‹ Voyage en SuisseChapitre 102 sur 200 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

loi

sont pour beaucoup d’entre eux une fortune; quelques' vaches, un notable revenu; et quelques bottes de foin qu’ils vont faucher intrépidement au haut des Mythes, entrent dans leur grange comme une précieuse moisson.

Peu d’étrangers s’arrêtent ici; j’ai été pendant toute une semaine le seul hôte de la vaste maison de M. Heidinger, et j’y ai joui d’une douce vie de- bien-être, de quiétude. Si quelque jour je puis encore m’enfuir en toute liberté du tourbillon de Paris, c’est là que je voudrais aller m’asseoir. Si je cherche à me faire l’idée d’une calme, honnête et attrayante république, c’est à Schwytz que je retournerai la chercher.

De là je redescends par une fraîche vallée vers le lac des Quatre- Cantons. Le bateau à vapeur de Lucerne traverse ce lac deux fois par jour, mais il 11e s’arrête que quelques minutes à ses différentes stations et court au plus vite à son but. De l’hôtel de la ville deBrunnen, je le vois prendre à la hâte une douzaine de voyageurs, puis s’enfuir vers Fluelen comme un messager qui 11’a point le temps de regarder le paysage, qui doit le plus tôt possible faire son trajet. C’est dommage de traverser si rapidement des lieux qu’on 11e se lasserait pas de contempler. Une barque est là avec trois honnêtes rameurs qui m’offrent de me conduire en quelques heures au point que l’agile bateau a le malheur d’atteindre en vingt minutes. A côté de la hère vapeur, cette barque me semble une délicieuse invention, et les bons bateliers qui 11e 111e demandent que six francs pour me transporter à Fluelen m’apparaissent comme des genç très-désintéressés. Peut-être qu’ils s’enorgueillissent de leur lac et se réjouissent de le montrer.

Avec les forêts de sapins qui l’entourent comme les replis d’un mystérieux rideau, les montagnes qui le serrent ainsi qu’une ciselure d’artiste serre le diamant qu’elle enchâsse, les collines qui çà et là descendent en pente douce jusqu’aux bords de ses Ilots, connue pour y mirer leur robe de fleurs, et les hautes cimes qui le gardent au loin avec leurs remparts de neige et leurs pies de

glace, ce lac est pour moi, dans son cadre restreint, l’un des tableaux les plus complets qu’il soit possible de voir en Suisse.

Et ce lac si riant à sa surface, si imposant par son enceinte, que de souvenirs s’éveillent à son aspect! Que de nobles traditions se sont d’âge en âge perpétuées sur ses bords! C’est de là qu’on a entendu résonner dans l’espace le premier cri de la liberté helvétique, non point un de ces cris désordonnés qui depuis ont si douloureusement agité les États et troublé les cœurs des nations, mais le mâle et lier accent d’un peuple que l’étranger outrage, que des maîtres cruels oppriment, et qui aspire à reprendre l’indépendance que la nature semble avoir voulu lui assurer elle-même par ses bastions de glace, par ses remparts de rochers.

Une nuit, à la clarté de la lune, ce lac a dans son onde reflété l’image de trois hommes au cœur résolu, qui se réunissaient dans leur majestueuse solitude, sous la voûte du ciel, pour jurer d’affranchir leur patrie d’un joug odieux. D’une de ses rives est partie la flèche de Tell, et ses échos se sont réveillés au son de la corne d’Uri, dont une tribu de pâtres lit un clairon victorieux.

A moitié chemin de Fluelen, nos bateliers nous arrêtent au pied d’un vert plateau sur lequel on monte par un sentier qui serpente entre des pommiers et des poiriers comme dans un champ de Normandie. C’est le Grütli. Là est un chalet habité par une famille de paysans, et, à quelque distance du chalet, une cabane en bois construite à la place même où, il y a cinq siècles, Walther, Furst, Werner Stauffacher et Arnold de Melch thaï représentaient dans leur élan de patriotisme les trois cantons d’Uri, de Schwytz, d’Unterwalden.

A notre approche, une jeune lille aux blonds cheveux, aux yeux bleus comme l’eau du lac près duquel elle est née, au visage vermeil comme les fraises des bois, descend du chalet, accourt vers nous d’un pied léger, nous ouvre la porte de la cabane, et nous ' montrant trois sources réunies sous un même toit, nous offre avec une grâce pudique un verre pour y puiser. Ces trois sources

Page 1