CHAPITRE DOUZIÈME
légers tlocoiis sur ses flancs comme une écharpe; parfois, au souffle d’un vent impétueux, ils courent et se précipitent sur ses rocs comme des cavaliers ailés; parfois ils revêtent sa sommité d’un voile azuré qui se confond avec l’azur du ciel. A tout instant ainsi la Falknis se montre aux regards avec un caractère différent, comme une figure impressionnée par un esprit mobile, et sur laquelle le rayon d’une joyeuse pensée succède à l’empreinte d’une morne douleur.
Près de l’hôtel est un autre point de vue très-étendu et trèssaisissant. Dans une longue gorge, ouverte entre deux remparts de rocs comme une brèche profonde, bondissent les flots de la lamina. Si c’est ce torrent qui a lui-même fendu comme une autre épée de Roland les deux montagnes dont il ronge la base, ou s’il n’a fait que se précipiter par une pente naturelle dans un gouffre creusé par un cataclysme, c’est une question qui rentre dans le domaine des géologues et que je ne puis songer à résoudre. J’aime mieux regarder et admirer dans l’ humilité de mon ignorance l’effet de ces eaux impétueuses enflées par les cascades qui roulent avec le fracas de la foudre entre les forêts de sapins. A voir ces flots noircis par les couches d’ardoise qu’ils labourent et entraînent dans leur chute, on dirait les flots noirs de l’antique Cocyte ; à voir l’espèce de caverne dont ils parcourent les sombres sinuosités, on dirait l’entrée du ténébreux Achéron.
Le long de ce torrent, les ingénieurs de Saint-Gall ont fait une route difficile, escarpée, qui, çà et là taillée dans le roc vif, çà et là posée sur une muraille, est moins hardie, moins sauvage que le chemin de même nature qui va de Saint-Laurent à la Grande Chartreuse, mais souvent très-imposante. Sur les bords de cette route s’étend une ligne de tuyaux de sapin qui portent à Ragatz une partie de la source thermale de Pleffers. Cette eau salutaire, qui va s’épandre dans les bains de marbre de l’hôtel, et soulager, l’été durant, une foule de malades, elle est cachée dans son canal. Les passants 11e la voient pas et n’entendent pas son léger murmure :
les passants ont les yeux fixés sur les nappes bruyantes du torrent. Que de fois ainsi, dans la vie, nos regards et notre pensée restent attachés an tumulte qui nous agite vainement, tandis qu’à côté de nous, à Ilots purs, passe dans l’ombre la source salutaire des bons sentiments qui nous rendrait le repos de l’àme!
Pendant près d’une heure, on chemine sur les rives de la Tamina, entre les forêts épaisses et les cascades fougueuses, puis on arrive à une étroite enceinte où est l’établissement premier des bains, une grande maison sombre qui a l’austère aspect d’un couvent. Là se réunissent tristement ceux qui sont vraiment malades, ceux qui vont aux eaux, non point pour chercher une distraction aux mondaines fatigues de l’hiver, ou pour suivre une des prescriptions de l’élégante société des salons, mais pour trouver un remède efficace à de réelles infirmités.
L’eau thermale que l’on fait venir à Ragalz perd en chemin une partie de sa vertu ; ici, elle a plus de force, et cependant on n’est point encore à sa source. Pour y arriver, il faut pénétrer dans une grotte d’un quart de lieue de longueur par une sorte de pont appliqué sur les flancs du roc, au-dessus de la lamina, inondé par la fonte des neiges, par les ruisseaux qui s’y jettent du haut de la montagne.
\ul être humain n’a pu s’aventurer pour la première fois sur ces frêles planches sans une singulière émotion. A ses pieds écume et mugit dans une ombre confuse l’eau du torrent ; sur sa tête se resserrent des masses de rocs à travers lesquelles il n’entrevoit que comme un léger filet la clarté du jour. Ténèbres et fracas des eaux, pareils a celui d’un ouragan, sentiers rocailleux, voûte de rocs sur laquelle pèsent des montagnes gigantesques, tout est là réuni comme par une effroyable conception de romancier, pour surprendre et terrifier 1 esprit, ou pour donner une idée des épouvantements de la Bible.
Au pied du mont Hécla, en regardant les geysers lançant leurs jets d eau brûlants du milieu d’une terre couverte de neige, les