COURSES SUR LA NEVA
— Eh quoi! n'allons-nous pas bientôt rentrer à la maison? — En vérité, c'est conscience de nous tenir si longtemps dehors par un temps semblable! Avez-vous juré de nous faire geler le nez et les oreilles? — Nous vous avons promis « un hiver en Russie » et nous vous le tenons; — d'ailleurs le thermomètre ne marque guère plus de sept ou huit dpgrés de froid aujourd'hui, une température presque printanière, et îes Sanioïèdos qui campaient sur le fleuve glacé ont été obligés de partir, parce qu'il faisait trop chaud. — IS'ayez donc aucune inquiétude et suiveznous bravement. Les chevaux de la troïka piaffent à la porte et s'impatientent.
— 11 y a aujourd'hui course sur la Neva ; ne négligeons pas cette occasion de faire connaissance avec le sport septentrional, qui a ses élégances, ses recherches, ses bizarreries, et soulève des passions aussi vives que le sport anglais ou fiançais.
La Perspective Nevsky et les voies aboutissant à la grande place oîi se dresse la colonne Alexandrine, ce gigantesque monolithe de granit rose qui dépasse les énorimités égyptiennes, présentent un spectacle d'une animajlion extraordinaire, à peu près comme chez nous l'avenue des Champs-Elysées , lorsque quelque steeple-chase à
la Marche fait rouler toute la carrosserie fashionable.
Les troïkas passent avec un frisson de grelots, emportées par leurs trois chevaux tirant en éventail, et chacun d'une allure diverse; les Jraineaux fi!ent sur leurs patins d'acier, attelés de magnifiques steppeurs, que maîtrisent difficilement les cochers coiffés de leur bonnet de velnurs à quatre pans, et vêtus de leur cafetan bleu ou vert. D autres traîneaux à quatre places et à deux chevaux, des berlines, des calèches démontées de liurs roues et posant sur des sabots de fer retroussés à leur bout, se dirigent du même côté, formant comme un troupeau de voitures de plus en plus pressé. Quelquefois un traîneau à la vieille mode russe, avec son garde-neige de cuir tendu comme une voile de boute-hors, et son petit clieval à crins désordonnés, galopant à côté du trotteur, se laufile dans l'inextricable dédale, frétillant et rapide, éclaboussant ses voisins de parcelles blanches.
Un pareil concours produirait à Paris une grande rumeur, un prodigieux tintamarre; mais à Saint-Pétersbourg le tableau n'est bruyant que pour l'œil, si l'on peut s'exprimer ainsi. La ni ige, qui interpose son tapis d'ouate entre le pavé et les véhicule?, éteint la sonorité. Sur ces chemins matelassés par l'hiver, l'acier du patin fait à peine le bruit du diamant qui rayerait un carreau. Les petits fouets des moujiks ne claquent pas; les maîtres, enveloppés dans leurs fourrures, ne parlent pas, car s'ils le faisaient, leurs paroles seraient bientôt gelées comme ces mots de gueule que Panur^e rencontra prés du pôle. Et tout cela se meut avec une activité silencieuse au milieu d'un tourbillon muet. — Quoique rien n'y ressemble moins, c'est un peu l'effet de Venise.
Les piétons sont rares, car personne ne marche en Paissie, excepté les moujiks à qui leurs hottes de feutre permettent de tenir pied sur les trottoirs débarrassés de neige, mais souvent miroités d'un veiglas dangeieux, surtout quand on est chaussé des indispen>;ables galoches.
Entre l'Amirauté et le palais d'Hiver se trouve le p'ancher de bois qui descend du qn;ii à la Neva; à cet endroit
COUUbLû SUR LA NEVA. H9
les traîneaux et les voitures marchant sur plusieurs files sont forcés de ralentir leur allure, et même de s'arrêter tout à fait, attendant leur tour de descendre.
Profitons de ce temps d'arièt pour examiner les voisins et voisines dont le hasard nous rapproche. Les hommes sont en pelisse avec la casquette militaire ou le bonnet do fourrure en dos de castor; le chapeau est rare. Outre qu'il ne tient pas chaud par lui-même, ses bords empêcheraient de relever le collet de la pelisse, et la base du crâne resterait ainsi exposée à des douches glaciales de bise. Mais les femmes sont moins vêtues. Elles ne parassent pas à beaucoup près aussi frileuses que les hommes. La pelisse de satin noir doublé de martre zibeline ou de renard bleu de Sibérie, le manchon de même poil, voila tout ce qu'elles ajoutent à leur toilette de ville, en tout semblable à celle des plus élégantes Parisiennes. Leurs cols blancs, que le froid ne parvient pas à rougir, sortent dégagés et nus des palatines, et leur tête n'est préservée que par i n coquet chapeau français dont la pase découvre les cheveux et le bavolet protège à peine la nuque. Nous pensions avec effroi aux coryzas, aux névralgies, aux rhumatismes que risquaient, pour le plaisir d'être à la mode ou de montrer de riches bandeaux, ces intrépides beautés, dans un pays et par une température où rendre un salut est parfois une action périlleuse ; animées du feu de la coquet! erie, elles ne semblent nullement souffrir du froid.
La Russie, dans son immense étendue, ccmpiend bion des races diverses, et le type de la beauté féminine y varie beaucoup. Cependant on peut signaler, comme traits caractéristiques, une extrême blancheur de peau, des yeux gris-bleu, des cheveux blonds ou châtains, un certain embonpoint provenant du manque d'exercice et de la réclusion que counna! de un hiver de sept ou huit mois. On dirait, à voir les beautés russes, des odalisques que le génie du Nord tient enfermées dans une serre-chaude. Elles ont un teint de cold-cream et de neige, avec des nuances de camellia prés de l'onglet, comme ces femmes du sérail toujours voilées et dont le soleil n'a jamais ef-
fleuré lépiderme. Dans la blaiiclieur de leurs visages, leurs traits déli'^,afs s'estompent à demi comme les traits du visage de la lune, et ces lignes peu accusées forment des [liysionomies d'une douceur hyperboréenne et d'une grâce polaire.
Comme pour contredire notre description, voici que, dans le traîneau arrêté prés de notre troïka, rayonne une beauté tor.te méridionale, aux sourcils d'un noir velouté, un nez aquilin, à l'ovale allongé, au teint brun, aux lèvres rouges comme la grenade, pur type de la race r.aucasique, une Circassienne, peut-être hier encore mahomèlane. Çà et là, quelques yeux un peu bridés et remontant vers la tempe par l'angle externe, rappellent que, par un côté, la Russie louche à la Chine ; — des Finnoises mignonnes, aux prunelles de turquoise, aux cheveux d'or pâle, au teint blanc et rosé, apportent une variété septentrionale de type qui fait contraste avec quelques belles Grecques d'Odessa, reconnaissables à la coupe droite de leur nez et à leurs grands yeux noirs, pareils à ceux des madones byzantines. — Tout cela forme un ensemble charmant, et ces jolies tètes sortent, comme des fleurs d'hiver, d'un amoncellement de fourrures, recouvert lui-même par les peaux d'ours blanches ou noires jetéi s sur les traîneaux et les calèches.
L'on descend à la INéva par un large parquet en pente, assez semblable à ceux qui, autrefois, rejoignaient, dans l'ancien Cirque Olympique, le théâtre à l'arène, entre les lions de bronze du quai, dont les piédestaux délimitent le débarcadért\ lorsqye le fleuve, libre de glaces, est sillonné de nombreuses embarcations.
Le ciel n'avait pas ce jour-là ce vif azur qu'il prend lorsque le froid a atteint de 18 à ^0 degrés. Un immense dais de brume d'un gris de perle très-doux et très-fin, tenant (le la leige en suspens, posait sur la ville et semblait s'appuyer sur les clochers et sur les flèches connue sur di s piliers d'or. Celte teinte tranquille et neutre lais.^ait toute leur va', ur aux édifices colorés de nuancer^ claires el relevés de filets d'aigent. Devant soi, l'on apercevait.