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COURSES SUR LA NEVA

à un OU à deux chevaux. Chacun choisit le véhicule ou l'attelage qu'il croit le plus convenable. Parfois même il prend à un spectateur venu dans son traîneau la fantaisie de courir la chance, et il entre en lice.

A la course dont nous parlons, il se produisit un incident assez pittoresque. Un moujik venu , dit-on , de Vladimir, apportant à la ville uns provision de bois ou de viandes gelées, regardait la course, mêlé à la foule, du haut de sa troïka rustique. Il était vêtu d'une touloupe miroitée dégraisse, coiffé d'un bonnet de vieille fourrure effilochée, chaussé de bottes de feutre b'anc -îvachies; une baibe inculte et torne frisait à son menton. Son attelage se composait de trois petits chevaux échovelés, hagards, velus comme des ours, sales à faire peur, hérissés de glaçons sous le ventre, portant la tête basse et mordillant la neige amoncelée eu tas sur le fleuve. Une douga, liaute comme une ogive, bariolée de couleurs tranchantes formant des raies et des zigzags, était la pièce la plus soignée de l'équipage, façonnée sans doute à coups de hache par le moujik lui-même.

Cette carrosserie sauvage et primitive présentait le contraste le plus étrauge avec les traîneaux de luxe, les troïkas triomphantes et les équipages élégants qui piaffaient aux alentours du champ de course. Plus d'un regard ironiqu(' raillait l'humble véhicule. — A vrai dire, il produisait sur cette richesse l'effet d'une taclie de cambouis sur un manteau d'hermine.

Cependant les petits chevaux aux poils amalgamés de sueur gelée, jetaii-nt, à travers les mèches roides de leurs crinières, des rej^ards en dessous aux bêtes de race, qui semblaient s'écarter d'eux avec dédain, car les animaux, eux aussi, méprisent la misère. Un point de feu brillait dans leur prunelle sombre, et ils frappaient la glace de leurs sabots mignons, nitachés à des jambes fines et ner- ^euses, barbeléi s eomme d s plumes d aigle.

Le 'non ik debout sur ^(tï biége, contempliit la course sans paraître sur ris par les prouesses des trotteurs, l'arfois même un sourire errait sous les cristaux de sa mous-

tache, son œil gris pétillait de malice, et il avait lair de dire: « Nous en ferio!>s bien autant. »

Prenant une résolution subite, il entra dans la lice et tenta l'aventure. Les trois petits ours mal léchés secouèrent leur tête avec un sentiment de fierlé comme s'ils comprenaient qu'ils avaient à soutenir l'iionneur du pauvre cheval des steppes, et, sans êlre poussés, ils prirent une allure telle que les autres concurrents commencèrent à s'alarmer; leurs petites jambes menues allaient comme le vent, et ils l'emporté/ ont sur tous les autres pur sang anglais, barbes, race d'Orloff, d'une minute et quelques secondes. Le moujik n'avait pas trop présumé de son rustique attelage.

Le prix lui fut décerné — une magnifique pièce d'argenterie ciselée par Vaillant, l'orfèvre en vogue de Saint- Pétersbourg. — Ce tt iomplie excita parmi le peuple, ordinairement silencieux et calme, un enthousiasme bruyant.

A la sortie de la lice, 1"S amateurs entourèrent le vainqueur, et lui proposèrent d'acheter ses trois chevaux; on lui en offrit jusqu'à trois mille roubles pièce, somme énorme et pour les bêtes et pour l'homme. 11 faut dire, à l'honneur du moujik, qu'il refusa opiniâtrement. Enlouranl sa pièce d'argenterie d'un morceau de vieille étoffe, il remonta sur sa troïka, et s'en retourna à Vladimir comme il était venu, ne voulant se séparer à aucun prix des gentilles bêtes qui avaient fait de lui le lion de Saint-Pétersbourg pour un moment.

La course était finie, et les voitures quittèrent le lit dn fleuve pour regagner les différents quartiers de la ville ; l'escalade des rampes de bois qui unissent la Neva aux quais fournirait à un peintre de chevaux, à Svertzkov, par exemple, le sujet d'une composition intéressante et caractéristique. Pour gravir la pente r^ipide, les nobles bêtes courbaient le col, pinçaient les planches glissantes de leurs ongles et s'écrasaient sur leurs jarrets nerveux ; c'était une confusion pleine d'effets pittoresques, et qui eûl pu être dan.:ereiise sans l'habileté des cochers russes. Les traîneaux montaient quatre ou cinq de front en

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