CHAPITRE ONZIÈME
1111 Triton, près d’un catalpa aux larges rameaux se dessine une maigre Nymphe en marbre noircie par le temps. Les terrasses étagées l’une sur l’autre pourraient être couvertes de fleurs et disposées de telle sorte qu’elles n’offrissent de tons côtés qu’une pyramide de verdure. Mais les déités de la Grèce ou de Rome devaient y avoir leur place, et une des faces quadrangulaires de ces terrasses leur a été tout entière pieusement consacrée. Jugez du plaisir que l’on éprouve lorsqu’en venant du château, soudain, au lieu de l'aspect du lac et de l’immense horizon que l’on devrait voir devant soi, on se trouve arrêté par une muraille où se dressent sur des pilastres, où reposent dans des conques, je ne sais combien de Cupidons, de Muses, de Naïades et d’autres dieux ou demi-dieux aussi mal sculptés l’un que l’autre! Cette même muraille, décorée sur ses lianes de tant de choses, est en outre ornée à son sommet d’un Pégase dont les ailes ouvertes semblent attendre, pour l’emporter sur les cimes du Parnasse, l’ingénieux créateur de cet Olympe en pierre.
Le château est bâti dans de grandes proportions : escalier royal, profond vestibule, hautes et larges salles, parquets de marbre, riches plafonds. Là reparaît le même esprit guindé, fardé, dont on a vu les traces dans le jardin. Les portes et les fenêtres sont surchargées d’une profusion d’ornements.
O ne sont que festons, ce ne sont qu’aslragales.
Les murs sont cachés sous des masses de stuc doré; les plafonds vous menacent d’une avalanche de fleurons et de guirlandes. Une de ces salles mérite une mention particulière. Elle a été occupée en une marche glorieuse par Napoléon. Une autre mériterait qu’on s’y arrêtât plusieurs heures : elle est, sur toutes ses faces, couverte de tableaux. Mais le concierge de cet édifice, qui doit se faire un très-joli revenu en le montrant aux étrangers, est toujours fort pressé d’accomplir sa tâche, et pour gagner au plus vite son florin, il accélère leurs pas et se hâte de les conduire au rez-de-
VOYAGK E i\ SUISSE.
chaussée. Là, enfin, il les tient en arrêt, et, jetant sur eux un l'egard pénétrant, comme pour étudier la portée de leur intelligence, il semble leur dire : « Voilà la merveille des merveilles ! » Cette merveille, c’est, une longue suite de grottes, de voûtes tout entières faites en cailloutage. J’imagine qu’on a voulu, par ce chef-d’œuvre de patience, offrir aux yeux du vulgaire une image de la demeure des divinités aquatiques, telle qu’on peut se la figurer d’après les peintures d’Homère eide \irgile. Si Neptune et si les Néréides se plaisent dans cette habitation construite au bord de l’eau, je n’ose ni le nier ni l’affirmer, n’ayant pas eu la moindre occasion d’étudier les mœurs de ces dieux. Quant à moi, simple mortel, j’avoue que, dans cet étrange et pompeux château, j’ai éprouvé je ne sais quel indéfinissable malaise, et qu’à 1 idée d’en être propriétaire, je préférerais avec joie l’espoir de posséder un des chalets qui me souriaient naguère par leurs vertes persiennes sur les coteaux de la Suisse.
Que d’argent, cependant, il a fallu pour vivifier ce roc aride et en faire l’isola Bella ! Que d’argent pour y transporter cette terre, élément premier de végétation, ces plantes, ces arbres de toutes les contrées, ces marbres des terrasses, ces colonnades du château! Quel labeur et quel luxe! N’est-ce pas, dans des proportions plus exiguës et dans une position exceptionnelle, un tour de force non moins étonnant que le Sans-Souci de Frédéric et le Versailles de Louis XIV?
Mais les fenêtres de Sans-Souci s’ouvrent de tous côtés sur une ville prospère ou sur une large campagne; celles de Versailles, sur des perspectives superbes; et à ce palais du lac Majeur sont accolées des cabanes si délabrées qu’on ne peut les voir sans un profond sentiment de pitié. Là pendent les haillons de l’indigence; là grouillent des enfants pâles et chétifs dans la saleté de la misère. Ah! le malheureux spectacle et la triste émotion qui vous saisit le cœur, à la vue de ces pauvres habitations dans les œuvres d’art de l’isola Bella !