CHAPITRE HOU ZI ÈM E
route et ce qu’ils rapportent au logis, combien de brillants passagers, assis aux premières places, entourés de soins obséquieux, semant d’une main facile les ducats sur leur chemin, portent sous leur habit bariolé de rubans, ou sous leur mantelet de satin, le ver rongeur de l'ambition trompée, de l’orgueil froissé, de l’amour incompris? Dieu! Dieu! que vos œuvres sont grandes à coté de nos petitesses, et qu’il est doux, en parcourant le lac de Constance, d’élever ses yeux vers vous, du milieu de ces inextricables misères de l’humanité!
De bateau nous conduit à Uorschacb, sur la rive du canton de Saint-Gall. Uorschacb n’est pas une ville, c’est une grande rue, où sans cesse arrivent une foule de passagers et un amas de marchandises parles bateaux à vapeur du lac de Constance, par les diligences du Tyrol et de plusieurs cantons helvétiques. C’est une espèce de caravansérai où l’on ne campe pas, où l’on ne fait qu’une halte entre plusieurs régions qui se touchent sur la carte géographique, et qui sont fort différentes l’une de l’autre par leurs mœurs et leur dialecte.
Nous avons fait ici comme tout le monde : nous avons traversé cette espèce de Bosphore aux arbres verts, aux murailles blanches, qui s’étend comme une rivière d’auberges et de petites boutiques entre la Germanie et la république helvétique. Nous montons d’ici vers Saint-Gall par une route dont les longs circuits adoucissent à peine l’escarpement, mais qui est semée de tant de jolies maisons, de tant de jardins arrosés partant de vives fontaines, qu’on ne peut se plaindre de sa longueur. C’est le soir; l’air est frais, le ciel pur. Les deux chevaux qui traînent notre carriole de louage cheminent lentement à côté du conducteur, qui chemine comme eux sans les toucher de son fouet, de peur de leur causer une trop vive impression. Mais à chaque instant nous voyons s’entr’ ouvrir à nos yeux toute une page d’une poésie champêtre, une véritable églogue, dont les églogues antiques ne peuvent donner une idée, et près desquelles nos galantes bergeries du dix-
septième siècle apparaîtraient comme d’étranges fantaisies. Ce qui est réellement vrai est vrai dans tous les temps et dans tous les lieux. A voir les faneurs de Saint-Gall ramenant leurs lourds chariots chargés de foin odorant, nous nous rappelons les tableaux de Virgile et d’Homère; à voir les jeunes lilles au corsage étroit, aux cheveux flottants, allant d’un pied léger puiser de l’eau à la fontaine, nous nous rappelons la Dorothée de Goethe. Leur Hermann est peut-être timide et rêveur près de là; leur Hermann, dont la blonde ligure doit se refléter dans le cristal de la source, à côté de la figure aimée; douce image de l’alliance de deux êtres, de l’absorption de deux existences dans le céleste azur d’un sentiment profond.
Au commencement de la nuit, à la lueur de la lune, qui projette
de fantastiques rayons sur la cime des montagnes, l’herbe des vallées et les façades des chalets, nous arrivons à Saint-Gall, une des vieilles cités de cette contrée, qui n’a point reçu des Romains son premier élément de civilisation.
En l’an 600, un des prêtres chrétiens des rives du lac de Constance vit entrer un jour dans sa demeure deux missionnaires irlandais, conduisant à leur suite douze prédicateurs, comme les douze disciples du Christ. Ces deux religieux, qu’un zèle ardent amenait de si loin dans une région sauvage, c’étaient saint Gall et saint Colomban, deux de ces intrépides pionniers du christianisme, au temps où l’on ne pensait pas encore aux pionniers du défrichement commercial de l’Amérique, deux de ces purs rayons de l’Évangile, qui s’avançaient, comme les colonnes de feu des Israélites, dans le désert des forêts et les ténèbres de la barbarie.
Saint Gall, trouvant le lac de Constance trop riant et sa tâche trop facile sur ces rives fécondes, s’en alla, à travers les rocs et les bois, chercher une demeure plus austère, et se lit une hutte, et planta sur un terrain inculte la croix de son Dieu, comme plus tard de hardis aventuriers ont été planter sur les plages du nouveau monde l’étendard des rois européens. A sa voix, connue aux