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CHAPITRE TREIZIEME

Les lettres à Zurich. — Les rninnesingers. — Poésie populaire. — Les scakles. — Les bardes. Le fidler ambulant. — Poésie populaire en différentes régions. — Chants suisses. — Traditions de guerre. — Chants de combat. — Ye il Weber. — L’expédition de Pontarlier.

Par sa constitution politique, la Suisse est, connue chacun le sait, divisée en vingt-deux cantons. Par la langue, elle se divise en deux régions distinctes, la Suisse française : le canton de Bàleville, de Porentruy, de Fribourg, de Neuchâtel, de Vaud, de Genève, du Valais; et la Suisse allemande, qui se compose des autres cantons.

Zurich est à la Suisse allemande à peu près ce que Genève est à la Suisse française; ville protestante, endoctrinée par Zwingle, comme Genève par Calvin; ville commerciale et industrielle, ville littéraire et scientifique.

Au milieu de toutes ses manufactures et de tous ses entrepôts d’étoffes, de soie et de coton, Zurich garde une bibliothèque qui renferme plus de cinquante mille volumes et près de trois mille manuscrits. Zurich a une université organisée sur le modèle des universités allemandes, et, en 1855, la diète helvétique y a établi une école polytechnique. Zurich cite avec orgueil les noms illustres de plusieurs hommes qui sont nés dans son enceinte ou qui

y ont résidé, entre autres, Conrad Gessner, qui, au seizième siècle, composait une méthode de botanique supérieure à toutes celles qui avaient été essayées précédemment; Salomon Gessner, dont les molles et doucereuses idylles eurent un succès exagéré qui ne pouvait se maintenir, car il leur manque le caractère de vérité qui devait en être la qualité essentielle.

Dans cette même ville de Zurich, a vécu Fuessli, qui fut un artiste de talent; Lavater, le célèbre auteur de la Physiognomonie; Ebel, à qui l’on doit une excellente description de la Suisse; Pestalozzi, qui employa sa fortune et consacra sa vie à de généreuses œuvres d’éducation.

A Zurich est né Haddlouh, l’aimable minnesinger qui a si doucement chanté les joies de l’amour et les charmes du printemps. Enfin, c’est un citoyen de Zurich, Rüdiger Manassè, qui, au quatorzième siècle, s’appliqua à réunir les œuvres de ces gracieux poètes d’Allemagne et de Suisse, qu’on appela les minnesingers, et c’est à Zurich qu’on publia en 1748 un premier choix de leurs œuvres.

Connue nos trouvères et nos troubadours, ces minnesingers ont été les hôtes favoris des maisons seigneuriales. Quelques-uns d’entre eux étaient même de grands seigneurs, des souverains ou des princes. Ils glorifiaient le courage de l’homme, la beauté de là femme, et leurs chants ont surtout résonné sous les voûtes des châteaux. Mais ils ont aussi composé des récits épiques, des légendes, des élégies, qui se répandaient parmi le peuple, et qui sont un des trésors de la poésie populaire du moyen âge.

Aucune poésie n’a été plus longtemps méconnue, dédaignée, que cette poésie simple, traditionnelle, que nous désignons sous le nom de poésie populaire, et il n’en est aucune qui présente plus de richesse et de variété. A une époque où la littérature était tout entière livrée à l’étude du style, à la recherche des formes sévères et élégantes; lorsque Boileau en France, Pope en Angleterre, Cottsched en Allemagne, présentaient à leurs compatriotes,

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comme modèles poétiques, le vers correct et châtié, le vers dépouillé de toute expression triviale, le vers portant l’habit à paillettes et les hauts talons, pour s’en aller dans le grand monde, à cette époque, il ne pouvait guère être question de cette pauvre poésie populaire, si insoucieuse de la forme, si peu faite aux allures de salon. De là vient que, pendant plusieurs siècles, l’histoire de notre littérature est restée incomplète, car on ne voulait tenir aucun compte de ces œuvres primitives, de ces premiers bégayements poétiques de la foule, au début de la civilisation. Un beau jour cependant, l’ancienne poésie et la poésie populaire, qui s’ y trouve enclavée, sortirent de cet oubli où elles avaient été si longtemps plongées, et vinrent nous surprendre avec leur naïf langage et leurs gracieuses fictions. 11 arriva alors une révolution littéraire qui dut faire trembler au fond de sa tombe, dans le cimetière de Leipzig, l’ombre de Gottsched. La poésie élégante, aristocratique, fut obligée de s’incliner devant cette pauvre plébéienne qui s’èn venait, après quatre ou cinq siècles de sommeil, redemander une part de son héritage. La majestueuse Melpomène vit s’élever devant elle l’humble tréteau des sotties et des mystères; l’épopée héroïque, ce rêve ambitieux de tous les hommes du dernier siècle, nous parut froide et guindée à côté du roman chevaleresque de Chrétien de Troyes et de Robert Wace; le vieil Olympe s’en alla avec ses dieux, ses foudres, ses flèches et ses carquois, pour faire place à un monde de fées, de sylphes, d’enchanteurs, qui produisaient de merveilleuses choses, et l’on vit des gens préférer à la trompette pindarique de J. R. Rousseau ou de Lebrun le sifflet d’argent d’Oberon ou le cor d’ivoire de Robin Ilood.

La poésie populaire avait de nouveau fixé l’attention ; on se mit à l’étudier, et plus on l’étudia, plus on y découvrit de sources fécondes et de rameaux chargés de fleurs.

« La poésie populaire, dit le bon Montaigne, qui l’avait comprise avant que les critiques s’en occupassent, la poésie populaire et purement naturelle a des naifvetez et grâces par où elle se com-

pare à la principale beauté de la poésie parfaicte selon l’art, comme il se veoid ez villanelles de Gascoigne, et aux chansons qu’on nous rapporte des nations qui n’ont cognoissance d’aulcune science, ni mesme d’escripture. »

« Les chansons populaires, dit Herder, ce sont les archives du peuple, le trésor de sa science, de sa religion, de sa théogonie, de sa cosmogonie, de la vie de ses pères, des fastes de son histoire; c’est l’expression de son cœur, l’image de son intérieur, dans la joie et les larmes, auprès du lit de la fiancée, au bord du tombeau. »

Citerai-je encore, en faveur de la poésie populaire, ce témoignage d’un esprit lin et élégant, et qui peut passer à bon droit pour classique?

« La ballade, dit Addison, le chant vulgaire que le peuple affectionne, ne peuvent manquer de plaire à tous ceux que f ignorance ou l’affectation 11e rendent pas incapables de comprendre une œuvre de poésie; car il esl évident que les tableaux de la nature qui rendent cette ballade attrayante pour les lecteurs les plus ordinaires doivent également intéresser les lecteurs d’un goiit raffiné. »

C’est dans la poésie populaire qu’il faut chercher, non-seulement les premiers germes de la littérature, mais souvent les éléments de notre histoire. Quand un peuple eu est encore aux premiers degrés de civilisation, il n’écrit pas, il chante.

Les premiers historiens des peuples du Nord, ce sont les scaldes. C’est dans les Sagas qu’il faut chercher l’histoire des guerres et les hauts faits des héros Scandinaves. Le dieu de la Scandinavie, Odin, le dieu suprême, ne parlait qu’en vers. Les scaldes étaient les favoris des rois; chaque chef de tribu, chaque Jarl d’Islande ou de Norvège, en avait toujours plusieurs à sa cour. On leur assignait une place distincte dans les batailles, afin qu’ils pussent suivre le mouvement des troupes et chanter les exploits des guerriers. Non contents de rechercher les chants des scaldes pendant

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