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CHAPITRE DOUZIÈME

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employé neuf mois de travail, et qui coûtera un millier de francs, est destiné à la corbeille de noces d’une jeune fille de New-York, peut-être la fille d’un de ces intelligents spéculateurs américains qui ont eu la chance de faire coup sur coup trois heureuses faillites.

Saint-Gall a des agents et des comptoirs au delà de toutes les mers, et façonne des broderies pour foules les contrées du globe; broderies à bas prix pour les modestes populations de la Suède el delà Norvège; broderies de luxe pour les prodigues colons des Antilles; broderies fantastiques pour les nababs de l’Inde. Qu’une terre nouvelle se peuple, qu’un pays s’enrichisse, cette terre, ce pays, deviendront les tributaires de la petite cité de Saint-Gall. Déjà elle a perçu un impôt sur les mineurs de San-Francisco; elle ira bientôt le recueillir dans les plajnes de l’Australie.

Avec le produit de ces travaux, qui s’adressent aux regards les plus séduisants et aux plus puissantes fantaisies, les fabricants se construisent de splendides maisons, s’arrondissent de riants domaines, et les pauvres ouvrières qu’ils emploient gagnent quinze à vingt sous par jour à rester, du matin au soir, assises devant le tambourin sur lequel est fixé le léger tissu qu’elles doivent en quelque sorte peindre avec leur aiguille. Dès l’enfance, elles se mettent, sous les yeux de leur mère, à cette tâche, qui sera celle de toute leur vie. Jeunes, elles commencent par les broderies les plus grossières, et finissent de même quand leur vue s’est affai-

femmesqui, d’une main légère, prennent un de ces mouchoirs si richement brodés, ou s’endorment sous un de ces rideaux semés de bouquets de fleurs, combien en est-il qui songent aux souffrances que plus d’une malheureuse créature aura éprouvées en achevant chacun de ces coquets ornements, dans un chalet obscur, avec les soucis de la veille et ceux du lendemain !

Un jour, dans une de ces industrieuses habitations dispersées à travers les montagnes du canton de Saint-Gall, j’ai vu une de ces

femmes, qui, depuis le lever du soleil, travaillait avec tant d’ardeur, que ses doigts en étaient roidis, que le contour de ses yeux en était empourpré. Près d’elle était un enfant pâle, frêle, assis sur un escabeau, appuyé sans force contre la muraille, s’en allant languissant et mourant de phthisie. La pauvre mère appliquait son dévouement à travailler avec ardeur pour lui procurer quelquesuns des remèdes dont il avait besoin, et ses forces à elle s’en allaient aussi déclinant, et à chacun des points qu’elle a faits pour quelque reine de salon est attaché peut-être un amer sentiment du présent, une douloureuse crainte de l’avenir.

Une autre fois, au dehors d’une ville, au bord d’un ruisseau, sous les branches ombreuses d’un tilleul, je vis une petite tille qui avait onze ans, m’a-t-on dit, et à laquelle on n’en aurait pas donné plus de six, tant elle était petite et faible. Elle avait la tète courbée sur son tambourin, et sa tâche absorbait tellement son attention, qu’elle ne s’en détourna pas même quand je me mis à causer avec elle. J’appris qu’elle était orpheline, et qu’en brodant sans cesse elle gagnait environ sept sous par jour. En la quittant, je lui donnai à peu près le salaire d’une de ses journées, et j’entends encore retentir à mon oreille le doux et touchant accent avec lequel elle me dit en recevant mon aumône : « Dank llmeii viel * mal, vielmal. »

Si douloureuses que soient ces scènes éparses de la vie commerciale, ces images de la pauvreté résignée dans le splendide mouvement de la spéculation, elles le sont moins pourtant que dans nos grandes manufactures où des milliers d’ouvriers, esclaves de la nécessité, passent d’interminables heures, enfermés sous la rude surveillance d’un maître, dans un noir atelier, dans une atmosphère méphitique. Ici, du moins, chaque ouvrière est assise à son foyer; par sa fenêtre elle respire le grand air, elle voit devant elle verdoyer les flancs de sa colline ou fleurir les plantes de son jardin. Sans se détourner de son labeur elle jouit des dons précieux de la nature, de la lumière du ciel, des parfums du sol,

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