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CHAPITRE DOUZIEME

Constance. — Le concile. — La salle du Jugement. — La cathédrale. — Le lac. — Friederiksliafen. — Le bateau à vapeur. — Rohrscliach. — Saint-Gall. — Les deux missionnaires. — Fondation de la ville. — Les broderies. — Les pauvres ouvriers. — Ileiden. — Le Rlieint liai. — Trogen. — Pirminius. — Les bains de Pfaeffers. — Ragatz. — Panorama de la vallée. — Le Falknis. — La Tamina. — Wallenstadt. — Zurich. — Le canton. — La ville. — La Waide. — La ballade d’Ubland. — Le Munster.

Au retour d’un voyage en Allemagne je suis rentré en Suisse par Constance, cette vieille cité romaine qui n’est plus aujourd’hui qu’une ville secondaire du pays de Bade.

11 lut un temps où elle avait un grand renom. Au sixième siècle, Lothaire 1er y établit un évêché. Henri 111, Frédéric Barberousse, Maximilien Fr, y convoquèrent la diète impériale. Dans la lutte qui s’éleva entre Frédéric II et Othon IV, pour la couronne impériale, Constance fut choisie pour, arbitre entre ces deux rivaux. Enfin c’est dans cette même ville que se réunit le fameux concile quijugea Jean Huss.

Alors, les maisons de Constance n’étaient pas assez hautes, ni son enceinte assez vaste pour contenir tant de grands dignitaires, tant de gens d’Église et d’épée. Il fallut à travers champs tracer en toute bâte de nouvelles habitations. Puis un beau jour le concile se dispersa, emmenant avec lui valets et équipages. Chacun s’en retourna dans son duché ou dans son diocèse, et la pauvre

ville resta tristement livrée à elle-même, avec ses longues rues et ses édifices déserts.

Dès la première année du concile, en 1414, on comptait dans cette cité, dit une vieille chronique, trente cardinaux, trois patriarches, vingt archevêques, cent-vingt évêques, cent abbés de monastères, cent cinquante prieurs ou supérieurs de différents ordres, deux cents docteurs en théologie, en tout vingt-trois mille prêtres réguliers ou séculiers, quatre électeuis, dix-neuf ducs, quatre-vingt-trois comtes, deux mille gentilshommes, une quantité innombrable de valets, d’écuyers, puis des milliers de marchands, de jongleurs, de comédiens.

Ee pape arriva peu de temps après les prélats, puis l’empereur Sigismond. Plus de cent vingt mille étrangers se trouvèrent alors rassemblés à Constance. Chaque seigneur voulait se montrer là avec un imposant état de maison. Bientôt il y eut disette de fourrage, et le concile rendit un arrêt qui n’accordait au pape et aux princes régnants que la liberté d’avoir vingt chevaux, aux cardinaux dix, aux évêques trois.

Maintenant, dans ce large circuit de la ville, on 11e compte pas plus de sept mille âmes, et de tant de prélats qui ont monté proeessionnellement les marches de sa cathédrale, Constance n’a pu en garder un seul. L’évêque du diocèse demeure à Fribourg.

Les habitants de cette noble cité 11e négligent cependant rien pour maintenir et raviver, autant que faire se peut, les souvenirs de leur grande époque.

Au bord du lac s’élève un lourd et vaste édilice sans autre ornement que quelques sculptures à F entrée et des pignons dentelés à son faite. C’est là que le concile se réunit. C'est là que Jean lluss comparut en face des docteurs, des prélats, dans une longue salle soutenue par des colonnes en bois. O11 a voulu établir un musée historique dans cette salle, qui, par sa structure, ressemble à un vrai hangar. On y a recueilli tout ce qu’il a été possible de trouver dans la ville et aux environs, de vieux meubles et de vieilles

Cil A r I T II E DU U Z I EM E.

sculptures, tout, jusqu’à des tapisseries du dix-huitième siècle représentant de folâtres bergeries et l’aventureux Don Quichotte et la joyeuse mine rebondie de Sancho Pança. En face de ces tentures qui font un singulier effet est le fauteuil de Sigismond, à côté du fauteuil du pape Jean XXI11, et entre ces deux sièges de la souveraineté temporelle et spirituelle on voit trois ligures de grandeur naturelle représentant, avec le costume du temps, Jérôme de Drague, Jean lluss et le père Célestin. L’artiste a donné à Jérôme et à Jean lluss l’attitude de deux hommes atterrés, et le père Célestin est là qui leur lance un dernier argument. Les malheureux semblent n’avoir plus rien à répondre.

On paye un franc par personne pour contempler cette curiosité. Mais on a de plus la satisfaction de regarder un étalage d’antiquités, de faux camées, de ciselures en or et en ivoire qui se vendent, dit le cicerone, au plus juste prix, mais que personne n’achète

Mieux vaut aller voir la cathédrale avec scs superbes portes en chêne sculpté, sa tribune, ses stalles ornées de figurines charmantes et son dôme imposant, d’où l’on plane sur une immense contrée; d’un côté, la riche et féconde vallée couverte de fleurs el de fruits, de vignes et de champs de blé, et traversée par le Rhin ; de l’autre, le lac bordé à gauche par une verte colline, à droite, par les fraîches prairies du canton de Tluirgovie, les montagnes de Saint-Gall et d’Appenzcll, les glaciers du Tyrol, magnifique tableau (pie nulle révolution 11e peut enlever à Constance, et qui devrait attirer dans cette ville les artistes et les voyageurs désireux de voir une riante et splendide nature.

Le lac de Constance, que les Allemands appellent Dodensec, ou Mer de Souabe, est élevé à mille deux cent vingt-cinq pieds audessus du niveau de la mer. Sa longueur est de seize lieues, sa largeur de trois à cinq lieues. En certains endroits, il a près de mille pieds de profondeur. 11 est encadré entre les frontières d un duché, de deux royaumes, d’un empire et des cantons d’une république. Dans son étroite bordure de quelque vingtaine de lieues

YÜYAGK K N SU ISS K.

il présente ainsi l’assemblage des traditions les plus anciennes et des formes de gouvernement dont on nous a fait, il y a quelques années, un idéal. Là est une des limites de la lière monarchie d’Autriche, qui lance son aigle à deux têtes sur les hordes modernes de la démocratie, comme au temps de Sobieski sur les hordes musulmanes; là est la limite de la religieuse Bavière, du pays de Wurtemberg, érigé en royaume par Napoléon, de la riante contrée de Bade, cette idvlle vivante de llebel, et de la terre bel-

vétique. Sur les eaux de ce lac circulent d’industrieux bateaux à vapeur; sur une de ses rives résonne déjà la locomotive du chemin de fer; sur les collines, sur les montagnes qui l’entourent, s’élèvent les manoirs gothiques, les tours démantelées des vieux barons, les chapelles en ruines des religieux du moyen âge, à côté de l’active fabrique et de l’atelier bruyant. Au milieu de ce mouvement de plusieurs races distinctes, des œuvres du passé, des créations récentes, ce lac se déroule dans sa sereine, immuable beauté comme un lambeau du firmament tombé dans les sentiers poudreux de la terre; et, sur les rives de ce lac, il est des lieux charmants, des villages pareils à des vignettes brodées, avec une délicate fantaisie autour d’un voile de dentelle.

Il en est un, entre autres, Friedrikshafen; je n’ai pas la prétention de le dépeindre. Je veux seulement dire l’impression que j’en ai gardée. Qu’on se figure une large bande de terre, coupée en enclos, arrondie en arc, tournant comme une couronne de fleurs autour du lac limpide; derrière cette plage, revêtue d’une éblouissante verdure, ombragée par des arbres fruitiers, parsemée de kiosques et de pavillons, s’étend un cordeau de blanches maisons aux contrevents verts, comme celles que Rousseau se figurait dans un de ses rares moments de rêverie heureuse. C’est la ville. A l’une de ses extrémités une antique église; à l’autre un délicieux petit château surmonté de deux tours pareilles à deux de ces minarets d’Orient, du haut desquels le muezzin, cloche vivante, invite les lidèles à la prière; en face, le large espace du

Cil A PITRE DOUZIÈME.

lac, tantôt semblable à une énorme coquille de nacre, tantôt nuancé par les nuages qui y jettent, comme des écharpes Ilottantes, une ombre mobile; plus loin, les hautes montagnes de Saint-Gall, d’Appenzell, dominées par la cime gigantesque du Saintis.

Sans cesse autour du petit port, creusé là par les ordres de Frédéric l-r pour favoriser le commerce de la Souabe avec le Tyrol et l’Italie, on voit s’élever de nouvelles habitations. Rentiers et négociants, bourgeois et laboureurs, quiconque vient s’établir là cherche, avec une sorte d’instinct poétique, un site attrayant, un point de vue dégagé, et chacun veut avoir à côté de sa demeure un enclos, un jardin qui réjouisse ses regards. Les plus fortunés sont ceux dont le jardin descend en pente inclinée du seuil de leur porte jusqu’aux Ilots du lac. Chaque jour le chemin de fer de Stuttgardt, les bateaux à vapeur de Lindau, de Constance, de Bregentz, de Rorschach, amènent là une quantité de voyageurs, et à chaque convoi j’ai vu, par les beaux jours d’été, ces voyageurs se hâter de déposer leur malle à l’hôtel, et de courir, qui deçà, qui delà, à travers les sentiers bordés d’aubépines. S’il en vient qui ont dans cette ville une affaire à traiter, c’est ce dont je ne puis douter. En tous cas, leur première affaire est de porter de côté et d’autre leurs regards et leur pensée. On dirait des légions de pèlerins conduits par une sorte de religion panthéistique sur ce petit coin de terre où l’air est imprégné de tant de parfums, où tant de fraîches images sourient aux yeux. Heureux celui qui, apportant là un tendre sentiment d’affection, s’assoit le soir au bord du lac et v sent son cœur bercé dans ses rêves, an bruissement mélanco-

lique des Rots, à la lueur des étoiles !

Mais l’heure sonne, l’heure fixée d’avance dans un programme de voyage, qui 11e peut avoir, après tout, qu’une élasticité restreinte. Les éléments 11e se plieraient point à mes fantaisies; le mois d’août court follement au-devant du mois de septembre; les montagnes que je désire gravir, après plusieurs détours et plu-

VOYÀGK K N’ SUISSE.

sieurs haltes, n’écarteront pas la neige de leurs chemins en attendant qu’il me plaise de les traverser.

En face de notre excellent hôtel, un bateau à vapeur appelle les passagers tardifs par les sons précipités de sa cloche, par les palpitations de sa machine, semblables à celles d’un impatient coursier. Ce bateau est, de l’avant à l’arrière, couvert de gens de toute sorte : graves conseillers des États d’Allemagne, en cravate blanche, en frac noir, portant dans la hauteur de leur attitude le signe de leur dignité; étudiants insoucieux des honneurs des cours, jouissant gaiement de leur printemps, fumant leur pipe comme des Turcs, et ne la quittant que pour fredonner une note de Beethoven ou de Mozart; nobles et majestueuses douairières, magnifiquement ensevelies sous des flots de gaze et de dentelle ; blondes et fraîches Fraülein, penchant la tête d’un air à la fois complaisant et timide vers d'élégants officiers qui, n’ayant pour le moment point d’émeute à combattre, point de forteresses à conquérir, entreprennent bravement, comme on eût dit au temps de mademoiselle de Scudéri, le siège de ces jeunes cœurs.

Ue l’autre côté de la cheminée, aux secondes places, autre spectacle. Une foule de paysans, d’ouvriers, en grosses vestes, en gros bonnets, à la ligure morne, à l’œil terne. Pauvres gens! 11 ne leur

a pas été donné, par l’élan de l’éducation, d’élever leur esprit audessus des simples préoccupations de leur existence matérielle. Faut-il les en plaindre? Ilélas! Quel difficile problème! Qui de nous peut dire que la culture de l’esprit soit un réel élément de bonheur, si le bonheur est dans le repos de l’âme? Qui de nous, en se laissant aller à l’entrainement de sa pensée, n’a senti cette même puissante pensée entrer dans son cœur comme la griffe d’un vautour, et ne lui a donné, après une heure d’enivrement, le nom que Byron lui donnait dans un sombre désespoir : The de* mon thought? Tandis que ces humbles passagers de l'avant du bateau s’en vont paisiblement rejoindre leur obscur foyer, en comptant seulement, kreutzer par kreutzer, ce qu’ils ont dépensé en

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