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CHAPITRE DOUZIÈME

dans sa prudence économique le moyen d’en tirer le parti le plus avantageux, et il n’y a pas manqué. De la maison abbatiale de Ragatz il a fait un hôtel qu’il loue à beaux deniers comptant. Du couvent de Pfeffers il a fait un hospice d’aliénés.

Singulier exemple des bouleversements modernes! Là où retentissaient autrefois les chants de l’Église, là résonnent aujourd’hui les cris désordonnés de la folie; là où régnait l’ordre par une sainte pensée, là il est établi parla camisole de force. Si vaste du reste que soit cet, hospice, il ne l’est point encore assez pour contenir tous les fous qui, depuis vingt ans, ont entrepris en Suisse tant de superbes réformes.

Un dimanche j’ai visité le village de Pfeffers, répandu dans un frais vallon, au sein de deux collines qui l’étreignent et l’abritent sous leurs bois de sapins. Tous ses habitants étaient assis autour de l’église, immobiles, silencieux, entre la messe et les vêpres. Ne regrettaient-ils point la pompe religieuse de la vieille abbaye, et les pauvres, qui se souvenaient du passé, ne regrettaient-ils point les aumônes qu’ils recevaient d’une main de frère sous le portail du couvent? Pour avoir droit à cette aumône, à présent, il faut qu’ils deviennent fous. C’est acheter le pain quotidien un peu cher.

Je dois dire à la louange de la régence démocratique de Saint- Gall qu’elle a fait d’admirables travaux le long de la lamina, du côté de la source, et organisé à Ragatz un excellent hôtel, l’un des meilleurs qui existent en Suisse.

C’est là que j’essaye d’écrire, que je l’essaye de mon mieux, non sans quitter souvent écritoirc et papier pour m’asseoir rêveur à ma fenêtre et passer de longs moments à contempler le panorama qui se déroule devant moi. Je voudrais le dépeindre, et je

suis sûr d’avance de ne pas y réussir; mais, tel quel, je le présente

du moins comme une sorte d’aquarelle esquissée avec une bonne intention.

A mes pieds s’étend une large plaine, parsemée de rustiques

habitations, d’arbres à fruits, de blés ondoyants et de verts gazons. Cette plaine est traversée par le Rhin, qui descend des environs du Splügen, à une trentaine de lieues d’ici, et se promène à travers ces prés, ces sillons, dans l’innocente el placide satisfaction de sa jeunesse, sans se douter du saut périlleux qu’il va faire à Scliaffouse, des austères millionnaires devant lesquels il doit se courber sous le pont de Baie, des romanesques aventures qui l'attendent entre Coblentz et Cologne, et de sa triste lin dans les sables marécageux de la Hollande.

Sur son autre rive s’élèvent en amphithéâtre les collines agrestes du canton des Grisons, et au-dessus de ces collines la cime rocailleuse, escarpée, de la Falknis, dont le magique aspect suffit pour démolir dès le matin tous mes projets de la journée, comme ces montagnes d’aimant dont parlent les vieux voyageurs, qui démolissaient les navires en attirant à elles leurs ferrures.

Ceux qui n’ont vu la mer qu’en passant sur une plage ne s’imaginent point que celle immense nappe d’eau puisse à tout instant offrir aux regards une étonnante variété de tableaux. Ceux qui n’ont point vécu dans les montagnes ignorent également ce qu’il y a de mouvement et d’images au front de ces géants en apparence si uniformes.

Mers et montagnes, céleste grandeur de la nature, il y a dans la contemplation de votre suprême beauté un charme inexprimable dont nul autre ne peut donner l’idée, et quiconque a plongé son esprit dans cette contemplation ne s’en retire qu’avec une sorte d’éblouissement qui lui trouble les soins de la vie commune.

La Falknis, dont la crête aiguë s’élance au-dessus des montagnes qui l’environnent comme une flèche de cathédrale gothique audessus des murs d’une cité, m’attire sans cesse vers un nouveau spectacle. Tantôt sa cime chauve s’argente comme le crâne d’un vieillard à la lueur du jour; tantôt elle s’élève toute noire comme un phare dans l’ombre quand ses feux sont éteints. Des nuages s’amassent constamment à sa surface. Parfois ils se déroulent en

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