CHAPITRE DOUZIÈME
pire la fîère indépendance de la nation helvétique, le froid individualisme du dogme protestant, de la prédication de Zwingle, le Luther de celte contrée. Sur les rives du lac éclate l’action de la vie moderne, avec son industrie, son amour du luxe et son cosmopolitisme; hôtels et magasins, laborieuses manufactures et boutiques splendides, domestiques complaisants et bateliers obséquieux, tout un monde de gens empressés est là qui parle toutes les langues, admet toutes les religions, et ne s’inquiète en aucune façon de quel pays on vient, pourvu qu’on ait des ducats à, dépenser.
Le canton de Zurich est l’un des plus peuplés et des plus riches de la confédération helvétique. On y compte trois mille deux cent soixante-cinq âmes par lieues carrées. Il y a peu de pays en Europe qui présentent une population aussi compacte.
L’est le commerce, ce sont les fabriques qui occupent, animent et enrichissent cette industrieuse peuplade : fabriques de machines; il y en a une qui n’emploie pas moins de huit cents ouvriers; fabriques de toiles de coton, de rubans, de soieries. L’Allemagne est inondée de leurs produits, moins brillants que ceux de nos manufactures de Lyon et de Saint-Étienne, mais aussi beaucoup moins coûteux. Ces fabriques sont disséminées dans tout le canton. 11 y en a de très-considérables dans la bourgade d’Ustcr, dans la petite ville de AVinterthur. Les pins belles pourtant sont à Zurich.
Cette vieille cité de Zurich, qui a si bien défendu ses remparts dans les guerres de la Suisse contre l’Autriche et contre les Bourguignons, elle n’a pu les maintenir contre les progrès de l’industrie. Elle a brisé sa cuirasse de granit, et une portion de sa population s’est répandue au dehors de sa primitive enceinte, comme un nouvel essaim hors delà ruche trop étroite. L’ancienne ville, bâtie sur les rives de la Limath, conserve son austère caractère, ses rues étroites et tortueuses, ses édilices noircis par le temps. Mais près
de là, sur les rives du lac, il se fait une autre ville, riante et cols
quelle, active et entreprenante.. Là, sans cesse, la fournaise est allumée, la vapeur siffle, les bobines tournent, et la légère navette court entre les mains du tisserand. Le succès d’une entreprise encourage le capitaliste à une autre spéculation, la manufacture prospère enfante une autre manufacture, et c’est ainsi que chaque année, autour de Zurich, on voit s’accroître le nombre des comptoirs et des fabriques.
À une lieue environ de la ville est une colline boisée, qu’on appelle la Waïde. Sur cette colline est une jolie auberge, comme on n’en trouve qu’en Suisse, dans les sites les plus pittoresques. Je souhaite à mes amis le plaisir de déjeuner dans cette auberge, connue moi, par un beau jour. La table est mise dans le jardin, sous les rameaux de sapin, au bord d’une terrasse. La fauvette gazouille en sautillant d’arbre en arbre, l’abeille bourdonne sur les plantes fleuries, et la cigale cachée dans l’herbe chante gaiement son chant d’été. Une belle et chaste jeune fille sert elle-même, avec une grâce pudique, les hôtes de sa mère. En regardant ses doux yeux bleus et sa candide et touchante figure, je songeais à la tille de l’aubergiste que Uhland, l’aimable poète d’Allemagne, a chantée dans une de ses ballades :
Trois voyageurs errant le long des bords du lUiiu Sur le seuil d’un hôtel s’arrêtent en chemin.
— Ici la bière est fraîche, et le bon vin pétille;
Mais, notre hôtesse, où donc est votre jeune fille?
— Ma bière est bien choisie, et mes vins sont connus; Quant à ma jeune fille, hélas! elle n’est plus...
Les voyageurs alors s’en vont chercher dans l’ombre, Et découvrent la morte avec son voile sombre.
L’un d’eux, lui dégageant la tête du linceul,
Et sur elle arrêtant un triste et long coup d’œil :
— Que ne puis-je, dit-il, ranimer ton corps blême, Enfant, et je voudrais t’aimer à l’instant même !
Le second replaça ce voile de douleurs,
Et s’en alla dehors les yeux baignés de pleurs.
-- Ab! cria-t-il, pourquoi quittes-tu cette terre?