‹ Voyage en SuisseChapitre 103 sur 200 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

ont, dit-on, jailli de terre sous les pas des trois libérateurs de la Suisse.

Chaque sentiment profond idéalise la réalité; chaque religion a sa poésie, et l’amour sincère de la patrie est aussi une religion. Qu'un naturaliste vienne au Griitli, il se plaira peut-être à démontrer que ces sources proviennent tout naturellement de la tonte des glaciers et qu’elles ont dû de tout temps se réunir sur ce point par une même pente. Cruelle lucidité de la science ! Qu’il est bon quelquefois d’ignorer! qu’il est doux de croire naïvement en ces temps d’enseignement universel, comme aux temps de candeur antique ! Quelle explication géologique vaudrait la légende populaire de ces trois sources, et quelle analyse chimique le plaisir d’y boire sous les yeux d’une naïve enfant qui apparaît là comme une fée des montagnes, comme une chaste image de la primitive Helvétie !

En peu plus loin est la pointe de roc sur laquelle Tell s’élança en rejetant dans les flots orageux la barque sur laquelle Gessler l’avait enchaîné. Là fut construite en 1 588 , une chapelle qui subsiste encore avec ses murailles peintes à fresque d’une façon très-ingénue. Cette chapelle n’a ni portes, ni fenêtres, elle s’ouvre dans toute son étendue à la face du lac, comme pour montrer au grand jour ^es pieuses commémorations. Chaque année, le dimanche après l’Ascension, les habitants de Fluelen, d’Altdorf et des villages voisins se réunissent au pied de sa balustrade. Trop nombreux pour pouvoir entrer dans son étroit circuit, ils assistent, du milieu de leurs barques ornées de fleurs et de banderoles, à une messe solennelle ; ils écoutent avec recueillement le prêtre qui, dans son sermon, célèbre des noms aimés. Gloire aux peuples qui, pendant des siècles, gardent ainsi le souvenir de leur œuvre nationale! Heureux ceux qui confient à Dieu leurs idées de liberté, et les ravivent par les instructions de la chaire, par les cérémonies de l’Eglise !

De tradition en tradition, nous allons ainsi à travers ce lac où

les plus doux points de vue s’allient à des sites d’une austère couleur et d’une majesté grandiose. Vers le soir, nous quittons à regret nos bateliers qui nous ont complaisamment arrêtés à chaque intéressante station, et qui paraissaient jouir de chacune de nos émotions. Au bord de la jetée de Fluelen s’élève un joli hôtel qui, par ses persiennes vertes, par ses fenêtres où éclatent les rayons du soleil couchant, semble nous inviter à entrer.

Devant cet hôtel circulent et bruissent une quantité de voitures de louage et de lourds chariots, de portefaix et de bateliers. D’énormes balles de marchandises sont étalées sur le quai; des eihvagen, attelés d’une demi-douzaine de chevaux, partent avec une légion de voyageurs; d’autres arrivent en même temps aux sons joyeux de la trompette du postillon. Fluelen est l’un des principaux points de jonction de la Suisse et de l’Italie; c’est par là qu’on s’en va au Saint-Gothard ; c’est par là que la Lombardie expédie aux fabriques de Lucerne et de Zurich ses soies écrues ou ses cocons, et par là qu’on les lui renvoie en lins lissus.

Hier, à cette même place, on voyait passer d’augustes étrangers, le roi et la reine de Suède, qu’une poétique pensée avait de ville en ville conduits jusqu’ici; ils voyageaient sans faste, heureux des jours de loisir qu’ils enlevaient aux soins de la royauté, heureux d’avoir parcouru ces lieux si vantés et de n’y avoir pas perdu l’admiration, de leur Dalécarlie, de leur Melar et de leur Trollhaetta. Notre maître d’hôtel, qui les avait reçus sans être prévenu de leur arrivée, ne se lassait pas de louer leur affabilité. Que je regrette de ne pas être débarqué ici un jour plus tôt! 1! m’eût été doux de retrouver à cette longue distance de la Baltique ces princes dont le souvenir s’allie pour moi à celui d’un pays que je ne cesserai d’aimer.

Le lendemain, en une heure trop rapide, nous traversons la vallée d’Altdorf encadrée entre deux lignes de montagnes; on dirait une continuation du lac transformée en un bassin de verdure. Aux premiers rayons du soleil, son active population s’est, éveillée

CHANT H K OA' Z [K MK.

avec les oiseaux qui gazouillent dans les bois et les moucherons qui bourdonnent dans l’air; les portes et les fenêtres des chalets s’ouvrent à la lumière du matin comme à un hôte bienfaisant; les pâtres ramènent au pâturage la génisse folâtre et la vache au large poitrail qui porte à son cou une clochette sonore; les faneurs envoient jusqu’à nous l’odeur aromatique des foins qu’ils retournent avec leurs fourches, tandis que dans les enclos, une troupe d’enfants joyeux abat, sous la direction d’une mère prudente, les fruits des arbres. Dans les champs, dans les forêts, dans l’azur du ciel, partout respire la gaieté. Si la gaieté des hommes quelquefois nous importune, et quelquefois nous froisse, celle de la nature exerce au contraire sur nous une salutaire influence; au moment où nous sommes le moins disposés à nous y associer, à notre insu et malgré nous peut-être, elle pénètre peu à peu dans nos sens et subjugue nos tristesses. La même brise tiède qui de son haleine

essuie la rosée des rameaux et les larmes des veux, dilate les libres

du cœur et en efface les douleurs ou les convertit en une placide mélancolie qui nous met en repos avec nous-mêmes et en paix avec les hommes. Un illustre écrivain italien, M. Cantù, a exprimé cette pensée en très-beaux vers ;

Melaneolia, col placido Spettacol di natura,

Le piaghe mie, deh ! cura,

Rendi me stesso a me.

Tornami in pace agli uomini,

M’insegna obblio, perdon,

Di, che follia non sono Amor, giustizia e fé.

Dans la petite ville d’Altdorf, capitale du canton d’Uri , nous devions retrouver sous une autre phase la tradition de Guillaume Tell. C’est là qu’il naquit, c’est là qu’il vécut longtemps de son honnête vie de laboureur et de chasseur, jusqu’au jour où les extravagances de Gessler éveillèrent en lui un sentiment de révolte.

Sur la place d’Altdorfon a érigé, eu mémoire de lui, deux fontaines : rime, à l’endroit où il se plaça avec son arbalète pour abattre la pomme posée sur la tête de son lils; l’autre, à l’endroit où se tenait debout avec confiance le courageux enfant. Si cette scène dramatique est la même que celle de Palnatoke racontée par Saxo le grammairien; si les Suisses l’ont empruntée aux Sagas du Nord pour l’incruster comme un émail dans leurs chroniques nationales, je me garderai bien de discuter ce fait; et si j’en venais à reconnaître cette interpolation, je me garderais bien de la signaler. Qui voudrait, pour une vanité d’érudition facile, enlever à tout un peuple une croyance poétique qui lui a été transmise par ses aïeux et dont il s’honore depuis des siècles?

Au delà d’Alldorf, on commence à entrer dans les régions alpestres; déjà elles s’annoncent par le fracas de deux rivières auxquelles la fonte des neiges donne souvent une force désastreuse. A gauche de la ville coule, sur sou lit de rocs, le Schaechenbach; à droite, la Iteuss. Jusqu’à Amsteg on 11e monte cependant encore que par une pente légère vers le Saint-Gothard, et de chaque côté du chemin s’épanouissent toujours de frais vallons; plus loin, c’en est fait de ce doux aspect des prairies; nous sommes entre deux chaînes de montagnes qui, d’anneau en anneau, de gradin eu gradin, s’élèvent au loin jusqu’à des sommités couvertes de neiges éternelles.

H y a une trentaine d’années, on 11e franchissait cet âpre défilé que par un sentier* étroit, escarpé, tantôt coupé par les torrents, tantôt brisé par les avalanches. Cependant des milliers d’hommes, conduisant des milliers de bestiaux, le suivaient chaque année; mais après l’ouverture du passage du Spliïgen, en 1818, et du Bernardin, en 1810, les marchands de bétail et les voyageurs abandonnèrent cette voie souvent si difficile, et parfois si périlleuse. Pour ramener l’ancien mouvement commercial dans leurs domaines, les deux cantons d’Uri et du Tessin résolurent de construire aussi une nouvelle route, et ils l’ont construite en un

Page 1