TROÏTZA
Des familles suivent en kibitka, emportant avec elles des matelas, des oreillers, des ustensiles de cuisine et l'indispensable samovar, comme des tribus en voyage ; mais à l'époque de notre excursion la route était parfaitement solilaite.
Avant d'arriver à Troïlza, le terrain s'abaisse un peu, creusé sans doute par quoique cours d'eau gelé l'hiver et recouvert déneige. Au revers du ravin, sur un large plateau, s'élève pittoresquenient le couvent de Saint-Serge avec son aspect de forteresse.
' C'est un immense quadrilatère, entouré de solides remparts sur l'épaisseur desquels circule une galerie couverte, percée de barbacanes, qui met à labri les défenseurs de la place : on peut nommer ainsi ce couvent, attaqué plusieurs fois. De grosses tours, les unes carrées, les autres hexagones, s'élèvent aux angles et flanquent les murailles de distance en dislance. Quelques-unes de ces tours portent à leur somm t une collerette de mâchicoulis d'une forle projection, où s'appuient des toits à renflements bizarres, surmontés de lanternons que terminent des aiguilles.
Il en est dautres qui portent une seconde tour s'élançant en relraite de la première au milieu d'une balustrade de clochetons. La porte par où l'on pénètre à l'intérieur du couvent est pratiquée dans une tour carrée devant laquelle s'étend une vaste p'ace.
Au-dessus de ces remparts se dressent, avec une gracieuse et pittoresque irré-gularite, le faite eî les coupoles des bâtiments que renferme le monastère. L'immense salle du réfectoire dont les murailles sont quadrillées et peintes de bossages en pointes de diamants occupe l'œil p;ir son imposante masse qu'allège le clocheton d'une élégante chapelle. Tout auprès s'arrondissent les cinq dômes bulbeux de l'église de l'Assomption, surmontés de la croix grecque ; un peu plus loin, dominant la silhouette, le haut clocher polychrome de la Trinité allonge ses étages de tourelles et porte bien avant dans le ciel sa croix ornée de chaînes. D'autres tours, d'autres clochetons et d'autres
toils se dessinent confusément par-dessus la zone des murailles, mais la description ne saurait leur assigner une place exacte, il faudrait pour cela une vue. Rien de plus charmant que ces flèches et ces coupoles dorées auxquelles la neige ajoute quelques touches d'argent s'élançant d'un înseiiible d'édifices points de vives couleurs. Cela donne l'illusion d'une ville orientale.
De l'autre côté de la place se trouve une vaste hôtellerie plus semblable à un caravansérail qu'à une auberge, calculée pour recevoir les pèlerins et les voyageurs. C'est là qu'on remisa notre voilure, et qu'avant d'aller visiter le monastère, nous choisîmes nos chambres et commandâmes notre diner. Le gite ne valait pas le Grand-Hôtel ou l'hôtel Meurice ; mais après tout, il èlait assez confortable pour l'endroit, il y régnait une température printanière, et le garde-manger paraissait suffisamment garni. Les lamentations des touristes sur la saleté et la vermine des auberges russes nous étonnent.
Prés de la porte du couvent étaient établis des échoppes contenant de menues marchandises et quelques-unes de ces petites curiosités qu'aiment à emporter les touristes comme souvenir. C'étaient des jouets d'enfant d'une simplicité primitive, coloriés avec une amusante barbarie, de mignons souliers de feutre blanc bordésde rose ou de bleu que chausseraient avec peine des pieds andaloux, des raitaint s fourrées, des ceintures circassiennes, des couverts de Toula niellés de platine, des modèles delà cloche fendue de Moscou, des chapelets, des médaillons d'émail à l'effigie de saint Serge, des croix de métal ou de bois contenant une multitude de figures microscopiques de style byzantin entremêlées de légendes en caractères slavons, des pains provenant delà boulangeiie du couvent et portant estampées sur leur croûte de pâte fine des scènes de l'ancien et du nouveau Testament, sans compter les tas de pommes vertes dont les Russes paraissent raffolor. Quelques moujiks violets de froid tenaient ces pet tes boutii|ues ; car ici, les femmes, sans être soumises à la réclusion orieuUle, ne se mêlent guère à la vie extérieure ;
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on en rencontre raromenl dans les rues , le commerce se fait par les hommes, et la marchande est un type pour ainsi dire inconnu en Russie. Cet éloignement est un reste de vieille pudeur asiatique. Sur la tour d'entrée sont peints plusieurs épisodes de la vie de saint Serge, legrand saint local. Gomme saint Roch et comme saint Antoine, saint Serge a son animal favori. Ce n'est ni un chien, ni un cochon, mais bien un ours, bêle fauve bien faite pour figurer dans la légende d'un saint russe. Quand le vénérable anachorète vivait dans la solitude, un ours rôdoit autour de son ermitage dans des intentions évidemment hostiles. Un matin, en ouvrant sa porte, le saint trouva l'ours debout et grondant, les pal les ouvertes pour une accolade qui n'avait rien de fraternel. Serge leva la main et bénit l'animal qui retomba sur ses quatre pattes, lui lécha les pieds et se mita le suivre avec la docilité du chien le plus soumis. Le saint et l'ours firent le meilleur ménage du monde.
Après avoir jeté un coup d'œil à ces peintures sinon anciennes, du moins renouvelées sur un poncif .ntique et d'un aspect suffisamment byzantin, nous pénétrâmes dans l'enceinte du couvi nt, qui ressemble à l'intérieur d'une place forte et qui en est une en effet, car Troïtza a soutenu plusieurs sièges.
Quelques lignes de précis historique sur Troïtza seraient peut-être néci'ssaires avant de passer à la description des monuments et des richesses que contiennent ses ren.paits. Saint Serge vivait dans une rabane au milieu d'une vaste forêt dépend.ante de Radonége, ou;ourd'hui Gorodok, y pratiquant la prière, le jeûne et toutes les austéiilés de l'existence érém tique. Auprès de sa cabane, il éleva une église en l'honneur de la très-sainte Trinité et créa ainsi un centre religieux où les fidèles accoururent. Des disciples pleins de ferveur voulurent rester près du maitre. Serge, pour les loger, bâtit un couvent qui prit le nom de Troïtza, lequel veut dire en russe Trinité, d'après l'appellation de l'église, et il en fut élu le supérieur. Ceci se passait en i5o8.
Le soin de son salut et la préoccupation des choses du ci.'l n'empêt:haicnt passiint Serge de s'intéresser aux événements de son époque. L'amour de Dieu, cliez lui, n'éteignait pas l'amour du sul nalal. C'était un saint patriotique, et comme tel, il est encore l'objet d'une grande vénération parmi les Russes. Ce fut lui qui, au temps de la grande invasion mongole, excita le prince Dniitri à marcher dans les plaines du Don contre les hordes farouches de .Mamaï. Pour qu'à l'exaliation héroïque se joignit l'exaltation religieuse, deux moines délégués par Serge accompagnaient le prince dans la bataille. L'ennemi fut repou;sé et Dmitri, reconnaissant, dota de grands biens le couvent de Troïtza, exemple qui fut suivi par les princes et les tsars, entre autres par Ivan le Terrible, un des plus généreux protecteurs du monastère.
En 1595, les Tatars attaquèrent Moscou et firent aux environs des razzias à la manière asiatique. Troïtza était une proie déjà trop riche pour n^* pasexcitT leur convoitise. Le couvent fut atiaqué, pillé, brûlé, réduit à l'état d'un monceau de ruines, et quand Nikon, le torrent dévastateur écoulé, revint pour relever le monastère et y ramener les moines errants, on trouva sous les décombres le corps de saint Serge dans l'intégrité d'une miraculeuse conservation.
Troïtza, dans les temps d'invasion et de troubles, servit d'asile au patriotisme et de citadelle à la nationalité. Les Russes, en 1609, s'y défendirent seize mois contre les Polonais conduits par l'helman Sapiéha. Après plusieurs assauts sans résultat, l'ennemi fut forcé de lever le siège. Plus tard, le couvent do Saint-Serge abrita le jeune tsar Pierre Alexiervitch , fuyant la révolte des slrelitz ou, pour parler plus correctement, des streltzy, et la reconnaissance de cet illustre persécuté arrivé au pouvoir enrichit Troïtza et en fit comme un tabernacle de trésors. Dc|iuis le seizième siècle, Troïtza n'a pas été pillée, et le couvent aurait offert un butin splendide à l'armée française si elle avait poussé jusque-là et si l'incendie de Moscou n'avait déterminé sa retraite. Les tsars, les princes.