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CHAPITRE TREIZIEME

sons le tilleul où se réunissent les paysans. Elle se prête, pour un manteau de velours, pour une chaîne d’or, aux fêtes des grands; mais elle se donne tout entière aux larmes du peuple. Si vous la cherchez dans des temps de calme, vous la trouverez peut-être nonchalamment penchée sur le fauteuil de la châtelaine; si vous la cherchez dans les jours d’orage, vous la verrez courir à la hâte au milieu delà foule, prendre parti pour la majorité faible et opprimée contre une minorité active et puissante, et sur cette même lyre qui n’exhalait que des sons si plaintifs et si tendres faire vibrer tout à coup un accent mâle et énergique. Ainsi voyez : en Angleterre, elle se fait anglo-saxonne et attaque, sous le nom de Robin Hood, les shérifs normands; en France, elle s’en prend à toute heure aux vices des grands et aux vices du clergé; en Allemagne, elle s’élance au milieu de la guerre des paysans et soutient les idées de liberté religieuse; en Hollande, elle est du parti des Cueux pour combattre le despotisme de l’Espagne; en Espagne, c’est elle qui répond aux demandes d’impôts d’Alphonse VIII : « La liberté ne se vend à aucun prix :

« El bien de la libertad Por ningun precios es comprado ; »

en Suisse, c’est elle qui soutient les confédérés contre la domination de l’Autriche et les prétentions hautaines des nobles ; car toute cette poésie, c’est l’image du peuple, c’est le peuple ingénieux et crédule, naïf et subtil, amoureux des idées superstitieuses, et accessible aux idées vraies; le peuple qui se soumet,

tout en rêvant à son affranchissement; le peuple pèlerin et guerrier, d’abord serf, puis homme libre, puis homme fort; d’abord caché derrière la tourelle du château, les murs de l’abbaye, et grandissant en silence jusqu’à ce qu’un jour il se lève et prenne la place de. ses anciens comtes au château, de ses anciens prieurs à l’abbaye.

Chaque contrée a sa poésie populaire, expression fidèle du ca-

ractère de ses habitants, de leurs mœurs, de leurs préjugés et du degré de culture auquel ils sont parvenus. Elle s’altère plus vite, et s’efface chez les peuples qui ont de fréquentes communications au dehors et qui se modifient par leur contact avec les autres \ peuples. A mesure que les lumières se répandent à travers la société, à mesure que d’un idiome, d’abord informe et confus, on voit se dégager les premiers éléments d’une langue plus correcte, la poésie populaire perd une partie de son pouvoir. Avec les progrès de la langue arrivent les règles grammaticales ; avec la syntaxe, on crée la prosodie. Ce qui n’était primitivement qu’un cri de l’âme, une émanation libre et spontanée de la pensée, devient un sujet d’études, un art établi sur des combinaisons prévues et astreint à des règles précises. Il n’y avait autrefois qu’une seule et unique poésie; dès ce moment il y en a deux : la poésie du monde lettré, la poésie écrite, que l’on accueille dans les salons, que l’on couronne dans les académies, et la poésie populaire, qui devient le partage de la foule ignorante, et qui, à mesure que cette foule s’éclaire, descend de degré eu degré les échelons de la société jus- * qu’à ce qu’elle tombe enfin dans l’oubli.

Chez les peuples enclos dans leur contrée par la mer, par les montagnes, par le désert, la poésie populaire est toujours plus riche et conserve plus longtemps son type d’originalité. C’est ainsi qu’en France, si nous n’admettons pas comme poésie populaire une partie de nos anciennes romances, de nos fabliaux, je ne sais où nous la trouverons, tandis qu’elle apparaît à chaque pas dans les montagnes de l’Ecosse, dans les forets de la Scandinavie, dans les contrées sauvages.

M. Fauriel nous a révélé, dans un ouvrage plein de faits et de détails intéressants, les chants héroïques des Klephtes et des Souliotes.

Herder, dans ses Yolkslieder, nous a appris léchant d’amour du Lapon et le chant de mort du Groenland, pareil au myriologue de la Grèce.

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