VU V AG K EN SU ISS K
qu’un paire aventureux conduit d’escarpement en escarpement pour Jes nourrir quelques jours des brins d’herbe qu’elles trouveront çà et là. Jusque-là, on voit encore de pauvres femmes moins heureuses que la pauvre Ruth, qui glanait dans le champ fécond d’un maître libéral. Celles-ci vont, au péril de leurs jours, glaner dans le désert, au penchantdes précipices, la touffe d’herbe qu’elles réuniront dans un filet, qu’elles emporteront dans leur cabane pour alimenter leur chèvre ou leur génisse pendant le long hiver. Mais bientôt on ne voit plus ni herbe, ni troupeau, ni pâtres errants. On ne voit plus que des blocs de pierre gigantesques, brisés par le froid des hivers, minés par l’infiltration des neiges et de la pluie, emportés loin de leur base par un torrent ou par une tempête; plus haut, d’autres blocs déjà crevassés qui, par leurs tissures béantes, menacent d’un danger mortel le voyageur; plus haut encore, les plateaux couverts de neiges perpétuelles, les pics aigus noyés dans des nuages sombres, et au bas de la route l’abîme où l’on ne peut plonger ses regards sans s’exposer à un vertige, l’abîme où se précipitent en mugissant comme le tonnerre les flots orageux de la Reuss. A l’endroit que l’on appelle le Saut-du-Prêtre, ils tombent dans un gouffre noir dont on ne peut mesurer la profondeur. Sous le pont qui porte le nom sinistre de pont du Diable, ils bondissent comme un coursier fougueux sous le joug qui le révolte. Partout, de tout côté, les vestiges des ouragans, le désastre des avalanches, l’image du bouleversement et de la dévastation; de loin en loin seulement, quelques lambeaux de verdure, quelques mousses, comme pour attester l’infinie vitalité de la nature au sein de la plus triste aridité.
On arrive enfin à un plateau qui repose les yeux des terribles tableaux qu’on n’a pu contempler sans une sorte de saisissement. Ou respire a l’aspect de ce vaste espace; il semble que du désert on entre dans 1 oasis. Dans cette oasis apparaissent aux regards étonnés deux villages : Andermatt et Hbspenthal. Mais il n’y a là ni arbres ni arbustes, nul essai de culture, nul espoir de récolte.