CHANTRE ONZIÈME
espace de dix années, avec une remarquable habileté. Large de dix-huit à vingt pieds, sa pente n’est pas de plus de dix pour cent sur les points les plus escarpés; les plus lourds chariots la parcourent aisément, les vetturini la gravissent en partie au trot, bile a coûté des sommes énormes, et cependant les voyageurs n’y sont soumis à aucun péage. Un tel travail ferait honneur à un royaume, et il est dû tout entier à deux petits cantons; c’est un remarquable exemple de ce qu’un pays peut accomplir avec une intelligente pensée et un sage emploi de ses ressources.
•Pour monter par la pente la plus douce jusqu’à une hauteur de six mille deux cents pieds le long de ces Thermopyles, qui ne sont séparées l’une de l’autre que par un étroit espace, par le lit de la lleuss, il a fallu tantôt tailler la route dans le roc vif en l’appuyant sur une terrasse, tantôt la repoi ter par un pont sur l’autre rive. O11 s’en va ainsi de crête en crête, serpentant, tournoyant à travers un dédale de rochers et de précipices. Souvent on s’éloigne de la lleuss, on croit l’avoir quittée, puis tout à coup la voilà qui de nouveau résonne dans le gouffre qu’elle s’est creusé, qui réparait à vos regards avec ses Ilots écornants. On dirait d’une de ces pensées tenaces auxquelles on cherche à échapper, et qui reviennent impétueusement nous saisir au moment où nous croyons en être affranchis.
A mesure qu’on avance dans cette sauvage région, la végétation s’affaiblit. Aux beaux bois de sapins qui couronnent encore les environs d’Amsteg succèdent de faibles arbustes qu’un coup de vent emporte, qu’un torrent passager déracine ; à ces arbustes de chétives broussailles; à ces broussailles quelques touffes d’herbe <pii se cramponnent aux rocs comme les pariétaires aux murailles en ruine. C’est le même décroissement que j’observais jadis dans les contrées boréales. La différence est que là je le voyais au niveau de la mer, et qu’ ici il ne se manifeste que peu à peu, a quatre ou cinq mille pieds de hauteur. Jusque sur ces cimes arides, dépourvues de tout arbre, on distingue encore des vaches