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CHAPITRÉ ONZIÈME

Les habitants de ces villages n’ont d’autre produit agricole que celui de leurs prairies, qui, bon an mal an, leur donne un aliment pour leurs bestiaux. Ils suppléent à la stérilité de leur sol par leur industrie. Les uns se font une boutique de fragments de cristal et de minéraux qu’ils ont recueillis dans les flancs des rocs; d’autres sont aubergistes, loueurs de chevaux, charretiers, postillons. La nécessité les porte à toutes sortes de métiers, et la foule de voyageurs qui sans cesse traversent le Saint-Gothard livre à ces métiers arides quelques deniers, comme le mouton laisse sa laine à l’épine des buissons.

Quand le soir j’ai été errer autour d’Hospentbal, au milieu de # \

ses terrains marécageux et de ses enclos qui ne se revêtent que d’un maigre gazon, il m’a semblé revoir les pâles champs de verdure de la froide Islande, et j’ai passé là près de plusieurs maisons si noires, si délabrées, si misérables, qu’on ne trouverait rien de plus misérable dans les hameaux ravagés par la lave de l’Hécla.

De ce triste village, où l’on entend cependant piaffer à tout instant des chevaux de poste, où s’arrêtent les voitures les plus élégantes et les Anglais les plus inquiets de leur comfort, on monte lentement pendant trois heures avant d’atteindre la cime du défilé. Là se déroule entre les sombres flaques d’eau un autre plateau plus aride encore que celui d’Andermatt. Là, les deux cantons auxquels on doit cette belle route ont couronné leur travail par une œuvre charitable. A celte sommité du chemin, à cette ligne intermédiaire entre les deux versants de la montagne, ils ont fondé un hospice pour les voyageurs malades; ils ont construit, meublé une vaste maison où sont hébergés à peu de frais les voyageurs qui ne sont pas assez riches pour affronter les spéculations du très-rapace et très-désagréable régent de l’auberge du Lion, à Iïospenthal.

Si surprenant que soit le passage du Saint-Gothard du côté du canton d’Uri, il l’est plus encore du côté duTessin. Plus boule-

VOYAGE EiV SUISSE.

versées sont les entrailles du sol, pins sauvage son aspect, plus étrange la route. Ici, elle ne se déroule point, comme sur l’autre versant, en longs circuits; elle descend du haut de la montagne comme une tresse cent fois repliée sur elle-même; elle tombe de terrasse en terrasse comme un sentier de fantaisie dont on aurait multiplié à plaisir les sinuosités. Je n’ose dire que ce soit une faute des ingénieurs du Tessin, car je ne suis point en état de juger un tel travail. 11 me semble pourtant qu’on aurait pu rendre ce chemin plus aisé à parcourir en prolongeant ses courbures, au lieu de les briser en tant de rapides contours. Quoi qu’il en soit, ceux qui ont fait le plan de cette singulière route ont au moins pris les plus grandes précautions pour la rendre aussi sûre que possible. Partout elle est appuyée sur de fortes maçonneries, partout garnie de balustrades. Le voyageur qui, pour la première fois, la voit serpenter à ses pieds ne peut sans une sorte d’effroi en mesurer de l’œil la profondeur. Notre vetturino s’est contenté d’enrayer sa voiture, et a misses chevaux au grand trot. La diligence trotte de même avec ses quatre chevaux. Mais j'imagine qu’en hiver peu de passants s’aventureront là sans recommander, avec une juste appréhension, leur âme à Dieu.

Ici, comme sur le versant d’Uri, on entend dans le silence du désert mugir les torrents et gronder les cascades. On retrouve pour compagnon de voyage un fleuve impétueux comme la Reuss, c’est le Tessin.

La Reuss et le Tessin sortent d’une des cimes du Saint-Gothard, à peu près sur le même point; mais, comme deux enfants d’un même foyer que des destinées contraires emportent loin du sol natal, ces deux fleuves suivent une marche diamétralement opposée. L’un s’en va au nord, l’autre au sud. La Reuss court se jeter dans le lac de Lucerne, et le Tessin dans le lac Majeur. Entre les lieux que ces deux fleuves traversent, quelle différence! Entre la crête de roc d’où le Tessin jaillit el la vallée qu’il arrose, quel contraste !

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