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CHAPITRE DOUZIÈME

anciens Islandais croyaient voir le purgatoire. J’ai été aussi m’asseoir auprès des geysers; j’ai été, la nuit, sous ma tente, réveillé par le tonnerre de leurs éruptions; mais, si je cherchais dans les scènes de la nature une image visible du dogme du purgatoire, elle serait là pour moi, au terme de ce long chemin nocturne où l’on est séparé du monde entier, sous les grottes de Pfeffers, dans ce puits d’eau brûlante dont une foule de malades subissent la chaleur et l’odeur sulfureuse pour reconquérir la joie de la santé.

Au sortir de cet antre, il est doux de revoir le vaste azur du ciel, de respirer le grand air, de redescendre dans le riant vallon de

Ragatz.

Dans les voyages que je désire toujours faire, dans les voyages

ou l’on peut en tonte liberté suivre sa pente comme un ruisseau,

s’abandonner aux longs détours de sa fantaisie, il en est des lieux par lesquels on passe comme des hommes que l’on rencontre dans le mouvement varié des salons. Les uns, et quelquefois les plus vantés, n’éveillent en nous aucune émotion sympathique. D’autres, dont nous n’avons jamais entendu parler et où nous arrivons par hasard, nous séduisent déprimé abord par un charme indéfinissable. Nous sentons que nos regards s’y reposent paisiblement avec notre vie, que notre âme, ailleurs comprimée, s’y entr’ouvre pour y verser dans un doux abandon ses plus riantes pensées. Nous en venons à causer avec eux comme avec de vieux amis, nous leur disons nos espérances et nos regrets, et il semble qu’ils répondent à chacune de nos émotions par l’éclat de leurs couleurs, par leurs accords joyeux et par le murmure plaintif de leurs eaux. Nous nous en allons par de capricieux sentiers, semant sous leur feuillage, à travers leurs tiges de fleurs, tous nos pauvres songes aimés, et, comme nous nous souviendrons de celte terre qui a reçu nos conlidences, il nous semble qu’elle doit aussi se souvenir de nous dans sa gaieté du printemps, dans sa mélancolie de l’automne et jusque sous son froid linceul d’hiver. Nouvelle folle illusion à joindre à tant d’autres! Nous avons jeté le plus pur grain

de noire âme au sol où il ne peut germer, aux vents qui s’en jouent. Mais telle est l’impulsion et la force d’assimilation de l’homme, qu’il ne peut, quoi qu’il fasse, rester en lui-même concentré. S’il s’éloigne de la société, il n’échappera point parla à la loi de son être, qui est une loi d’affection. Il fuira dans la solitude et 11e fera que transporter au sein de la nature l’ardent besoin d’expansion et de sympathie qu’il ne veut plus conlier au monde.

Aux bains de Ragatz, il 11’y a point de tables de jeu comme à Baden, on n’y entend point résonner l’orchestre du bal comme à llombourg, et leur administrateur ne les fait point prônera grand renfort de réclames dans les journaux ; de là vient qu’ils ne sont fréquentés que par des malades qui en ont vraiment besoin, ou par des voyageurs qui se dirigent vers le Spliigen. Quiconque pourtant y sera venu, non point par une douloureuse nécessité, mais par l’attraction d’un beau site, voudra s’v arrêter el désirera y retourner.

Par une agréable promenade dans le Rheinthal, au pied des coteaux de vignes et de quelques manoirs en ruine, on arrive dans la vieille bourgade de Wallenstadt ; par un bateau à vapeur on traverse le lac qu’elle domine, coupe d’eau assez riante, mais décrite en termes trop emphatiques dans les volumes de Baedeker et d’Ebel. Par une barque pontée qui me rappelle les pacifiques t' eckuit hollandais, 011 traverse un large canal et l’on entre dans le lac de Zurich, ce beau lac qui par malheur ressemble un peu trop à une décoration d’opéra, avec une foule de prétentieuses élégantes qui y étalent les dernières gracieusetés de la mode, et une quantité de jeunes ou vieux lions avariés qui, l’été durant, y circulent comme de mélancoliques sonnets ou de coquets madrigaux.

Je connais ce chef-lieu de. canton, qui déroule ses blanches maisons au bord de ce lac, et y mire ses anciennes tours avec scs nouvelles fabriques. Le mouvement des temps modernes a lait de Zurich une ville à double face. Sur la pente de ses collines sont les rues étroites, les petites boutiques, les maisons closes où tout res-

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