‹ Voyage en SuisseChapitre 10 sur 200 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

dépouillé de sou écorce et décoré seulement à sa sommité de quelques verts rameaux. Il ressemble à un de ces arbres qu’on a pompeusement appelés les arbres de la liberté. Mais ce n’est point en une heure d’effervescence révolutionnaire qu’il a été enlevé à la forêt, et ce n’est point le signe d’une nouvelle constitution. C’est le symbole d’un jour de fête; c’est le mai qui honore la demeure d’une belle et vertueuse Jurassienne, c’est-à-dire d’une des plus notables par ces deux qualités; car chacun sait que toutes les filles de nos montagnes sont belles et vertueuses.

Une cohorte animée circule autour du mai en chantant une chanson composée par je ne sais quel aimable poète, dans le rustique dialecte du pays, dont mon maître et mon ami, M. Dartois, prépare avec une rare conscience de philologue le dictionnaire.

Yekia veni lo zouli ma,

L’alluetta plainta lo ma.

Vekia veni lo zouli ma,

L’alluetta lo plainta.

Lo polè peins sa volèia,

E la volèia sainte.

Vekia veni lo zouli ma,

La kée de ma mèia d’za.

Vekia veni lo zouli ma,

D’za la kée de ma ineïa.

La kée de ma meïa d’za,

Pindue à ma ceinture1.

Tout en chantant ainsi, filles et garçons se prennent par la main et forment une chaîne qui se déroule, q ii se replie en de

1 « Voici venir le joli mois; l’alouette plante le mai. Voici venir le joli mois; l'alouette le plante. Le coq prend sa volée et la volaille chante.

« Voici venir le joli mois. La clef de ma mie j’ai. Voici venir le joli mois. J’ai la clef de ma mie; la clef de ma mie j'ai pendue à ma ceinture. «

Dans le curieux ouvrage qu'il a publié sous le titre de Traditions populaires comparées, M. Désiré Monnier cite plusieurs autres couplets de cette naïve chanson.

gracieux contours, et de nouveau s’allonge, tandis que chacun frappe du pied en cadence, et qu’à certains intervalles chaque danseur fait rapidement tournoyer sa danseuse. C est ce que l’on appelle la léchette, une ancienne ronde franc-comtoise.

Les chorégraphes de l’Opéra, les faiseurs de ballets, seraient bien fiers s’ils avaient inventé une telle danse.

« En voyageant, dit un savant écrivain, M. de Bonnstetten, on aperçoit des ruines de mœurs comme on remarque des ruines de bâtiments. »

Ces ruines de mœurs, les plus tristes de toutes, on ne peut s’empêcher de les constater en Franche-Comté. Je me souviens des récits de mon père et du tableau touchant qu’il me faisait des saintes unions de famille, des religieux usages, des habitudes patriarcales de son village natal. Ce vénérable édifice de la sagesse de nos aïeux a été rudement secoué par le vent des révolutions, el sur plusieurs points, sinon renversé, au moins très-lézardé.

Cependant les populations des montagnes ont gardé un sentiment de respect pour le passé, et des coutumes héréditaires que l’on chercherait en vain dans les provinces du centre de la France, qui subissent l’action immédiate, l’action délétère de l’atmosphère de Paris.

Dans ces montagnes, les baptêmes, les mariages, les funérailles, se célèbrent encore comme dans l’ancien temps, avec les mêmes cérémonies, et, je me plais à le dire, avec les mêmes candides superstitions.

En passant par le bourg de Saint-Laurent, nous nous sommes arrêtés devant le convoi d’une jeune fille. Ses compagnes, qui la conduisaient à sa demeure sépulcrale, étaient vêtues de robes blanches, el une couronne de roses blanches fleurissait sur sou cercueil.

Quand cette jeune fille a exhalé son dernier soupir, ou a ouvert la fenêtre de sa chambre pour que son âme, dit-on, pût librement s’envoler, et l’on a allumé dans le jardin un feu de

Page 1