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CHAPITRE TREIZIÈME

leur vie, les rois d’Islande les écoutaient encore dans la tombe. Un

marchand faisait voile pour les côtes de Norvège; le long du chemin, on aperçoit sur le rivage le tombeau du roi Falnar; le marchand se lève et se met à raconter tout ce qu’il sait de la vie et des exploits de ce roi guerrier. L’équipage arrive au port, et, la nuit, le marchand voit apparaître l’ombre de Fatnar lui-même, qui lui dit : « Pour te récompenser du plaisir que tu m’as fait en racontant mon histoire, je le donne tous les trésors que tu trouveras dans mon tombeau. »

Les bardes ont été pour les peuples celtiques ce que les scaldes étaient pour les Scandinaves, des poètes populaires, des chroni¬

queurs. Combien de documents précieux nous aurions si nous pouvions retrouver ces chants des Germains mentionnés parTacite! Malheureusement, ils sont perdus, malgré le soin que Charlemagne, s’il faut en croire Eginhard, avait pris de les faire re¬

cueillir.

Après les scaldes, après les bardes, vient toute cette foule de poètes dont les vers se répandent à travers le monde : jongleurs et ménestrels, troubadours et minnesingers. Le chant d’amour résonne aux bords de la Tamise, comme sous le ciel de la Catalogne. Le lai s’en va du pays de l’Armorique au pays de Souabe,

des plaines de la Normandie aux côtes de la Provence.

Le fidler ambulant porte la fiction poétique de village en village; le châtelain se la fait redire dans une de ses grandes salles, et le bourgeois l’apprend dans une de ses veillées. Nulle poésie n’a cueilli plus de fleurs le long de sa route; elle a une lyre où vibrent toutes les passions, où toutes les idées d’amour et de guerre, de liberté et de foi, ont leur corde d’argent ou leur corde d’airain. Les fées l’ont prise à son berceau, les sylphes l’ont entourée de leurs prestiges. Toute jeune, elle a été recevoir le don des péris. Elle s’est épanouie comme une belle plante au soleil d’Orient; elle a connu le palais moresque aveeses soupirs d’anTour, et les jardins de Grenade avec leurs parfums d’oranger. Toute jeune aussi, elle

a rêvé ses plus beaux rêves chevaleresques : Arthur et la Table- Ronde; Lancelot du Lac, avec sa belle Genèvre; Charlemagne et le preux Roland; le Saint-Graal et ses pieux mystères. Ouvrez-lui donc la lice; c’est une héroïne qui a été sur le champ de bataille avec Bernard del Carpio ou Cid el Campeador. Donnez-lui une place à votre foyer. C’est une bonne et naïve jeune tille qui vous dira la complainte de deuil et la complainte d’amour, comment est morte la belle Rosnmonde, et comment la femme d’Asan-Aga quitta la tente où reposaient ses beaux enfants.

La poésie populaire a tout embrassé : chants de guerre, chants religieux, légendes historiques, légendes fabuleuses, la mythologie des elfes, des gé'ants, des nains, des koboldes, les croyances mystérieuses du christianisme, les tableaux les plus touchants du monde réel et les rêves du monde idéal. A côté de la tradition féerique de Pierre de StaulTenberg, elle citera la ballade mystique de la Fille du sultan; à côté du cri de guerre des Walkeries, le conte plaisant de l’épreuve du manteau, l’histoire d’Henri le Lion et le Te Dcum de la bataille d’Azincourt; la légende maudite du Juif errant et la légende vénérée de sainteCunégonde. Cette poésie est si flexible et si variée! Elle s’adapte à tous les événements; elle reflète dans son miroir l’esprit de toutes les époques. Aujourd’hui elle viendra édifier ses auditeurs avec le récit d’un pèlerinage périlleux en terre sainte; demain, elle l’égayera avec les chansons de Yoiitlttw et les tableaux de sa vie joyeuse dans la forêt Verte; elle vous amusera avec ses vers à énigmes. Puis, si une circonstance grave se prépare, si les dissensions civiles éclatent, la voilà (pii se met en campagne et harcèle de ses flèches le camp ennemi. Plébéienne de naissance, elle a un instinct de popularité qui ne la trompe pas. Du milieu des châteaux où elle est appelée à comparaître, elle tourne encore ses regards vers la chaumière où elle est née. Elle a beau faire vibrer sa lyre au milieu des assemblées de princes et de chevaliers, son allure est plus libre et plus franche quand elle redescend les degrés de marbre du palais pour chanter

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