‹ Voyage en RussieChapitre 7 sur 16 · COURSES SUR LA KEVA · texte numérisé non relu

COURSES SUR LA KEVA

lignes irrégulières, et plus d'une fois nous sentîmes à notre nuque la chaude haleine d'un steppeur impatient qui eût volontiers passé par-dessus notre tête s'il n'eût été \igoureusemenl retenu ; souvent un flocon d'écume, tombé d'un morsd'ar^^cnt, vini se figer sur le chape lu d'une femme effrayée et poussant un petit cri. Les voilures avaient l'air d'une armée de chars donnant l'assaut aux quais de granit de la Neva, assez semblables aux parapets d'une forteresse. Malgré le tumulte, il n'y eut pas d'accident, — l'absence de roues rend plus difficile d'accrocher, — et les équipages se dispersèrent clans toutes les directions avec une rapidité qui alarmerait la prudence parisienne.

C'est un vif plaisir, quand on est resté deux ou trois heures en plein air, exposé à un vent qui s'est roulé sur lesnei^çes du pôle, de rentrer chez soi, de se démailloler de sa pelisse, d'ôter ses pieds des galoches, d'essuyer ses moustaches dont les glaçons se fondent, et d'allumer un cigare, car il n'est pas permis de fumer dehors à S.iint- Pétersbourg. La tiède atmosphère du poêle enveloppe comme une caresse votre corps engourdi, et rend la souplesse à vos membres. Un verre de thé bien chaud — en Russie on ne prend pas le thé dans des taises — achève de vous rendre tout à fait confortable, comme disent les Anglais. La circulation suspendue par l'immobilité se rétablit, et vous savourez cette volupté de la maison que le Midi, tout extérieur, ne connaît pjs. — Mais déjà le jour baisse, car la nuit vient vite à Saint-Pétersbourg, et dès trois heures il faut allumer h^s lampes. — Les cheniijiées fument aux toits des maisons dégorgeant des vapeurs culinaires , partout les fourneaux flambent, car on dîne plus tôt dans la ville des tzars qu'à Paris. Six heures est la limie extrême, et encore chez les gens qui ont voyagé et pris les habitudes anglaises ou françaises. — Justement nous sommes invité à dîner en ville; il faut faire sa toilette, et par-dessus l'habit noir endosser la pelisse et plonger de nouveau les petites bottes fines dans les lourdes traloches fourrées.

La nuit venue, la température a fraîchi ; un vent tout à

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fait arctique fait courir la neige sur les trottoirs comme une fumée. La piste crie sous le patin du traîneau. Au fond du ciel balayé de ses brumes reluisent les étoiîes larges et pâles, et à travers l'obscurité, sur le dôme doré de Saint-lsaac, brille une paillette lumineuse semblable à une lampe de sanctuaire qui ne s'éteint jamais.

Nous remontons jus lu'aux yeux le collet de notre pelisse, nous ramenons sur nos genoux la peau d'ours du traîneau, et, sans soufirir d'un écart de trente degrés entre la chaleur de notre appartement et le froid de la rue, nous nous trouvons bientôt, grâce aux sacramentels na prava, na leva (à droite! à gauche!), devant le péristyle delà maison où nous sommes attendus. Dès le bas de l'escalier l'almosphère de serre chaude nous saisit et liquéfie le givre de notre barbe, et dans l'aniichambre, le domestique, vieux soldat retraité qui a gardé la capote raililaire, nous débarrasse de nos fourrures qu'il accroche parmi celle> des convives, déjà tous arrivés — car l'exactitude est une qualité rus^e. — En Russie, Louis XIV ua'.'. rait pas pu dire : J'ai failli atteudrel

L'antichambre, en Russie, a un aspect tout particulier. Les pelisses pendues au râtelier, avec leurs manches flasijues et leurs plis droits, figurent vaguement dos corps humains accrochés ; les galoches placées au-dessous simulent les pieds, et l'effet de ces pelleteries, sous la clarté douteuse de la petite lampe descendant du plafond, est assez fanta-tique. Achim d'Arnim y verrait, avec son œil visionnaire, la défroque de M. Peau-d'Ours en visite ; Hoffmann logerait de bizarres fantômes d'archivistes ou de conseillers auliques sous leurs plis mystérieux. Nous, Français, réduit aux contes de Perrault, nous y voyons les sept femmes de Barbe-Bleue dans le cabinet noir. Ainsi suspendues auprès du poêle, les fourrures s'imprègnent d'une chaleur qu'elles conservent au dehors pendant une ';u deux-heures. Les domestiques ont pour les reconnaître un instinct merveilleux ; même quand le nombre des invités fait lessembler l'antichambre au magasin de Michel ou de Zimmermann, ils ne se trompent jamais et posenl ■«ur les épaubs de chacun le vêtement qui lui revient.

Un appartement russe confortable réunit toutes les re cherches de la civilisation anglaise et française ; au preiTiier coup d'œil, on pourrait se croire dans le ^Vest Fnd ou le faubourg Sainl-Ilonoré ; mais bientôt le caractère

local se trahit par une foule de délails curieux. D'abord la Madone byzanline avec son enfant, montrant leurs faces et leurs mains brunes à travers les découpures des plaques d'argi.mt ou de vermeil qui représentent les draperies, miroite aux lueurs d'une lampe toujours allumée, et vous avertit que vous néles ni à Paris ni à Londres, raa's bien dans la Russie orthodoxe, dans la sainte Paissie. Quelquefois l'imnge du Sauveur remplace celle de la Vierge. — On voit aussi des saints, ordinairement les sainls patronyuiiques du maitre ou de la maîtresse de la maison, revêtus de carapaces d'orfèvrerie, nimbés d'auréoles d'or.

Puis, le climat a des exigences qu'on ne saurait éluder. Partout, les fenêtres sont doubles, et l'espace laissé libre enireks deux vitrines est recouvert d'une couche de sable fm destiné à absorber la buée, et qui empêche la glace d'étamer les carreaux de ses fleurs de vif-argent. Des cornets de sel y sont plantés, et parfois le sable est dissimulé par une plate-bande de mousse. A cause des doubh^s vitrages, les fenêtres, en Russie, n ont ni volets, ni contrevents, ni jalousies ; on ne pourrait les ouvrir ni les fermer, car les châssis sont à demeure pour tout 1 hiver, et soigneusement lûtes. Un étroit vasistas sert à renouveler l'air, opération désagréable et même dangereuse par le contraste trop grand de la température extérieure et de la température intérieure. D'épais rideaux de riches étoffes amortissent encore l'impression que le froid pourrait produire sur le verre, beaucoup plus perméable qu'on ne pense.

Les pièces sont plus vastes et plus hautes qu'à Paris. Nos architectes, si ingénieux à modeler des alvéoles pour l'abeille humaine, découperaient tout un apparteini^it et souvent d ux étai;es dans un salon de Saint-Pétersbourg. Comme toutes les chambres sont hermétiquement closes et que la porte de sortie donne sur un escalier chauffé, il y régne une chaleur invariable de 15 à 16 degrés au moins qui permet aux femmes d'être vêtues de mousseline et d'avoir les bras cl les épaules nus. Les gueules de cuivre des calorifères soufflent sans intcrrupl-'on, de nuit

comme de jour ; leurs trombes brûlantes et do . ands poê'es aux proportions monumentales, en be le l'aience blanche ou peinte, montant jusqu'au plafond, ri^pandenl leur chaleur soutenue là où les calorifères ne peuvent déboucher. Les cheminées sont rares; elles ne servent, quand il y en a, qu'au p; intemps et à l'automne. En hit ver elles entraîneraient le calorique et refroidiraient la chambre. On les ferme et on les remplit de fleurs. Lts fleurs, \oilà un luxe vraiment russe ! Les maisons en regorgent ! les fleurs vous reço venl à la porle et montent avec vous l'escalier ; des lierres d'Irlande festonnent la rampe ; des jardinières sur les paliers font face aux banquettes. Dans l'embrasure des croisées s'étalent des bananiers avec leurs larges feuilles de soie ; des talipots, des magnolias, des camélias arborescents vont mêler leurs fleurs aux volutes dorées des corniches; des orchidées papillonnent en l'air autour des culs-de-lampe en cristal, en porcelaine ou en terre cuite curieusement ouvragée. Des cornets du Japon ou de verre de Bohême, posés au cenlre des tables ou sur l'angle des buffets, jaillissent des gerbes de fleurs exotiques. Elles vivent là comme en serre chaude, et, en effet, c'est une serre chaude que tout appartement russe. Dans la rue vous étiez au pôle, dans la maison vous pouvez vous croire au tropique.

Il semble que, par cette profusion de verdure, l'œil cherche à se consoler de l'implacable blancheur de Ihiver : le désir de voir quelque chose qui ne soit pas blanc doit devenir comme une sorte de maladie nostalgique en ce pays où la neige couvre la terre plus de six mois de l'année. On n'a pas même la salisfciCtion de regarder les toits peints en vert, puisqu'ils ne changent leurs chemises blanches qu'au prinL mps. Si les appartements ne se transformaient en jardins, on croirait que le vert a disparu pour jamais de la nature.

Quant aux meubles, ils sont pareils aux nôtres, mais plus grands, plus amples, comme il le faut pour la dimension des pièces ; mais ce qui est bien russe, c'ist ce cabinet, d'un Lois frêle et précieux, découpé à jour comme

des lames d'évenlail, qui occupe un angle du salon et que festonnent les plantes grimpantes les plus rares, espèce de confessionnal de la conversation intime, garni à l'iiitérieur de divans, où la maîtresse de la maison, s'isolantde la foule des in\ités, tout en demeurant avec eux, peut recevoir trois ou quatre hôtes de distinction. Quelquefois ce cabinet est en glaces de couleur, ramagées degiavures à l'acide fluorique et montées dans des panneaux de cuivre doré. Il n'est pas rare non plus de voir à travers les poufs, les dos-à-dos, les bergères et les paphos capitonnés, quelque giiiantesque ours blanc empaillé et rembourré en manière de sofa, offrir aux visiteurs un siège tout à fait polaire ; quelquefois de petits oursons noirs servent do tabourets. Cela rappelle, à travers toutes les élégances de la vie moderne, les banquises de la mer du Nord, les immenses steppes couvertes de neige et les profondes forêts de sapms : la vraie Russie, qu'on est tenté d'oublier à Saint-Pétersbourg.

La chambre à coucher ne présente pas, en général, le luxe et la recherche qu'on y apporte en France. Derrière un paravent ou une de ces cloisons ouvragées dont nous parlions tout à l'heure, se cache un petit lit bas, semblable à un lit de camp ou à un divan. — Les Russes sont d'origine orientale, et même, dans les classes élevées, ils ne tiennent pas aux douceurs du coucher ; ils dorment où ils se trouvent, un peu partout, comme les Turcs, souvent dans leurs pelisses, sur ces larges canapés de cuir vert qu'on rencontre à chaque coin. L'idée de faire delà chambre à coucher une sorte de sanctuaire ne leur vient pas; les anciennes habitudes de latente semblent les avoir suivis jusqu'au sein de la vie civilisée, dont ils connaissent pourtant toutes les élég.mces et toutes les corruptions.

De riches tentures tapissent les murailles ; et si le maître de la maison se pique d'être amateur, à coup sûr du damas rouge des Indes, de la brocatclle aux orfrois sombres se détacheront éclairés par de puissants réilecteurs, encadrés des plus riches bordures, un Horace Yernet, un Gudin, un Calame, un Koekkoek, quelquefois un Leys, un

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Jladoii, un Tenkate, ou, s'il veut faire preuve de patiiolisine, un Brulov et un Aïvasovsky; — ce sont les peintres les plus à la mode ; notre école moderne n'est pas encore paivenue là-bas. Cependant nous avons rencontré deux ou trois Meissonier et à peu près autant Je ''i oyon. La manière de nos peintres ne semble pas assez Unie aux Paisses.

L'intérieur que nous venons de décrire n'est point celui d'un palais, mais d'une maison, non pas liourgeoise, — ce mot n'a guère de signification en lUissie — mais d'une maison comme il faut. Saint-PélersLourg regorge d'hôtels et de palais immenses dont nous ferons connaître quelque s-uns à nos lecteurs.

Maintenant que nous avons indiqué à peu près le décor, il est temps de passer au diner. Avant de se mellrt à tablelesconvivess'approcheiit d'un guéridon oùsont placés du caviar (œufs d'esturgeon), des filets de harengs marii.és, des anchois, du fromage, des olives, des tranches de saucisson, du bœuf fumé cîe Hambourg et autres horsd'œuvre qu'on mange avec des pe'.its pains pour s'ouvrir l'appéiit. Le luncheon se fait debout, et s'arrose de vermouth, de madère, d'eau-de vie de Danlzik, de Cognac et de cumin, espèce d'aniselte qui rappelle le raki dii Conslantinople et des lies grecques. Les voyageurs imprudents ou tiii ides qui ne savent pas résister aux insistances polies, se laissent aller à goûter de tout, ne songeant pas que ce n'est là que le prologue de la pièce, et ils s'asseoient rassasiés devant le diner véritable.

Dans toutes les maisons comme il faut, on mange à la française ; cependant le goût national se fait jour par quelques détails caractéristiques. Ainsi, à côté du pain blanc ou sert une tranche de pain de seigle bien noir, que les invités russes grignotent avec une sensualité visible. Us paraissent aussi trouver fort bons des espèces de concon.bres marines à l'eau fie sel , qu'on nomme ogoui tzis, et qui, d'abord, ne nous ont pas paru autrement délicieux. Au niilit u du dim r, ajtrés avoir bu les grands crus do Cordeaux et le vin de Champagne de la veuve Clicquot,

qu'on ne trouve qu'en Russie, on prend du porter, de l'aie, et surtout du kwas, espèce de bière locale faite de croûtes de pain noir fermentées, au goût de laquelle il faut s'accoutumer et qui ne semble pas, aux étrangers, digne des magnifiques verres de Boliême ou d'argent ciselé où mousse sa liqueur brune. Cependant, après un séjour de quelques mois, on finit par prendre goût aux ogourtzis, au kwas et au chichi, le potage national russe.

Le chtchi est une sorte de pot-au feu dans lequel il entre de la poiliine de mouton, du fenouil, des oignons, des carottes, du chou, de l'orge mondé et des pruneaux! Ces ingrédients, assez bizarrement réunis, ont une saveur originale à laquelle on se fait bien vite, surtout quand rhabitude des voyages vous a rendu cosmopolite en cuisine et a préparé vos papilles dégustatrices à tous lesétonnements. Un autre potage assez usité est le potage aux quenèfes: c'est un consommé où, lorsqu'il bout, on fait tomber goutte à goutte une pâte délayée avec des œufs et des épices qui, surprise par la chaleur, se fige en petites boules rondes ou ovales, à peu près comme les œufs pochés dans nos consommés parisiens. Avec le chtchi on sert des boulettes de pâtisserie.

Tous ceux qui ont lu Monte-Cristo se souviennent de ce repas où l'ancien prisonnier du château d'If, réalisant les merveilles des féeries avec une baguette d'or, lait servir un sterlet du Volga, phénomène gastronomique inconnu sur les tables les plus recherchées, en dehors de la Russie. En effet, le sterlet mérite sa réputation : c'est un poisson exquis, à chair blanche et fine, un peu grasse peut-être, qui tient le milieu, pour le goût, entre l'éperlan et la lamproie. Il peut acquérir une grande dimension, mais ceux de taille moyenne sont les meilleurs. Sans dédaigner la cuisine, nous ne sommes ni un Grimod de la Reyniére, ni un Gussy, ni un Brillai-Savarin, pour parler du sterlet d'une manière suffisamment lyrique, et nous le regrctlons, car c'est un mets digne des gourmets les plus précieux. Pour une fourchette délicule, le sterlet du Volga vaut le voyîge.

Les gelinottes, dont la chair, parfumée par les baies de genièvre dont elles se nourrissent, répand une odeur de térébenthine qui surprend d'abord, apparaissent fréquemment sur lis tables russes. On y sert aussi l'énorme coq de bruyère. Le fabuleux jambon d'ours y remp ace paifois le classique jambon d'York, et le filet d'élan le vulgaire roast-beef. Ce sont là des plats qui ne se trouvent sur aucun menu occidental.

Chaque ptuple, môme lorsque l'uniformité de la civilisation l'envahit, garde ses goùls particuliers et conserve quelques mets de terioir dont les étrangers n'apprécient que difficilement la saveur. Ainsi la soupe froide où nagent, parmi des morceaux de poisson, des cristaux de glace dans un bouillon aromatisé, vinaigré et sucré à la fois, étonne les palais exotiques comme le gaspacho des Andalous. Celte soupe, du reste, ne se sert qu'en été; elle est, dit-on, rafraîchissante ei les Russes en raffolent.

Comme la plupart des légumes viennent en serre chaude, leur maturité n'a pas de date marquée par les saisons et les primeurs n'en sont plus ou en sont toujours : on mange des petits pois frais à Saint-Pétersbourg dans tous les mois de l'année. Les asperges ne connaissent pas l'hiver. — Elles sont grosses, tendres, aqueuses et toutes blanches ; on ne leur voit jamais cette pointe verte qu'elles ont chez nous, et l'on peut les attaquer indifféremment par un bout ou par l'autre. En Angleterre on mange des côtelettes de saumon, en Russie on mange des côtelettes de poulet. — Ce mets est devenu ;'i la mode depuis que l'empereur Nicolas en a goûté dans une petite auberge près de Torjek elles a trouvées bonnes. La recelte en avait été donnée à l'hôtesse par un Français malheureux qui ne pouvait pas payer autrement son écot, et fit ainsi la fortune de cette femme. Nous partageons le goût de l'empereur, — les côtelettes farcies sont vraiment un mets délicat ! Citons ejicore les côtelettes à la Préobrajenski qui mériteraient de figurer sur la carte des meilleurs restaurants.

Nous n'avons noté que les particularités et les dissemblances ; car dans les grandes maisons la cuisine est toute

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française et faite par des Français. La France fournit le monde de cuisiniers !

La grande recherche à Saint-Pétersbourg, c'est d'a\oii' des huîtres fraîches; comme elles viennent de loin, en été la chaleur les corrompt; en hiver le froid h s gèle ; on les paye quelquefois un rouble pièce. Des huîtres payées si cher sont rarement bonnes. On raconte même qu'un moujik devenu très- riche, pour un baril d'huîtres fraîches donné à son seigneur à un moment où elles étaient introuvables, reçut sa liberté, pour laquelle il avait offert en vain des sommes énormes, — cinquante ou cent mille roubles, dit-on. Nous ne garantissons pas l'authentieité de riiislorielte, mais elle prouve du moins, si elle est inventée, la rareté des huîtres à Saint-Pétersbourg, dans certaines époques.

Par la même raison, au dessert il y a toujours une corbeille de fruits; des oranges, des ananas, des raisins, des poires, des pommes s'y groupent en élégantes pyramides; les raisins, ordinairement, arrivent de Portugal; quelquefois ils ont arrondi leurs grains d'ambre pâle aux rayons des calorifères dans la terre de la maison à demi enfouie sous la neige. En janvier nous avons, à .'^aint-Péiersbourg, mangé des fraises qui essiiyaientde rougir au milieu d'une feuille verte, sur un pot de terre en miniature. Les fruits sont une des passions des peuples septentrionaux ; ils les font venir à grands frais de l'étranger, ou forcent la nature rebelle de leur climat à leur en donner au moins l'appnrcnce, car le goût et le parfum manquent. Le poêle, quelque bien chauffé qu'il soit, supplée toujours imparfaitement le soleil.

Nous espérons qu'on nous pardonnera ces détails gastronomiques,— il est leut-étre curieux de connaître la manière dont un peuple se nourrit : « Dis-moi ce que lu manges, je te dirai qui tu es; » le proverbe ainsi modifié n'en est pas moins vrai. Tout en imilant la cuisine Irançaise, les Puisses gardent le goût de certains mets nationaux, et ce sont ceux-là qui, au fond, leurplii-cnl le plus. 11 en est de même de leur caractère; quoiqu'ils se confor-

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ment aux derniers raffinements de la civilisation occidentale, ils n'en conservent pas moins certains instincts primitifs, et il n'en coûterait pas beaucoup, même aux plus élégants, pour aller vivre dans la steppe

Quand vous êtis à tab'e, un domestique en habit noir, cravaté et ganté de blanc, irréprochable dans sa tenue comme un diplomate anglais, se tient derrière vous d'un air imperturbablement sérieux, prêt à cmtentervos moindres désirs. — Vous pouvez vous croire à Paris ; mais si par hasard vous regardez attentivement ce domestique, vous remarqut^rez qu'il a un teint jaune d'or, de petits yeux noirs bridés et retroussés vers les tempes, des pommettes saillantes, un nez camard et des lèvre- épaisses — le maitre, qui a suivi votre regard, dit négligemment, comme la chose du monde la plus naturelle : — c'est un Talar Mongol des contins de la Chine.

Ce Tar:are mahométan et peut-être idolâtre accomplit sa fonction avec une régularité automatique, et le majordome iv. ;ilus minutieux n'aurait rien à lui reprocher. 11 produit l'effet d'un vrai domesti|ue ; mais il nous plairait davantage s'il portail le costume de sa tribu, la tunique bouclée à la taille par une ceinture de métal et le bonnet de peau d'agneau ; cela serait plus pittoresque, mais moins européen, et les Russes ne veulent pas a\oir l'air asiatique.

Tout le service de table, porcelaines, cristaux, argenterie, pièces de surtout, ne laisse rien à désirer, mais n'a pas do caractère particulier, excepté toutefois de charmantes petites cuillers en platine niellé d'or avec lesquelles on déguste les friandises du desseï t, le café et le Ihe.

Les jattes de fruits, les assiettes montées alternent avec des corbeilles de fleurs, et souvent un cordon de bouquets de violettes entoure les nougats, les bombes et les petitsfours. La maîtresse distribue gracieusement ces boiquets aux convives.

Quant à la conversation, elle a toujours lieu en français, surtout si riuMe i st étranger. Tous les Paisses de quelque distinction parlent notre langue très-facilement, avec les idiolismes du jour et les tours de phrase à la mode, comme

s'ils l'avaient apprise sur le boulevard des Italiens. Ils entendraient même le français de Duvert et Lausanne, si spécial et si profondément parisien, que beaucoup de provinciaux ne le comprennent pas sans peine. Ils n'ont pas d'accent, seulement on les reconnaît à une légère cantilène qui ne manque pas de grâce et qu'on finit par imiter soimême; ils reto^nbent aussi dans certaines formules, nationales sans doute, familières aux gens qui parlent même très-bien un idiome qui n'est pas leur langue maternelle ; ainsi ils appliquent le mot absolument d'une façon bizarre. Vous dites, par exemple : — Esl-ce qu'un tel est mort? — On vous répondra absolument dans le sens du oî/i français et du si italien. Les mots donc et déjà reviennent souvent et placés hors de propos avec une signification interrogative. — Avez-vous donc déjà vu Saint-Pétersbourg ou BI"* Bosio ?

Les manières des Russes sont polies, caressantes et d'une urbanité parfaite. — On est surpris de les trouver au courant des moindres détails de notre littérature; ils lisent beaucoup, et tel auteur, peu connu en France, l'est davantage à Saint-Pétersbourg. Les cancans de coulisses, la chronique scandaleuse du demi-monde arrivent jusqu'aux bords de la Neva, et nous avons appris là-bas sur les choses de Paris maint détail piquant que nous ignorions.

Les femmes ont aussi l'esprit très-cultivé; avec la facilité qui caractérise la race slave, elles lisent et savent plusieurs langues. Beaucoup ont pratiqué Byron, Goëlhe, Henri Heine, dans l'idiome original, et si quelque écrivain leur est présenté, elles savent, par une citation ad'o'.tement amenée, lui prouver qu'elles l'ont lu et quelles s'en souviennent. Quant à leur toilette, elle est de la dernière élégance — plus à la mode que la mode. Les crinolines s'étalent aussi vasles à Saint-Pitershour'^ qu'à Paris, et font ballonner des étoffes magnifiques. Des diamants nombreux étincellent sur de fort belles épaules très-décolletées, et aux poignets quelques bracelets d'or à chaîne brisée de Circacie ou du Caucase, témoignent s uls, par leur oifévrerie orientale, qu'on est en lUissie.

Après le dîner, l'on se disperse dans les salons. Snr les tables gisent des albums, des livres de beauté, des keepseakes, des landscapes qui servent de contenance aux gens embarrassés ou timides. Des stéréoscopes tournants o frent la distraction de leurs tableaux mobiles; parlois, une feumic se lève, cédant aux instances, va s'asseoir au [liaiio, et chante en s'accompagnant quelque air national russe ou quelque chanson tzigane, où la mélanco'ie du Nord se mêle à l'ardeur di: Midi, avec un accent éli ange, et qui ressemble à une cachucha dir-oée au clair de lune, sur la ocige.

va BAL AU PALAIS D'HIVER

Nous allons vous raconter une fêle à laquelle nous avons assisté sans y être, d'où notre personne était absente quoique notre œil y fût invité, — un bal à la cour ! — I ivisible, nous avons tout vu, et pourtant nous ne portions pas au doigl l'anneau de Gygès, ni sur la tête un cbapeau de Kobold en feutre vert, ni aucun autre talisman.

Sur la plac-! Alexandrine, recouverte de son tapis de neige, stationnaient de nombreuses voitures par un froid à figer cochers et chevaux parisiens, mais qui ne semblait pas assez rigoureux aux Russes pour allumer les brasiers sous les kiosques de tôle à toit chinois avoisinant le palais d'Hiver. Les arbres de l'Amirauté, diamantés de givre, avaient l'air de grandes plumes blanches plantées enterre, et la colonne triomphale avait praliné son granit rose d'une couche de glace seuiblable à du sucre; la lune, qui se levait pure et claire, versait sa lumière morte sur ces blancheurs nocturnes, bleuissait les ombres et donnait une apparence fantasmatique aux silhouettes immobiles des équipages, dont les lanternes gelées, lucioles polaires, poncluaient de points jaunâtres l'immense étendue. Au fond, le colossal palais d'Hiver flnnboyait par toutes ses fenêtres, comme une montagne percée de trous et éclairée par une ignition intérieure.

UN DAL AU PALAIS D'HIVER. Ij'.t

Un silence parfait régnait sur la place; la rigueur de la température éloignait les curieux, que chez nous ne u;an- (iueraitpas d'attrouper le spectacle d'une telle féto, même vue de loin et par dehors; et quand il y eût eu foule, les abords du palais sont si vastes qu'elle se fût disséminée et perdue dans cet énorme espace qu'une armée seule peut remplir.

Un traîneau traversa diagonalement la grande nappe blanche où s'allongeait l'ombre de la colonne Aloxandiine et alla se perdre dans la rue sombre qui sépare le palais d'Hiver de l'Ermitage, et à laquelle son pont aérien pr'He quelque ressemblance avec le canal de la Paille à Venise.

Quelques minutes après, un œil, qu'il n'est pas besoin de supposer joint à un corps, voltigeait le long d'une corniche supportée par le portique d'une galerie du palais; des lignes de bougie implantées dans les moulures de l'entableuîent l'abrilaienl derrière une haie de feu et ne permettaient point d'apercevoir d en bas sa faible étincelle. La lumière le cachait mieux que l'ombre n'eût pu le faire; il disparaissait dans l'éblouissement.

La galerie vue de là s'étendait longue et [irofoiide avec ses colonnes polies, son parquet miroitant où glissait le reflet des ors et des bougies, ses tableaux remplissant les cntre-colonnements et dont le raccourci empêchait de discerner le sujet. Déjà des uniformes étincelanls s'y promenaient, d'amples robes de cour y traînaient leurs flots d'étorfes. Peu à peu la foule grossit et remplit comme un fleuve bigarré et scintillant le lit de la galerie, devenu trop étroit malgré ses larges dimensions.

Tons les regards de cette foule se tournaient vers la porte par où devait entrer 1 empereur. Les battants s'ouvrirent : l'empereur, l'impératrice, les grands-ducs traversèrent la galerie entre deux haies d'invités subitement formées, adressant quelques paroles à des personnages de distinction placés sur leur passage, avec une familiarité gracieuse et noble. Puis tout le groupe impérial disparut sous la porte faisant face à la première, suivi, à distance respectueuse, des grands dignitaires de l'État,

du corps diploinalique, d'S généraux et des courtisans.

A peine le corlége pénétrait-il dans la salle de bal que l'œil y était in tallé, muni celte fois d'une bonne lorgnette. C'était comme une fournaise de lumière et de chaleur, un éclat embrasé à faire croire à un incendie. Des cordons de feu couraient sur les corniches ; dans l'enlre-deux des croisées, des torchères à mille bras brûlaient comme des buissons arJen's; des centaines de lustres descenda'ent du plafond en constellations ignées au milieu d'une brume phosphorescente. Et toutes ces clartés, croisant leurs rayons, formaient la plus éblouissante illumination a giorno qui ait jamais fait tournoyer son soleil au-dessus d'une fête.

La première impression, surtout à cette hauteur, en se penchant sur ce gouffre de lumière, est comme une sorte de vertige; d'abord, à travers les effluves, les rayonnements, les irradiations, les reflets, les bluettes des ])0Ugies, des glaces, des ors, des diamants, des pierreries, des étoffes, on ne distingue rien Une scintillation fourmillanle vous empêche de saisir aucune forme ; puis bientôt la prunelle s'iiabitue à son éblouissement et cliasse les papillons noirs qui voletaient devant elle comme lorsqu'on a regardé le soleil ; elle embrasse d'un bout à l'autre cette salle aux dimensions gigantesques, tout en marbre et en stuc blanc, dont les parois polies miroitent comme les jaspes el les porphyres dans les architectures babyloniennes des gravures de Marlynn, reflétant vaguement les lueurs el les objets.

Le kaléidoscope, avec son écroulement de parcelles colorées qui se recomposent sans cesse, formant de nouveaux dessins ; le chromatrope, avec ses dilatations et ses contractions, où une toile devient fleur, puis change ses pétales pour des pointes de couronne, et finit par tourbillonner en soleil, passant du rubis à l'émeraude, de la topaze à l'aMiélliysle autour d'un centre de diamant, peuvent seuls, grandis des millions de fois, donner une idée de ce parlcire mouvant d'or, de pierreries, de fleurs, renouvelant ses arab sques étincelantes par son agitation perpétuelle.

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