‹ Voyage en SuisseChapitre 11 sur 200 · CHANTRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHANTRE PREMIER

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paille pour déterminer le départ de cette unie, qui peut-être renonce à regret à la vie terrestre et flotte auprès de la maison.

Le même naïf expédient est employé dans tous les décès, quoiqu’il ne puisse être expliqué dans tous les cas par la même raison spécieuse.

On comprend que l’àme d’une innocente enfant, qui, dans son existence éphémère, n’a connu que les joies du foyer de la famille et les caresses de l’amour maternel, i s’en sépare difficilement. Mais combien d’âmes, après leur longue expérience de la vie, n’aspirent qu’à s’en aller hors de ce monde où elles ont subi, selon la mélancolique expression de Shakspeare, les injures du temps, les rigueurs de l’oppression, les dédains de l’homme orgueilleux, les douleurs de l’amour trompé1!

Dans nos montagnes de Franche-Comté, nous avons gardé une quantité de légendes de saints et de couvents; car la Franche- Comté est, comme je l’ai déjà dit, un pays de foi et de religion imprégné de croyances espagnoles et de rêveries germaniques. Nos premiers législateurs furent des prêtres, nos plus beaux monuments des abbayes. Le culte de la Vierge* est surtout profondément enraciné dans les esprits. Partout elle a ses autels, partout elle a fait des miracles. Ici est l’ermitage où l’on a coutume de l’implorer avant d’entreprendre un long voyage. Là est le sanctuaire rempli à1 ex vota où les malades, sont entrés avec la béquille et d’où on les a vus revenir guéris. Les bateliers consacrent aux bords des rivières un oratoire à la Vierge; les bûcherons placent son image dans le creux d’un arbre ou dans le flanc d’un rocher; les paysans la posent au-dessus de leur maison ou à l’entrée de leur hameau, et tout le scepticisme de nos jours expire devant une de ces humbles chapelles où apparaît une de ces saintes images dépourvues d’ornements de luxe, mais entourées d’hommes à genoux.

1 llamlet, acte III, scène i.

Si du domaine des légendes de religion et des faits historiques nous passons à celui des traditions fabuleuses, voici tout ce qui a jamais été inventé de plus riant par l’imagination des peuples du Midi, et de plus mystérieux par les peuples du Nord. Comme tous les pays qui ont de longs hivers et de longues veillées, les montagnes de Franche-Comté doivent avoir leurs trésors de croyances romanesques et de récits étranges qui se propagent de chalet en chalet, et qu’une^vieille femme répète le soir, tandis que le vent siffle contre les fenêtres et que la neige s’amoncelle sur le toit. Comme dans tous les pays où la nature présente un aspect grandiose et souvent bizarre, où les grottes de rochers, les profondeurs de la forêt, offrent à l’imagination un charme singulier qui l’attire et l’égare dans de vagues rêveries, les habitants de nos montagnes remplacent le raisonnement par la fable. Au lieu d’expliquer par la science les phénomènes qui les surprennent, ils inventent un conte, ils se créent des images fictives.

Ainsi nous avons nos traditions féeriques qui nous sont venues de l’Orient par les pèlerins, par les croisades, et celles qui nous sont venues du Nord par les guerres et les voyages, et celles dont l’origine est si incertaine, dont le caractère est si particulièrement approprié au caractère franc-comtois, que nous pouvons les revendiquer comme nous appartenant réellement.

Ainsi, dans nos forêts, dans nos rivières, au fond de nos vertes vallées, au sein de nos lacs bleus, habitent les fées et les génies, les sylphes et les koboldes. Nos montagnes ont leur esprit puissant et fantasque, comme le Rubezahl de l’Erzgebirge; nos pâturages leur invisible gardien; nos chalets leur Trilbv; nos ruisseaux leur Mélusine.

Dans nos cimetières, on voit se lever dos morts qui ne peu- 'er*t dormir au tond de leur fosse jusqu’à ce qu’ils aient acquitté une dette, ou réparé une injustice. Dans nos bois retentissent les

Cil A 1*1 T K E PREMIER.

sons du cor et les aboiements de la meute du féroce chasseur, condamné depuis des siècles à des courses effrénées pour avoir profané le saint jour du dimanche.

La plus aimable de ces fictions est celle de la Dame verte.

La Dame verte, c’est notre Péri, notre sylphide, notre Titania, la déesse de nos forêts, la fée de nos prairies. Elle est belle et gracieuse; elle a la taille élancée et légère comme une lige de bouleau, les épaules blanches comme la neige, les yeux bleus comme une source limpide. Les marguerites des champs s’inclinent à ses pieds quand elle passe, les rameaux d’arbres l’eflleurent avec un frémissement de joie. Son regard ranime la nature comme un doux soleil, et son sourire est gai connue celui du printemps. Le jour, (‘lie s’assoit entre les frais taillis, tressant des couronnes de fleurs, ou peignant ses blonds cheveux avec un peigne d’or. La nuit, elle assemble ses compagnes, et toutes s’en vont, vives et joyeuses, danser aux rayons de la lune et chanter. L’hiver, elle habite dans les grottes de rochers où les géologues ne voient que du silex et des stalactites, et qui sont, j’en suis sûr, toutes pleines de rubis et de diamants, dont la tée dérobe l’éclat à nos regards profanes.

Une autre fée franc-comtoise mérite aussi que nous parlions d’elle. C’est la fée Àrie1. Celle-ci n’a ni l’humeur aussi folâtre ni la vie aussi joyeuse que la Dame verte. Mais c est la bonne léede nos chaumières. Elle aime l’ordre et le travail. Partout où elle reconnaît ces vertus, elle les récompense par ses bienfaits. Elle soutient la pauvre mère de famille et les jeunes gens laborieux. On 11e la voit presque jamais; mais elle assiste a tout ce qui se fait dans les champs ou sous le toit du chalet. Si le blé que le paysan moissonne est mieux fauché; si la quenouille de la jeune (i lie produit un fil plus uni et plus lin, c est que la tée Arie était là et qu elle a aidé le paysan et la jeune fille. C est elle

1 Du Culte 1 les esprits dans la Séquanie, par I). Momiier.

aussi qui rémunère les enfants obéissants et studieux, qui leur distribue à Noël des noix et des gâteaux, ce qui fait que tous les enfants connaissent le nom de la fée Arie et parlent d’elle avec respect.

Ainsi je vais sur la route du Jura, rêvant aux jours de mon enfance, où, sous le large manteau de la cheminée en bois, près du feu pétillant, j’entendais raconter ces légendes par une bonne vieille femme qui, en poursuivant son récit, teillait activement son chanvre, comme pour mériter l’approbation et les dons de la fée Arie.

Le paysage qui, de toutes parts, se dévoile autour de moi s’accorde merveilleusement avec ces images poétiques. A nos pieds, une vallée profonde où mugit la Bierme; autour de nous, ces fraîches pelouses parsemées de massifs d’arbres, ces charmants parcs qu’on appelle des prés-bois; çà et là les majestueuses forets de sapins dont les cimes aiguës s’élancent dans les airs comme les flèches dentelées des édifices gothiques, dont les rameaux se déploient sur des tapis de mousse, comme les arceaux des cathédrales; plus haut les froides sommités où nul arbre ne peut implanter ses racines, où l’on ne trouve plus qu’une mousse chétive pareille à celle des plaines de la Laponie, elles tiges amères de la gentiane; plus haut, la Idole , cette reine du Jura, qui, jusqu’au milieu de l’été, conserve son diadème de neige, qui, lorsque les rayons du soleil lui ont enlevé sa virginale couronne de chaque année, retentit des cris bruyants d’une foule de curieux; car de la pointe de sa cime aérienne on peut voir un splendide panorama. De la on contemplera la chaîne des Alpes sur un espace de plus de cent lieues, depuis le Dauphiné jusqu’au Sainttiothard. De la on plongera ses regards sur 1 azur de sept lacs, depuis le lac des Rousses jusqu’à celui de Neufchûtel. Au premier dimanche du mois d’aoùt, les habitants de Murez et des villages environnants se lont une fête de gravir au sommet de ce plateau, tjuellc noble lèlc (pie celle où l’on a pour but de con-

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