de souliers en écorce de tilleul, quand ils n(! sont pas nu-pieds par dévotion, suivent à petites journées la route sablonneuse.